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Saint Dominique

(1170-1221)

et la fondation de l’Ordre des Frères Prêcheurs

– III –

 

 

par le frère Marie-Dominique O.P.

 

 

 

Voici le troisième et dernier article sur la vie et l’œuvre de saint Dominique, à l’occasion du huitième centenaire de l’approbation de l’Ordre dominicain par le Saint-Siège (22 décembre 1216 – 22 décembre 2016), le pape régnant étant alors Honorius III, de sainte mémoire.

Nous sommes arrivés au début de l’année 1218. Son Ordre étant officiellement reconnu par l’Église, saint Dominique avait dispersé ses premiers frères dès le 15 août 1217, les envoyant prêcher et fonder des couvents à Paris et en Espagne. Lui-même se réservait d’installer l’Ordre dans la capitale de la chrétienté.

Le Sel de la terre.

 

Fondation du couvent Saint-Sixte à Rome

Le fondateur des Prêcheurs arrivait à Rome dans la dernière quinzaine de janvier 1218. Il était accompagné de quatre jeunes gens dont il avait discerné la vocation l’année précédente à Bologne et qu’il amenait pour la nouvelle fondation.

Dominique avait bien fait de ne pas tarder. A peine arrivé à Rome, il reçut les frères Laurent d’Angleterre et Jean de Navarre, venant de France ; et les frères Michel de Uzero et Dominique de Ségovie, arrivant d’Espagne pour l’informer des entraves que leur suscitaient les dignitaires de l’Église.

Nous ne devons pas nous en étonner. L’Ordre des Prêcheurs avait précisément été fondé par le pape pour remédier à la carence apostolique de trop de prélats. Ceux-ci n’appréciaient pas trop. Le régime féodal avait d’ailleurs accoutumé les évêques à demeurer pratiquement maîtres absolus dans leur diocèse. Ces religieux arrivant subitement, et déclarant relever directement du pape, ne pouvaient qu’irriter.

— Le pape soutient le nouvel Ordre de tout son pouvoir

Dès le 11 février 1218, Honorius III adressait une bulle « aux vénérables frères archevêques et évêques ; à ses fils très chers les abbés, prieurs et autres prélats », leur enjoignant « d’assister de tout leur pouvoir les frères de l’Ordre des Prêcheurs qui exposent fidèlement et gratuitement la Parole du Seigneur, ne se recommandant que du titre de la pauvreté ».

C’était la goutte initiale d’une véritable pluie de recommandations qui allait désormais partir de Rome :

Plus de soixante bulles, lettres et privilèges du pape à l’ordre de Dominique pendant les cinq années que durerait encore la vie du fondateur, apporteraient bientôt le témoignage sensationnel et, d’ailleurs, l’instrument de cette collaboration [entre le Saint-Siège et Dominique] [1].

La protection du souverain pontife ne pouvait cependant être uniquement épistolaire. Elle allait se faire plus effective pour la fondation d’un couvent à Rome même.

Saint Dominique en avait préparé le terrain l’année précédente par ses prédications dans la capitale de la chrétienté. Honorius était très désireux de voir le nouvel Ordre s’installer, mais il fallait lui trouver un monastère dans la Ville sainte. Ce n’était pas si facile. Sur la Voie Appienne, cependant, non loin des catacombes, se trouvait une vieille église dédiée à saint Sixte [2]. Le pape la confia à Dominique et à ses frères.

— Installation dans le nouveau couvent romain

Il y avait de gros travaux à faire qui démarrèrent intensément sous la direction du saint. Les frères (au nombre de cinq seulement, n’oublions pas) mirent la main à la pâte.

Saint Dominique s’en tenait d’ailleurs au minimum nécessaire en matière de bâtiments. Il réprouvait, pour les moines, les édifices imposants. Les cellules furent de petites cases, de simples alvéoles où les frères disposaient de la place strictement suffisante pour étudier, prier, et dormir.

Un miracle illustra ce chantier : un éboulement avait enterré dans un sous-sol l’architecte que les frères avaient engagé. L’homme fut étouffé sous le tas des maçonneries écroulées. Les frères étaient bouleversés : inquiets de l’état de l’âme de l’architecte qui n’avait pas eu le temps de se préparer à la mort, et de l’agitation tumultueuse du peuple, excité contre eux à la suite de cet accident. Dominique se fit apporter le corps du défunt et, par la vertu de ses prières, il le rendit à la vie et à la santé.

— Prédication, miracles et vocations

Le saint avait repris sa prédication dogmatique sur l’Écriture Sainte. Après les épîtres de saint Paul, il commença d’interpréter l’Apocalypse. N’oublions pas qu’il avait tenu pendant trois années la chaire d’Écriture sainte à Palencia. Depuis ce temps, il n’avait cessé d’étudier, de méditer la sainte Écriture. Il donnait aussi d’éloquentes prédications dans les églises. Le succès était prodigieux. Après ses sermons où il arrachait à son auditoire des larmes de repentir et d’admiration, le peuple se précipitait en foule pour recevoir sa bénédiction, baiser ses mains, la frange de ses vêtements. Les plus hardis coupaient, déchiraient les lambeaux de sa chape, à tel point qu’elle descendait  à peine jusqu’aux genoux.

Cet enthousiasme venait aussi des miracles. Dieu, qui avait choisi Dominique pour renouveler la prédication apostolique, lui donnait aussi les charismes de thaumaturge qu’il avait donné à ses Apôtres.

Citons la guérison d’une recluse appelée Bonne, que le saint visitait fréquemment [3], et qui était affligée d’une terrible maladie : de sa poitrine et de ses seins sortait une multitude innombrable de vers. Elle acceptait cette maladie en esprit de pénitence. Un jour, après l’avoir communiée, Dominique lui demanda de lui donner un de ces vers. Le saint l’ayant pris, le ver se changea en une très belle pierre précieuse. Comme la pieuse dame réclamait son ver, Dominique lui rendit la pierre qu’elle replaça dans sa poitrine, et qui redevint un ver. Puis Dominique la bénit avec le signe de la croix, et la recluse fut guérie immédiatement.

Le saint visitait aussi une autre recluse nommée Lucie, qui avait un bras rongé par un mal cruel, tel que la chair et la peau étaient consumées, et que tout l’os jusqu’au coude apparaissaient entièrement à nu. Le père la guérit elle aussi par un simple signe de croix [4].

On imagine sans peine que les récits de ces miracles faisaient le tour de la ville.

Alors, dans tous les rangs du clergé, dans toutes les conditions, à tous les âges, les esprits et les cœurs, séduits par la personnalité extraordinaire du saint, se sentaient invinciblement entraînés à embrasser la vie dominicaine.

Les nobles familles commençaient même à craindre pour leurs fils. Ce n’était pas que, dans l’aristocratie féodale, on fût opposé à l’entrée en religion – puisque les fils cadets étaient souvent orientés dans cette voie – mais on ambitionnait une place d’abbé dans un monastère contemplatif, avec tous les privilèges que cela apportait. Tandis qu’entrer dans l’Ordre des Prêcheurs, c’était dire adieu à toute ambition, à toute possession  domaniale. Ce n’était pas parce que l’on était fils de comte qu’il fallait s’attendre à être nommé prieur ou provincial ; et l’on pouvait être envoyé à pied – et non à cheval – dans le couvent d’une ville éloignée. Le nouvel Ordre fondé par Dominique avait de quoi exaspérer la haute aristocratie féodale. C’était une nouveauté qui leur paraissait plutôt incongrue. On connaît les difficultés que saint Thomas d’Aquin aura plus tard avec sa famille pour entrer chez les Prêcheurs, alors qu’ils auraient été ravis de le voir entrer au Mont Cassin dont il serait devenu un jour le puissant abbé. Les enlèvements de novices à main armée devinrent alors fréquents dans les Ordres mendiants.

Trois mois après l’entrée du saint à Rome, les Frères Prêcheurs étaient déjà plus de vingt. Ils dépassèrent bientôt ce nombre à un tel point qu’après la fête de Pâques, Dominique résolut de procéder à une nouvelle fondation.

Il semble que nous soyons désormais en présence d’un autre frère Dominique. Autant il avait été patient, circonspect dans la préparation, l’organisation de son Ordre, autant il est maintenant hardi, apparemment téméraire, en le lançant à travers le monde. Sa devise est devenue : « Le bon grain pourrit quand on l’entasse ; il fructifie quand on le sème [5] ».

Mais avant de voir Dominique repartir pour de nouvelles fondations, signalons un miracle célèbre accompli à Saint-Sixte. Alors que les frères, au nombre de cent, vivaient avec lui dans la pauvreté évangélique, Dominique envoya Jean de Calabre et Albert de Rome quêter la nourriture pour le jour. Ils ne recevaient aucune aumône, lorsqu’une femme dévouée à l’Ordre leur donna un pain pour qu’ils ne reviennent pas au couvent les mains vides. A peine l’avaient-ils reçu qu’un jeune homme d’une blancheur éblouissante leur demanda l’aumône. Il insista tellement qu’il finirent par lui donner le pain. Puis le jeune homme disparut aussitôt. De retour au couvent, les deux frères racontèrent l’épisode à Dominique. Mais il n’y avait toujours rien à manger. Comprenant que ses frères avaient rencontré un ange de Dieu, Dominique n’était pas inquiet. Il réunit les frères pour le repas au réfectoire, et bénit les tables vides de mets. Puis il se mit à prier. Alors deux jeunes hommes très beaux apparurent au milieu du réfectoire, portant des pains très blancs dans deux nappes blanches, remontant le réfectoire en commençant par servir les frères les plus jeunes [6]. Chacun eut un pain. Ayant accompli leur tâche, les deux jeunes hommes disparurent. Alors Dominique ordonna de servir à boire. Mais il n’y avait plus rien au cellier. Dominique dit d’y aller quand même, et les frères découvrirent avec stupeur que le baril était plein. Les frères eurent à manger et à boire pendant trois jours. Le troisième jour, Dominique ordonna de donner aux pauvres ce qui restait.

 


 

Le réfectoire de Saint-Sixte aujourd’hui vers l’heure de midi :

tout est prêt pour la venue des anges… [7]

 

Le miracle eut lieu une seconde fois dans le même couvent. Les deux anges avaient alors des nappes suspendues à leur cou et remplies de pains [8].

Le fait se reproduira encore au couvent de Bologne, ainsi que l’attesta le frère Bonsivi, procureur. Il y aura donc trois miracles de pains apportés par des anges.

La fondation du couvent de Bologne. La vocation de Réginald d’Orléans

A quelle ville penser après Paris et Rome pour fonder un couvent, sinon Bologne ? C’était la plus célèbre université après Paris.

Bien sûr, Dominique en conféra avec le pape pour demander son avis et son accord. L’ayant obtenu, il envoya trois religieux pour accomplir les premières démarches : frère Ricard, qui deviendra le premier prieur de Bologne, Pierre d’Espagne, et frère Jean de Navarre. Ils partirent avec une lettre de recommandation de la Curie romaine. Les frères trouvèrent à se loger dans un hospice destiné à recevoir les pèlerins.

Il ne faut pas penser qu’une fondation était alors une chose facile, même en ces temps de chrétienté. Les frères, arrivés à Bologne, eurent à supporter les plus douloureuses épreuves, et la fondation eût échoué sans l’arrivée d’un prêcheur de génie envoyé par saint Dominique à leur secours : le bienheureux Réginald d’Orléans.

