Synthèse historique du protestantisme
par Vincent Lhermite
Tous les Pères ont erré dans la foi, et s’ils ne se sont pas repentis avant de mourir, ils sont damnés pour l’éternité. Saint Grégoire est le premier auteur de toutes les fables sur le purgatoire et les messes pour les morts. Augustin s’est souvent trompé ; il n’y a pas à compter sur lui. Jérôme est un hérétique qui a écrit beaucoup de choses impies. Je ne connais aucun des Pères que je ne déteste autant que celui-ci ; il a toujours le jeûne et la virginité à la bouche. Je ne fais non plus aucun cas de Chrysostome, c’est un discoureur stérile. Basile n’est bon à rien, c’est un moine tout pur. Thomas d’Aquin n’est qu’un avorton théologique. C’est un puits d’erreurs, un mélange de toutes sortes d’hérésies qui anéantissent l’Évangile [1].
Ces propos ont été tenus par Martin Luther et ils montrent bien qu’il n’a pas fait une réforme mais une révolution, car les plus anciens docteurs qu’il attaque vécurent au 4e siècle. Et pourtant, il explique ailleurs :
Je soutiens en toute occasion qu’Augustin est d’accord avec nous, à cause de la haute estime en laquelle chacun tient ce docteur ; mais il est très certain qu’il n’a jamais admis la justification par la foi seule [2].
Cette duplicité est représentative de l’ensemble de l’œuvre théologique de Martin Luther. Sa morale individuelle est du même genre. Sur une bible conservée au Vatican, il a laissé, tracés de sa main, ces quelques mots :
Mon Dieu, par votre bonté, pourvoyez-nous de veaux bien gras, de génisses, de beaucoup de femmes et de peu d’enfants. Bien boire et bien manger est le moyen de ne pas s’ennuyer [3].
Ou encore :
Si notre Seigneur et Dieu veut bien me pardonner de l’avoir crucifié et martyrisé pendant vingt années en célébrant la messe, il peut bien aussi me savoir gré de boire un bon coup en son honneur [4].
On est saisi d’indignation lorsqu’on voit François se rendre en Suède pour ouvrir les festivités du cinq-centième anniversaire de la « Réforme » lors d’une célébration œcuménique conjointe avec le président et le secrétaire général de la Fédération Luthérienne Mondiale (31 octobre 2016).
Indignation, également, devant la déclaration conjointe sur la justification, qui fut signée avec les luthériens, le 31 octobre 1999, à Augsbourg, et qui laisse croire que le problème doctrinal est désormais réglé, alors qu’elle n’est qu’un jeu de balançoire entre un paragraphe luthérien et un autre plus ou moins catholique. La date choisie, 31 octobre, fait référence à l’affichage des 95 thèses contre les indulgences sur la porte de l’église du château de Wittenberg (en 1517) ; tandis que le lieu, Augsbourg, évoque la confession d’Augsbourg (1530) : principale « confession de foi » des luthériens.
Indignation, encore, devant les propos tenus par François le 27 juin 2016, au sujet de Martin Luther et de la justification : « Sur ce point si important, il ne s’était pas trompé [5] ». Faut-il conclure que ce sont les Pères du concile de Trente qui se trompèrent ? Il est vrai que Jean-Paul II avait déjà déclaré à Francfort, en 1980 : « Aujourd’hui, je viens à vous vers l’héritage spirituel de Martin Luther, je viens comme un pèlerin [6] ».
Pour apprécier l’ampleur du scandale, il faut saisir ce que fut la révolte de 1517. Comprendre la dynamique révolutionnaire qu’elle a lancée tant dans l’Église que dans la société. En peser toutes les conséquences. Et voir que Luther est l’ancêtre commun du modernisme et de la société permissive contemporaine qui confond sans cesse la liberté avec la licence.
Avant d’entreprendre ce tour d’horizon du protestantisme, précisons d’où vient son nom. Après la condamnation de Luther par l’Église et par l’empire, une première diète [7] se réunit à Spire en 1526. Les négociations entre les représentants de l’empereur et les hérétiques échouèrent, et le principe Cujus regio, hujus religio [8] fut proclamé. Charles-Quint, mécontent, revint sur la question à la diète de Spire en 1529 ; le parti impérial tenta de faire admettre la liberté de la religion catholique dans les états germaniques où le luthéranisme était déjà dominant. Cette tentative souleva, de la part des princes luthériens, une protestation qui est à l’origine du nom de protestant.
