L’interprétation de la Bible dans l’Église Le débat actuel autour du sens de l’Écriture (I)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Introduction : la méthode historico-critique en question ?
Le thème de cette étude : l’interprétation de la Bible dans l’Église, est à la frontière de trois disciplines : l’exégèse bien sûr, mais aussi la théologie et la philosophie. La théologie, parce que c’est elle qui a formulé les principes de l’interprétation de l’Écriture que le magistère de l’Église a sanctionnés par les grandes encycliques bibliques. La philosophie, parce que ces principes présupposent un outillage notionnel et une doctrine de la connaissance réaliste (autrement dit, la doctrine de saint Thomas). Tout le problème de l’exégèse actuelle vient précisément de ce qu’elle se réclame d’une philosophie nouvelle (l’existentialisme allemand de Heidegger et la philosophie herméneutique de Paul Ricœur) et d’une théologie reconstruite à partir de cette philosophie nouvelle. C’est ce que nous voudrions montrer. Toutefois, nous nous plaçons ici au point de vue de l’Écriture Sainte, recherchant davantage les effets de ce changement épistémologique de l’exégèse dans le domaine de l’interprétation de l’Écriture qu’à en analyser les sources philosophiques et théologiques. Pour rester dans le champ de l’Écriture Sainte nous tâcherons de prendre plusieurs exemples tirés du texte sacré.
L’occasion de cette réflexion sur le sens des Écritures nous est donnée par la récente parution d’un document romain relatif à cette question. Le 18 novembre 1993, pour le centenaire de l’encyclique biblique de Léon XIII « Providentissimus Deus [1], » la Commission biblique pontificale publiait un texte intitulé : « L’interprétation de la Bible dans l’Église ». Deux indices révèlent l’importance que Rome accorde à ce document : il est préfacé par le cardinal Ratzinger qui en a présidé la rédaction ; sa parution a été annoncée publiquement par un discours du pape à l’occasion de l’audience qu’il a accordée aux membres de la Commission biblique le 23 avril 1993 [2].
Ce texte – relativement long (31 pages dans la Documentation Catholique [3]) – entend faire le point sur les méthodes d’interprétation de la Bible actuellement en usage dans l’Église, et sur les questions d’herméneutique sacrée [4].
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1. Dès les premiers mots de la préface, on comprend que le véritable motif de ce travail est le débat qui agite actuellement le monde des spécialistes au sujet de la méthode dite « historico-critique ». Cette méthode, qui domine largement l’exégèse catholique depuis une cinquantaine d’années, est aujourd’hui remise en cause par beaucoup d’exégètes. Évidemment l’analyse du cardinal est toute en nuances, ménageant précautionneusement les antagonistes :
« Comme tout ce qui est humain, cette méthode comporte, avec ses possibilités positives, certains risques. (…) L’application à la Bible d’une méthode “profane” était nécessairement sujette à discussion. (…) L’apparition de la méthode historico-critique a aussitôt suscité un débat au sujet de son utilité et de sa juste configuration, débat qui n’est pas encore terminé, d’aucune façon [5].. »
L’introduction du document et la préface cardinalice mentionnent trois reproches actuellement adressés à la méthode historico-critique [6] :
1) Méthode « historique », elle a tendance « à reléguer la Parole complètement dans le passé, de sorte que sa portée présente n’est plus perçue [7] ». C’est le grief des partisans de ce qu’on appelle les « approches nouvelles » de l’exégèse scientifique, qui prônent des lectures « actualisantes », comme ils disent, c’est-à-dire adaptées aux préoccupations modernes [8].
2) Méthode « diachronique », elle pratique un découpage excessif et souvent arbitraire du texte dont elle détruit l’unité pour en analyser « scientifiquement » l’élaboration dans le temps [9], les formes littéraires, les strates et les niveaux de rédaction, les « noyaux événementiels », les « apports mythiques » supposés, etc. Les approches nouvelles, au contraire, préfèrent considérer le texte dans son ensemble et dans son état achevé, tel qu’il nous a été transmis, indépendamment du contexte historique extérieur (de manière « synchronique », comme s’exprime le jargon des spécialistes) [10].
3) Méthode « critique » (et même « profane »), « elle peut conduire à ne faire apparaître comme réelle que la dimension humaine de la Parole [11] ». Il s’agit, cette fois, du reproche – en fait, bien mesuré, nous le verrons –, adressé par les croyants et bon nombre de savants favorables au retour à une exégèse dite « spirituelle » [12].
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2. La méthode historico-critique est donc reconnue comme scientifiquement dépassée et provoquant « la perplexité et le doute sur d’innombrables points [13] » touchant la foi. Va-t-elle être rejetée ? Il n’en est même pas question. Loin de la condamner, le document cherche même plutôt à la réhabiliter [14], et surtout à mettre tout le monde d’accord.
C’est un bel exemple de l’actuelle manière de faire des Commissions pontificales. Organes de spécialistes, elles ont pour statut d’offrir un service et des orientations, sans prétendre enseigner ni condamner. Le cardinal Ratzinger prend soin, d’ailleurs, de le préciser dans sa préface :
« Dans la nouvelle conformation qui lui a été donnée à la suite de Vatican II, la Commission biblique pontificale n’est pas un organe du Magistère, mais une commission formée de spécialistes qui, conscients de leur responsabilité scientifique et ecclésiale en tant qu’exégètes catholiques, prennent position sur des problèmes essentiels d’interprétation de l’Écriture et se savent appuyés pour cela par la confiance du Magistère. C’est dans ce cadre qu’a été élaboré le présent document [15]. »
Dans un grand élan conciliateur, le texte donne donc « une vision d’ensemble, solidement fondée, du panorama des méthodes actuelles et offre ainsi, à qui le demande, une orientation concernant les possibilités et les limites de ces chemins [16] ». Le panorama présenté est vraiment éclectique et incroyablement bigarré. Il va de la méthode historico-critique à la lecture fondamentaliste, et englobe les analyses rhétorique, narrative et sémiotique (les fameuses nouvelles approches synchroniques), les approches basées sur la tradition (approche canonique, approche par les traditions juives et par l’histoire des effets du texte), les approches par les sciences humaines (sociologie, anthropologie culturelle, psychanalyse) et les approches contextuelles (libérationiste et féministe).
Un peu gênés tout de même, les experts de la Commission biblique pontificale ne peuvent s’empêcher d’avouer : « Ce pluralisme de méthodes et d’approches est apprécié par les uns comme un indice de richesse, mais à d’autres il donne l’impression d’une grande confusion [17]. » C’est le moins qu’on puisse dire. L’exégèse moderne, engluée dans ce fatras de méthodes extravagantes, ressemble à un bateau ivre qui a perdu son pilote et son gouvernail. Résumant l’opinion des chrétiens troublés par tout cet appareil pseudo-scientifique auquel ils ne comprennent rien, la Commission exprime d’ailleurs fort bien ce qui est, au fond, sa propre condamnation :
« L’exégèse scientifique se caractérise, selon eux [les chrétiens adversaires de cette exégèse], par sa stérilité en ce qui concerne le progrès de la vie chrétienne. Au lieu de permettre un accès plus facile et plus sûr aux sources vives de la Parole de Dieu, elle fait de la Bible un livre fermé, dont l’interprétation toujours problématique requiert des raffinements de technicité, qui en font un domaine réservé à quelques spécialistes. A ceux-ci, certains appliquent la phrase de l’Évangile : “Vous avez pris la clé de la connaissance, vous-mêmes n’êtes pas entrés et, ceux qui entraient, vous les en avez empêchés.” (Lc 11, 52 ; cf. Mt 23, 13) [18]. »
Quant à l’orientation donnée par le document sur les possibilités et les limites de ces divers « chemins » exégétiques, elle est foncièrement et systématiquement complaisante [19], même quand il s’agit des approches les plus fantaisistes comme la psychanalyse, la théologie de la libération et le féminisme. On trouve, par exemple, les commentaires suivants : « La théologie de la libération comprend des éléments dont la valeur est indubitable », même si par ailleurs « cette lecture comporte des risques [20] »… Également : « Nombreux sont les apports qui proviennent de l’exégèse féministe », bien qu’« elle soulève souvent les questions de pouvoir dans l’Église, qui sont, on le sait, objet de discussions et même d’affrontements [21] ».
Il y a pourtant une exception dans ce concert de louanges : la lecture fondamentaliste. Le commentaire des experts de la Commission biblique devient ici extrêmement sévère. Sans doute le fondamentalisme biblique (d’origine protestante) est erroné et détestable, mais il semble bien que, sous l’étiquette fondamentaliste, on range désormais pêle-mêle le littéralisme étroit des véritables fondamentalistes et les conceptions catholiques exégétiques traditionnelles. Le document dit par exemple : « Le fondamentalisme insiste d’une manière indue sur l’inerrance des détails dans les textes bibliques [22]. » Or l’inerrance des détails a formellement été enseignée par le Magistère [23]. De même, en ce qui concerne les Évangiles : « Il [le fondamentalisme] ne tient pas compte de la croissance de la tradition évangélique, mais confond naïvement le stade final de cette tradition (ce que les évangélistes ont écrit) avec le stade initial (les actions et les paroles du Jésus de l’histoire) [24]. » On reconnaît ici la thèse de la Formgeschichte (l’histoire des formes), thèse « pilote » de l’exégèse progressiste, d’origine protestante et rationaliste, qui distingue un Jésus des Évangiles et un Jésus de l’histoire et nie l’historicité des Évangiles.
