+ L’Église déchirée, Appel aux « catholiques Ecclesia Dei »
Ce petit livre de l’abbé Grégoire Célier fait le bilan de l’accord avec Rome tenté par les « catholiques Ecclesia Dei » depuis 1988. Cinq chapitres bien écrits et solidement documentés anéantissent les arguments principaux par lesquels les « catholiques Ecclesia Dei » entendent justifier leur tentative : « Rome était sincère en 1988 » ; « Rome a tenu ses promesses » ; « Rome soutient la Tradition » ; « Rome va restaurer la liturgie » ; « Rome nous a laissé la messe ».
Le premier chapitre (« Rome était sincère en 1988 ») pose la question : les accords proposés à Mgr Lefebvre en 1988 pouvaient-ils aboutir ? L’auteur montre par de nombreuses citations que l’intention de Mgr Lefebvre était d’assurer la protection et la sauvegarde de la Tradition, alors que le but de Rome était la normalisation et l’intégration des traditionalistes dans le giron de l’Église conciliaire. Dans ces conditions, aucun accord n’était possible, sauf à se fonder sur l’équivoque ou l’hypocrisie, et c’est pourquoi, constatant que les divergences restaient profondes et irréductibles, Mgr Lefebvre n’a pas voulu poursuivre l’expérience.
Le chapitre suivant (« Rome a tenu ses promesses ») fournit la contre-épreuve a posteriori. Les « catholiques Ecclesia Dei » ont poursuivi les négociations et signé l’accord que Mgr Lefebvre a refusé : leur situation présente, après 6 ans d’expérience, confirme-t-elle le bien-fondé de ces accords et la rigueur de Rome à tenir ses promesses ? Les faits et les citations donnés par l’auteur montrent que, malgré un prétendu « esprit nouveau », Rome n’a accordé aux catholiques « ralliés » ni une participation à la commission Ecclesia Dei, ni un évêque réellement traditionnel, ni la liberté pleine et entière de conserver et de prêcher la Tradition intégrale.
Le chapitre troisième (« Rome soutient la Tradition ») montre que non seulement Rome n’a pas tenu ses promesses envers les catholiques qui lui ont fait confiance, mais que ceux-ci ont été obligés de céder sur des points essentiels du combat « traditionaliste » par rapport aux positions qu’ils tenaient avant 1988. L’auteur établit, textes à l’appui, que sur la messe traditionnelle, sur la liberté religieuse, et sur le concile Vatican II, les ténors (et donc les fidèles) Ecclesia Dei ont mitigé, voire radicalement changé leur position. D’où provient une telle évolution chez des prêtres qui semblaient fermement attachés à la Tradition ? De ce qu’ils ont désormais constamment affaire à des autorités conciliaires qui les inhibent petit à petit. Expérience faite, Rome ne soutient donc pas la Tradition, mais cherche à la ramener dans le rang.
Après avoir étudié le passé et le présent, le chapitre quatrième aborde l’avenir : Rome change, « Rome va restaurer la liturgie », disent les « catholiques Ecclesia Dei », nous avons donc eu raison de renouer avec elle au moment où elle commence à revenir à la Tradition. L’auteur nous offre un nouveau florilège de citations qui démontrent que la « réforme de la réforme liturgique » tant attendue n’est rien d’autre qu’une chimère et l’accomplissement de la révolution permanente introduite dans le sanctuaire.
Enfin, le chapitre cinquième (« Rome nous a laissé la messe ») donne un ultime et définitif confirmatur en évoquant la question de la messe traditionnelle. Les « catholiques Ecclesia Dei » vont-ils garder longtemps le « drapeau de la messe » ? C’est peu probable. Malgré le refus clair et unanime des autorités conciliaires à accorder une véritable reconnaissance de la messe « Saint Pie V », ils s’accrochent au mirage du bi-ritualisme. Bien plus, ils sont devenus les obligés du cardinal Decourtray qui ne manque pas une occasion de leur rappeler le « devoir de communion » par la participation — ne serait-ce que de manière épisodique — à la nouvelle messe. Combien de temps pourront-ils faire la sourde oreille ? La pression formidable et savamment dosée de l’Église conciliaire finira par avoir raison de leur fragile résolution.
Nos lecteurs retrouveront dans ce livre des éléments déjà publiés dans des articles du Sel de la terre ou de Fideliter, mais leur mise en ordre leur donne ici une force accrue.
L’auteur n’a pas voulu fonder son argumentation sur des impressions ou des rumeurs ; il a fait un livre incontestable parce que rigoureusement documenté. Par ailleurs, pour qu’on ne puisse pas lui reprocher de lancer des accusations gratuites, de semer la division ou d’entretenir de pénibles querelles, il a soigneusement évité les commentaires polémiques et opté délibérément pour un ton mesuré et même bienveillant à l’égard de ses interlocuteurs Ecclesia Dei, s’en tenant à leurs déclarations écrites et aux faits bruts suffisamment éloquents par eux-mêmes.
On regrettera peut-être que GC s’en soit tenu à une analyse purement descriptive, du genre d’une enquête journalistique ou documentaire. Il aurait été intéressant d’étudier aussi les causes doctrinales et spirituelles de l’attitude des « catholiques Ecclesia Dei ». Leur choix n’a-t-il été dicté que par l’opportunité qui semblait s’offrir à eux de pouvoir faire « l’expérience de la Tradition », et que GC résume dans les cinq affirmations clefs qui constituent les titres de ses chapitres ? Derrière cette attitude prudentielle, on peut supposer qu’il y a eu de leur part des choix doctrinaux, conscients ou non. Où et quand se situe la déviation, à ce niveau plus profond ? Cette histoire des idées Ecclesia Dei reste à faire. Il est vrai que c’est un autre point de vue, bien plus vaste et délicat à traiter, et qui n’entrait pas dans le propos de l ’auteur et le cadre limité de son petit ouvrage.
Un livre à lire donc, et à faire connaître.
fr. E.M.
Grégoire Célier, L’Église déchirée. Appel aux « catholiques Ecclesia Dei », Fideliter, 1994, 126 p., 58 F.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 193-194
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