Les antécédents du protestantisme
Toute hérésie est un rejet de l’autorité de Dieu et de son Église. A ce titre, l’hérésie protestante s’apparente à toutes celles qui l’ont précédée. Certaines l’ont cependant davantage préfigurée, et comme préparée.
Bérenger de Tours, au 11e siècle, s’attaque au dogme de la présence réelle et de la consécration, mais n’adopte pas une position tranchée, oscillant sans cesse entre diverses conceptions, dont l’impanation : le Christ dans l’eucharistie s’unirait au pain et au vin d’une manière semblable à l’union hypostatique que réalise l’incarnation.
Au siècle suivant, citons Pierre de Bruys (mort vers 1137). Prêtre interdit, natif du Dauphiné, il sévit durant vingt ans en Languedoc et en Provence.
Il rejetait le baptême des petits enfants, la messe, l’eucharistie, le culte des images et de la croix, les prières et les offrandes pour les morts, le célibat ecclésiastique et religieux, l’usage de construire des églises ; ses partisans fanatisés maltraitaient les clercs et les moines pour les contraindre au mariage, renversaient les autels et les crucifix. Il fut livré aux flammes par les habitants de Saint-Gilles, indignés de le voir, un vendredi saint, faire cuire de la viande avec un morceau de crucifix [9].
Il faut également mentionner Pierre Valdo (1140-1206), marchand lyonnais qui vendit tous ses biens, en distribua le produit à sa femme et aux pauvres et, bien que laïque, partit prêcher l’évangile en pratiquant une grande pauvreté. Sans doute bien intentionné au départ, mais pris par l’orgueil, il refusa de se soumettre aux interdictions qui lui étaient faites de s’adonner à la prédication. Il s’en prit au clergé auquel il reprocha de posséder. L’excommunication qui le frappa ne le fit pas venir à résipiscence, il s’obstina et glissa d’un zèle indiscret à l’hérésie. Pour justifier sa conduite, il en vint à nier le sacrement de l’ordre, affirmant que tout fidèle est prêtre et peut consacrer s’il mène une vie sainte. Ses disciples, nommés vaudois, se sont perpétué puis associé aux calvinistes.
Au 14e siècle, c’est en Angleterre que sévit John Wiclef (1324-1384), clerc d’un orgueil qui le porta à convoiter une charge épiscopale qui ne lui échut point, ce dont il prit ombrage. En 1366, le pape Urbain V réclama au roi Édouard III le paiement du tribut que l’Angleterre devait payer au Saint-Siège depuis Jean-Sans-Terre mais qui n’était plus acquitté depuis trente-trois ans. Le Parlement refusa d’autoriser la dépense et Wiclef le soutint contre l’autorité de l’Église. Il fut sévèrement réprimandé et garda sa rancune pour lui, tout en se faisant relativement discret. Le grand schisme d’occident qui se déclara en 1378 lui permit de consommer publiquement sa rupture. Selon lui, la Bible est la seule autorité en matière religieuse ; le baptême doit être conservé, mais la transsubstantiation est absurde, la confession a été inventée par Innocent III. A cela s’ajoutent quelques relents de panthéisme. A partir de 1380, il se retira afin d’écrire. Son œuvre principale est le Trialogus qui fait dialoguer la vérité, le mensonge et la prudence. Ses disciples se réunirent ensuite à une secte préexistante : les Lollards, dont le nom resta, et qui se joignirent aux hérétiques du 16e siècle.
Les principes du wicléfisme furent condamnés, mais aussi étudiés, comme les autres erreurs, dans des universités. C’est dans celle de Prague qu’ils trouvèrent à se développer. Jan Hus (1369-1415), qui y était professeur, prêchait la réforme de l’Église et un retour à la pauvreté de l’âge apostolique. Il se laissa séduire par les écrits de Wiclef et propagea un wicléfisme amputé des erreurs sur l’eucharistie et du panthéisme. Son ouvrage principal, De ecclesia, qui expose l’essentiel de sa doctrine, affirme la nécessité des bonnes œuvres. Ses disciples, dénommés les hussites, se divisèrent dans la suite en deux groupes : les modérés : calixtins, et les exaltés : taborites et orébites. Tous cependant étaient des utraquistes, c’est-à-dire qu’ils réclamaient la communion sous les deux espèces. Les calixtins s’allièrent aux catholiques contre les exaltés qui furent vaincus et disparurent, mais du sein des calixtins sortirent de nouveaux exaltés qui persistèrent à travers les siècles. Au fil du temps, ils connurent de nouvelles divisions dont sont issus les Frères Moraves et les Frères Tchèques. Ces deux groupes se sont rattachés aux luthériens.