Non seulement la méthode historico-critique n’est donc pas condamnée, mais ce document introduit une reconnaissance officielle de méthodes d’interprétation invraisemblables et complètement étrangères à la foi catholique. C’est évidemment très grave.
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3. Quoi qu’il en soit du document de la Commission biblique, et malgré ses étrangetés, certains veulent voir dans l’actuelle « remise en cause » du scientisme biblique et dans quelques autres écrits officiels relativement récents (Vatican II, le nouveau Catéchisme) un retour à la conception traditionnelle du sens de l’Écriture anéantie par la méthode historico-critique : la critique avait ruiné la théorie des quatre sens de l’Écriture [25], n’accordant de valeur qu’au sens littéral (entendu lui-même de manière « critique »). Or, on reparle de plus en plus de sens spirituel. N’est-ce pas le signe d’un renouveau biblique ?
L’un des champions de ce retour au sens spirituel est le père Ignace de La Potterie [26]. Il a résumé son opinion dans un article paru dans 30 JOURS [27], intitulé : « Redécouvrir l’exégèse spirituelle aujourd’hui ? » Il y présente ce qu’il estime être « le développement de la doctrine de l’Église sur la Bible au cours des cinquante dernières années », à partir de quatre textes : Divino afflante Spiritu de Pie XII (1943), Dei Verbum de Vatican II (1965), le nouveau Catéchisme de l’Église catholique (1992) et un article de 1952 – récemment réédité – de Hans Urs von Balthasar (introduisant deux écrits du père de Lubac sur le sens spirituel de l’Écriture).
L’argumentation est simple (et même simpliste) :
1) Divino afflante Spiritu, prétend La Potterie, a encouragé la critique [28] et la recherche du sens littéral au détriment d’une herméneutique théologique et spirituelle :
« L’encyclique indiquait ce qu’elle estimait être la tâche principale de l’exégète : chercher le sens littéral de l’Écriture. Mais, si l’on y regarde de près, l’encyclique paraît embarrassée face au besoin, toujours reconnu par la Tradition de l’Église, de découvrir aussi le sens spirituel de l’Écriture. Une méfiance qui ressort encore du fait que l’encyclique, sauf dans son titre Divino afflante Spiritu (par l’inspiration de l’Esprit divin), ne parle pratiquement plus de l’Esprit Saint et n’explique pas quelle est l’importance herméneutique de l’inspiration biblique [29]. »
2) La Constitution dogmatique Dei Verbum, « document qui représente la synthèse de la pensée du Concile Vatican II sur l’Écriture Sainte », a heureusement rétabli l’équilibre en posant le principe d’un dépassement de la méthode critique, mais elle ne fut pas comprise ni appliquée comme il faut. On nous pardonnera ici une citation un peu longue, mais qui éclaire bien le débat :
« Pour mieux comprendre la portée de ce texte, citons le jugement qu’en a donné Henri de Lubac : “La Constitution Dei Verbum – écrit-il – a été célébrée justement, mais trop uniquement, comme l’instauration officielle dans l’Église d’une exégèse pleinement scientifique (...). [Or, si] la "critique" est un instrument précieux, nécessaire pour une bonne exégèse, cependant elle n’en est pas le tout, elle ne permet pas à elle seule d’entrer dans une pleine intelligence de l’Écriture, et l’exégèse elle-même, qui est "interprétation", ne se réalise pleinement qu’à l’intérieur d’une tradition vivante. Dei Verbum est aussi un texte sur la Tradition, bien négligé aujourd’hui.” (Entretien autour de Vatican II, France Catholique, Cerf, 1985).
« Et le cardinal Joseph Ratzinger, dans un texte qui a été mal compris par beaucoup, pour ne pas dire carrément manipulé, écrit : “Ce que le Concile recommande à l’exégèse – d’être à la fois critique et dogmatique – apparaît en soi contradictoire : ce sont là deux requêtes qui, pour la pensée théologique d’aujourd’hui, sont inconciliables. Pour ma part, certes, je suis convaincu qu’une lecture attentive du texte intégral de Dei Verbum permet de trouver les éléments essentiels pour une synthèse entre la méthode historique et "l’herméneutique" théologique. Mais leur rapport n’est pas immédiatement évident. Aussi la réception postconciliaire de la Constitution a-t-elle (…) compris uniquement le texte comme une approbation officielle et inconditionnée de la méthode historico-critique” [30]. »
3) Le Catéchisme de l’Église catholique publié en 1992 réintroduit la notion de sens spirituel et dépasse tous les documents précédents :
« Il ne cite jamais l’encyclique Divino afflante Spiritu. On a estimé que, cinquante ans après l’encyclique de Pie XII, il fallait aller plus loin, en faisant directement référence au Concile. L’encyclique de 1943 est donc partiellement dépassée, d’abord par la Constitution Dei Verbum, et maintenant par le Catéchisme. Dans celui-ci, on ne trouve en effet que deux paragraphes consacrés a la recherche du sens littéral de l’Écriture (…). [Mais] on trouve dans le Catéchisme pas moins de neuf paragraphes consacrés au sens spirituel de l’Écriture. Et, ici, le Catéchisme va bien au-delà du Concile lui-même. C’est le cas quand il parle des quatre sens de l’Écriture (…). Il y a, dit le Catéchisme, un principe christologique qui fait l’unité de toute la Bible. C’est là une façon de dépasser tout ce qui avait été dit jusqu’à présent dans les textes officiels (…). En tout cas, un phénomène ne peut plus être ignoré : ces dernières décennies, il y a eu un développement constant dans la doctrine du magistère au sujet de l’Écriture Sainte [31]. »
4) Enfin, le texte de Balthasar fait la synthèse prophétique de cette orientation que doit désormais prendre l’exégèse, sous l’impulsion du cardinal Ratzinger et dans la ligne de pensée du père de Lubac :
« C'est un texte prophétique et annonciateur des développements qui suivirent. Après la crise du modernisme dans le monde catholique – écrit Balthasar – et après la grande crise dans le monde protestant marquée par le débat entre Barth et Bultmann, “il n’y a aujourd’hui rien de plus nécessaire, dans la théologie, qu’une réflexion radicale sur le sens de l’Écriture Sainte. Une réflexion qui sache aller au-delà de toutes les solutions de compromis du passé. Une telle réflexion est déjà en cours, et de manière très vivante, en France, où elle est guidée par certains jeunes penseurs, dont Henri de Lubac”. Balthasar se demande s’il est possible d’accomplir une nouvelle synthèse sur le sujet, et affirme que “la plupart des laïcs et aussi des théologiens ne parviennent pas encore à se rendre compte combien il est difficile de naviguer entre le Scylla de la critique biblique radicale et le Charybde d’un simple traditionalisme théologique, et plus difficile encore de faire une synthèse qui ne rejette pas simplement les extrémismes des deux positions, mais parvienne à en intégrer les exigences positives”. Ne pouvant pas résumer ici l’article de Balthasar, nous nous contenterons de signaler qu’il nous invite à redécouvrir le sens spirituel de l’Écriture [32]. »
Si on lit attentivement, on remarque que le sens spirituel dont il est ici question ne s’oppose pas en fin de compte au sens littéral tel que le comprend la méthode historico-critique. Il est en fait une sorte de sens supérieur, une intelligence « théologique » du texte (par la nouvelle théologie), son interprétation christologique par la tradition « vivante ». L’intention du père de La Potterie est seulement de réconcilier l’« herméneutique théologique et spirituelle » avec l’exégèse historico-criticiste dans une synthèse nouvelle, au-delà de toutes les solutions de compromis du passé. Peut-on alors parler d’un retour à la conception traditionnelle du sens de l’Écriture ? Ce serait une grave illusion de le croire. Cette exégèse « spirituelle » qui se présente comme une troisième voie entre le Scylla de la critique radicale et le Charybde de la vraie Tradition est au fond dans la même ligne que l’exégèse critique. Elle présente seulement un visage extérieur plus modéré. C’est ce qu’il nous faut montrer maintenant.
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Pour la clarté de notre exposé, nous traiterons en premier lieu de la méthode historico-critique, puis, en deuxième partie, de ce que le très progressiste père X. Léon-Dufour appelle « l’attitude herméneutique [33] », voulant désigner par là l’apport des approches de l’Écriture issues de la philosophie herméneutique moderne. Nous retrouverons alors les méthodes nouvelles décrites par le document de la Commission biblique et l’exégèse spirituelle du père de La Potterie. Enfin, dans une dernière partie, en réponse aux déviances des théories actuelles, nous demanderons à saint Thomas les principes de l’interprétation catholique de la Sainte Écriture. Ces réflexions nous conduiront à reposer, en conclusion, la question du statut de l’exégèse au sein des sciences sacrées.
I. La méthode historico-critique
Le document de la Commission biblique pontificale la présente ainsi : elle est « la méthode indispensable pour l’étude scientifique du sens des textes anciens ». En effet l’Écriture, étant « Parole de Dieu en langage d’homme », doit, pour être comprise, être étudiée comme un écrit purement humain, selon des règles strictement rationnelles et scientifiques. Tel est le présupposé de la méthode historico-critique.