Réginald était doyen de l’église Saint-Aignan à Orléans. Il avait enseigné cinq ans le Droit canonique à l’Université de Paris. C’était un clerc savant et brillant, à tel point que, dès l’abord, il apparut aux frères comme digne d’être le coadjuteur et même le successeur éventuel de saint Dominique ! Le père Cormier O.P. l’appelle d’ailleurs « co-fondateur de l’Ordre des Frères Prêcheurs » [9].

Le bienheureux Jourdain de Saxe [10] nous a conté par quel concours de circonstances saint Dominique était entré en relations avec Réginald :

A peine arrivé [à Rome [11]], Réginald fut atteint d’une maladie grave, et frère Dominique vint plusieurs fois le visiter, l’exhortant à embrasser la pauvreté du Christ dans son Ordre. Réginald se laissa convaincre à tel point que, en toute liberté et de plein consentement, il fit vœu d’entrer chez les Prêcheurs. Il échappa donc à la maladie et pour ainsi dire à un état désespéré, mais non sans une intervention miraculeuse. Car, dans l’accès brûlant de la fièvre, la Reine du Ciel, la Vierge Marie, Mère de Miséricorde, lui apparut et lui consacra les yeux, les oreilles, les narines, la poitrine, les mains, et enfin les pieds, d’une onction salutaire qu’elle portait avec elle. Elle prononça ces mots : « J’oins tes pieds de l’huile sainte pour qu’ils soient prêts à annoncer l’Évangile de paix » (Ep 6, 15). En outre, elle lui présenta tout l’habit de cet Ordre [12]. Dès lors, le malade fut guéri, son corps recouvra ses forces si soudainement, que les médecins, constatant tous les indices de la santé après avoir désespéré de sa guérison, furent frappés d’étonnement. Dans la suite Maître Dominique fit connaître publiquement ce remarquable miracle à bien des gens qui vivent encore. J’ai moi-même assisté naguère à Paris à une conférence spirituelle où il le raconta à un assez grand nombre de personnes (n° 57).

Il est important de comparer ce récit avec celui d’autres chroniqueurs.

Chez Constantin d’Orvieto [13], la Vierge Marie est accompagnée par deux jeunes filles admirablement belles, deux saintes sans doute. De plus, Constantin d’Orvieto affirme que Réginald, inspiré par Dieu, avait conçu à Orléans un projet absolument identique à celui de Dominique. Ce n’est d’ail­leurs pas en soi étonnant, tant la prédication évangélique dans la pauvreté volontaire était comme imposée par les besoins les plus urgents de l’époque.

Thierry d’Apolda précise que la guérison eut lieu à la prière de saint Dominique, et que Notre-Dame renouvela une seconde fois ses onctions sur Réginald en présence du saint et d’un frère de l’Ordre de l’Hôpital [14].

Si la Vierge Marie renouvela l’onction de Réginald une deuxième fois en présence de Dominique et d’un autre témoin, c’est sans doute pour montrer qu’elle y attachait une importance considérable :

En effet, Réginald n’était ici que le représentant de l’Ordre des Frères Prêcheurs, et la Reine du Ciel et de la terre contractait alliance en sa personne avec l’Ordre entier. Le Rosaire avait été le premier signe de cette alliance, et comme le joyau de l’Ordre à son baptême ; l’onction de Réginald, indice de virilité et de confirmation, devait aussi avoir un signe durable et commémoratif. C’est pourquoi la bienheureuse Vierge, en présentant au nouveau frère l’habit de l’Ordre, ne le lui présenta pas tel qu’on le portait alors, mais avec un changement remarquable [le surplis des chanoines d’Osma remplacé par un scapulaire]. […] Né au désert d’un sentiment de pudeur, tombant comme un voile sur le cœur de l’homme, le scapulaire était devenu dans la Tradition chrétienne le symbole de la pureté, et par conséquent l’habit de Marie, la Reine des vierges. […] En même temps donc qu’en la personne de Réginald, Marie ceignait les reins de l’Ordre lui-même du cordon de la chasteté, et préparait ses pieds à la prédication de l’Évangile, elle lui donnait dans le scapulaire le signe extérieur de cette vertu des anges, sans laquelle il est impossible de sentir et d’annoncer les choses célestes [15].

Cependant, l’évêque d’Orléans, Manassès, supplia Dominique de lui laisser Réginald comme compagnon de pèlerinage aux Lieux saints. La requête était si légitime que Dominique y consentit volontiers. Le bienheureux Père demanda cependant que le voyage s’accomplît sans retard, et que Réginald se rendît immédiatement à Bologne à son retour. Dominique voyait que seul Réginald pourrait sauver cette fondation.

Maître Dominique demeura encore quelques mois à Rome, enseignant, prêchant, opérant des miracles, formant à la vie religieuse ses fils toujours plus nombreux.

Vers la fin de l’été 1218, le couvent de Saint-Sixte étant solidement organisé, le fondateur des Prêcheurs se proposa de quitter l’Italie pour visiter les couvents d’Espagne et de France.

En huit mois, de janvier à octobre 1218, il avait réussi à établir un grand couvent à Rome, à en préparer un autre à Bologne. Son activité avait été prodigieuse. Elle le sera davantage l’année suivante, en 1219.

Visite des premiers couvents. Voyage en Italie, Espagne et France

Bologne

De Rome, saint Dominique vint d’abord à Bologne.

Les frères habitaient la ville universitaire depuis six mois environ. Ils y connaissaient les angoisses d’une pauvreté extrême. Les fondations naissantes sont souvent enveloppées d’un lourd brouillard fait d’indifférence et de dédain. « On ne prête qu’aux riches », dit le dicton. Les bienfaiteurs aident plutôt les couvents bien établis.

Dominique réconforta les frères, leur demandant de persévérer et de tenir quelques mois encore, le temps que Réginald arrive. Le bienheureux Père était un éminent consolateur, non seulement parce qu’il savait trouver les paroles qui touchent, mais aussi parce qu’il savait prendre les décisions salvatrices.

Le Languedoc

Mais il tardait maintenant à notre saint de retrouver Toulouse et Prouille.

La situation politique s’était dégradée.

Simon de Montfort avait été tué pendant le siège de Toulouse. Ce coup imprévu mit fin à la croisade des Albigeois : les croisés levèrent le siège de la ville, et cela déclencha une vague de massacres des bons catholiques par les hérétiques dans toute la région.

Providentiellement, les Frères Prêcheurs ne furent pas atteints. C’est qu’ils étaient sous la protection directe du Saint-Siège, que le comte de Toulouse Raymond VI voulait ménager par prudence.

Le bienheureux Père eut donc la consolation de retrouver dans une paix et une sérénité relatives ses filles bien-aimées de Prouille et les frères qu’il y avait établis. Depuis sa dernière visite, de nouvelles vocations avaient même grossi le nombre des frères. Le saint pensa aussitôt que c’était l’occasion de songer à une fondation nouvelle.

Cependant, saint Dominique ne faisait pas ses fondations au hasard des circonstances. Il embrassait les besoins de la chrétienté du même regard que le pape et la Curie.

Les fondations dominicaines se firent dans les capitales soit de l’hérésie, soit de la science universitaire. Or, de même que Toulouse était la capitale par excellence de l’hérésie cathare, de même Lyon était la capitale de l’hérésie vaudoise. Pierre Valdo était en effet un riche bourgeois de Lyon.

Dominique décida donc d’envoyer à Lyon les frères Arnaud de Toulouse et Romée de Livia. Ce dernier, disciple immédiat de saint Dominique et formé à l’ombre du sanctuaire de Prouille, fut d’ailleurs l’un des plus zélés propagateurs du Rosaire.

L’Espagne

Dans les premiers jours de décembre 1218, Dominique, accompagné du frère Dominique de Ségovie, commençait à gravir les contreforts des Pyrénées. Personne ne s’aventurait sur ces chemins en hiver. Tenter une telle traversée à cette époque de l’année, au milieu des bourrasques et des neiges éternelles, était héroïque. Mais rien ne pouvait arrêter Dominique dans son élan de conquête du monde. Il n’était pas du genre à se reposer en attendant la belle saison.

— Ségovie

Il s’arrêta d’abord à Ségovie, et y fonda un couvent. Que s’était-il passé ?

Arrivé en cette ville pour Noël, il décida de s’y arrêter pour passer les fêtes jusqu’à l’Épiphanie (fête très solennelle en Espagne). Quand il était quelque part, il prêchait. Aussi, à Ségovie, prêcha-t-il chaque jour et même plusieurs fois par jour.

Or son éloquence remua la ville, surtout qu’il fit un miracle pour arrêter une sécheresse.

D’autre part, il avait trouvé aux abords de la ville une grotte où il put s’exercer à la prière et aux exercices ascétiques : il s’y abîmait en extases, s’y flagellait jusqu’au sang. Mais il ne put cacher longtemps ses pieux exercices. Quelques pâtres le découvrirent, et la renommée de sa sainteté fit le tour de la ville.

Alors, de multiples vocations se déclarèrent. Une communauté tendait à se former comme d’elle-même.

En prudent organisateur, Dominique n’aimait pas fonder un couvent avec des éléments tout nouveaux [16]. Mais comment repousser des âmes de bonne volonté ?

Après avoir prié, il donna l’habit à quelques uns, leur assignant comme supérieur un prêtre âgé, vénérable, prudent et saint, qui avait aussi demandé à entrer dans l’Ordre des Prêcheurs : le frère Corbolan.

Étant donné la renommée de Dominique, la ville de Ségovie concéda volontiers aux nouveaux Prêcheurs une maison située au-dessus même de la grotte que le saint avait arrosée de son sang. Telle fut l’origine du couvent de Santa Cruz. Dominique y resta quelques semaines pour affermir la nouvelle communauté.

Deux siècles plus tard, Notre-Seigneur y apparut avec saint Dominique à sainte Thérèse d’Avila ; et, lui présentant le saint, lui dit : « C’est mon ami, réjouis-toi avec lui ».

— Madrid

Saint Dominique arriva à Madrid vers la fin de janvier 1219.

Il y érigea canoniquement, comme à Toulouse et à Rome, deux communautés : une de frères et une de sœurs.

Mais, dès la fin de février ou le début de mars, il reprenait la route. Il ne perdait pas de temps ! La saison était encore mauvaise, mais cela n’arrêta pas notre saint qui partit, accompagné de plusieurs frères, dont deux convers.

Arrivés dans les défilés de la Guadarrama, chaîne de montagnes dont les sommets atteignent 2000 mètres, les nouveaux compagnons du saint, jeunes religieux non habitués à cette manière rude de voyager, se laissèrent aller au découragement. Ils commencèrent par demeurer en arrière, puis résolurent d’abandonner Dominique et leur vocation !

Saint Dominique eut l’intuition de ce qui se passait. Il lui semblait apercevoir un monstre – le démon – rôdant autour de ses disciples : leo rugiens. Se retournant et ne voyant qu’un religieux de chœur et deux frères convers qui le suivaient, il leur dit :

— « Et vous, voulez-vous aussi vous en aller ? »

— « A Dieu ne plaise, que nous quittions la tête pour suivre les pieds ! », répliqua un des convers.

Dominique pria longuement pour les siens, et à l’étape suivante, il les attendit avec patience et miséricorde. Il les vit arriver, et eut la consolation de les ramener à leurs saintes résolutions.