Ajoutons à ces sectes l’esprit que l’humanisme contribuait à répandre en vantant sans réserves l’antiquité païenne : esprit d’indépendance vis-à-vis de la foi, ou, au moins, de l’autorité ecclésiastique. Érasme (v. 1467-1536) affirmait : « Chaque homme possède la théologie véritable [et est] inspiré et guidé par l’esprit du Christ, qu’il soit terrassier ou tisserand [10]. » En mettant l’homme en avant, l’humanisme l’a éloigné de Dieu et l’a conduit à s’en émanciper.
Le terrain était prêt, la semence était là, la zizanie n’avait plus qu’à germer…
La révolution luthérienne
Martin Luther (1483-1546)
Martin Luther, natif d’Eisleben, fut celui par qui tout se cristallisa. Tempérament scrupuleux et angoissé, il entra au couvent des ermites de Saint-Augustin à Erfurt en 1505, pensant trouver la paix de l’âme dans le cloître, puis fut ordonné prêtre en 1507. En 1508 il fut nommé professeur à l’université de Wittenberg et chargé d’enseigner la philosophie qui ne l’intéressait guère, car il se passionnait pour l’exégèse. Il était toujours tourmenté par ses angoisses qui l’étreignaient de plus en plus. Il considérait que la confession détruisait et déracinait le péché et, partant, se désespérait de se voir toujours tenté malgré ses confessions et pénitences. Il partit en voyage à Rome vers la fin de l’année 1510, avec l’autorisation de son supérieur Staupitz pour y faire une bonne confession générale et y trouver la paix de l’âme. Il n’en fut rien et il ne pouvait en être autrement compte tenu de ses conceptions erronées. En 1512, il devint professeur d’Écriture sainte. Il commença par un commentaire des psaumes duquel aucune erreur ne ressort, sinon des originalités dont il est impossible de tirer son futur système. En 1515, il professa un cours sur l’épître de saint Paul aux Romains dans lequel se trouve le fondement de sa doctrine. De cette citation de l’Apôtre : « La foi justifie, non l’accomplissement des œuvres de la loi [11] », il donne l’interprétation qui calmera ses angoisses : peu importe ce qui est accompli ; ce qui justifie, c’est la foi, cette confiance que le Christ, par bonté, nous applique extérieurement sa justice. Avec cette interprétation, la foi n’est qu’une confiance en Dieu, c’est la foi fiduciale ; mais, à elle seule, elle suffit pour le salut.
Si la révolte de Luther se fait jour en 1517 lorsqu’il affiche ses 95 thèses contre les indulgences, son système est déjà mûri en 1515. La querelle des indulgences n’est donc pas à l’origine de sa doctrine mais simplement l’occasion de son expression publique.
A cette époque, le Saint-Siège ayant décidé la construction de la basilique Saint-Pierre, fit appel aux dons des fidèles. Pour assurer des aumônes plus abondantes, il accorda aux donateurs des indulgences en récompense de leur générosité. Luther fut confronté ainsi à ce qu’il avait nié : les œuvres. Il se servit de cette occasion pour prêcher sa doctrine. Il fut sommé de se taire. A la demande du pape et avec une grande bonté, Cajetan vint pour essayer de le ramener à la foi en octobre 1518, mais sans succès. Léon X publia le 9 novembre le décret Cum postquam expliquant les indulgences. Le souverain pontife fit tenir une conférence à Leipzig du 27 juin au 15 juillet 1519, où Luther put exposer ses thèses en compagnie d’un de ses disciples, Carlstadt [12] (1480-1541), afin de le convaincre qu’il était dans l’erreur, mais rien n’y fit. Léon X se résolut alors à le condamner par la bulle Exsurge Domine du 15 juin 1520. Charles-Quint, le jeune empereur, fit de même à la diète de Worms en 1521.