Pour bien la comprendre et la juger, il faut étudier son histoire et ses principes [34], ainsi que ses procédés essentiels.
Le regard de la critique sur quinze siècles d’interprétation « non-critique »
La méthode historico-critique se définit par opposition à l’exégèse qui l’a précédée. Avant donc d’en aborder l’histoire, il faut examiner le regard qu’elle porte sur cette exégèse. A titre d’exemple, voici comment le père Gibert s’en explique dans sa Petite histoire de l’exégèse biblique [35] :
Pendant 15 siècles, dit-il en substance, on a pratiqué une lecture « chrétienne » de la Bible, la chargeant d’un sens qui, en réalité, n’appartient pas au texte. Quelles furent les étapes de cette lecture ?
1ère étape. Il y eut d’abord la lecture « christologique » de l’Ancien Testament par le Nouveau. Autrement dit, Notre Seigneur et les apôtres ont interprété les textes de l’Ancien Testament dans une perspective nouvelle qui n’était pas proprement celle du texte original, mais celle du salut apporté par la croix et la résurrection. Sans doute, le père Gibert convient que c’est ce sens qui nous importe (car l’AT est « totalement et exclusivement » au service du Christ et du NT, et, de ce point de vue, seuls les chrétiens sont capables de le lire convenablement), mais il s’agit tout de même d’une « récupération », d’une « intelligence », d’une « réception particulière », d’une « utilisation [36] » de l’AT, dans un sens qui n’est donc plus son sens littéral originel. Cette « herméneutique » néo-testamentaire ne se limite pas aux seuls textes typologiques, mais concerne toute la lecture de l’Ancien Testament par le Nouveau. Pour justifier son analyse, le père Gibert cite la parole de Jésus aux pèlerins d’Émmaüs : « Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Lc 24, 27) [37].
2e étape. Ensuite vint la lecture « allégorique » des pères et des siècles de chrétienté. L’allégorie, dit le père Gibert, est une relecture symbolique dans un sens chrétien des données historiques de l’épopée juive [38]. Ainsi saint Paul faisait de Sara la figure de l’Église (la Jérusalem d’en haut), et d’Agar la figure de la synagogue (la Jérusalem esclave) [39]. « Incontestablement, commente le père Gibert, il fait subir une sorte de distorsion à sa lecture. Mais la force de son argumentation repose justement sur cette distorsion voulue. Traditionnellement en effet, les Juifs, « fils d’Abraham », s’assimilaient à la figure de Sara, tandis que la figure d’Agar symbolisait le monde païen. (…) Ce faisant, il [saint Paul] fondait en christianisme une nouvelle lecture de l’Écriture. A des oreilles et à des yeux nouveaux, ceux des chrétiens issus du paganisme, auxquelles l’Écriture apparaîtrait d’abord étrange, il allait fournir une voie d’intelligence et donc d’utilisation des textes sacrés [40]. »
Le père Gibert consacre à cet endroit quelques pages à l’allégorisme du Juif Philon d’Alexandrie (ce qui laisse supposer que l’exégèse spirituelle des pères se confond avec l’allégorisme alexandrin !). Philon, explique-t-il, composa son œuvre pour défendre le judaïsme menacé par l’attrait de l’hellénisme et de la philosophie grecque (son propre neveu avait abandonné la loi mosaïque pour la philosophie). Mais, s’adressant à un public déjà hellénisé pour qui la lettre des traditions juives était devenue inintelligible et déroutante à cause de ses côtés frustes et grossiers, il s’efforça « de donner un sens supérieur à des récits mythiques en soi inacceptables ». Il universalisa le texte, le sortit de son contexte historique limité ; il allégorisa.
Or l’exégèse chrétienne suivit la même voie, continue notre auteur. Pour atteindre le « sens divin » et rattacher l’Ancien Testament au Christ, elle arracha le sens du texte à sa lettre, allant jusqu’à délaisser la matérialité des récits et des faits rapportés. « Dès l’épître aux Galates, nous l’avons vu, le procédé allégorique manifestait d’éblouissantes qualités d’intelligence, faisant ici et là éclater le texte en mille facettes et couleurs, l’arrachant à la particularité d’un anecdotique aux limites de l’insignifiance. Bien plus, chez un Origène ou un saint Augustin comme tout au long du Moyen Age, elle engendrerait de véritables chefs-d’œuvre théologiques, spirituels et même littéraires. Mais il ne faut pas se le cacher : dans l’héritage d’un allégorisme originel en Philon, le procédé resterait marqué par une sorte de tare, l’arrachement à l’histoire engendrant jusqu’au délire des procédés d’abstraction, dont on ne se rendrait pas toujours compte tant était prégnante la référence christique [41]. » Autrement dit, par l’allégorie, la littérature chrétienne supplantait l’exégèse.
3e étape. Toujours selon le père Gibert, la lecture allégorique donna bientôt naissance à ce qu’il appelle la lecture « monastique », de type moral et mystique [42]. Sous l’influence de la vie monastique pratiquant la lectio divina en vue de la sanctification individuelle, l’Écriture devint un « miroir de l’âme », une source des règles de la vie ascétique et mystique.
4e étape. Enfin le XIIIe siècle occidental introduisit la lecture théologique et « scolastique », et entreprit une réflexion sur l’intelligence des Écritures systématisée dans la théorie des quatre sens (littéral, typique ou allégorique, moral ou tropologique, et anagogique). Mais cette lectio scolastica, quoique plus technique et soucieuse de bien comprendre, reste une utilisation de la Sainte Écriture destinée à fournir à la théologie spéculative son argumentation scripturaire.
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Voilà, résumée à grands traits, l’idée que l’exégèse critique se fait de l’interprétation traditionnelle de l’Écriture. Nous en trouvons un écho particulièrement explicite dans le dialogue imaginaire entre Pascal et Richard Simon (dont nous parlerons ci-dessous) que publia l’abbé Steinmann en 1949 dans la Vie Intellectuelle. Richard Simon incarne l’exégèse critique, et Pascal, la méthode allégorique :
« – Ainsi, reprit M. Pascal, vous refusez d’admettre avec moi que l’Ancien Testament ait deux sens : l’un littéral et charnel, chargé d’égarer les Juifs, et l’autre tout spirituel qui ne visait que la charité [43]. – Oui, monsieur, dit le père Simon, je refuse d’admettre ce machiavélisme divin, car je n’en vois nulle trace dans la Bible. L’Ancien Testament n’est pas un chiffre. Il ne l’est devenu que pour notre ignorance du passé. A l’origine, chacun de ces livres se comprenait fort clairement et devait s’entendre au pied de la lettre : la poésie comme de la poésie, la parabole comme une parabole, l’histoire comme de l’histoire. (…) Avec l’Église, je tiens pour juste l’interprétation de l’Ancien Testament par le Nouveau, à condition de maintenir que cette exégèse est une création du Nouveau Testament, une révélation nouvelle qui joue le rôle d’un foyer de lumière que l’Ancien Testament réfléchit dans son miroir. Si la loi de Moïse, les écrits des Prophètes et des Sages, les Psaumes peuvent être les miroirs de l’Évangile, c’est qu’ils étaient préparés à en recevoir la lumière, mais ils ne l’irradient pas d’eux-mêmes. Ils renvoient sur l’Évangile une lumière qu’ils en reçoivent. « – Ainsi, mon Père, reprit M. Pascal, j’aurai bien le droit, avec toute la Tradition chrétienne, de voir l’image de Jésus-Christ transparaître dans les figures du Vieux Testament, d’affirmer que les rites de l’ancienne loi et ses sacrifices, que les événements de l’histoire d’Israël sont figuratifs (…). – A condition, monsieur, de bien savoir que vous enrichissez par là les textes du Vieux Testament, que vous les dotez d’une richesse qu’ils n’avaient pas, et que cette richesse nouvelle ne doit pas vous éblouir au point de vous rendre insensible aux trésors plus modestes, mais combien précieux, de leur sens littéral, premier, voulu par Dieu (…). Les rites de l’Ancien Testament et ses personnages sont symboliques, me dites-vous, et vous voyez en eux des images de Jésus-Christ (…). En adoptant cette vue symbolique de l’histoire, vous cessez de faire de l’exégèse de l’Ancien Testament, vous devenez un théologien et un philosophe. Vous êtes sorti du royaume de la Bible proprement dite. Car la Bible, ce sont des textes, et ceux-ci continuent de n’avoir qu’un sens, le sens premier littéral, celui qu’entendait l’écrivain sacré [44]. »
Sans doute Steinmann a forcé la note pour les besoins de l’argumentation, mais cela a l’avantage de la clarté. Jusqu’à l’apparition de la méthode critique, dans l’interprétation de la Sainte Écriture, la Tradition catholique a donc fait œuvre de théologie et de philosophie, non pas d’exégèse. Elle est sortie des textes et ne les a pas compris (même les auteurs du Nouveau Testament !). Le seul sens véritable est le sens littéral premier, tel que pouvait le comprendre l’écrivain humain. Il faut donc rechercher scientifiquement ce sens intentionnel d’auteurs qui nous sont inconnus. Outre l’incroyable prétention de cette attitude qui ignore délibérément le caractère surnaturel du texte sacré et considère les docteurs du passé comme une clientèle de primitifs, on notera la contradiction radicale qui est à la base de l’exégèse critique, et dont elle ne pourra se sortir que par la destruction de la Sainte Écriture, le recours à l’arbitraire et les a priori subjectivistes. Elle prétend rechercher scientifiquement (entendez, par des méthodes purement rationnelles) le sens intentionnel d’une parole qui est le véhicule d’une Révélation divine. En fait de sens voulu par l’auteur, c’est plutôt le sien que la critique imposera.