— Osma

Dominique arriva à Osma pour les fêtes de Pâques, là où il avait vécu comme chanoine. Il y avait quinze ans qu’il n’avait pas revu cette ville.

Il y resta quelque temps, puis reprit le chemin de la France. C’était en avril 1219.

Retour en Languedoc

Saint Dominique arriva à Prouille vers le milieu de mai 1219.

Détail touchant, preuve de son affection pour les sœurs : d’Espagne il avait rapporté en souvenir, pour chacune d’elles, des cuillères en ébène qu’il avait chargées dans son sac [17].

Mais Dominique ne pouvait s’attarder. Il voulait voir ce que devenait le couvent Saint-Romain de Toulouse.

La cité était encore très agitée. Le fils de Philippe Auguste, Louis de France, père de saint Louis, s’apprêtait à l’investir avant l’été.

Le couvent de Saint-Romain était encore intact, gardé par deux ou trois frères. Saint Dominique ne fit qu’y passer. Son intention était que les religieux relégués à Prouille reviennent à Toulouse dès que possible, car il voulait ses couvents au cœur des grandes villes.

Voyage vers Paris – Don des langues

Vers la fin du mois de mai 1219, accompagné par Bertrand de Garrigue, Dominique partit pour Paris.

Il passa par Rocamadour, y passant la nuit en prière avant de repartir au petit matin après avoir célébré le saint sacrifice.

La marche était rapide. C’était le printemps. Dominique et son compagnon, tout en cheminant, récitaient ou chantaient des psaumes et des litanies. Ils rejoignirent bientôt des pèlerins allemands qui, édifiés par ces religieux, se mirent à les accompagner, les priant d’accepter leur nourriture et leur hospitalité dans des gîtes pour la nuit. Mais ils ne pouvaient communiquer beaucoup à cause de l’obstacle de la langue. Après quatre jours, Dominique, inquiet, dit à son compagnon :

Frère Bertrand, j’ai vraiment scrupule de recevoir ainsi leurs biens temporels, alors que nous ne leur semons aucun bien spirituel. Donc, si tu le veux bien, prions à genoux le Seigneur de nous permettre de comprendre et parler leur langue, afin de pouvoir leur annoncer le Seigneur Jésus .

Après avoir humblement prié, à la stupéfaction de tous, ils parlèrent intelligiblement  l’allemand. Durant quatre jours encore, ils annoncèrent à ces pèlerins le Christ Jésus. Ils se séparèrent à Orléans. Dominique demanda alors à Bertrand de Garrigue, au nom de l’obéissance, de ne rien dire avant sa mort du miracle dont il avait été témoin [18].

Bertrand donnant le chiffre de huit jours pour le voyage de Rocamadour à Orléans, cela nous permet de savoir qu’ils faisaient cinquante kilomètres par jour. Dominique marchait dix heures par jour.

Après Orléans, ils accélérèrent encore leur marche. Dominique était pressé d’affermir son Ordre. Ils arrivèrent en vue des clochers de la capitale le deuxième jour au soir. Ils entrèrent par la porte d’Orléans, et ne tardèrent pas à pénétrer dans le couvent Saint-Jacques. Nous pouvons l’imaginer embrassant longuement ses fils un à un.

Dominique à Paris

Dès le lendemain matin, Dominique exposait à ses frères – trente religieux dont vingt-trois nouveaux – la fin, les moyens, les vertus de la vie des Frères Prêcheurs [19].

Le frère Jean de Navarre – qui avait refusé de partir de Prouille sans argent – remarque ici que Dominique insista beaucoup sur la pauvreté. Il le fallait, car le couvent Saint-Jacques avait reçu des possessions, des revenus multiples, et tout y prospérait à souhait. Les étudiants de l’université aimaient les frères ; des bienfaiteurs insignes les aidaient de leurs dons. Tendrement aimé du roi saint Louis, Saint-Jacques de Paris deviendra même, avec les années, la sépulture de nombreux princes de sang français [20].

Étant donné cette prospérité, Dominique pouvait avoir une certaine inquiétude sur l’esprit de pauvreté de ses frères, d’où son insistance sur la pauvreté.

Du côté des études, il y avait moins de craintes. Tous les religieux suivaient les cours du couvent, où se pressaient des étudiants de Paris. Saint-Jacques était le couvent universitaire par excellence.

Dans la chapelle du couvent, Dominique donna des conférences spirituelles aux étudiants. Beaucoup se disposaient  à entrer dans l’Ordre. C’est à cette occasion que Jourdain de Saxe, premier biographe, et successeur de Dominique, se confessa au saint.

Mais voyant la prospérité du couvent de Paris, Dominique songeait déjà à de nouvelles fondations. Il examina avec Matthieu de France – premier et dernier abbé de l’Ordre (supra) quelles étaient les fondations les plus urgentes.

Dominique voulut d’abord renforcer l’Espagne en y envoyant son frère, le bienheureux Mannès, modèle de religieux contemplatif, et le frère Michel de Fabra, le meilleur théologien du couvent de Saint-Jacques.

Après mûre délibération, il fut décidé qu’on fonderait des couvents à Reims, Metz, Orléans, Poitiers et Limoges.

Évidemment, cela dépeuplait complètement Saint Jacques ! Mais Dominique y remédierait en décidant d’envoyer Réginald à Paris. Sa prédication repeuplerait vite le couvent.

La fondation d’Orléans, facilitée par la protection de l’évêque, donnera l’un des couvents les plus importants de France après Saint-Jacques.

Pierre Seïla, qui avait accueilli l’Ordre chez lui à Toulouse, fut désigné comme prieur de Limoges. Il tenta de se récuser en alléguant qu’il n’avait pour livre qu’un volume des homélies de saint Grégoire-le-Grand :

Va mon fils, en toute confiance, lui répondit Dominique, chaque jour, par deux fois, tu seras présent à mon esprit devant Dieu. Ne doute pas, tu gagneras beaucoup d’âmes et tu apporteras beaucoup de fruits au Seigneur. Tu croîtras, tu te multiplieras, et Dieu sera avec toi [21].

Plus tard, après la mort du saint, quand Pierre Seïla se trouvait aux prises avec quelque difficulté, il priait toujours saint Dominique, lui rappelant sa promesse, et tout lui réussissait à souhait.

Toutes choses ainsi réglées, Dominique reprit le chemin de l’Italie après un mois – fructueux – de présence à Paris. Nous étions aux premiers jours de juillet 1219. Dominique ne reviendra plus à Paris.

C’est à ce moment, semble-t-il, que commencèrent à se manifester les premiers symptômes du mal qui devait emporter le saint deux ans plus tard : une très forte dysenterie accompagnée de fièvres importantes.

Ce mal avait-il quelque chose de commun avec ces sortes de crises aigues dont Guillelmine, épouse d’Élie Martin, atteste que le saint souffrait fréquemment à Toulouse, à tel point que les assistants  le prenaient et le portaient au lit ? Nous ne saurions le dire, mais il faut faire le rapprochement [22].

Retour en Italie – Miracle en route – Prédication à Bologne

— Dominique se laisse pousser la barbe pour partir chez les Cumans

Dominique reprit la route de Rome avec Guillaume de Montferrat à qui il venait de donner l’habit, et un frère convers nommé Jean.

En chemin, il reparla à Guillaume de Montferrat de l’évangélisation des Cumans à laquelle il avait voulu se vouer avec l’évêque d’Osma lorsqu’il avait été au Danemark (supra). Constatant que son œuvre se consolidait, le saint estimait ce projet plus réalisable. C’est à partir de ce moment qu’il se laissa pousser la barbe. Bientôt, à Rome, les affaires de l’Ordre seraient réglées, et il pensait pouvoir partir chercher le martyre en terre païenne avec Guillaume.

— Dominique obtient miraculeusement un pain pour le frère Jean

Au passage des Alpes, le frère Jean se sentit défaillir. Il n’avait pris aucune nourriture depuis la veille, et sa lassitude était telle que, s’étant assis, il ne pouvait plus se relever : « Qu’avez-vous, mon fils, que vous ne pouvez plus marcher ? », dit le saint. « — Père saint, la faim m’accable. — Faites un effort, mon fils, avançons encore un peu, et nous parviendrons à une maison où nous pourrons trouver un peu de nourriture ».

Mais le frère répondit qu’il ne pouvait plus faire un pas.

Alors, ému de commisération, Dominique pria Dieu, puis se tournant vers le frère : « Levez-vous, mon fils, allez jusque là-bas, et ce que vous y trouverez, apportez-le ».

Le frère se traîna comme il put jusqu’à l’endroit indiqué, distant d’un jet de pierre. Il y trouva un pain d’une merveilleuse blancheur enveloppé dans des linges plus blancs encore. L’ayant pris et rapporté à l’homme de Dieu, il en mangea sur son ordre, et recouvra ses forces. Quand il eut fini, Dominique lui dit de reporter ce qui restait où il l’avait trouvé, et ils continuèrent leur route.

— Arrivée à Bologne – Fondations de Florence, Bergame et Milan

Dominique parvint à Bologne vers la fin du mois d’août, après deux mois de marche. En huit mois, il avait accompli la visite de ses couvents en pays latins.

Nous ne connaissons pas d’autre exemple, dans l’histoire, d’un voyage apostolique aussi long, aussi pénible, accompli à pied par un fondateur d’Ordre dans un laps de temps aussi restreint, écrit le père Petitot [23].

En moins d’un an, grâce à l’action du bienheureux Réginald, la situation du couvent de Bologne avait complètement changé.

Dès son arrivée dans la cité universitaire, l’éloquence de Réginald avait éclaté comme la foudre. Après huit jours de sa prédication, tout Bologne était déjà en feu, car un nouvel Élie y était apparu :

On n’était plus habitué à cette prédication apostolique. Ces appels chaleureux au mépris du monde, au détachement des biens terrestres, ces cris d’une âme chrétienne profondément convaincue, remuaient les cœurs et secouaient les consciences endormies. C’était comme un réveil évangélique [24].

Des vocations nombreuses, quelques-unes extraordinaires par leur soudaineté et leur importance, surgirent dans l’université. Ainsi maître Moneta, maître Roland de Crémone (infra), qui furent les précurseurs de saint Thomas d’Aquin par leurs écrits.

Aucun attrait humain, cependant, ne pouvait expliquer les vocations qui se présentaient. Rien n’était plus dur que la vie des frères. Leur corps et leur esprit, fatigués du travail de la propagation évangélique, ne se réparaient que dans le jeûne et l’abstinence ; une nuit brève sur une couche austère succédait aux longues heures du jour. Les moindres fautes contre la Règle étaient sévèrement punies.

Le cardinal Hugolin, légat du pape pour le nord de l’Italie, en vrai protecteur de l’Ordre nouveau, avait même aidé de tout son pouvoir frère Réginald dans l’acquisition d’un couvent important : Saint-Nicolas-des-Vignes. Le couvent de Sainte-Marie de Mascarella, en effet, était devenu rapidement trop petit.

C’est alors que survint une étrange épreuve : la principale tentation des œuvres naissantes est dans leur nouveauté même : le démon inspira à quelques uns que l’œuvre ne durerait pas. Une tentation d’abattement saisit soudain toute la communauté, au point que beaucoup d’entre eux conféraient ensemble sur l’Ordre auquel ils devraient passer. Deux des frères les plus considérables avaient même déjà obtenu d’un légat apostolique la permission d’entrer dans l’Ordre de Cîteaux et en avaient présenté les lettres à frère Réginald.