Quelques éléments essentiels de sa doctrine
Notre propos n’étant pas d’abord doctrinal, nous nous bornerons aux grands thèmes de la doctrine luthérienne :
– La justification est opérée par Dieu qui nous applique extérieurement la justice du Christ, sans autre participation de notre part que d’avoir la foi à cette justification. Les œuvres ne servent à rien pour le salut car le péché a non seulement blessé, mais totalement corrompu l’homme : il pèche, quoi qu’il fasse. Les œuvres humaines sont toutes systématiquement entachées de péchés et si, malgré tout, elles visent à faire le bien, elles ne font que manifester le pardon que Dieu nous accorde, et ne sont en rien une quelconque collaboration de notre part à l’œuvre de notre rédemption. La justification n’entraîne aucune transformation intérieure. Quant à l’épître de saint Jacques qui dit explicitement que la foi ne peut pas être séparée des œuvres et que, sans celles-ci, elle est morte [13], Luther déclare que c’est une épître de paille. Cette notion de la justification est le point central du luthéranisme et de tous les surgeons qu’il produira.
– La foi change aussi de nature. Elle n’est plus une vertu infusée par Dieu dans l’âme, et qui conduit cette dernière à adhérer à ce qu’il lui révèle par l’enseignement de l’Église ; ni même le contenu doctrinal de cet enseignement ; elle n’est plus que la confiance en Dieu, seul auteur de la justification.
– Le Saint-Esprit inspire directement à tout homme comment il faut comprendre la sainte Écriture. Chacun est donc habilité à l’interpréter comme bon lui semble sans que personne n’ait de possibilité de contrainte sur les autres. Tous sont donc strictement égaux et il n’existe aucun magistère extérieur. C’est ce qu’il est convenu d’appeler le libre examen. La hiérarchie n’est qu’un service d’organisation, qui enseigne, mais que chacun est absolument libre de ne pas suivre. Du moins en théorie. Car en pratique, le luthéranisme connaît la loi du double rythme. D’une part, le libre examen selon lequel chacun interprète lui-même la parole de Dieu, et d’autre part, la vigilance que doivent exercer les autorités étatiques afin de garder une certaine cohésion au luthéranisme. Il se produit là un transfert d’autorité des évêques vers les princes [14]. Luther est l’auteur des deux aspects de cette loi.
– Des sacrements, seuls subsistent le baptême et l’eucharistie dénommée la cène. Au sujet de cette dernière, Luther enseigne la consubstantiation, théorie selon laquelle la substance du pain et celle du vin coexistent avec celle du Christ. Cependant, les sacrements ne sont que des symboles qui montrent l’action de Dieu, ils ne changent rien.
– La Bible contient seule la parole de Dieu, elle est source unique de la Révélation.
Luther élabore son système au fur et à mesure de ses besoins, mêlé à de nombreuses imprécations et grossièretés, le rôle de théologien revenant à son disciple Philip Schwartzherdt surnommé Melanchton (1497-1560). Aux dires de Luther lui-même : « Le docteur Philip est toujours préoccupé des grandes questions de l’État et de la religion, tandis que moi, je me vois obsédé par des préoccupations personnelles [15]. »
Complétons le tableau en notant que le luthéranisme en Allemagne a été religion d’État comme le calvinisme le sera à d’autres endroits, notamment dans plusieurs cantons suisses. Cependant, certains protestants refuseront cette notion de religion d’État.
Officiellement et aujourd’hui encore, le luthéranisme s’appuie, après la Bible, sur sept textes de référence, nommés « livres symboles » (les catholiques parleraient de textes du magistère). Ce sont : 1° le symbole des apôtres ; 2° le symbole de Nicée-Constantinople ; 3° le symbole de saint Athanase ; 4° la formule de concorde de 1577-1580 ; 5° la confession d’Augsbourg rédigée par Melanchton en 1530, qui est le texte de référence des luthériens et qui résume leur croyance ; 6° l’apologie de la confession d’Augsbourg rédigée par le même auteur en 1531 ; et 7° un ensemble de textes constitué par le petit Catéchisme et le grand Catéchisme rédigés par Luther, ainsi que les articles de Smalkalde de 1536 et leurs annexes de 1537, rédigés par Melanchton.