La naissance de la méthode critique
Avec la Renaissance, une ère nouvelle s’annonce dans l’histoire de l’interprétation biblique. Trois facteurs interviennent :
— En premier lieu, il y a la découverte de l’imprimerie. En 1455, à Mayence, paraît pour la première fois une Bible imprimée par les soins de Jehan Gutenberg. Cette invention allait marquer une étape décisive non seulement dans la lecture du texte sacré, mais dans son interprétation. La Sainte Écriture se voyait arrachée au cadre limité de la tradition manuscrite, et devenait virtuellement accessible au plus grand nombre, y compris en dehors de l’Église. Cette vulgarisation de la Bible devait favoriser le libre examen prêché par le protestantisme, et la divulgation de doutes et de critiques jusque-là connus des seuls clercs.
— Le XVIe siècle est ensuite le siècle de l’humanisme : la curiosité des lettrés et des érudits les porte vers les œuvres païennes de l’Antiquité. On s’intéresse de plus en plus aux questions d’ordre littéraire, linguistique, historique ou scientifique, au détriment des sciences théologiques. Ce mouvement s’accompagne d’un mépris croissant pour le Moyen Age, la scolastique, les pères de l'Église et l’interprétation théologique et spirituelle de la Bible. Le Moyen Age avait été latin ; sa Bible était la Vulgate latine de saint Jérôme. On s’enthousiasme désormais pour le grec. Bientôt, on étudie même l’Ancien Testament dans le texte hébreu des Massorètes dont on se met à publier des traductions [45].
— Enfin et surtout, l’avènement du protestantisme bouleverse l’idée qu’on se faisait de la Sainte Écriture. Luther interprète le scrutamini Scripturas de l’Évangile dans le sens du libre examen et pose le principe de la sola Scriptura. Ceci est très important, car le mouvement critique va se développer surtout en milieu protestant, et il en gardera toujours un certain nombre de principes fondamentaux, même une fois passé en milieu catholique et épuré de ses excès trop évidents.
Par rapport à la question du sens des Écritures, la Renaissance amène un changement d’attitude : on délaisse la théorie des quatre sens, et on s’intéresse principalement au sens littéral. Mais ce sens littéral n’est pas encore purement matériel, il reste spirituel à bien des égards. Ainsi, selon Lefèvre d’Étaples, « il y a un double sens littéral : l’un, improprement dit, est celui des aveugles et des gens à courte vue, qui entendent les choses divines d’une façon toute charnelle, et les soumettent au changement ; l’autre, véritable, est le sens de ceux qui sont illuminés par l’Esprit [46] ». On notera que ce « sens véritable » n’est plus donné par la Tradition et le Magistère, mais provient d’une illumination personnelle de « l’Esprit » : c’est le libre examen. Chez certains catholiques comme Érasme [47], il y a une forte tendance à rejoindre cette conception nouvelle de l’Écriture.
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Le XVIIe siècle est le siècle de la raison et de l’ordre. C’est le siècle de Bossuet et de la contre-réforme catholique française, mais c’est aussi le siècle de Descartes. Celui-ci publie, en 1636, son Discours sur la méthode. Ce titre est tout un symbole. L’influence de Descartes sur l’esprit critique naissant est indéniable ; elle se remarque dans la volonté d’une approche méthodique du texte sacré, le goût pour une science de l’Écriture, capable de donner des règles d’interprétation rationnelle calquées sur le modèle de la géométrie et de fournir des « idées claires et distinctes » concernant l’authenticité, la forme, la signification de chaque livre de la Bible, etc. La lecture technique de la Sainte Écriture prend le pas sur la lecture religieuse.
Le XVIIe siècle est aussi le siècle de Baruch Spinoza. C’est un esprit supérieur, qui a reçu une solide culture juive (il connaît l’hébreu). La révélation de sa jeunesse est celle de la philosophie de Descartes. En 1670, il publie le Traité théologico-politique qui fait une large place à la question de l’interprétation de la Bible, et qu’il adresse aux « lecteurs philosophes ». Dès la préface, le ton est donné : il faut en finir avec les a priori des théologiens. « La plupart [des théologiens] posent en principe (pour l’entendre clairement et en deviner le vrai sens) que l’Écriture est partout vraie et divine, alors que ce devrait être la conclusion d’un examen sévère ne laissant subsister en elle aucune obscurité ; ce que son étude directe nous démontrerait bien mieux, ils le posent d’abord comme règle d’interprétation [48]. » En d’autres termes, pour bien comprendre la Sainte Écriture, il faut faire abstraction de la foi et du dogme, et s’en tenir à une étude rationnelle et interne des textes : « Toute la connaissance de l’Écriture doit se tirer d’elle seule. » Il ne faut pas prêter au texte « d’autres enseignements que ceux que l’enquête historique nous aura montré qu’ils ont donnés [49] ». Le principe du rationalisme biblique est clairement posé. L’Histoire passe au premier plan dans la liste des disciplines utilisées pour la recherche du sens, non pas tant d’ailleurs parce que la Bible raconte une histoire – l’Histoire Sainte –, mais parce qu’on réalise qu’elle est elle-même le produit d’une histoire. Le moment n’est plus très loin où l’on dissertera sans fin sur les aléas et les étapes de la rédaction du texte.
Il faut dire un mot aussi de Richard Simon [50]. A son époque, il n’eut guère d’influence (l’éreintage qu’il subit de la part de Bossuet suffit pour le disqualifier aux yeux d’un public encore catholique), mais il fait aujourd’hui figure de pionnier et de modèle. Le père Richard Simon était oratorien. Ayant appris l’hébreu et le syriaque, il s’intéressa à la Bible et à l’histoire de l’Orient ancien. En 1676, il collabora au premier projet de traduction œcuménique de la Bible avec des protestants, ce qui situe le personnage (le projet tourna court). En 1678, il publia son Histoire critique du Vieux Testament, que Bossuet réfuta vigoureusement et fit condamner, mais une deuxième édition parut en Hollande protestante. Ce qui frappe, dès la préface, c’est le ton de suffisance de l’auteur : « Je puis assurer que je n’ai copié aucun des auteurs qui ont écrit avant moi (…), étant persuadé qu’il n’y a déjà que trop de livres sur toutes sortes de sujets, et qu’au contraire, il y en a fort peu de bons [51]. » R. Simon consacre l’utilisation du mot « critique » appliqué à la Bible, il pose la question de l’authenticité des livres sacrés, et s’attaque à l’unité du canon biblique : la Bible n’est qu’un agrégat d’œuvres d’époques et de genres divers, une véritable bibliothèque extrêmement composite. Même s’il y a du vrai dans cette constatation – que d’ailleurs on connaissait avant Richard Simon –, c’était poser le principe de l’éclatement subséquent des textes. On verra bientôt la critique procéder à la dissection des livres saints verset par verset, pour les recomposer ensuite à sa manière.
En ce qui concerne l’interprétation des Écritures, Simon distingue encore deux sens : la lettre « qui acquiert une consistance propre », et un « deuxième sens que Simon appelle théologique, ou mystique – un sens de tradition –, qui a quelque chose à voir avec le deras (midrash [52]), et auquel il assigne le soin, dans la plupart des cas, de nourrir la foi des fidèles [53] ». Il est intéressant de noter que, dans ce sens théologique (nettement relégué au second plan [54]), R. Simon met ce que saint Thomas plaçait dans le sens littéral. Pour saint Thomas, la signification doctrinale des textes sacrés fait partie de leur sens littéral premier. Il y a donc un glissement qui s’est opéré : la lettre, telle que l’entend la critique, n’a plus son correspondant dans l’organisation des quatre sens bibliques traditionnels. Elle est dépouillée de tout ce qui sort du pur champ des procédures philologiques, historiques et littéraires, comme si la Bible était un texte parfaitement analogue à l’Iliade ou au mythe akkadien de Gilgamesh. L’écart entre la lettre de l’Écriture (réduite à son écorce, domaine propre de l’exégète) et le dogme (domaine du théologien biblique et scolastique) est définitivement creusé.
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Pour terminer cette évocation rapide de la naissance de la critique biblique, citons la parution en 1753, à Bruxelles, d’un ouvrage anonyme [55], intitulé : Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moyse s’est servi pour composer le livre de la Genèse. L’auteur en était un protestant converti au catholicisme, Jean Astruc, médecin du roi et professeur de médecine à la faculté de Montpellier. Ce livre jetait les bases de la « théorie documentaire » du Pentateuque qui devait connaître une immense fortune, et que systématisa le protestant Wellhausen (†1918) [56]. Les principes lancés par Spinoza et R. Simon commençaient à recevoir une application organisée ; les grands problèmes qui devaient occuper la critique aux XIXe et XXe siècles étaient pratiquement tous posés.
A la fin du XVIIIe siècle, la révolution stoppa pour un siècle les travaux bibliques en France. L’héritage « critique » passa aux pays protestants anglo-saxons. Cela contribua à accentuer l’influence du protestantisme et de la philosophie allemande sur la recherche biblique.
