L’ordre suffit-il à prouver Dieu ?
par le frère Louis-Marie O.P.
L'Ordre qui règne dans la nature suffit-il à prouver cette Intelligence suprême qu’on appelle couramment Dieu ? Aujourd’hui, beaucoup le nient. Sous l’influence de l’Éducation totalitaire (dite nationale) et des médias, de plus en plus de Français se déclarent même athées.
Sans entrer dans les développements philosophiques qu’exigerait une démonstration complète, mais en examinant les objections les plus courantes, nous présenterons ici, au niveau du simple bon sens, cinq exemples de cet ordre qui mène à Dieu :
i. — Le monde matériel qui nous entoure n’est pas seulement de la matière : il est de la matière ordonnée, réglée par tout un ensemble de paramètres et organisée selon des lois stables, que l’homme découvre progressivement. Chacune de ces lois suppose un suprême législateur.
ii. — Si la moindre des lois indique que notre monde a été pensé, a fortiori l’ensemble des lois qui concourent à faire un univers aussi riche et diversifié que le nôtre, parfaitement adapté à la vie.
iii. — Chaque être vivant (exemple : un canard) constitue un tout : un tout naturel dont l’unité n’est pas au niveau de la molécule (comme l’eau ou les différents minéraux), ni même de la cellule, mais au niveau de l’individu vivant. C’est ce tout (ex : ce canard) qui existe et qui agit de façon unifiée. Il a donc un principe d’organisation qui n’est pas quelque chose de matériel, mais un plan, une idée, un programme, une unité qui s’impose et donne un sens à cet ensemble de matière. Ce plan, cette idée, ce programme, cette unité proviennent nécessairement d’une intelligence dominant la nature.
iv. — Loin d’être statiques, les vivants agissent. Ils naissent, grandissent, s’assimilent de la matière extérieure, s’adaptent à leur environnement, engendrent d’autres êtres semblables à eux. Avec des organes extraordinairement variés – dont l’ingéniosité fait l’admiration des ingénieurs humains – ils tendent à un accomplissement, une perfection, un but, une finalité qui s’impose à eux comme le terme de leur développement et de leurs actions naturelles. Puisque ce but explique le développement, il doit d’une certaine façon le précéder (comme le plan de la maison précède sa construction) ; et puisqu’il s’impose aux vivants sans qu’ils l’aient choisi, ce but doit nécessairement préexister dans une Intelligence suprême qui les a tous conçus, organisés et orientés vers leurs fins respectives.
v. — Enfin, parmi les êtres vivants, certains parviennent à connaître. L’homme découvre peu à peu les secrets et les lois de l’univers. Or la connaissance n’est valable que si le réel a déjà l’intelligibilité que nous y lisons. Si le monde n’a pas vraiment cet ordre et cette signification, s’il ne les a pas reçus d’une Intelligence première, alors rien n’a de sens, tout est absurde, et l’intelligence que nous croyons avoir n’est qu’une sinistre illusion (ce qu’on ne peut penser, puisque c’est déjà l’utiliser).
Pour compléter le dossier, on trouvera, en annexe, une Petite histoire du darwinisme.
I. — Un univers ordonné, et donc pensé
: L’univers est-il ordonné ?
— Les Grecs appelaient déjà l’univers cosmos, ce qui signifie précisément : monde ordonné (par opposition au chaos). Toutes les sciences de la nature (chimie, physique, astrophysique, géologie, biologie, etc.) s’emploient à découvrir les lois qui régissent l’univers. Nier l’ordre du monde, c’est nier la possibilité même de la science.
: L’ordre du monde indique-t-il l’existence d’un Dieu ?
— Voltaire, qui rejetait la religion, était obligé d’admettre :
L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger [1].
: L’argument vient-il de Voltaire ?
— Il s’est imposé spontanément au bon sens humain, sans qu’on en puisse déterminer l’auteur. Le philosophe païen Cicéron notait déjà :
Un cadran solaire ou une horloge à eau ne donnent pas l’heure par hasard mais parce qu’ils ont été conçus pour cela. Comment pouvez-vous donc imaginer que l’univers puisse être sans but et sans intelligence, quand il contient tout, y compris ces objets et leurs artisans [2] ?