Ce dernier a donc une certaine importance et illustre bien ce qu’est un protestant. Il finira par admettre sept sacrements, le critère de la tradition patristique, et ce qu’il appellera le synergisme, à savoir que l’être humain doit collaborer à son salut et peut accepter ou refuser la grâce. Que reste-t-il de la foi fiduciale de Luther ? Mais il refuse, en revanche, l’autorité de l’Église. Et son évolution fera se dresser face à lui des luthériens purs et durs, tel Mathias-Flacius Illyricus (1520-1575).
Dès 1525, Luther constatait, désabusé, mais nullement repentant, les conséquences de sa doctrine : « Il y a autant de sectes et de Credo que de têtes. Point de rustre si grossier qui ne s’imagine avoir reçu une révélation du Saint-Esprit et ne s’érige en prophète, dès qu’il a rêvé ou imaginé quelque chose [16]. »
Dynamiques révolutionnaires
Rien de plus logique que cet éclatement. Chacun étant en contact direct avec Dieu qui l’inspire personnellement, il peut échafauder un système à sa convenance. Jamais remis en cause, ces principes vont tout détruire : la Révélation, la société, la secte elle-même, qui n’aura de cesse de se diviser et de se subdiviser.
La Révélation
L’Église enseigne que Dieu se révèle à nous extérieurement et que cette Révélation nous est transmise par deux sources : la Tradition et la sainte Écriture. La liste des livres canoniques est établie par le magistère, ce qui montre le caractère premier de la Tradition par rapport à la Bible.
Le protestantisme, lui, n’a jamais pu trouver d’équilibre stable dans la conception des éléments fondamentaux. Déjà Pierre Jurieu (1637-1713), ministre calviniste, acculé par Bossuet, affirmait que la religion, étant vivante, ne pouvait qu’évoluer car elle n’est pas un cadavre. Aucun de ses coreligionnaires, comprenant la bévue qu’il venait de commettre, ne reprit ses arguments dont il fut si fier dans un premier temps, avant de se rendre compte de son erreur. Le mal était fait et il était révélateur : en l’absence d’un magistère extérieur, appuyé seulement sur l’interprétation personnelle de la parole de Dieu, rien ne garantit plus la stabilité. Jurieu avait, sans le vouloir, annoncé la déliquescence de la notion de Révélation, et de toute la dogmatique chez les protestants
Jurieu était calviniste, mais les conséquences seront semblables chez les luthériens, les mêmes causes produisant les mêmes effets.
Gotthold Lessing (1729-1781) d’abord. Il distingue la religion du Christ et le dogme christologique. La première est faite de piété, qui se réduira peu à peu à une vie intérieure sentimentale ; le second est une formulation spéculative purement humaine.
A la même époque, Emmanuel Kant (1724-1804) met en place son système philosophique idéaliste et, peu après, Friedrich Hegel (1770-1831), avec sa phénoménologie et sa dialectique, conduit la raison humaine à évoluer vers la divinité. Ces systèmes philosophiques auront une importance considérable dans le développement de la pensée protestante et au-delà même.
Friedrich Schleiermacher (1768-1834) est le théologien de l’expérience spirituelle fondée sur le sentiment religieux. Le Christ est simplement celui qui a le mieux pris conscience de ce que nous sommes car il n’y a aucune Révélation objective. L’Église n’est pas autre chose que la mise en commun des expériences individuelles. Le dogme n’est que la formulation spéculative faite à un moment précis, qui manifeste ce qu’est la conscience collective à ce moment de l’histoire. C’est un simple témoignage de l’état d’une époque.
Schleiermacher eut un disciple en France en la personne d’Auguste Sabatier (1839-1901), qui fut très dépendant des théories allemandes et pour qui la religion se fonde sur la présence de Dieu en nous et se développe par le sentiment. Il fut l’auteur en 1897 d’un ouvrage que d’aucuns ont considéré comme le plus important depuis l’Institution de la religion chrétienne, que Jean Calvin publia en 1536, et qui s’intitule Esquisse d’une philosophie de la religion.
Arrivé à ce stade, que vaut encore le nouveau Testament ? David-Friedrich Strauß (1808-1874) en conteste logiquement l’authenticité et Friedrich-Christian Baur (1792-1860) le complète en affirmant que le christianisme n’est que le fruit d’une évolution de la raison.