Frère Réginald assembla les frères en chapitre et leur exposa l’affaire avec une grande douleur. Tous les frères éclatèrent en sanglots et un trouble incroyable s’empara des esprits. Frère Clair le Toscan se leva pour exhorter les frères. Mais à peine avait-il terminé son discours qu’on vit entrer Roland de Crémone, Docteur illustre de Bologne, qui y enseignait la philosophie, et qui demanda humblement à recevoir l’habit des Prêcheurs. Cette vocation inattendue retourna immédiatement la situation. Les frères entonnèrent le Veni Creator de la cérémonie de vêture avec des larmes de joie, le peuple accourut, la ville entière fut bouleversée, et les deux frères qui avaient eu la tentation de partir renoncèrent à la licence apostolique et promettèrent de persévérer dans l’Ordre jusqu’à la mort.

Quand Dominique arriva à Saint-Nicolas-des-Vignes, érigé depuis à peine cinq mois, il y trouva un autre Saint-Jacques. Mais, pour le bien commun de l’Ordre, Dominique annonça aux frères qu’il envoyait Réginald à Paris pour y repeupler Saint-Jacques. C’était possible maintenant que Bologne était « lancé », mais les frères furent atterrés.

Bologne étant plein, Dominique fit davantage, selon son principe : « le blé se corrompt si on l’entasse ; il fructifie si on le sème ». Des frères furent envoyés pour fonder des couvents à Florence, Bergame et Milan.

En moins d’un mois, le couvent de Bologne qui ressemblait à une ruche en pleine activité, n’était plus qu’une sorte de grand tombeau vide ! Beaucoup de personnes – et même quelques religieux – ne s’abstinrent point de taxer Dominique de témérité et de folie. Mais ce qui apparaissait naturellement une folie, était une sagesse surnaturelle.

Dominique apaisa d’ailleurs les frères en annonçant qu’il prendrait lui-même la succession de Réginald à Bologne, en y installant provisoirement son « quartier général » pour tout l’Ordre.

Comme on pouvait s’y attendre, Dominique surpassa Réginald. Il agit à Bologne, non seulement en orateur extraordinaire, mais aussi en prophète et thaumaturge. Ainsi la vocation de frère Étienne, futur provincial de Lombardie. Un soir où ce dernier s’apprêtait à dîner avec des amis, Dominique lui envoya deux frères pour lui dire de venir à Saint-Nicolas-des-Vignes. Le nouveau venu étant arrivé, Dominique demanda qu’on lui apprît aussitôt à faire la venia [25] et il lui remit l’habit !

Arrivé à Bologne à la fin du mois d’août 1219, Dominique jugea au début de novembre qu’il pouvait quitter cette ville un certain temps pour se rendre à Rome. Les vides du couvent étaient déjà comblés. Il voulait rendre compte de son activité au pape Honorius et au cardinal Hugolin. Il avait hâte aussi de visiter Saint-Sixte.

Dans son voyage de Bologne vers Rome, les symptômes du mal qui devait emporter Dominique se manifestèrent de nouveau. Le frère Guillaume de Montferrat, son compagnon de voyage, en témoignera plus tard au procès de canonisation :

Je l’ai vu, durant notre voyage à Rome, souffrir d’une crise grave de dysenterie. Malgré cela, il ne rompit pas le jeûne ni ne mangea de viande [26].

Établissement de moniales à Saint-Sixte.Transfert des frères à Sainte-Sabine

Étroite concertation entre Dominique, le pape et la Curie

Dominique et ses religieux étaient les plus précieux auxiliaires du pouvoir pontifical, en un temps où évêques et prélats étaient beaucoup plus autonomes qu’on pourrait le penser, étant un peu comme des seigneurs féodaux, nous l’avons dit.

Honorius III voyait fréquemment sa politique et ses directives méprisées par les chapitres des cathédrales. Ainsi, à Lyon, l’archidiacre du diocèse s’était moqué de l’excommunication fulminée contre lui, et avait pris parti pour les Albigeois. On comprend alors que le pape devait apprécier la fondation dans les grandes villes, près des cathédrales, de couvents dominicains, les Prêcheurs étant absolument soumis à ses ordres et à ses conseils. C’est pourquoi nous allons voir Honorius aider de plus en plus saint Dominique à consolider et étendre son Ordre. Ce sont, par exemple, les Bulles qu’il envoya en Espagne, à Paris, aux prélats de toute la chrétienté pour soutenir l’œuvre dominicaine.

Il semble qu’à cette époque, saint Dominique ait été presque chaque jour en conférence avec le pape, le cardinal Hugolin et les principaux membres de la Curie.

Établissement de moniales dominicaines à Saint-Sixte

— Le pape demande à Dominique de réformer les moniales de Rome

Le pape ne perdait pas de vue, pendant tout ce temps, le projet de réforme des moniales de Rome. Comme en beaucoup d’endroits, les monastères étaient devenus comme des asiles pour beaucoup de jeunes filles de la noblesse. Celles-ci y vivaient un peu à la manière de riches dames pensionnaires menant une vie dévote. Mais cela n’avait pas grand chose à voir avec la vie religieuse : on recevait fréquemment sa famille et ses amis au parloir, qui était comme un salon ; on obtenait aisément l’autorisation de sortir en ville, de passer quelques semaines à la campagne chez ses parents ; on continuait à jouir d’une partie de sa fortune ou de sa dot. Un saint pape ne pouvait tolérer plus longtemps une vie si relâchée au cœur de la chrétienté.

L’entreprise était cependant délicate, non seulement parce qu’il n’est pas facile de faire sortir des âmes de la tiédeur, mais aussi parce qu’une opposition des familles aristocratiques était à craindre, même à main armée.

Aux yeux du pape, Dominique, qui alliait sainteté, force et souplesse, était l’homme providentiel pour mener à bien une telle tâche.

Les moniales appartenaient à diverses congrégations. Le pape souhaitait que Dominique les regroupe au monastère de Saint-Sixte, sous la règle qu’il avait donnée à ses religieuses de Prouille, celles-ci devant envoyer plusieurs sœurs à Rome à cet effet. Tout cela montre une fois de plus la confiance totale du pape envers le saint.

Comme les frères habitaient Saint-Sixte, le pape proposa de leur donner Sainte-Sabine [27] en échange (basilique et couvent), sur le mont Aventin, maison devenue jusqu’à nos jours la résidence du Maître de l’Ordre.

Un puissant soutien de la cour pontificale s’imposait pour cette entreprise difficile. Trois cardinaux furent nommés pour seconder Dominique : le cardinal Hugolin, le cardinal Étienne de Fosseneuve, et le cardinal Nicolas, évêque de Tusculum.

Les difficultés ne manquèrent pas. Le premier couvent visité opposa immédiatement une fin de non recevoir. Dominique trouva le meilleur accueil au monastère de Sainte-Marie au-delà du Tibre. Les religieuses les plus convaincues y furent l’abbesse et une sœur appelée Cécile. Elle deviendra célèbre par le portrait qu’elle tracera de Dominique, ainsi que par son récit des miracles du saint à Rome [28]. Toutes deux convainquirent la communauté de se rendre aux conseils de saint Dominique.

Nous passons sur l’opposition violente des familles, hostiles à un tel regroupement dans un Ordre si pauvre, austère, et qui n’avait aucune ancienneté.

Le 11 février, en présence des trois cardinaux protecteurs, les religieuses prononcèrent leurs vœux dans les mains de Dominique, puis reçurent l’habit dominicain. Par un privilège dû à sa jeunesse, sœur Cécile eut la joie de recevoir, la première, l’habit noir et blanc des mains de son bienheureux Père.

— Miracle extraordinaire

Dieu voulut alors marquer la fondation des moniales dominicaines de Rome par un miracle extraordinaire.

Le jour des Cendres 1220 (15 avril), une réunion se tint à Saint-Sixte avec Dominique, les cardinaux Hugolin, Étienne de Fosseneuve et Nicolas. L’abbesse de Sainte-Marie du Tibre s’y rendit avec ses religieuses pour résigner solennellement son office au bénéfice d’une moniale de Prouille (sœur Blanche), et céder à Dominique et aux frères tous les droits de son monastère.

C’est alors qu’un homme pénétra dans la salle en se lamentant et s’arrachant les cheveux, criant que le neveu du cardinal de Fosseneuve venait de se tuer dans une chute de cheval. Le cardinal s’évanouit. Dominique l’aspergea d’eau bénite, puis, gardant son sang-froid, demanda qu’on transportât dans une pièce voisine le corps brisé du jeune homme – dont le nom était Napoléon Orsini.

Puis il se prépara à célébrer la messe, à laquelle se rendirent les cardinaux, l’abbesse et les religieuses. Lisons la suite dans Thierry d’Apolda :

Au moment où, tenant le corps du Seigneur Jésus-Christ dans ses mains très pures et le levait en haut, sous les yeux et au grand étonnement de ceux qui étaient là, lui-même fut élevé de terre à la hauteur d’une coudée [29]. […] L’oblation salutaire étant terminée, […] l’homme de Dieu, se tenant auprès du corps inanimé, toucha de sa main très sainte la tête, les pieds et les autres membres brisés par la chute. Il les arrangea doucement et les remit en ordre. Ensuite il se mit en oraison en se tournant vers le brancard. […] Puis, se tenant debout à la tête du brancard et tendant ses mains vers le ciel, il fut élevé de terre à plus d’une coudée, et resta suspendu en l’air par la vertu divine. Il cria à haute voix : — « Ô jeune Napoléon, je te le dis, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lève toi ! » Aussitôt, à la vue de tous, le jeune homme se leva et dit au bienheureux Dominique — « Père, donnez-moi à manger ! » […] La mort était restée en lui depuis le matin jusqu’à la neuvième heure [30].

On imagine la réputation qu’un miracle si spectaculaire donna à Dominique à Rome !

Quatre jours après, au premier dimanche de Carême, les religieuses de Saint-Marie au-delà du Tibre, d’autres religieuses du monastère de Sainte-Bibiane et de divers couvents, et quelques femmes du monde, entrèrent à Saint-Sixte, où Dominique donna l’habit de l’Ordre à celles qui ne l’avaient pas encore. Elles étaient en tout quarante quatre. Un an plus tard, les religieuses de Saint-Sixte dépasseront la centaine.

Quel exemple et quelle prédication que la vie de ces moniales dominicaines dans la capitale de la chrétienté, surtout si l’on rajoute les monastères de Prouille, Toulouse, Madrid, Osma, et bientôt Bologne ; ceci à une époque où les hérétiques accusaient l’Église de relâchement et la déclaraient incapable de se réformer !

Dominique voulut cependant accomplir un dernier acte. Les religieuses de Sainte-Marie au-delà du Tibre avaient mis, pour condition de leur transfert, qu’elles emportent avec elle à Saint-Sixte une image miraculeuse de la Vierge Marie, vénérée par le peuple romain, et qui avait été peinte par saint Luc. Le transfert n’était pas si simple à faire, car le pape Sergius avait voulu autrefois se l’approprier pour son palais du Latran, et l’image était retournée toute seule, le lendemain, au monastère. Il était aussi à craindre que le peuple s’oppose à cette translation.