: L’univers est-il vraiment comparable à une horloge ?
— Oubliez la comparaison, qui n’est qu’une image. Avec ou sans elle, le principe demeure : tout ordre requiert une cause proportionnée. Dès que vous constatez de l’ordre quelque part, vous cherchez un principe d’ordre, une intelligence. C’est la tendance naturelle, spontanée, irrépressible de votre raison. – Or, l’univers est ordonné. Donc…
: Pourquoi lier ainsi l’ordre et l’intelligence ?
— Parce que l’ordre est une réalité qui dépasse la matière. Entre un tas de briques de Légo et les mêmes briques assemblées en château, il n’y a pas un seul gramme de matière en plus : elle est seulement organisée selon un ordre différent. Nous voyons bien que l’ordre qui organise la matière est, de soi, immatériel.
: Pourtant, nous ne voyons, sentons, expérimentons que de la matière ?
— Nous ne voyons et ne sentons que des réalités matérielles ; mais ces réalités ne sont pas seulement de la matière, elles sont de la matière organisée – selon un certain ordre. Or cet ordre, cette organisation ne sont pas de la matière.
: N’est-ce pas jouer sur les mots ?
— Aucunement ! Lorsque vous conduisez votre voiture, le système de « vitesses » prévu par le constructeur s’impose à vous. Vous pouvez passer de l’une à l’autre en déplaçant votre levier de vitesses, mais vous ne pouvez y échapper. Or on constate la même chose dans l’univers : différents états bien définis, et dotés de caractéristiques précises, s’imposent à la matière ; elle glisse de l’un à l’autre, mais elle ne se fixe que dans ces positions prédéfinies, fuyant les intermédiaires. Nous la voyons passer d’une forme d’organisation à une autre, suivant les lois physiques, chimiques ou biologiques, mais sans jamais échapper au programme qui régit tout l’univers et qui, par cycles, la transfère d’un état à un autre. La matière est continuellement soumise à des lois, à un plan, à une organisation, à un ordre – et cet ordre n’est pas de la matière. Ce simple constat suffit à disqualifier définitivement tout matérialisme.
: Qu’appelez-vous matérialisme ?
— Le matérialisme est l’idéologie qui affirme par principe que seule la matière existe. Il veut tout expliquer par elle et n’admet que ce qui peut être directement perçu par nos sens ou mesuré par une machine.
: Le matérialisme n’admet donc que la réalité observable ?
— Le matérialisme n’admet qu’une partie de la réalité observable. Car l’ordre qui domine la matière est aussi réel et évident que la matière. En niant cet aspect immatériel du réel, le matérialisme refuse de voir les choses comme elles sont.
: Mais qu’est-ce donc que l’ordre, si ce n’est pas de la matière ?
— On verra plus loin qu’on peut parler d’une information dominant la matière. Il suffit ici de constater que l’ordre est discerné par notre intelligence. Il est essentiellement intelligible (= du domaine de l’intelligence). Il renvoie donc, nécessairement, à une intelligence ordonnatrice qui domine la matière et qui a tout organisé « avec nombre, poids et mesure » (Sg 11, 20). On peut citer Lamartine :
Dieu n’est pas seulement le grand architecte, le grand mathématicien, le grand poète des mondes, il en est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré la cadence et dont il a écouté la mélodie [3].
: Rêve de poète !
— De grands savants ont exprimé le même émerveillement. Maxwell voyait dans l’inaltérable régularité des structures moléculaires de base la marque d’un Créateur [4]. Et Alfred Kastler déclarait :
L’idée que le monde, l’univers matériel, s’est créé tout seul, me paraît absurde. Je ne conçois le monde qu’avec un créateur, donc un dieu. Pour un physicien, un seul atome est si compliqué, si riche d’intelligence, que l’univers matérialiste n’a pas de sens [5].