L’influence de la philosophie allemande
Hegel et la négation du surnaturel dans l’exégèse protestante libérale du XIXe siècle.
Jusqu’à ce moment, l’exégèse critique avait surtout subi l’influence du rationalisme cartésien et de « l’esprit des lumières » [57]. Vers le milieu du XIXe siècle, avec Strauss et Bauer, elle s’inspira directement de Hegel. Or « l’hégélianisme est la philosophie la plus rationaliste qui ait jamais existé. La plus systématique, la plus ambitieuse et la plus orgueilleuse des philosophies. Hegel, en effet, se flattait d’avoir construit un système d’idées où tout, absolument tout, était envisagé [58]. » Sous cette influence, la « science » critique va s’ériger en système rationnel a priori, débouchant sur un savoir absolu, grâce à une méthode dialectique capable de lever les contradictions.
En ce qui regarde le Nouveau Testament, c’est d’abord le « système des mythes » de D.-F. Strauss (†1874), qu’il exposa dans sa Vie de Jésus. Deux principes sont à la base de ce système : d’une part, la négation du surnaturel, qui fait dire à l’auteur que de nombreux textes de l’Évangile (les miracles notamment) sont contraires à la raison ; d’autre part, le recours aux mythes pour expliquer rationnellement les passages jugés inacceptables (on a là déjà la base de ce que sera la Formgeschichte de Bultmann et Dibelius). Comme, pour Strauss, « tout ce qui est rationnel est réel » (selon le principe de l’idéalisme absolu de Hegel), sa reconstruction rationnelle des Évangiles ne saurait porter atteinte à la réalité et à l’intégrité de la foi, laquelle repose d’ailleurs non sur des faits, mais sur des idées.
F.-C. Baur (†1860), chef de l’école de Tübingen, lança le « système des antinomies » pour compléter et corriger les théories de Strauss. Au lieu de faire des Évangiles la création spontanée d’une mythologie populaire, il voulut y voir l’œuvre consciente de partis déterminés. C’est en fait l’application du principe dialectique hégélien de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse. Le Nouveau Testament, dit-il, reflète l’évolution entre la tendance judéo-chrétienne des Pétriniens (qui se serait exprimée dans un Évangile araméen des Hébreux d’où serait sorti saint Matthieu) et la tendance pagano-chrétienne des Pauliniens (exprimée dans un Évangile de Marcion d’où serait sorti saint Luc), d’où serait finalement issu le catholicisme au IIe siècle (représenté par l’Évangile de saint Marc et les Actes). On se demande comment de telles extravagances ont pu mériter le nom de science. Il en restera l’idée – admise comme un dogme par toute l’exégèse moderne – que des événements sont bien à l’origine des récits, mais que la communauté croyante primitive a enjolivé et transformé ce noyau événementiel, voire même qu’elle a reconstitué certains faits à partir des prophéties de l’Ancien Testament pour en montrer l’accomplissement [59]. Pour que tout s’enchaîne, pour laisser à la communauté le temps exigé par ce travail créateur, on est obligé de retarder le plus possible la date de composition des Évangiles : Baur les datait du IIe siècle ; l’exégèse critique « catholique » actuelle les situe entre 70 et 90 après J-C [60].
En réaction contre les outrances de l’école de Tübingen, les disciples de Strauss et de Baur se tournèrent vers l’histoire et la sociologie pour essayer de fixer la personnalité du Christ. Il y eut ainsi « l’École libérale », illustrée par Renan, Sabatier et Harnack, et « l’École eschatologique » de Weiss (†1914), que rejoignit le catholique moderniste Loisy (qui mourut apostat). Loisy introduisit dans le catholicisme la théorie des « deux sources » évangéliques, venue des protestants Weisse et Wilke. A la base de l’élaboration des Évangiles par la communauté primitive, il y aurait deux documents : Marc (qui serait le plus ancien des Évangiles) et une collection de discours de Notre Seigneur (les Logia, notés Q, de l’allemand Quelle, source) [61]. C’est encore Loisy qui dissocia le « Jésus de la foi » du « Jésus de l’histoire », dans ses deux ouvrages L’Évangile et l’Église (1902) et Les Évangiles synoptiques (1908). La communauté primitive faisant écran entre nous et la personne historique du Christ, on ne peut connaître avec certitude le Jésus de l’histoire. Quant à l’image du Christ que nous transmettent les textes, c’est celle que s’était forgée la foi de la communauté primitive.
L’histoire des formes et Heidegger
L’influence du protestantisme et de la philosophie allemande ne s’arrêta pas là. Au cours de la phase précédente, on avait surtout réfléchi au contenu dogmatique et historique des Écritures, et tout spécialement des Évangiles, cherchant à en établir la véracité (ou plutôt à la détruire). Cette réflexion, jointe au recensement et à l’analyse des données littéraires, avait abouti à des théories documentaires concernant l’origine et la formation des textes, sorte de dogmes critiques plus ou moins amendés par la suite, mais adoptés par un consentement unanime, même chez les catholiques (les 4 sources « JEDP » du Pentateuque ; les « deux sources » des synoptiques).
Autour des années 20, la réflexion se porta sur la forme des récits évangéliques. A l’aide des méthodes de la sociologie contemporaine, R. Bultmann et M. Dibelius s’efforcèrent de raconter l’histoire de la formation des Évangiles avant leur mise par écrit (Formgeschichte) : puisque les Évangiles avaient été tardivement construits selon les intentions théologiques particulières de la communauté primitive, il fallait remonter plus haut pour dégager les éléments de cette construction au moyen d’une étude minutieuse des formes littéraires [62].
La Formgeschichte comporte en réalité deux aspects : l’un d’ordre exégétique et critique, l’autre d’ordre philosophique.
1 – L’aspect exégétique, c’est la critique des formes proprement dite. Elle part du principe que chaque Évangile ne constitue pas un tout mais une mosaïque de fragments divers. Il faut donc premièrement déterminer ces matériaux et les classer [63]. Ensuite, il faut en retrouver l’origine et le développement de telle manière qu’on puisse comprendre comment est né le « genre Évangile ». On y parvient en replaçant chaque unité littéraire dans sa situation d’origine (en reconstituant son sitz im leben, son milieu de vie). Deux procédés permettent d’atteindre ce but : par déduction, c’est-à-dire en étudiant a priori l’organisation de la communauté primitive pour déduire la forme littéraire dont elle a dû habiller chaque péricope (passage « dé-coupé ») ; ou bien par induction, en partant des formes littéraires pour découvrir les mobiles qui inspiraient la communauté primitive [64]. Au terme de cette critique des formes, il ne reste pratiquement plus rien des Évangiles :
« Pour Bultmann, tout, ou presque tout, dans les Évangiles, doit être attribué au génie créateur de la communauté primitive. Jésus, par exemple, n’a formulé aucune règle concernant le jeûne ou l’observance du sabbat. Ce sont les chrétiens de Jérusalem qui, dans leurs controverses avec les Juifs, les ont inventées et, pour leur donner plus d’autorité, les ont placées dans la bouche du Maître. Jésus n’a pas guéri le lépreux, ni ressuscité le jeune homme de Naïm ; mais les chrétiens d’Antioche, ne voulant pas qu’il fût inférieur aux dieux du paganisme, lui ont attribué ces actions merveilleuses. De même, (…) le récit de l’appel de Pierre et d’André (Mc 1, 16-20) n’a d’autre base historique que la parole: “Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes”. Des faits de ce genre se rencontrent partout dans les Évangiles. (…) « Les premiers prédicateurs eux-mêmes, tout témoins oculaires qu’ils aient été, ont interprété les paroles qu’ils citaient. Jésus, par exemple, a dit : “Voici ma mère et mes frères”. Pour l’édification de ses auditeurs, le prédicateur ajoute : “Quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère” (Mc 3, 34-35) (…). Parfois, on va jusqu’à corriger une parole du Seigneur. Jésus avait dit : “Les amis du marié ne peuvent pas jeûner” ; et il avait bien l’intention par là d’interdire le jeûne, pratique juive, à ses disciples. Mais, en fait, les premiers chrétiens jeûnaient ! Il fallait expliquer cette coutume contraire à la volonté du Maître. On résolut la difficulté en prêtant à Jésus d’avoir ajouté : “Des jours viendront où l’époux leur sera enlevé. Ils jeûneront, en ce jour-là” (Mc 2, 19-20). « Si l’on admet que les premiers prédicateurs se sont permis de telles libertés, on ne s’étonnera pas d’apprendre, de Dibelius, que les récits de miracles sont des emprunts provenant de milieux juifs ou hellénistiques. La guérison du possédé de Gérasa aurait été, à l’origine, un épisode mettant en scène un exorciste juif. Le miracle de Cana, lui, est d’origine païenne, car il est manifeste que le personnage principal est un dieu du vin tel que Dionysos. (…) Quant aux légendes concernant directement Jésus – la théophanie du baptême, la transfiguration, les prophéties de la passion, la résurrection –, elles ont été manifestement inventées pour introduire dans la tradition évangélique le Christus-Mythus de Paul, ce mythe qui fait de Jésus le Fils de Dieu incarné, mort pour le salut des hommes et ressuscité le troisième jour [65]. »
Du Jésus historique, il ne reste qu’un résidu bien inoffensif : un homme de Galilée, se croyant prophète, parlant et agissant comme tel, sans qu’on puisse dire s’il le fut vraiment, et qui, enfin, est mort de façon lamentable.