La nuit qui suivit l’entrée des religieuses à Saint-Sixte, Dominique, les pieds nus, escorté de deux cardinaux, protégé de gardes armés tenant des torches, porta lui-même l’image sur ses épaules jusqu’à Saint-Sixte. Notre-Dame prenait possession de la nouvelle fondation.

— Autre résurrection

Il faut signaler à cette époque une autre résurrection : celle d’un petit enfant. Sa mère l’avait laissé à la maison pour venir entendre le sermon de frère Dominique à l’église Saint-Marc. En rentrant au logis, elle le trouva mort dans son berceau. Alors, toute confiante dans la puissance de Dominique, elle courut à Saint-Sixte et déposa le cadavre de son petit aux pieds de Dominique. Le saint, levant les yeux au ciel et priant avec larmes, rendit l’enfant vivant à sa mère. C’est la troisième résurrection que Dominique accomplissait à Rome, la première ayant été celle de l’architecte lors des travaux de réfection de Saint-Sixte (supra).

Nouvelles vocations à Rome et à Paris

— Vocation de saint Hyacinthe et du bienheureux Ceslas

Les premières semaines de l’année 1220 avaient été consacrées à l’établissement des sœurs au monastère de Saint-Sixte, et à l’établissement des frères à Sainte-Sabine. Il n’était alors de chemin plus fréquenté à Rome par le bienheureux Père, que celui qui sépare les deux maisons, longeant le Circo Massimo, théâtre de tant de martyrs au temps de la Rome antique.

Chaque jour, les deux communautés s’accroissaient de nouveaux membres. Parmi les premières vocations qui se produisirent au couvent de Sainte-Sabine, les plus célèbres furent celles de saint Hyacinthe et de son frère de sang Ceslas. Chanoine de Cracovie, venu à Rome avec son évêque Yves Odrowantz, Hyacinthe fut témoin de la résurrection du jeune Napoléon Orsini, qui l’impressionna grandement. L’évêque voulut aussitôt des membres de ce nouvel Ordre en Pologne. Mais comme le saint n’avait aucun religieux parlant le Polonais, il proposa à Yves que plusieurs des clercs qui l’accompagnaient reçoivent le saint habit. Aussitôt, Hyacinthe, son frère de sang Ceslas, et les deux autres clercs les accompagnant se portèrent volontaires. Dominique leur remit l’habit à Sainte-Sabine, et après trois mois de formation intense, reçut leur profession perpétuelle. Ils repartirent avec leur évêque en Pologne et devinrent d’éminents apôtres, le plus célèbre étant saint Hyacinthe, le François-Xavier de l’Ordre des Prêcheurs pour l’Europe septentrionale.

— Mort du bienheureux Réginald – vocation de Jourdain de Saxe

Une terrible croix survint alors à Dominique : arriva de Paris la désolante nouvelle de la mort de Réginald, survenue le 11 février 1220 à l’âge de 37 ans. Il était mort, épuisé par les travaux et les mortifications, dans les bras de Matthieu de France. « Je crois n’avoir rien mérité de l’Ordre, car je m’y suis toujours trouvé trop heureux », furent ses dernières paroles.

Disparaissait celui que saint Dominique considérait comme la principale colonne de son Ordre. Cependant, avant de mourir, il avait donné à l’Ordre deux vocations illustres : celle de Jourdain de Saxe premier successeur de saint Dominique, qui développera l’Ordre d’une façon considérable ; et celle d’Henri de Cologne, son ami, futur prieur de Cologne.

Dominique fut très affecté par la mort de Réginald, et craignit pour l’avenir du couvent de Paris. Il alla confier son trouble au pape qui était alors à Viterbe. Le pape envoya aussitôt deux Bulles pour manifester son soutien au couvent de Paris, engageant les Maîtres de l’Université à aider les Prêcheurs. Rassuré sur l’avenir de la fondation de Paris, Dominique revint à Rome où il reprit ses conférences spirituelles aux frères et aux sœurs pour continuer à les former.

Le premier chapitre général à Bologne(Pentecôte 1220)

la question de la pauvreté

— Préparation d’un premier chapitre général

C’est à cette époque que Dominique envoya des convocations aux couvents de Paris, Madrid, Ségovie, et de tout l’Ordre, pour appeler les prieurs au premier chapitre général, lequel devait se célébrer à Bologne, à la fête de la Pentecôte.

Il était en effet une question capitale au sujet de laquelle saint Dominique était inquiet et préoccupé : c’était la question de la pauvreté.

Dominique avait constaté avec les années ce que donnait la Règle des Prêcheurs. Il pouvait déclarer avec force en présence du pape, que le programme d’imitation de la vie des Apôtres était directement responsable de l’attrait de son Ordre sur les jeunes clercs comme sur les vieux maîtres, et des grands fruits de leur prédication. Aurait-on rempli le couvent de Saint-Jacques et bouleversé l’université de Bologne en n’offrant au monde des écoles que l’idéal d’un chapelain quelconque ou d’un moine traditionnel ? La pauvreté poussée jusqu’aux limites et le travail intense au service du salut des âmes, ont seuls pu conquérir, dans un élan d’enthousiasme qui ne s’est plus démenti, un Réginald, et tant de maîtres illustres, joyeux de pouvoir ainsi redevenir totalement fidèles à l’Évangile. L’heure était donc venue d’achever d’inscrire la règle apostolique dans la règle des Prêcheurs, par l’adoption du statut de la mendicité des couvents et l’organisation d’ensemble de la prédication des frères [31].

Et il ne fallait pas tarder. Les couvents, en effet, acceptaient les uns après les autres, dîmes, possessions et revenus pour vivre. En France, des frères commençaient à voyager à cheval et munis d’argent, ce qui était même formellement opposé aux constitutions qui statuaient que les Prêcheurs iraient à pied dans la pauvreté évangélique : in paupertate evangelica, pedites religiose proposuerunt incedere.

Saint Dominique avait l’intuition que son Ordre n’échapperait, pas plus que les autres, à la tentation des richesses. Il vit que le salut  ne pouvait être que dans la pauvreté absolue, non seulement individuelle, mais même collective. Il fallait que l’Ordre renonce au droit de possession et se débarrasse des revenus et des domaines déjà acquis. C’était pour l’époque une mesure audacieuse et énergique à laquelle Dominique voulait procéder par un chapitre général de tout son Ordre. On voit par là l’importance majeure que revêtait la pauvreté pour le saint : elle est le principal objet du premier chapitre de son Ordre.

C’est probablement à ce moment que la Providence permit d’ailleurs à saint Dominique de rencontrer saint François d’Assise à Rome. Attesté dans les traditions des deux Ordres dominicain et franciscain, leur baiser mutuel est hors de doute et n’est pas une pieuse légende. Les fondateurs des deux grands Ordres Mendiants ne pouvaient que s’embrasser en se rencontrant.

— Déroulement du premier chapitre général

• Dominique demande à être déposé

Le 17 mai 1220, en la fête de la Pentecôte, après la célébration de la sainte Messe, les religieux chantèrent le Veni Creator, puis les Pères capitulaires, au nombre de cinquante environ, se rendirent à la salle du chapitre.

Saint Dominique ouvrit la séance par un acte d’humilité profonde : « Je suis digne de déposition, parce que je suis un religieux inutile et relâché ».

Puis il se prosterna en venia.

Un murmure de protestation s’éleva, et Matthieu de France releva son père. La proposition de Dominique fut catégoriquement refusée. Cependant, le saint obtint que quatre « définiteurs » fussent élus et préposés au chapitre avec pleins pouvoirs sur tous les religieux, y compris sur Dominique. Ceci était nouveau dans l’Église, et fera école.

• Adoption de la pauvreté évangélique

Dès les premières séances, Dominique posa franchement et absolument la question de la pauvreté : il fallait prêcher d’exemple à une société viciée par les richesses, et ne pas se laisser vaincre sur ce point par les hérétiques. Ainsi donc, non seulement on ne recevrait plus de donations en nature ou en espèces pouvant constituer un capital et des revenus, mais on céderait ceux qu’on détenait aux cisterciens ou à d’autres religieux.

La proposition fut immédiatement acceptée.

Pour joindre le geste à la parole, Dominique se fit alors apporter la charte garantissant la donation récente d’un riche domaine au couvent de Bologne et, avec accord de tous les pères capitulaires, il la déchira publiquement devant tous.

On décida cependant que l’Ordre pourrait accepter, acheter et posséder les terrains et les édifices nécessaires à la formation d’un couvent régulier [32].

Saint Dominique voulut aller plus loin en proposant ensuite que les frères convers seuls fussent chargés de l’administration temporelle des couvents. La proposition était séduisante, mais elle n’était pas réaliste. Elle fut rejetée par la majorité du chapitre. C’est la première fois que la prudence du saint était mise en défaut. La cause en était bien sûr très honorable : c’était le zèle du saint pour la pauvreté et l’apostolat. Cela montre en même temps que les pères ne suivaient pas aveuglément leur fondateur du simple fait qu’il avait parlé : c’était un esprit sain qui régnait dans l’Ordre.

En revanche, Dominique obtint complètement gain de cause quand il insista pour qu’on insérât dans la règle, d’une manière expresse, la défense d’aller à cheval et d’emporter de l’argent en voyage.

Bien sûr, il était plus confortable de voyager à cheval et de payer nourriture et logement dans les hôtelleries, que de marcher à pied par tous les temps dans les chemins boueux ou poussiéreux, sans même savoir si l’on trouverait un abri et de quoi manger. Mais la pauvreté fait partie essentielle de la vie apostolique.

Dans son zèle, Dominique fit alors chercher dans les écuries de la ville les chevaux et les mulets avec lesquels plusieurs de ses fils étaient venus au chapitre, et il les fit vendre sur la place publique avec tout leur équipement.

• Achèvement des constitutions

Jourdain de Saxe précise qu’on travailla ensuite à l’achèvement des premières constitutions [33].

Ces constitutions sont un véritable chef-d’œuvre, une « cathédrale du droit », comme on a écrit. Elles inspireront d’ailleurs la plupart des congrégations actives qui naîtront dans l’Église par la suite.

On y sent l’intervention d’anciens professeurs de droit à l’Université, mais elles sont plus encore le fruit de l’expérience. Ce n’est pas une construction de l’esprit, c’est la mise en termes juridiques d’une réalité acquise, l’expression de la nature et de l’organisation d’une collectivité arrivée à maturité, écrit le père Gillet [34].

Cette législation, inspirée par saint Dominique, sera complétée au cours des siècles par les chapitres généraux ultérieurs.

• Clôture

Une messe solennelle d’action de grâces clôtura le premier chapitre général de l’Ordre. Les religieux reçurent la bénédiction de leur père, et retournèrent dans leurs couvents respectifs.

Saint Dominique voyait son oeuvre solidement fondée et organisée.

Mission contre les hérétiques de Lombardie

La vieille Castille avait nourri l’enfance et la jeunesse de Dominique, écrit le père Lacordaire ; le Languedoc avait dévoré les plus belles années de sa maturité ; Rome était le centre où l’avait sans cesse ramené l’ardeur de sa foi ; la Lombardie devait être son tombeau [35].