Albrecht Ritschl (1822-1889) veut revenir aux normes de l’objectivité. Mais où les trouver lorsqu’on a pour principe le libre examen ? Dans le nouveau Testament, afin d’être en contact direct avec la personnalité du Christ. Qui l’a le mieux connu ? La première génération de ses disciples. Cependant, il faudra dégager les paroles du Christ de tous les apports que la communauté primitive y a adjoints. En somme Ritschl se livre à une véritable enquête historique. En cela, il amorce les étapes suivantes. Que reste-t-il de sa démarche chez ses épigones ? Certains insisteront davantage sur l’aspect moral de la religion, il sera alors question d’éthique ; d’autres appuieront sur l’aspect social, mais tous, à la suite de leur maître, font en définitive de la religion un besoin naturel.
Rudolf Bultmann (1884-1976) réalise une coupure radicale entre le Christ de l’histoire, qui relève du domaine des sciences humaines, sans d’ailleurs qu’elles puissent l’atteindre avec certitude, et le Christ de la foi, qui touche notre expérience.
Adolphe Harnack (1851-1930) se livre à un dépeçage systématique de la sainte Écriture. Selon lui, le nouveau Testament n’est rien d’autre qu’un amoncellement d’apports philoniens, helléniques, rabbiniques, mêlés à quelques versets de l’ancien Testament. Sa vie durant, il se livra à ce véritable massacre de la sainte Écriture.
Wilhelm Hermann (1846-1922) prône les droits de la foi personnelle, l’indépendance des consciences, le caractère sacré de l’expérience religieuse individuelle. Pour lui, l’individu crée la religion.
Nul n’a le pouvoir de nous imposer des idées étrangères, qu’elles soient exprimées par les Apôtres ou par Jésus lui-même : ce serait nous obliger à renoncer à la religion personnelle : « l’invitation, dit-il, à adhérer à la religion des autres est absurde et immorale. » […] La religion est une vie ; rien de ce qui assure les collectivités ne doit se substituer aux spontanéités de la conscience. […] Le concept d’Église est anti-religieux. Qu’on laisse les consciences protestantes suivre chacune son chemin : plus elles divergeront, plus elles témoigneront de l’intensité de vie religieuse qui circule en elles. Le jour où elles se figeraient dans l’unité d’une foi et la stabilité d’un dogme, l’église serait sans doute à la veille de se reconstituer, mais avec des âmes dépouillées de la véritable vie divine [17].
Theodor Hæring (1884-1964) enseigne que « La religion est l’œuvre des individus et le cri d’un temps [18]. »
[Il] distingue soigneusement la notion de foi religieuse et la science de la foi. La foi est une adhésion à des concepts que la conscience tantôt adopte, tantôt modifie, tantôt rejette. Elle est changeante ; elle suit l’évolution de la vie. Il y a contradiction interne à parler de la science de la foi, celle-là impliquant la stabilité et l’universalité nécessaires, celle-ci, la mobilité et la contingence. Il ne saurait donc y avoir une science des vérités que nous devrions croire, comme étant arrivées à un stade d’immuable perfection [19].
Nommons enfin, sans prétendre à l’exhaustivité, Oscar Cullmann (1902-1999) qui, du côté luthérien, sera l’un des initiateurs du dialogue œcuménique avec les catholiques, ce qui lui vaudra d’être l’un des observateurs protestants au concile Vatican II.
Au début du 20e siècle, le luthéranisme est divisé en deux tendances : les radicaux, qu’on appellera plus tard les libéraux, et les conservateurs plus ou moins modérés, tels Paul Lobstein (1850-1922), qui, petit à petit, glisseront vers ceux qu’ils prétendaient combattre et qui auront raison de leur conservatisme.