2 – Sur cet aspect exégétique de l’œuvre bultmanienne se greffe un aspect philosophique, une « herméneutique ». En effet la critique des formes a conduit à une véritable pulvérisation des Évangiles, au risque de détruire purement et simplement la foi. Or Bultmann est croyant (protestant). Comment sauver la foi, si elle ne peut plus s’appuyer sur une parole évangélique dont il vient d’être « prouvé » qu’elle était une reconstruction de la communauté primitive, exprimée dans des genres littéraires inassimilables à nos catégories mentales modernes [66] ? Il n’y a qu’un moyen : il faut d’une part arracher la foi à ces formulations qui s’avèrent n’être que des mythes (c’est la « démythisation », qui doit permettre de dégager le kérygme évangélique, c’est-à-dire la prédication apostolique fondamentale), et d’autre part lui donner un substitut que Bultmann va chercher chez Heidegger [67]. L’interprétation bultmanienne comporte donc deux directions : l’une négative, la démythisation (ou démythologisation) nécessaire ; l’autre positive, « l’interprétation existentiale » de Heidegger. Que signifie cette dernière ? Il faut ici préciser les termes. Voici comment Thomas Molnar s’en explique dans un article de la Pensée catholique de 1980 :
« Gardons à l’esprit que la philosophie allemande cherche, en général, à introniser la conscience individuelle et à rompre le pont qui relie cette conscience au monde extérieur. Aussi l’effort de Heidegger est-il concentré sur une interprétation nouvelle de la philosophie d’où les instruments cognitifs familiers seraient expulsés. Il y a l’homme dans son état nu d’angoisse, et l’Être, indicible et introuvable, mais vers lequel l’homme est en perpétuel voyage. Philosopher, précisément, c’est se trouver “sur le chemin en direction de l’Être”. Celui-ci nous appelle et nous devons lui répondre (…). Comment penser l’Être ? Le représenter serait impossible ( …) : une représentation (Vorstellung) est littéralement une “convocation”, une mise-devant-moi en tant qu’objet. Aussi représenter est-il objectiver, réifier, ce qui, dans le cas de l’Être, serait non seulement humiliant, mais équivaudrait à un arrachement de l’Être à l’Être. Il nous reste donc à nous ouvrir à l’Être, à devenir son “berger”, à la condition que cette démarche reste non conceptuelle, non systématique. Toute pensée objectivante conduit aux opinions reçues, aux doctrines figées.(…). » « Allons plus loin. (…). “L’Être, écrit Heidegger, nous appartient, il ne peut être présent en tant qu’Être que par nous”. Ce qui revient à dire que c’est nous qui sommes, l’Être n’est que l’écho répondant à notre appel [68]. Un écho de nulle part et, bien entendu, non articulé, non articulable (…). Nous sommes donc branchés sur l’Être, mais ce qui compte, c’est notre réponse à son appel. Traduisons cela en langage chrétien, celui de Bultmann (…). La Croix, les événements de la vie terrestre de Jésus, le Christ lui-même ont contre eux le fait qu’ils sont des choses, des événements concrets [autrement dit des objets de représentation humaine]. L’histoire sainte, le narratif des Évangiles ne portent en eux-mêmes aucun message ; ce sont, au mieux, des signalisations du fait que Dieu appelle les hommes. Mais cet appel est de toujours, l’Évangile n’en évoque même pas un moment privilégié. Et puis ce n’est pas la parole divine, c’est notre réponse qui compte, cette réponse jaillissant à chaque moment (…). A mesure que Dieu est dévalorisé, l’homme s’affirme [il devient Être] [69]. »
Par « interprétation existentiale », Bultmann ne veut donc pas dire que le texte évangélique nous délivre un message conceptuellement formulable qu’il faudrait interpréter (puisqu’il s’agit au contraire de « démythiser »), mais que le texte nous renvoie à la contingence de notre existence actuelle (appelée « existentiale » par Heidegger parce qu’il s’agit de l’existence humaine, point de passage obligé pour atteindre l’Être, par opposition à l’existence en général). Autrement dit, le Jésus des Évangiles, une fois démythifié, se découvre à nous, non pour nous enseigner (la démythisation a éliminé le Jésus Fils de Dieu, Messie, ressuscité, thaumaturge, etc.), mais simplement pour nous interpeller, nous révéler à nous-mêmes ; c’est un Jésus de la pure foi existentielle, sans visage ni doctrine. Quant à la foi, elle est la réponse apportée à cette révélation interne de la conscience.
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Nous voudrions faire ici trois remarques :
1ère remarque. On notera que l’exégèse bultmanienne est résolument existentialiste et personnaliste [70]. Même corrigée par ses « contradicteurs » protestants (K. Barth par exemple) ou catholiques, elle gardera ce caractère et le transmettra aux méthodes nées après elle, comme nous allons bientôt le vérifier [71]. De manière générale, c’est un retour à la subjectivité. Jusqu’à présent, nous avons constaté que l’exégèse critique se situait dans la ligne de l’ontologie cartésienne, ou même kantienne. Or cette ontologie voit dans « l’étant » une représentation, un « objet », posé en face, s’offrant au sujet pour être saisi par lui, mais nettement séparé de lui. C’est là une ontologie « objectivante », qui voile l’être au lieu de le dévoiler, reproche Bultmann. Ce qui est sûr, c’est que, dans un cas comme dans l’autre, le sujet n’atteint pas la réalité extérieure, mais reste enfermé sur lui-même [72]. Pour l’idéalisme, l’objet connu est seulement objet de pensée, il ne dit pas les choses, l’homme ne connaît que sa pensée (donc l’Évangile ne nous livre que la pensée de ses auteurs). Pour l’existentialisme bultmanien, l’événement extérieur ou « l’autre » qui nous parle dans le texte n’est pas un objet de connaissance mais seulement l’écho qui nous renvoie à nous-mêmes et à notre expérience. Fondée sur de tels principes, l’interprétation scripturaire est condamnée à tourner en rond : les mots du texte ne nous disent rien d’autre que la pensée (ou la foi) de ses auteurs, ou bien le témoignage que notre conscience se rend à elle-même (le témoignage de notre propre foi) ; ils ne nous disent ni les choses ni les événements ni les vérités que pourtant ils expriment.
2e remarque. Par rapport à la question qui nous occupe, celle du sens de l’Écriture, il s’ensuit une conséquence. Le sens littéral, le seul admis par la critique comme nous avons vu, va avoir tendance à se définir non plus comme le sens immédiatement tiré de l’examen historico-critique du texte et de son milieu, mais comme le sens que l’auteur a voulu y mettre. Sans doute on trouve déjà cette définition du sens littéral dans la Tradition [73] ; mais c’est avec cette signification que, pour bien comprendre le texte, il faut recourir à l’intention connue de l’auteur (auteur qui est tout ensemble Dieu et l’écrivain humain), telle que nous l’expriment le magistère de l’Église et l’analogie de la foi. Aucune place, donc, n’est laissée à une interprétation subjectiviste. Ici, la « problématique », comme ils disent, est différente : qu’est-ce qui constitue le sens, se demande la critique ? Dans un premier temps, elle a répondu : le texte, pris « matériellement », lu empiriquement. Mais l’analyse littéraire et historique du texte a fait apparaître peu à peu une telle complexité de réponses et soulevé tant de doutes qu’il devient urgent d’arrimer le sens à une instance plus originelle et moins « objectivante ». Ce sera l’intention de l’auteur. Cette instance est-elle plus stable que le texte ? Rien n’est moins sûr, car, ici, pas de Tradition qui fixe et fasse connaître cette intention. Toutefois elle ouvre de nouveaux horizons, elle permet de réintroduire un genre d’interprétation moins technique et moins théorique, qui tienne davantage compte de l’intériorité de l’auteur et, par suite, du lecteur, de sa vie de foi. Car le sens a quelque chose à voir avec le sujet lecteur et l’Église lectrice, explique par exemple de Lubac ; il y a un dynamisme du lecteur qui « produit du sens ». Ainsi, paradoxalement, le fruit ultime, le plus décapant et le plus critique de l’exégèse historico-critique – la Formgeschichte –, aura contribué à réinsérer, par l’existentialisme qu’il véhicule, une exégèse « spirituelle ». Mais c’est une exégèse spirituelle personnaliste et, au fond, presque plus moderniste que l’exégèse critique, qu’elle supplante peu à peu, à cause de son immanentisme foncier. Nous y reviendrons dans notre deuxième partie.
3e remarque. D’autre part, on remarquera qu’en s’inspirant de l’existentialisme, la critique biblique de Bultmann et de ses successeurs suit le mouvement oscillatoire de la philosophie moderne qui passe constamment de la tendance idéaliste (ou rationaliste) à la tendance existentialiste, et vice versa. La cause de cette oscillation, c’est la séparation d’avec la foi. Non pas que la foi doive intervenir dans le travail philosophique, car la philosophie et la foi appartiennent à deux ordres différents ; mais la foi a normalement un rôle de régulateur par rapport à la philosophie, pour lui éviter de sombrer dans les erreurs qui la menacent. Descartes, en décrétant l’autonomie complète de la philosophie par rapport à la foi, l’a privée de son stabilisateur et l’a condamnée à ce jeu de bascule entre l’orgueil et le désespoir de la raison. L’exégèse à son tour, en se séparant de la foi pour devenir une science rationnelle autonome (alors qu’elle devrait être vis-à-vis de la foi dans un assujettissement beaucoup plus étroit que la philosophie, puisqu’elle en reçoit directement ses principes), se condamne au même mouvement oscillatoire et à la stérilité.