— Fondation de la Milice de Jésus-Christ

Le pape Honorius voulut alors faire une mobilisation générale pour mettre fin aux agissements des hérétiques cathares et vaudois en Lombardie, qui profitaient de la situation sociale dégradée par les guerres entre familles (ici entre Guelfes et Gibelins). Le pape avait fait appel pour cela aux religieux de quelques unes des principales abbayes d’Italie.

Il demanda à Dominique de diriger l’entreprise. Le saint n’était pas sur cette terre pour se reposer !

Quelques jours à peine après la célébration du chapitre général, le saint quittait donc Bologne avec les frères Bonvisi et Paul de Venise, et se dirigeait vers Milan où le bienheureux Père avait fondé un couvent l’année précédente. Il y parvint le 11 juin 1220. Milan, comme Toulouse, était le centre d’une région profondément contaminée par l’hérésie.

Mais dans ces jours mêmes, Dominique fut saisi d’accès de fièvre assez graves. Le mal qui l’emportera un an plus tard se manifestait de nouveau. Dominique ne se ménageait pas, son organisme s’épuisait. Il n’en était pas abattu. Il profitait au contraire de ces moments où il était étendu sur un grabat, pour s’adonner d’autant plus à l’oraison. Il entrait même dans une sorte d’extase, louant Dieu et se réjouissant. Après deux à trois semaines de repos, il se rétablit. Il ne songea plus, dès lors, qu’à inaugurer la mission demandée par le pape.

L’absence de documents empêche cependant de suivre saint Dominique pas à pas dans cette mission lombarde.

D’une manière générale, nous pouvons dire quand même que Milan était le centre, et comme le quartier général de ses opérations. Nous savons que Dominique visita Brescia, Modène, Crémone, Mantoue, Padoue, etc. Il prêchait partout contre l’hérésie : dans les églises, sur les places publiques, posant dans tous ces lieux les jalons pour de futurs couvents.

Une croisade avait même été envisagée par le pape, mais il ne put compter sur l’empereur Frédéric II. Le cardinal Hugolin et Dominique résolurent donc de croiser sur place les catholiques dévoués. Ce fut la fondation de la Milice de Jésus-Christ. Les membres s’engageaient à défendre l’Église par vœu, ils prirent la croix pour insigne, et jouirent des mêmes indulgences accordées aux pèlerins de Terre sainte. Ils s’engageaient en même temps à mener une vie pieuse, mortifiée, aussi religieuse et monastique que possible. Ils étaient non seulement des défenseurs armés de la foi, mais aussi des pénitents.

Plus tard, l’aspect militaire s’estompant, la Milice de Jésus-Christ s’intégrera au Tiers-Ordre de la Pénitence de Saint-Dominique : le Tiers-Ordre dominicain actuel.

— Le Tiers-Ordre de la Pénitence

Le Tiers-Ordre existait en effet bien avant la Milice de Jésus-Christ [36].

Il était né du grand mouvement de pénitence lancé dans l’Église par saint François d’Assise : un nombre important de fidèles voulut se mettre sous la direction de l’Ordre de saint François pour mener dans le monde une vie s’inspirant de l’idéal religieux de pauvreté, chasteté et obéissance. Le même phénomène se produisit pour l’Ordre de saint Dominique.

Le troisième Ordre institué par saint Dominique, était plutôt le troisième rameau d’un seul Ordre qui embrassait dans sa plénitude les hommes, les femmes, et les gens du monde, écrit le père Lacordaire. Par la création des Frères Prêcheurs, Dominique avait tiré du désert les phalanges monastiques et les avait armées du glaive de l’apostolat. Par la création du Tiers-Ordre, il introduisit la vie religieuse jusqu’au sein du foyer domestique et au chevet du lit nuptial. Le monde se peupla de jeunes filles, de veuves, de gens mariés, d’hommes de tout état qui portaient publiquement les insignes d’un Ordre religieux et s’astreignaient à ses pratiques dans le secret de leurs maisons.

L’histoire de cette institution est une des plus belles choses qu’on puisse lire. Elle a produit des saints sur tous les degrés de la vie humaine, depuis le trône jusqu’à l’escabeau [37].

Par les tiers ordres, les religieux franciscains et dominicains formaient une élite de laïcs qui pouvaient à leur tour exercer une influence salutaire dans la société.

Au début, les tertiaires dominicains n’avaient pas de règle spéciale. Celle-ci ne fut mise en place qu’en 1285 par Munio de Zamora, septième Maître de l’Ordre. Il codifia les indications données de vive voix par saint Dominique, et qui avaient servi de ligne directrice à des générations de tertiaires [38].

— Bilan de l’apostolat en Lombardie

L’action inaugurée en Lombardie par Dominique portera ses fruits : sa prédication, la fondation de couvents, l’apostolat de ses fils, l’aide de la Milice de Jésus-Christ, feront que, douze ans après la mort du saint, on comptabilisera que cent mille hérétiques au moins avaient été convertis en Lombardie.

Toute cette action permit une véritable réforme politique et sociale, autant que religieuse, dans le nord de l’Italie, sauvant le peuple de l’anarchie. Dominique apparaissait ainsi sous les dehors d’un réformateur non plus seulement religieux, mais aussi politique et social, mais tout se tient.

— Sollicitude pour les moniales

Ses travaux en Lombardie ne faisaient pas oublier à Dominique le gouvernement de son Ordre. Faisant connaissance de la bienheureuse Diane d’Andalo, convertie par Réginald, il posera les éléments d’une future fondation de moniales à Bologne :

Il nous faut bâtir à tout prix un Monastère de sœurs, lors même que nous devrions interrompre la construction de notre propre couvent, dit-il à ses frères [39].

Cette parole extraordinaire révèle dans toute sa profondeur le rôle essentiel, attribué par saint Dominique lui-même, aux moniales cloîtrées, dans le ministère de la prédication universelle. Il les veut partout où les frères établissent le centre de leur action, pour qu’elles fécondent l’apostolat des pères par leur vie de prière et de sacrifice.

Nouveau voyage à Rome

Au mois de novembre 1220, Dominique repartit pour Rome. C’était la saison des grandes pluies.

Frère Dominique, qui toujours exultait de joie dans les épreuves, louait et bénissait le Seigneur. Il chantait de toutes ses forces Ave maris stella ; et quand cette hymne était achevée, il entonnait le Veni Creator, et il le continuait à haute voix jusqu’à la fin. Quand nous arrivions devant de grandes eaux causées par l’inondation, frère Dominique traçait un grand signe de croix sur les flots et il me disait, car j’étais très craintif en présence de l’eau : « Traversez au nom du Seigneur ». Et alors, mettant ma confiance dans le signe de la croix et dans la vertu d’obéissance, j’entrais dans l’eau et j’en sortais toujours heureusement [40].

— Administration de l’Ordre

Saint Dominique arriva à Rome en décembre 1220. Il fut aussitôt reçu par le pape, et les Bulles se succédèrent de nouveau en faveur de l’Ordre, entre autres pour soutenir les Prêcheurs de Paris et les recommander aux Maîtres de l’Université, ce qui était d’une nécessité constante.

Mentionnons aussi deux bulles demandées au pape par le saint pour faire défense de quitter l’Ordre sans autorisation. Nous avons vu qu’on entrait facilement dans l’Ordre. Il fallait empêcher d’en ressortir aussi facilement, ce qui arrivait en ces temps de fondation de couvents où la vie était souvent précaire, et où les privations et toutes sortes de tracas étaient le lot des nouvelles maisons. Combien de crises de découragement il y avait alors. Il fallait les prévenir.

— Dominique renonce à la mission chez les Cumans

Dominique pensa de nouveau qu’il pouvait cette fois envisager de partir chez les Cumans. Le cardinal Hugolin l’en dissuada et Dominique dut se résoudre à couper la barbe qu’il avait laissée croître dans cet espoir. Il avait compris qu’il devait y renoncer définitivement. Ce sont ses fils qui mourront martyrs chez les Cumans et dans les autres pays de mission. Mais pour cela, il fallait que le fondateur en fit le sacrifice pour s’attacher à consolider son Ordre.

— Triple miracle

Signalons un triple miracle qui eut lieu à Rome à cette époque, et qui nous montre sa sollicitude charitable pour les membres de son Ordre, frères et sœurs.

Il nous est rapporté par Thierry d’Apolda qui s’appuie sur un récit de sœur Cécile.

Un jour, après une conférence qu’il avait faite aux frères et aux sœurs ensemble – les sœurs étant bien sûr derrière les grilles – Dominique proposa de boire un peu [41] :

A son ordre, frère Roger, le cellérier, apporta une coupe pleine de vin jusqu’au bord. Il la bénit, en but le premier, et après lui tous les frères qui étaient présents, au nombre de trente. Ils burent tous, tant qu’ils en voulurent, sans que le vin fût diminué, et la coupe resta pleine. Alors le saint, appelant la sœur Nubia, lui dit : « Prenez la coupe et donnez à boire à toutes les sœurs ». […] Les sœurs, au nombre de 104, burent à leur aise. […]

Cela fait, le saint Père dit : « Le Seigneur veut que j’aille à Sainte-Sabine, consoler mes fils ». La prieure et les enfants du bienheureux s’efforçaient de le retenir en disant : « Père saint, l’heure est passée, il est près de minuit, et il n’est pas expédient que vous vous retiriez. — Le Seigneur veut absolument que je parte, il enverra son ange avec nous », répliqua Dominique.

Il prit donc pour compagnons frère Tancrède, prieur des frères, et frère Odon, prieur des sœurs, et se mit en chemin. Comme ils sortaient, voilà qu’un jeune homme d’une grande beauté se trouva devant la porte, tenant un bâton à la main comme prêt à marcher, et il se mit à les précéder dans le chemin. […] En arrivant à la porte des frères, ils la trouvèrent bien fermée aux verrous. Le jeune homme qui leur avait montré le chemin s’appuya sur un côté de la porte, et elle s’ouvrit aussitôt. […] Les frères, en voyant au chœur pour les matines le saint Père et ses compagnons, se demandaient comment ils étaient entrés, les portes closes.

Or, il y avait au couvent un jeune novice nommé Jacques, qui, ébranlé par une forte tentation, avait résolu de quitter l’Ordre lorsqu’on ouvrirait les portes de l’église. Le vénérable Père, sachant cela par une révélation divine, l’avertit doucement, dans un esprit de bienveillance, de ne pas se séparer d’une si sainte compagnie. Le jeune homme, insensible à ses avis et à ses prières, se leva, s’ôta l’habit de dessus le corps, et lui dit qu’il avait absolument résolu de sortir. […] « Attendez un peu », lui dit Dominique. « Après cela, vous ferez ce que vous voudrez ». Et le pieux Père se prosterna en prières, suppliant le Seigneur pour son fils qui allait périr. […] Il n’avait pas achevé sa prière, que le jeune homme se jeta en larmes aux pieds du saint, le conjurant de lui rendre l’habit qu’il avait rejeté, et promettant de servir toujours le Seigneur dans l’Ordre. […]

Dominique retourna à Saint-Sixte avec ses compagnons qui racontèrent aux sœurs ce qui était arrivé dans la nuit : « Mes filles, dit le saint, l’ennemi de Dieu voulait ravir une brebis du Seigneur, mais le Seigneur l’a délivrée de ses mains » [42].

En mai 1221, ayant expédié les affaires les plus urgentes, Dominique reprit le chemin de Bologne.