L’atomisation de la secte
• Anabaptistes et Mennonites
Le principe du libre examen à lui seul promet le règne de la discorde. Celle-ci ne tarda pas à survenir. Dès le début de la révolution luthérienne surgissent les anabaptistes, ainsi nommés parce qu’ils s’opposent au baptême des petits enfants. Les meneurs, Nicolas Storch (1500-1530) et Thomas Münzer (1490-1525), auxquels s’ajoute Carlstadt, lèvent les paysans en armée et commencent à livrer bataille, s’adonnant à la violence la plus extrême. Luther ne conseille pas la guerre aux paysans mais leur tient des propos de nature à les y conduire. Leurs méfaits commis, l’ecclésiaste de Wittenberg, ainsi qu’il aimait à être appelé, tient aux princes un langage de répression ; bilan : plus de 100 000 morts. Les anabaptistes sont écrasés, les survivants se cacheront puis s’exileront, finissant par se placer sous la direction d’un prêtre apostat, Menno Simons (1496-1561) d’où leur nom de mennonites. Ils existent encore aujourd’hui et perpétuent l’anabaptisme, ayant en leur sein une communauté particulière – les amish – qui tient son nom du pasteur Jakob Ammann (1656-1730). Cette dernière communauté vit aux États-Unis, refusant plus ou moins les techniques et technologies apparues après leur fondation ; elle a le taux de fécondité le plus élevé du monde : de six à huit enfants par femme.
• Calvinistes
En 1536, un jeune français se distingua en publiant L’institution de la religion chrétienne. L’auteur, passé à la postérité, se nomme Jean Calvin (1509-1564). Après des études de droit, il devint réformé puis s’installa à Genève à l’invitation de Guillaume Farel (1489-1565). Ce dernier, qui avait fait partie du Cénacle de Meaux [20], adhéra à la réforme, fut prédicateur itinérant et s’installa en 1532 à Genève, où il fit venir Calvin peu après. En 1538, le Conseil de la ville les expulsa. Farel partit s’installer à Neuchâtel, Calvin alla à Strasbourg à l’invitation de Martin Bucer (1491-1551), dominicain apostat devenu luthérien qui organisa la réforme en Alsace puis dut s’exiler en Angleterre. En 1541, Calvin revint à Genève, y établit peu à peu sa dictature, et envoya des prédicateurs partout, notamment en France. Théodore de Bèze (1519-1605) lui succéda.
Pour Jean Calvin, à la cène, le Christ est présent spirituellement, rien de plus. Il rejette non seulement la vérité catholique qu’exprime le mot transsubstantiation mais aussi l’hérésie luthérienne qu’est la consubstantiation. Il soutient également la double prédestination absolue, théorie selon laquelle Dieu prédestine chacun au salut ou à la damnation de toute éternité, sans qu’on ne puisse rien y changer. De là cette conception selon laquelle la richesse est une bénédiction de Dieu et un signe de salut et la pauvreté, le contraire.
A peu près avec les mêmes idées que Calvin, Ulrich Zwingli (1484-1531) installe la révolution à Zurich ; Heinrich Bullinger (1504-1575) lui succède. Jean Œcolampade (1482-1531), d’abord disciple puis adversaire de Luther, l’établit à Bâle et Pierre Viret (1510-1571) à Lausanne, après avoir fait basculer le canton de Vaud lors de la dispute de Lausanne en octobre 1536. Plus tard, il partira prêcher dans le sud de la France. Signalons encore Antoine Marcourt (1485-1561), rédacteur des placards de la nuit du 17 au 18 octobre 1534.
• Anglicans
En 1531, le roi d’Angleterre, Henry VIII (1491-1547), se proclame lui-même chef suprême de l’Église et du clergé d’Angleterre parce qu’il n’arrivait pas à obtenir du pape la déclaration en nullité de son mariage avec Catherine d’Aragon ; il fait exécuter les récalcitrants. Il n’est pas hérétique, et a, par le passé, écrit contre Luther et sa nouvelle doctrine, mais il rompt avec Rome et ouvre ainsi la porte à l’hérésie. A sa mort, son fils devient roi sous le nom d’Édouard VI (1537-1553), mais il n’a pas encore dix ans ; son oncle maternel lord Seymour sera régent. Sous sa direction, Thomas Cranmer (1489-1556), archevêque de Cantorbéry, installe l’hérésie dans le royaume et publie en 1549 le Book of common prayer, ou Prayer book. Il sera révisé en 1552 pour supprimer les ambiguïtés volontaires de la première édition, puis, à nouveau, au 17e siècle. La reine Élizabeth Ière (1533-1603), après le bref retour au catholicisme sous Marie Tudor (1516-1558), remet l’hérésie en vogue et impose en 1559 l’Acte de conformité, puis elle promulgue en 1571 les trente-neuf articles rédigés en 1563 qui contiennent ce à quoi adhèrent les anglicans. Elle se proclama « gouverneur » et non plus « chef » de l’Église et du clergé d’Angleterre, pour signifier qu’elle n’entendait pas exercer son autorité en matière doctrinale.