La réaction du magistère et du monde catholique
Revenons en arrière : quel accueil l’Église catholique réserva-t-elle à ce foisonnement d’idées hétérodoxes concernant la sainte Écriture ?
Jusqu’à la mort de Pie XII, le magistère rappela fermement la doctrine catholique et condamna les erreurs. Citons simplement pour mémoire les grands textes publiés durant cette période : l’encyclique Providentissimus Deus de Léon XIII (1893) qui définit l’inspiration et l’inerrance scripturaires ; le décret Lamentabili (1907) et l’encyclique Pascendi (1907) de saint Pie X qui condamnèrent le modernisme et ses applications ; les décisions de la Commission biblique qui répondirent aux questions concrètes d’authenticité et d’interprétation qui se posaient, et fixèrent les limites au-delà desquelles l’exégèse catholique ne pouvait pas s’aventurer sans mettre la foi en danger ; l’encyclique Spiritus Paraclitus de Benoît XV (1920) qui précisa la question de l’inerrance biblique en matière historique.
Dans le même esprit, Pie XII publia Divino afflante Spiritu (1943), et Humani Generis (1950, qui condamna la nouvelle théologie). Pourtant, presque tous les exégètes actuels déclarent que Divino afflante Spiritu constitue une approbation officielle de la méthode historico-critique [74]. Selon eux, deux points de l’encyclique seraient des encouragements de cette méthode : l’invitation à rechercher le sens littéral, en s’aidant de l’apport des sciences (philologie, linguistique, histoire, etc.), et l’introduction de la notion de « genre littéraire ». En réalité, comme l’a très bien montré et plusieurs fois publié Mgr Spadafora [75], Divino afflante Spiritu se situe bien dans la droite ligne de l’enseignement constant des papes et n’encourage que la vraie science mise au service d’une exégèse vraiment catholique. Ce que prouve seulement cette affaire de Divino afflante Spiritu, c’est l’état de décomposition dans lequel se trouvait déjà l’exégèse catholique dans les années 50.
Avec le pape Paul VI, l’attitude du magistère changea du tout au tout. Trois actes pontificaux sont particulièrement significatifs à cet égard. Il s’agit tout d’abord de la constitution Dei Verbum du concile Vatican II. Tous les experts ayant contribué à l’élaboration de ce texte sont d’accord pour reconnaître qu’il a ouvert aux études bibliques des possibilités nouvelles jadis condamnées [76]. Ensuite, il y eut l’instruction Sancta Mater Ecclesia d’avril 1964, qui est une reconnaissance officielle, avec de simples réserves méthodologiques, de la Formgeschichte bultmanienne [77]. Enfin, dans son allocution du 14 mars 1974, Paul VI revint sur les questions concernant l’Écriture Sainte, et n’hésita pas, jusque dans ses termes, à entériner les procédures et les méthodes de l’histoire des formes :
« Les études des dernières décennies ont contribué de façon importante à mettre en valeur le rapport étroit et le lien qui unissent indissolublement l’Écriture à l’Église. Elles en ont mis en lumière la structure essentielle, le milieu vital (Sitz im Leben).(…) Il semble même que la note distinctive et dominante de l’exégèse contemporaine soit la réflexion sur les relations profondes qui relient l’Écriture et l’Église de la première heure. Les recherches sur l’histoire des traditions, des formes, de la rédaction (Traditions-, Form-, Redaktionsgeschichte), que nous avons encouragées avec les corrections méthodologiques nécessaires dans la récente Instruction Sancta Mater Ecclesia sur la vérité historique des Évangiles, n’entrent-elles pas dans cette perspective ? Et les requêtes contemporaines sur la nécessité d’intégrer une lecture “diachronique”, c’est-à-dire attentive aux développements historiques du texte, à une considération “synchronique”, qui donne leur place propre aux connexions littéraires et existentielles de tout texte par rapport au complexe linguistique et culturel dans lequel il s’insère, n’introduisent-elles pas clairement dans la vie de l’Église [78] ? »
Les exégètes progressistes pouvaient se réjouir, ce n’était pas l’autorité suprême de l’Église enseignante qui viendrait gêner leur libert é de mouvement. Ils en ont d’ailleurs largement profité : depuis quarante ans, il n’est plus possible dans l’Église d’expliquer un texte ou de publier un travail sur le Nouveau Testament sans recourir d’une façon ou d’une autre à la Formgeschichte. Nous pourrions multiplier les exemples. Prenons-en un seul pour illustrer notre propos, que nous extrayons des œuvres du père Grelot. Il s’agit des Évangiles de la multiplication des pains [79]. Bien sûr, le père Grelot se garde bien d’adopter les conclusions radicales de Bultmann ; il réprouve notamment la négation formelle du miracle à laquelle aboutit la Formgeschichte pure et dure. Mais, s’il prend des distances avec l’hérésie nette et grossière, il sanctionne pourtant les principes qui y conduisent, se contentant de ne pas les pousser jusqu’au bout. Cette « solution moyenne » est, au fond, plus perverse et plus dangereuse que l’impiété franche de Bultmann, car elle donne l’illusion de l’orthodoxie.
Le père Grelot note d’abord qu’il y a six récits de multiplication des pains dans les « livrets évangéliques », comme il dit : deux dans saint Matthieu (Mt 14, 13 et 15, 32), deux dans saint Marc (Mc 6, 32 et 8, 1), un dans saint Luc (Lc 9, 10) et un dans saint Jean (Jn 6, 1). Ces divers récits, très proches les uns des autres quoique traités avec plus ou moins d’amplifications, dépendent donc, selon lui, d’un même schéma fondamental. La confrontation de Marc 6, 32 - 8, 26 et de Matthieu 14, 13 - 16, 12 est particulièrement éclairante à cet égard, explique-t-il. En effet, dans ces deux passages parallèles, on trouve le même cycle répété deux fois : une multiplication des pains (Mc 6, 32 et Mt 14, 13), suivie d’une scène de conflit avec les pharisiens et de plusieurs guérisons (Mc 7, 1 et Mt 15, 1) ; puis, à nouveau, un autre récit de multiplication des pains (Mc 8, 1 et Mt 15, 32), également associé à une scène de conflit et – chez Marc seul – à une guérison (Mc 8, 11 et Mt 16, 1). Pourtant, le traitement distinct de toutes ces sections en saint Marc et en saint Matthieu montre qu’il n’y a pas de dépendance entre eux à cet endroit. Conclusion : il y a eu un « montage » parallèle des textes par les deux évangélistes, à partir d’un aide-mémoire commun destiné à la catéchèse primitive, dans lequel devait se trouver une ébauche de texte couplant déjà les deux miracles des pains avec deux épisodes de conflit entre Jésus et les Juifs.
Étant ainsi remonté à ce qu’il suppose être la source écrite des « sections des pains » de Marc et de Matthieu, le père Grelot va plus loin. Cette double multiplication des pains rapportée par les deux premiers évangélistes ne peut être, selon lui, qu’un « doublet ». A l’origine, il n’y avait qu’un seul récit (et donc un seul événement), qui a été transmis et rédigé sous deux formes légèrement différentes, donnant naissance à deux récits de miracles apparemment distincts. La preuve, c’est que Luc et Jean ne connaissent qu’une seule multiplication des pains. Les écarts entre les deux narrations s’expliquent par la tradition orale qui a pu, avant la fixation du récit et son insertion dans un groupe racontant le conflit de Jésus avec les pharisiens, apporter des variantes de détail. Ces variantes, en effet, portent sur les circonstances extérieures ou sur les chiffres, qui d’ailleurs s’avèrent symboliques à l’examen (4 000 ou 5 000 hommes, 5 ou 7 pains, etc). Autrement dit, le texte n’émane pas de témoins directs et ce sont les approximations de la catéchèse primitive qui ont créé deux récits pour un même événement. Et le père Grelot d’en tirer des conclusions sur les libertés prises par les catéchistes primitifs lorsqu’ils racontaient la vie de Jésus :
« Le comportement relativement libre de Marc et de Matthieu vis-à-vis des détails secondaires de leur source présumée donne un aperçu de la liberté qui pouvait exister, pour les détails de cette sorte, à l’époque de la tradition orale. Le résultat du “montage” final ne peut être que passablement conventionnel [80]. »
Ce n’est plus de l’exégèse « scientifique », c’est du roman fiction. Et ce n’est pas tout. L’artifice du montage ne s’arrête pas là. Les évangélistes, continue le père Grelot, avaient une intention particulière en rédigeant leur œuvre, celle de repenser la Tradition biblique et religieuse ancienne à la lumière du mystère pascal et du Christ. Les Évangiles ne racontent pas des événements bruts, ils nous livrent une relecture chrétienne des vieux modèles bibliques et une méditation « théologique » et symbolique du salut [81]. Dans chaque récit, sous le voile des faits racontés, il faut donc soigneusement distinguer ce qui relève de cette intention et ce qui est strictement historique. Ainsi, dans les textes néo-testamentaires racontant le geste de Jésus multipliant les pains, le père Grelot voit une relecture et une actualisation de la multiplication des pains opérée par le prophète Élisée (2 R 4, 42-44). Toujours soucieux de rester dans sa « voie moyenne », il précise que la réminiscence de ce texte de l’Ancien Testament n’a évidemment pas suffi à donner naissance aux récits évangéliques, mais qu’elle leur a sûrement fourni leur cadre et leur style. En clair, cela veut dire que de nombreux éléments du miracle des pains de l’Évangile sont à prendre comme des traces du modèle littéraire du miracle d’Élisée et non pas comme des précisions historiques constatées par des témoins et fidèlement rapportées par les évangélistes.