Second chapitre général(Pentecôte 1221)

Organisation administrative de l’Ordre

Le 30 mai, à Bologne, devait s’ouvrir le second chapitre général. De ce chapitre, aucun procès-verbal, aucune relation ne sont restés.

L’Ordre était en pleine expansion : depuis le chapitre précédent, un an plus tôt, trente maisons avaient été fondées, ce qui portait le nombre des couvents à cinquante !

Une nouvelle organisation s’imposait. Il fallait grouper les couvents en provinces, gouvernées par un prieur provincial. Cette centralisation était nouvelle, n’existant pas dans les Ordres anciens.

Quels seraient les pouvoirs du provincial sur les prieurs ? Comment seraient-ils nommés ? En combien de provinces l’Ordre serait-il partagé ? Autant de questions qu’il fallait régler.

On forma cinq provinces : celles d’Espagne [43] (avec frère Suero Gomez), de Provence (avec Bertrand de Garrigue), de France (avec Matthieu de France), de Lombardie (avec Jourdain de Saxe) et celle de Rome (avec Clair de Sesto).

Le chapitre confia aussi à des frères la fondation de nouvelles provinces : frère Conrad le Teutonique devait fonder la province d’Allemagne, frère Gilbert de Fraxinet celle d’Angleterre, frère Paul celle de Hongrie.

On avait donc maintenant huit provinces.

Bien des articles concernant l’étude, la pauvreté, la construction des couvents, la nomination des prieurs, des provinciaux, furent élaborés et complétés.

L’Ordre des Prêcheurs voit maintenant son organisation définitivement mise au point. Il est divisé en couvents. Les couvents sont groupés en provinces qui, réunies, constituent l’Ordre.

A la tête de chaque couvent, il y a un prieur élu pour trois ans. Chaque province est gouvernée par un prieur provincial élu pour quatre ans.

Jusqu’à la fin du 13e siècle, le Maître de l’Ordre était élu à vie comme dans les monastères contemplatifs. Aujourd’hui, il l’est pour douze ans, comme pour les autres Ordres et congrégations. Les moyens de communication étant plus faciles qu’au 13e siècle, ce temps suffit pour visiter l’Ordre tout entier et le gouverner avec fruits.

Le pouvoir législatif appartient aux chapitres Généraux qui, à l’origine, de 1220 à 1227, se réuniront chaque année à la Pentecôte pour continuer à mettre au point les Constitutions à mesure qu’elles étaient expérimentées [44]. On voit que c’est toujours l’expérience qui fait avancer l’Ordre. A cette époque, un seul chapitre suffit pour promulguer un article de loi. Plus tard, il faudra pour cela trois chapitres consécutifs.

De droit, les provinciaux sont membres des chapitres généraux.

Les autres membres, appelés définiteurs, ainsi que leurs socii (compagnons), sont élus par le chapitre de chaque province, lui-même constitué des prieurs conventuels et d’un député élu par chaque couvent de la province.

Sauf les chapitres généraux d’élection, où le Maître de l’Ordre est élu par les provinciaux et les définiteurs réunis, les chapitres généraux qui se tiennent tous les trois ans dans un lieu désigné d’avance, ne comprennent que les provinciaux sans les définiteurs, ou ceux-ci sans les provinciaux, de manière à tempérer, dans l’établissement des lois, les décisions de l’autorité par les « définitions » de leurs sujets.

Le pouvoir exécutif et administratif est représenté dans le couvent par le prieur, dans la province par le provincial, dans l’Ordre par le Maître de l’Ordre ; tous assistés de leurs conseils respectifs.

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Dominique allait bientôt quitter cette terre. Il pouvait avoir la consolation d’avoir présidé à l’organisation définitive de son Ordre. Il pouvait chanter son Nunc dimittis.

Dominique quitte cette terre

Vers la fin de juillet 1221, toujours ardent à organiser la défaite de l’hérésie, Dominique était venu se concerter à Venise avec le cardinal Hugolin.

De retour à Bologne, au couvent de Saint-Nicolas-des-Vignes,  il éprouva une lassitude profonde. Il voulut cependant s’entretenir des affaires de l’Ordre avec le prieur frère Ventura, et le procureur frère Rodolphe.

Arrivée l’heure de minuit, frère Rodolphe, qui voulait dormir, pria Dominique d’aller se reposer et de ne pas se lever la nuit pour Matines.

Dominique resta en fait dans l’église jusqu’à Matines qu’il célébra avec ses frères. Après l’office, il dit à frère Ventura qu’il sentait une douleur à la tête. Bientôt, une dysenterie violente accompagnée de fièvre se déclara. Malgré la souffrance, il refusa de se coucher dans un lit. Il se tenait tout habillé sur un sac de laine.

Pendant plusieurs jours, il resta ainsi, mais toujours joyeux, et mandant les novices près de lui pour les exhorter dans leur sainte vocation.

L’état du saint déclinait cependant d’heure en heure. Sentant que la fin approchait, le saint fit appeler frère Ventura et douze des plus anciens et des plus graves parmi les frères.

Il fit tout haut, en leur présence, la confession générale de sa vie à frère Ventura. Quand elle fut terminée, il leur dit :

La Miséricorde de Dieu m’a conservé jusqu’à ce jour une chair pure et une virginité sans tache. Si vous désirez la même grâce, évitez tout commerce suspect. C’est la garde de cette vertu qui rend le serviteur agréable au Christ, et qui lui donne gloire et crédit devant le peuple. Persistez à servir le Seigneur dans la ferveur de l’esprit ; appliquez vous à soutenir et à étendre cet Ordre qui n’est que commencé ; soyez stables dans la sainteté, dans l’observance régulière, et croissez en vertu [45].

Il ajouta, pour les exciter davantage à veiller sur eux-mêmes :

Quoique la bonté divine m’ait préservé jusqu’à cette heure de toute souillure, je vous avoue cependant que je n’ai pu échapper à cette imperfection de trouver plus de plaisir à la conversation des jeunes femmes qu’à celle des femmes âgées.

Puis, troublé en lui-même, il dit tout bas à frère Ventura :

Frère, je crois que j’ai péché en parlant publiquement aux frères de ma virginité ; j’aurais dû m’en taire [46].

Après cela, il se tourna de nouveau vers eux et, employant la forme sacrée du testament, il leur dit :

Voici, mes frères bien aimés, l’héritage que je vous laisse comme à mes enfants : ayez la charité, gardez l’humilité, possédez la pauvreté volontaire [47].

Constantin d’Orvieto ajoute que saint Dominique fit alors une terrible imprécation où il menaça de la malédiction de Dieu et de la sienne quiconque introduirait dans l’Ordre l’usage des possessions temporelles.

Les frères ne désespéraient cependant pas encore de la vie de leur père. Ils ne pouvaient penser que Dieu le leur ravirait si tôt.

D’après le conseil des médecins, et dans la pensée qu’un changement d’air lui serait utile, ils le transportèrent à Sainte-Marie-du-Mont, église dédiée à la sainte Vierge sur une hauteur de Bologne.

Mais la maladie, rebelle à tous les remèdes et à tous les vœux, ne fit qu’empirer. Dominique appela de nouveau les frères auprès de lui. Ils vinrent au nombre de vingt avec leur prieur Ventura. Dominique leur adressa un discours dont rien n’a été conservé, sinon que jamais paroles plus touchantes n’étaient sorties de son cœur. Il reçut ensuite le sacrement de l’Extrême-Onction.

Les frères se relayaient auprès de leur Père, versant des larmes et attendant avec angoisse l’agonie finale.

Or Sainte-Marie-des-Monts était administrée par un recteur, curé de l’église. Ce dernier, s’entretenant familièrement avec quelques frères de la mort imminente de Maître Dominique, leur avoua avec candeur que si Dominique mourait en son église, il l’y ensevelirait. L’émoi fut grand parmi les frères. Frère Ventura résolut d’avertir Dominique lui-même. Alors, se soulevant à demi sur son grabat, Dominique répondit énergiquement :

A Dieu ne plaise que je sois enseveli ailleurs que sous les pieds de mes frères. Portez-moi dehors, dans la vigne voisine, afin que j’y meure et que vous me donniez la sépulture dans notre église [48].

Les frères se procurèrent une civière, y étendirent une paillasse, placèrent dessus le moribond et se mirent en devoir de le ramener au couvent.

Frère Dominique ne possédant pas de cellule, on le déposa par terre dans celle de Maître Moneta. Durant une bonne heure, le saint garda le silence, faisant oraison.

Citons ses dernières paroles :

Père saint, j’ai accompli votre volonté, et ceux que vous m’aviez donnés, je les ai conservés et gardés ; maintenant je vous les recommande, conservez-les et gardez-les.

Ne pleurez pas, je vous serai plus utile après ma mort que je ne l’ai été durant ma vie.

L’Ordre des Prêcheurs recueillera spécialement cette parole pour en composer une antienne en l’honneur de son fondateur :

Ô spem miram quam dedisti mortis hora te flentibus

Dum post mortem promisisti, te profuturum fratribus.

Imple, pater, quod dixisti, nos tuis juvans precibus [49].

Lorsqu’ils virent que leur père était sur le point de rendre son âme à Dieu, les frères commencèrent les prières de la recommandation de l’âme. Dominique les récitait avec eux, car il remuait les lèvres. Or, quand ils arrivèrent aux paroles : « Venez à son aide, saints de Dieu, accourez, anges du Seigneur ; prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut », les lèvres de Dominique firent un dernier mouvement, ses mains se levèrent au Ciel, et Dieu reçut son esprit.

C’était le 6 août 1221. Dominique était âgé d’environ 51 ans.

Le même jour, à l’heure même où il trépassa, le bienheureux Guala, prieur de Brescia, se reposait auprès du campanile du couvent. Il aperçut dans son sommeil une sorte d’ouverture dans le ciel, par laquelle descendaient deux échelles radieuses. Notre-Seigneur tenait le haut de la première échelle, sa Mère le haut de l’autre, et les anges les parcouraient toutes deux, les descendant et les remontant. Un siège était placé en bas entre les deux échelles, et quelqu’un sur le siège. Ce paraissait être un frère de l’Ordre. Son visage était voilé par le capuce comme nous avons coutume d’ensevelir nos morts. Le Christ et sa mère tiraient peu à peu vers le haut les échelles. [Jourdain de Saxe, n° 95.]

Frère Guala partit aussitôt pour Bologne où il apprit qu’à l’heure même de son rêve, Dominique était mort.

Sa place dans le Ciel est parmi les Séraphins, aux dires du bienheureux Nicolas Factor, religieux franciscain et ami intime de saint Louis-Bertrand. Étant entré en extase en présence du père général de la Merci, du commandeur de Valence et de plusieurs religieux aussitôt après la mort de Louis-Bertrand, il s’écria en parlant du défunt : « Les Séraphins vous ont admis dans leur chœur, en compagnie de saint Dominique, de saint François et de saint Vincent-Ferrier » [50].

Le cardinal Hugolin, qui se trouvait à Bologne, présida les obsèques.

 

Saint Dominique fut d’abord enseveli dans un modeste caveau près de l’église du couvent, dans un coffre de simple bois fermé de longs clous de fer, « sans autres aromates que l’odeur de ses vertus [51] » Rien ne fut gravé sur la pierre tombale, aucun monument ne s’y éleva. Dominique était à la lettre sous les pieds de ses frères.

