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Martin Luther, de Marc Lienhard

 


De saint François d’Assise à Jean Paul II, en passant par Mère Teresa, Luther, Calvin et Pierre Teilhard de Chardin, sans oublier l’inévitable abbé Pierre, la collection Les grandes figures de la spiritualité chrétienne (coéditée par les Presses de la Renaissance et Le Figaro), dirigée par le comédien Michael Lonsdale, prétend brosser à ses lecteurs les grandes figures qui ont fait date dans la spiritualité se réclamant du Christ.

Admirablement bien présentés dans leur couverture cartonnée aux vives couleurs, les livres (accompagnés d’un cd donnant les textes-clefs de la personnalité présentée), attirent l’attention. Le badaud un peu curieux qui ouvrirait l’un de ces volumes serait tout de suite conquis par cette présentation en quelques chapitres courts et (semble-t-il) bien documentés, agrémentés de belles illustrations (sans que cela devienne « bande dessinée »).

L’ouvrage semble être un outil adéquat pour adolescents et adultes qui voudraient se forger une opinion sans avoir à dévorer un pavé universitaire bourré de références.

Dans le cas présent, nous sommes invités à venir découvrir Martin Luther. D’emblée, il nous est présenté comme un génie religieux :

Martin Luther apparaît souvent comme un ennemi de l’Église catholique, et il le fut. Mais l’histoire démontre que le scandale soulevé par le frère augustin contre la Rome des papes était à l’époque largement justifié.

[…] L’influence de ce moine impétueux est immense […]. Il fonda, sans imaginer la portée de son geste, la troisième grande famille chrétienne, le protestantisme. […] Humour de Dieu ou clin d’oeil de l’histoire, une large part du renouveau de l’Église catholique prend aujourd’hui sa source dans le… pentecôtisme protestant ! [Préface, p. 6-7.]

Une première partie nous fait découvrir la vie de l’auteur, puis son message nous est synthétisé en quelques points-clefs (qui tiennent à chaque fois sur une page, ce qui aide à les lire et à les assimiler). Vient ensuite une troisième partie, « l’héritage », qui met en valeur ce que nous devons aujourd’hui à cet homme au plan religieux, mais aussi culturel et sociétal. Enfin, une brève sélection de textes emblématiques vient clore la présentation du personnage. Bref, l’ouvrage semble complet tout en évitant d’être trop lourd, en restant suffisamment attrayant pour les plus jeunes, mais assez critique pour aider à se former une opinion objective.

Hélas ! Il n’en fera que plus de mal !

Destiné à un large public, le livre ne prétend pas faire œuvre d’érudition. Sauf dans la partie « sélection de textes », aucune source n’est mentionnée à l’appui de ce qui est avancé et pour permettre à un éventuel lecteur la possibilité d’aller vérifier. Mais, paradoxalement, il se veut plus qu’un simple ouvrage de vulgarisation ; sa présentation et les parties autres qu’historique en témoignent.

Tout se passe comme si l’auteur nous demandait implicitement de lui faire confiance, et d’accepter sans arrière pensée les jugements qu’il nous livre sur Luther, sa doctrine et sa mission, bien souvent sans l’ombre d’une preuve. Ainsi :

… L’histoire démontre que le scandale soulevé par le frère augustin contre la Rome des papes était à l’époque largement justifié.

Justifié ? Et par quoi, s’il vous plaît ? L’histoire démontre… C’est vite dit ! et d’abord, quelle histoire ? Puisée à quels livres, à quelles sources ? Et que démontre-t-elle ? Il est tellement plus facile de salir l’Église pour excuser un coupable que de donner des faits précis, historiques.

Car, coupable, Luther l’est. Et l’auteur est suffisamment habile pour ne pas complètement occulter tous les aspects peu honorables de la personnalité de Luther. Mais il le fait toujours de manière à lui trouver des excuses et de bonnes raisons, de sorte que l’hérésiarque s’en tire avec honneur et le lecteur lui pardonne volontiers.

Ainsi, sur la question des indulgences, point de départ de la révolte de Luther, l’Église et sa doctrine sont présentées ainsi (page 20) :

Le conflit avec Rome est suscité à partir de 1517 par les 95 thèses de Luther contre la pratique des indulgences, dont la doctrine n’avait pas encore été totalement clarifiée. Rappelons que l’indulgence, pratiquée depuis plusieurs siècles, notamment en lien avec les croisades, remettait la peine imposée au pénitent. La papauté pensait pouvoir attribuer des indulgences sur la base des mérites de Christ et des saints, considérés comme le trésor de l’Église…

Outre le fait qu’on fait passer l’Église pour une sotte (dont la doctrine n’avait pas encore été totalement clarifiée…), intéressée et criminelle (en lien avec les croisades…), la doctrine des indulgences est singulièrement caricaturée (le cardinal Cajetan, devant qui comparut Luther, était-il à ce point borné et ignorant ? Il reste, encore aujourd’hui, l’un des commentateurs les plus remarquables de la Somme théologique de saint Thomas).