L’anglicanisme est divisé en tendances : la High church dont les membres aiment à se faire appeler anglo-catholiques, ce qui indique bien leur inclination, même s’ils restent hors de l’Église catholique ; la Low church, franchement protestante ; et la tendance Radical christianity, dont les membres sont des libéraux. L‘anglicanisme s’est propagé avec les conquêtes coloniales de l’empire britannique et peut, en fin de compte, se résumer à quatre principes : la Bible, l’épiscopat [21], le Prayer book et la couronne.
• Presbytériens et congrégationalistes
John Knox (1513-1572) implante le calvinisme en Écosse en fondant les presbytériens, qui refusent l’épiscopat. Ils résument leurs croyances dans la confession de Westminster élaborée en 1647-1648. Ce sont les puritains. En 1590, à l’instigation de Robert Browne (1550-1633) et Henry Barrow (1550-1593), ils se scindent et une nouvelle dénomination apparaît : les congrégationalistes, qui prônent l’égalité. Les presbytériens avaient supprimé les évêques, les congrégationalistes suppriment les pasteurs. Ils seront persécutés, de sorte que certains d’entre eux partiront en 1620, sur un bateau nommé : le Mayflower…
• Baptistes
En 1602, un groupe de congrégationalistes anglais dirigés par John Smyth (1554-1612) accueille des anabaptistes venus du continent pour fuir les persécutions. Peu à peu, ils adoptent les opinions des réfugiés au sujet du baptême et John Smyth se rebaptise lui-même en 1609. Telle est l’origine des baptistes. Comme les autres, ils se diviseront en generals et particulars, selon l’étendue qu’ils attribuent au salut apporté par le Christ.
• Les contestations théologiques tous azimuts et la loi du double rythme
Sur le continent, se manifesta une nouvelle mouvance : les arminiens, dont le nom provient d’Arminius, surnom de Jakob Harmensen (1560-1609) qui, tout en restant calviniste, entendait ne plus adhérer à la double prédestination absolue. Lors du synode calviniste de Dordrecht, en 1618, ils firent des remontrances, ce qui les fit appeler remontrants. Un théologien calviniste tenant à la double prédestination absolue, François Gomar (1563-1641) argumenta contre eux : le synode le suivit et les arminiens furent condamnés puis persécutés. Toutes les opinions sont libres, car toutes inspirées par le Saint-Esprit, mais les plus forts imposent les leurs aux autres et ceux-ci doivent s’y soumettre, car si le protestantisme a supprimé le magistère, il n’a pas aboli l’autorité, il l’a simplement transférée des évêques à d’autres (princes, assemblées, synodes, peuples, etc.), qui veillent à maintenir une certaine cohésion sociale. C’est là aussi une application de la loi du double rythme qu’on retrouve chez les calvinistes comme chez les luthériens.
Autre illustration de l’application de cette loi : sur le plan de la doctrine, plusieurs, tel Caspar Schwenckfeld von Ossig (1490-1561), donnent la primauté, sur la Bible, à une lumière divine intérieure reçue par chaque homme. De là à identifier cette lumière divine avec la raison humaine, il n’y a qu’un pas qui sera vite franchi. A ce stade, les dogmes proclamés lors des premiers siècles de l’Église, et que Luther pas plus que Calvin ne remettaient en cause, sont tous détruits. La Trinité, l’incarnation, la rédemption, le péché originel, tout passe au crible de la raison. Ce sont les néo-ariens, les antitrinitaires ou unitariens et autres sociniens dont les principales figures sont Lelio Sozzini (1525-1562) et son neveu Fausto Sozzini (1539-1604), ou Michel Servet (1511-1553) que Calvin envoya au bûcher, autre mise en œuvre, quoique antérieure, de la loi du double rythme.
• Piétistes
L’invasion de ce rationalisme antidogmatique qui réduit finalement la religion à une certaine morale anéantit toute vie intérieure. L’inévitable mouvement du balancier provoquera un excès en sens contraire. Au 17e siècle apparaît au sein du luthéranisme un mouvement qualifié de piétisme,