Au chapitre général de 1233, ses restes furent transférés dans un cénotaphe de pierre. On s’inquiétait de l’état où se trouverait le corps étant donné que la sépulture avait été très négligée pendant des années. C’est alors qu’une très suave odeur s’échappa du sépulcre ouvert, remplissant toute l’église. Tous les assistants étaient remplis d’admiration, et pleuraient [52]. Jourdain de Saxe baisa les ossements précieux et les transféra dans un cercueil de bois de mélèze, le plus résistant.

Le 13 juillet 1234, devant la multiplication des miracles se produisant sur le tombeau du saint, Hugolin, devenu pape sous le nom de Grégoire IX, le canonisa : « Je ne doute pas plus de la sainteté de Dominique, déclara-t-il, que de la sainteté des apôtres Pierre et Paul [53]. »

Trente années plus tard, le 5 juin 1267, le saint corps fut transféré pour la seconde et dernière fois. On le mit dans un tombeau plus riche et plus orné là où on le vénère encore aujourd’hui.

En 1383, le chef fut placé à part dans une urne d’argent, derrière le tombeau.

Le 16 juillet 1473, les marbres du monument furent enlevés et remplacés par des sculptures faites par Nicolas de Bari et représentant divers traits de la vie du saint.

A la mort de Dominique, l’Ordre comptait soixante couvents de frères, quatre couvents de moniales. A la fin du siècle, il comptera 10 000 frères.

Conclusion

En restaurant la vie apostolique, saint Dominique et saint François d’Assise ont été les principaux auxiliaires de la papauté pour sauver l’Église et la chrétienté au 13e siècle.

La prédication des Ordres Mendiants ranima la ferveur de la foi et de la charité dans toute l’Europe, et fit disparaître la secte cathare avec son faux idéal évangélique.

[Sur le plan doctrinal], écrit le père Gillet, la part prise par l’Ordre dominicain à l’enseignement de l’Écriture Sainte, de la théologie de la philosophie et des sciences annexes dans les grands centres universitaires lui a permis, à un moment difficile de l’existence de l’Église, de travailler à son relèvement doctrinal et moral [54].


 

L’Ordre des Prêcheurs donnera à l’Église :

— quatre papes : le bienheureux Innocent V (1225-1276) ; le bienheureux Benoît XI (1240-1304) ; saint Pie V (1504-1572) ; et Benoît XIII (1649-1730) ;

— un grand nombre de saints, saintes, et bienheureux. Notons, en particulier :

• Bienheureux Réginald d’Orléans (117?-1220) ; saint Raymond de Pennafort (1175-1275) ; saint Hyacinthe (1185-1257) ; saint Pierre-martyr (1203-1252) ; saint Albert-le-Grand (1206-1280) ; saint Thomas d’Aquin (1225-1274) ; bienheureux Henri Suso (1295-1365) ; bienheureux Raymond de Capoue (1330-1399) ; saint Vincent-Ferrier (1350-1419) ; bienheureux Fra Angelico (1387-1455) ; saint Antonin (1390-1459) ; saint Louis-Bertrand (1526-1581) ; saint Jean de Cologne († 1572) ; les frères convers saint Martin de Porrès (1569-1639) et saint Jean Massias (1585-1645).

• sainte Marguerite de Hongrie (1242-1270) ; sainte Agnès de Montepulciano (1268-1317) ; bienheureuse Imelda (1322-1333) ; sainte Catherine de Sienne (1347-1380) ; sainte Catherine de Ricci (1522-1589) ; sainte Rose de Lima (1586-1617) ; bienheureuse Agnès de Langeac (1602-1634).

• Parmi les tertiaires : vénérable Benoîte Rencurel, du Laus (1647-1718) ; saint Louis-Marie Grignion-de-Montfort (1673-1716).

Notons que le pape Pie XII était tertiaire dominicain.


[1] — P. Vicaire O.P., Histoire de saint Dominique, Paris, Cerf, 1956, tome 2, p. 70.

[2] — Il s’agit de saint Sixte II, pape de 257 à 258, martyrisé à Rome sous l’empereur Valérien. Sa fête est le 6 août.

[3] — Il y avait un certain nombre de reclus et de recluses dans les murs entourant Rome, et saint Dominique, au retour de ses prédications, aimait les visiter pour leur donner des exhortations et les guérir de leurs infirmités.

[4] — Ces deux miracles sont rapportés par Thierry d’Apolda O.P. (Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, Paris, Librairie Saint-Paul, 1887, 2e partie, ch. 14).

[5] — Cité par le père Petitot dans sa Vie de saint Dominique, Lyon, Éditions du Lion, 1996, p. 228.

[6] — C’est pourquoi, dans l’Ordre dominicain, au réfectoire, on sert toujours les frères les plus jeunes en premier, pour respecter la manière indiquée par le Ciel en cette circonstance.

[7] — Le couvent est actuellement habité par des religieuses dominicaines actives.

[8] — Ces deux miracles sont rapportés par Thierry d’Apolda O.P., Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ibid., troisième partie, ch. 4.

[9] — P. Cormier O.P., Quinze entretiens sur la liturgie dominicaine, Paris, Poussielgue, 1913, p. 280.

[10]   —             Bx Jourdain de Saxe O.P. (1190-1237), Libellus de principiis Ordinis Prædicatorum.

[11]   —             Rome n’était pour lui qu’une étape vers la Terre sainte où il accompagnait l’évêque d’Orléans en pèlerinage.

[12]   —             Omnem hujus Ordinis habitum demonstravit. La transformation consista en la substitution du scapulaire blanc au surplis des chanoines, que portaient Dominique et ses compagnons.

[13]   —             Évêque dominicain d’Orvieto en 1254 ou 1255, il mourut vers 1258. Il écrivit une Vita beati Dominici confessoris entre 1246 et 1247.

[14]   —             Thierry d’Apolda O.P., Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ibid., deuxième partie, chapitre 11.

[15]   —             P. Lacordaire, Vie de saint Dominique, ch. 11.

[16]   —             Ce fut d’ailleurs le seul cas dans sa vie.

[17]   —             A l’époque, on ne se servait pas encore de fourchettes pour manger à table. Les fourchettes ne servaient qu’à la cuisine pour attraper les morceaux de viande.

[18]   —             Cité par Gérard de Frachet O.P. (1205-1271), Vie des Frères Prêcheurs (1260), réédition Monastère des dominicaines de Lourdes, 2010, p. 81.

[19]   —             Notons ici que le recrutement des vocations se faisait surtout par les contacts scolaires à l’université, plus que par le ministère de la chaire ou du confessionnal.

[20]   —             De ce couvent, la rage révolutionnaire fera table rase. Il n’en reste rien.

[21]   —             Cité par le père Petitot O.P. dans sa Vie de saint Dominique, ibid., p. 251-252.

[22]   —             P. Petitot O.P., Vie de saint Dominique, ibid., p. 292.

[23]   —             P. Petitot O.P., Vie de saint Dominique, ibid., p. 254.

[24]   —             P. Mortier O.P., Histoire des Maîtres Généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, Paris, Picard, 1903, tome 1, p. 99.

[25]   —             On appelle ainsi la prostration à terre que font les religieux dominicains en certaines circonstances, spécialement pour demander pardon d’une faute.

[26]   —             Déposition de Guillaume de Montferrat, tiré de l’ouvrage Saint Dominique, son esprit et ses vertus, d’après les témoins oculaires de sa vie et de sa mort [au procès de canonisation], Saint-Maximin, Librairie Saint-Thomas d’Aquin, 1923, p. 51.

[27]   —             La basilique contient les reliques de cette sainte martyrisée à Rome en 119. Sa fête est le 29 août.

[28]   —             Le père Vicaire O.P. les a publiés dans son ouvrage Saint Dominique de Caleruega, Paris, Cerf, 1955.

[29]   —             Coudée : mesure de longueur ancienne équivalant à la distance qui sépare le coude de l’extrémité du medius (cinquante cm environ).

[30]   —             Thierry d’Apolda O.P., Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ibid., p. 126-127. Le pape dominicain Benoît XIII (frère Vincent Orsini O.P., pape de 1724 à 1730) sera un descendant en ligne directe de Napoléon Orsini. « Si ce miracle n’avait pas eu lieu, je n’existerais pas », aimait-il à dire !

[31]   —             P. Vicaire O.P., Histoire de saint Dominique, ibid., tome 2, p. 169.

[32]   —             Par une bulle du 1er juillet 1475, le pape Sixte IV permit aux Prêcheurs de posséder de nouveau propriétés et rentes perpétuelles. La raison en était que, la charité s’étant refroidie dans la chrétienté, les aumônes étaient devenues insuffisantes pour permettre la vie des couvents.

[33]   —             « On y fit aussi beaucoup d’autres constitutions qu’on observe encore aujourd’hui » (n° 87).

[34]   —             P. Gillet O.P., Saint Dominique, Paris, Flammarion, 1942, p. 113.

[35]   —             P. Lacordaire O.P., Vie de saint Dominique, ch. 15.

[36]   —             On peut étudier cette question dans l’ouvrage du père Mortier O.P., Histoire des Maîtres Généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, ibid., tome 2, chapitre 3.

[37]   —             Père Lacordaire, Vie de saint Dominique, chapitre 15.

[38]   —             La règle du Tiers-Ordre fut confirmée par le pape Innocent VII en 1405, puis sanctionnée par Eugène IV en 1439. Pie XI approuva en 1923 une nouvelle règle adaptée aux temps actuels.

[39]   —             P. Mortier O.P., Histoire des Maîtres Généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, ibid., tome 1, p. 163.

[40]   —             Déposition du frère Bonsivi (témoin de Bologne), au procès de canonisation ; tirée de l’ouvrage Saint Dominique, son esprit et ses vertus, d’après les témoins oculaires de sa vie et de sa mort, ibid., p. 59.

[41]   —             N’oublions pas qu’il fait souvent extrêmement chaud à Rome.

[42]   —             Thierry d’Apolda O.P., Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ibid., troisième partie, p. 188-192.

[43]   —             Il fut conféré à cette province la primauté d’honneur par égard pour la patrie du saint fondateur.

[44]   —             Plus tard, ces chapitres généraux auront lieu tous les trois ans.

[45]   —             D’après Thierry d’Apolda, Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ibid., cinquième partie, chapitre 1.

[46]   —             Actes de Bologne, déposition de frère Ventura.

[47]   —             Bx Humbert, Vie de saint Dominique, n° 53.

[48]   —             Saint Dominique, son esprit et ses vertus, ibid., Actes de Bologne, déposition de frère Ventura, p. 45.

[49]   —             « Ô merveilleux espoir que vous avez donné à ceux qui vous pleuraient à l’heure de votre mort, lorsque vous promîtes qu’après le trépas, vous viendriez en aide à vos frères. Accomplissez, père, ce que vous avez dit, en nous secourant par vos prières. »

[50]   —             Année Dominicaine, Lyon, X. Jevain, 1902, au 10 octobre, p. 352.

[51]   —             P. Lacordaire, Vie de saint Dominique, ch. 16.

[52]   —             Rapporté par Thierry d’Apolda, Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ibid., Septième partie, ch. 7.

[53]   —             La Bulle de canonisation peut être lue dans la Vie de saint Dominique du père Lacordaire, ch. 18.

[54]   —             P. Gillet O.P., Saint Dominique, ibid., p. 142.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 101

p. 84-118

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