Autre exemple « d’accommoda­tion ». Page 32, nous pouvons lire :

Il [Luther] traduit en onze mois le nouveau Testament. Évitant un littéralisme pesant, sa traduction est aussi une interprétation. Il introduit le mot « seule » dans Romains 3, 28 en écrivant : « L’homme est justifié par la foi seule. » Il réussit à transcrire le texte biblique dans le langage le plus quotidien de ses contemporains… 

L’aveu est intéressant : sa traduction est aussi une interprétation… C’est bien plutôt une falsification du texte et de la doctrine de saint Paul ! L’introduction de ce petit mot « seule » a été lourd de conséquences doctrinales et, par suite, morales. Le luthéranisme et sa théorie de la foi sans les œuvres a détaché de l’Église une grande partie de l’Europe et semé la guerre civile et religieuse pour des décennies. Mais on nous présente cet homme com­me un profond théologien et un grand spirituel scandalisé par l’hypocrisie des gens d’Église sur la question des indulgences.

Non seulement l’auteur (Marc Lienhard, théologien protestant) accommode les faits, mais il les choisit, les sélectionne, laissant délibérément dans l’ombre certains épisodes moins glorieux de son héros, tels, par exemple, sa trivialité et ses grossièretés, son langage ordurier, ses insultes envers le saint sacrifice de la messe, la papauté et les institutions catholiques, ou son rôle dans la répression des paysans révoltés. Sur ce dernier point, l’auteur ose même dire sans sourciller que « Luther stigmatise la violence et la cruauté de la répression » (page 40).

Quant aux épisodes scabreux, ils sont délicieusement arrangés, pour faire passer la chose. Voici comment nous est présentée son union sacrilège avec une religieuse (page 42) :

Face aux assauts du diable qu’il voyait à l’œuvre dans le soulèvement [des paysans], Luther veut manifester par son mariage la foi dans le Dieu créateur.

La ficelle est un peu grosse. Cet homme qui vient de déchaîner une répression épouvantable contre des paysans qu’il avait lui-même entraînés à la révolte par son exemple et sa doctrine, cet homme qu’on veut nous fait passer pour un réformateur dressé contre les excès de l’Église, ne trouve rien de mieux à faire, pour apaiser ses passions déréglées et convertir l’humanité, que de s’exhiber en public avec une nonne pour compagne de ses dérèglements !

Et plus loin, le récit continue :

Après dîner, Luther a l’habitude de prendre son luth et de chanter avec ses enfants. Avec les hôtes qu’il accueille à table, il joue aux quilles ou aux échecs. Écrasé de travail, il arrive malgré tout à se détendre. [p. 43.]

Luther bon père de famille et hôte plein d’aménité ? Ce tableau idyllique est bien éloigné de la réalité. L’auteur doit tout de même concéder (page 46) :

Il prend position sur la bigamie du Landgrave de Hesse, qu’il pense pouvoir justifier, à titre exceptionnel, de préférence au divorce, en recourant à l’ancien Testament.

Ainsi, le même Luther sait-il, d’un côté, être extrêmement conciliant quand son protecteur et bienfaiteur a besoin d’approbation morale pour justifier son péché public et, d’un autre côté, fulminer violemment en chaire contre les prétendus abus de l’Église et du pape.

L’exposition de la doctrine luthérienne n’échappe pas aux mêmes procédés de sélection et présentation. Ainsi, page 63 :

En insistant sur la foi, Luther veut souligner qu’il ne suffit pas de connaître ce qui nous est dit de Dieu et du Christ […]. C’est pourquoi le discours de Luther ne se limite pas à exposer de manière « objective » les vérités de la foi [nous avons constaté son « objec­tivité » dans la traduction de la sainte Écriture] ; il tend toujours à en expliciter la signification pour le salut de l’homme et appeler le croyant à s’ap­proprier par une démarche personnelle ce que l’Évangile dit de Dieu et du Christ […]. La démarche existentielle prônée par Luther vise toujours l’application des vérités annoncées par l’Évangile à l’existence du croyant.

Toute la subjectivité du luthéranisme transparaît dans ce petit résumé. Ce n’est pas l’Évangile véritable, la vraie parole du Christ, que prêche la Réforme, mais un Évangile vécu, déformé, « re-visité » par le libre examen de chaque croyant.

 

Il en est ainsi tout au long de l’ouvrage. L’œuvre de l’Église est systématiquement dénigrée, l’action du moine révolté systématiquement présentée sous un jour favorable. L’auteur mêle si bien l’insinuation à la dissimulation qu’il nous fait apparaître un Luther, qui est certes parfois impétueux (mais n’est-il pas du coup plus proche, plus humain, et donc plus aimable ?), mais surtout qui est le réformateur par excellence d’une religion prétendument en pleine décadence ; réformateur incompris et injustement persécuté par les autorités catholiques de son temps.

Heureusement que Luther a fait bouger les choses, se dira le lecteur non prévenu en fermant le livre.

Un vrai chef-d’œuvre d’œcuménisme !

 

Fr. Réginald O.P.

 

 

Marc Lienhard, Martin Luther (1483-1546), Paris, La société du Figaro et Les Presses de la Renaissance, octobre 2016, collection « Les grandes figures de la spiritualité chrétienne ». Préface et textes lus par Michael Lonsdale ; 138 p., 9,95 €.

 

P.S. L’auteur, Marc Lienhard, est un universitaire et théologien luthérien, enseignant à Strasbourg, auteur d’une volumineuse vie de Luther parue en 1983, rééditée en 1998 (Martin Luther. Un temps, une vie, un message, Paris Genève, Le Centurion-Labor et fides).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 99

p. 215-218

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