Passons sur les autres réminiscences bibliques vues par le père Grelot, qui lui permettent d’appeler symboliques d’autres aspects du miracle, et venons-en aux évidentes affinités avec la dernière Cène. Dans le miracle des pains comme à la Cène, Jésus bénit, puis rompt le pain. La « fraction du pain » est le signe eucharistique par excellence. Il est donc clair, explique le père Grelot, que notre texte a une profonde résonance eucharistique, et que beaucoup d’éléments ont été placés là dans cette intention, pour lui donner une utilité catéchétique, en faire un « signe eucharistique ». L’abondance même des restes ramassés par les apôtres après le miracle n’est-elle pas l’image de l’abondance du don eucharistique ? Toutes ces notations donc, dont le sens est nettement « théologique », doivent être regardées a priori comme non historiques. Ainsi donc, là où la Tradition catholique voyait un miracle historique de Jésus, réel jusque dans ses moindres détails (mais aussi annonciateur du mystère eucharistique, sans que cela contredise le moins du monde son historicité), le modernisme imprégné de Formgeschichte ne voit plus qu’un montage littéraire et « théologique » créé par la tradition primitive autour d’un fait plus ou moins vidé de son contenu historique réel.
Finalement, comment lire ce texte ? Le père Grelot distingue la lecture qu’il appelle « historiale », la lecture « historique » et la lecture « évangélique » ou contemplative. Le mot « historial » (ressuscité du vieux français) est une de ses trouvailles. Il entend signifier par là l’histoire vécue, l’histoire vraie et non pas simplement exacte, – la vérité n’étant pas la « plate » conformité avec ce qui s’est historiquement passé, mais la conformité avec le sens de l’événement exprimé par le texte [82]. En d’autres termes, l’« historique » (correspondant de l’allemand historie) désigne les faits bruts gardés par la mémoire des hommes et l’« historial » (équivalent approximatif de geschichte) dit le sens, l’interprétation donnée aux faits par ceux qui les ont vécus ou rapportés. Saisir la vérité du texte, ce n’est pas saisir sa pure réalité factuelle, c’est saisir le sens donné par la communauté primitive à cette réalité, la dimension « théologique » dont elle l’a revêtue, la manière dont elle l’a énoncée dans son « projet historien » (c’est-à-dire quand elle a entrepris d’en raconter l’histoire). Le père Grelot ne nie pas l’existence d’un (maigre) substrat historique ; il rejette la critique radicale qui fait du miracle un pur symbole. Mais cette lecture historique ne l’intéresse pas ; elle est « plate ». L’important, c’est de décoder la vérité historiale du récit, le « projet de salut » qu’ont voulu y placer les auteurs. Quant à la lecture « évangélique » ou contemplative, elle est l’application du message évangélique contenu dans le récit – sa vérité historiale –, faite par chaque lecteur à sa propre personne. C’est en quelque sorte la dimension existentielle ou même « existentiale » du texte, au sens heideggérien du mot.
Conclusion : Heidegger et la théologie
La philosophie de Heidegger et de ses continuateurs est donc devenue la « servante » – ou plutôt la maîtresse ! – de la théologie et de l’exégèse contemporaines. Que faut-il en penser ? Est-il possible de baptiser ainsi ce philosophe athée [83] ? Un propre disciple de Heidegger (et de Bultmann) – Hans Jonas – a tenu à répondre à cette question au cours d’un colloque de théologiens, en 1964. Le texte de sa communication a été publié dans le numéro de la revue Esprit de juillet-août 1988. Non sans humour, il se moque de la théologie progressiste qui se met à la remorque d’un auteur dont la pensée est aux antipodes du christianisme. Écoutez ce qu’il dit [84] :
« Amis théologiens, amis chrétiens, ne voyez-vous pas à quoi vous avez affaire ? A défaut de voir, ne sentez-vous pas ce qu’il y a de foncièrement païen dans la pensée de Heidegger [85] ? On peut la dire païenne à juste titre en tant qu’elle est philosophie, encore que toute philosophie n’ait pas à être ainsi dépourvue de normes objectives ; mais plus païenne que les autres, à la considérer à votre point de vue, non pas en dépit, mais à cause du fait qu’elle parle d’appel, de “se révéler soi-même”, voire de “berger”. »
Par exemple, l’expression de Heidegger : « l’être se dévoile », cela veut dire…
…« que l’Être – c’est-à-dire l’Être des êtres – se révèle, par son initiative dans l’expérience (…) ; autrement dit, que la révélation est immanente au monde et, pour mieux dire, appartient à sa nature ; autrement dit encore, que le monde est divin. Il est de bonne conséquence que les dieux réapparaissent dans la philosophie de Heidegger. Or, là où sont les dieux, ne peut être Dieu. Heidegger est un ennemi de taille, dont la théologie pourrait apprendre bien des choses sur l’abîme qui sépare le penser profane et la foi. Qu’elle puisse l’accueillir dans son intime et dans son sanctuaire, voilà qui me stupéfie ; ou, pour m’exprimer avec plus de révérence, voilà qui passe mon entendement. »
A l’adresse de ceux qui pensent pouvoir ne prendre qu’une partie de la philosophie de Heidegger, celle qu’ils jugent compatible avec la foi chrétienne :
« Je crois que cette stratégie-là n’est pas praticable, qu’il faut tout prendre ou tout laisser, et qu’en faisant un bout d’emplette on acquiert bon gré mal gré la marchandise entière. (…) Je vais m’en tenir à quelques exemples… « – Pour commencer, le moins que l’on est obligé d’accepter, c’est une doctrine de la révélation permanente. En effet, si l’on reçoit l’analogie de l’auto-dévoilement de l’être…, on admet sans séparation possible que son analogue religieux est, lui aussi, un événement sans cesse renouvelé. (…) Au nombre des conséquences, on pourra envisager les suivantes : que la révélation est inachevée et que l’horizon tout entier demeure ouvert aux avènements futurs de la parole ; que les révélations du passé ne préjugent en rien des révélations à venir et que nulle révélation ne fournit un critère d’autorité qui permette de juger des autres. Voilà qui élimine la possibilité, et aussi le besoin, de distinguer entre vraie doctrine et hérésie : l’idée même de vraie doctrine disparaît. (…) « – J’en arrive au deuxième article que vous achetez chez Heidegger, le problème du discours non objectivant : à savoir, que la théologie doit être une théologie pneumatique ou, comme vous pourriez le dire, une glossolalie. Cette conséquence est implicitement contenue dans cette assertion que la théologie est ou doit être une espèce de penser “initial” [c’est-à-dire un penser qui, avec la philosophie et la poésie, dise l’Être, et non pas seulement un être comme font les sciences objectivantes qui sont des pensers secondaires]. (…) Quand j’ai entendu dire que désormais la théologie serait penser initial, je me suis dit aussitôt : “A Dieu ne plaise !” et puis : “Pauvres théologiens !” »
Jonas explique ensuite que, si la théologie est un penser initial, elle doit adopter le langage de l’auto-dévoilement de l’être, qui est « un style d’évocation incantatoire plutôt qu’explicite conceptuellement ». Il poursuit :
« Que Dieu protège la théologie de cette tentation : recourir à un langage incantatoire ! (…) C’est le spectre de l’arbitraire et de l’anarchie qui fait son apparition. Pour le coup, vous ne pouvez plus rien prouver (prouver ! sans doute dédaignez-vous cela, de toute façon), mais aussi vous ne pouvez plus rien réfuter, que dis-je ! vous ne pouvez même plus refuser quoi que ce soit. (…) Le seul critère qui demeure, c’est l’authenticité du langage. (.…) Le théologien, quand il vaque à la théologie, n’est ni prophète, ni psalmiste, ni prédicateur, ni poète…, mais sous le joug du discours théorique, et par conséquent redevable à la pensée objective et au langage objectif. C’est un fardeau posé sur les épaules de la théologie, et même le dernier Heidegger ne saurait l’en soulager légitimement. »
La conclusion de Hans Jonas nous ramène au cœur de notre sujet. Il dit pourquoi l’analyse existentiale de Heidegger ne convient pas, selon lui, à l’interprétation des Évangiles : c’est parce que l’Écriture parle de Dieu et non de l’homme. Quand il s’agit de Dieu, le langage mythique (tel qu’il se trouve dans les Évangiles) est le mieux adapté. Il confesse notre impuissance à dire la transcendance. Il n’y a donc pas à démythologiser. Que faire alors ? Il faut recourir au symbole, seul capable de jeter quelque clarté sur l’« obscur » du mystère divin :