On pourrait donner des dizaines de citations analogues, de savants de toutes spécialités.
: Mais beaucoup d’autres savants refusent Dieu ?
— Ce n’est pas une question de science, mais de regard. Enfermés dans leur spécialité, certains scientifiques oublient que les simples lois de la pesanteur et de l’attraction des corps, qui paraissent si naturelles à cause de l’habitude, et qu’on invoque si souvent comme explication, restent elles-mêmes inexpliquées, et tout à fait contraires au hasard.
: Elles expliquent pourtant l’ordre du monde ; pourquoi chercher au-delà ?
— Les lois découvertes par les savants décrivent l’ordre du monde, mais n’en fournissent pas l’explication ultime [6]. Car enfin, d ’où viennent ces lois ? Et pourquoi s’imposent-elles ? Toute loi requiert un législateur. Le penseur anarchiste Proudhon (1809-1865), tout en prônant la révolte contre Dieu, était obligé de reconnaître :
Il est aussi absurde de rapporter le système du monde à des lois physiques, sans tenir compte du moi ordonnateur, que d’attribuer la victoire de Marengo [1800] à des combinaisons stratégiques, sans tenir compte du premier consul [Napoléon] [7].
: Les lois qui régissent la matière indiquent donc l’existence de Dieu ?
— Oui ! Toute loi exprime un ordre, et cet ordre stable dépend nécessairement d’un législateur suffisamment intelligent pour le concevoir et suffisamment puissant pour l’imposer. — Mais on peut aller plus loin. Si chacune des lois que recensent les savants est, à elle seule, une attestation de l’existence de Dieu, à plus forte raison l’ensemble de ces lois qui concourent à former un univers extrêmement riche et complexe, parfaitement adapté à la vie.
II. — Un univers riche et complexe, parfaitement adapté à la vie
: La vie requiert-elle tant de conditions ?
— De nombreux savants ont remarqué que l’existence de la vie requiert un réglage extrêmement précis des constantes physiques de notre univers. Ils soulignent que les lois régissant les forces physiques sont finement ajustées et que des variations infimes des valeurs numériques qui les spécifient suffiraient à rendre l’univers stérile. Aucune forme de vie n’y serait seulement envisageable.
: Ces calculs sont-ils bien sérieux ?
— Le militant athée Richard Dawkins, dans son ouvrage Pour en finir avec Dieu, les prend très au sérieux. Il résume ainsi le problème :
Dans Just Six Numbers, Martin Rees énumère six constantes fondamentales dont on pense qu’elles s’appliquent dans tout l’univers. Chacun de ces six nombres est finement ajusté de telle sorte que, s’il était légèrement différent, l’univers serait complètement différent, et vraisemblablement hostile à la vie [8].
Un exemple des six nombres de Rees est l’ampleur de ce qu’on nomme l’interaction forte, celle qui lie les composants d’un noyau d’atome et qu’il faut dépasser quand on procède à la « fission » de l’atome. On la mesure par E, E étant la proportion de la masse d’un noyau d’hydrogène convertie en énergie lors de la fusion de l’hydrogène en hélium. Dans notre univers, la valeur de ce nombre est de 0,007, et il semble qu’il devait être très proche de cette valeur pour que puisse exister toute activité chimique (condition indispensable à la vie). L’activité chimique telle que nous la connaissons consiste en la combinaison et la recombinaison des quelques quatre-vingt-dix éléments présents dans la nature et qui figurent sur la table périodique. L’hydrogène est le plus simple et le plus courant. Tous les autres éléments de l’univers proviennent en fin de compte de l’hydrogène par fusion nucléaire. La fusion nucléaire est un processus difficile à réaliser qui survient dans des conditions de chaleur intense qui règnent à l’intérieur des étoiles (et dans la bombe à hydrogène). Les étoiles relativement petites, comme notre Soleil, ne peuvent fabriquer que des éléments légers, comme l’hélium, le deuxième plus léger de la table périodique après l’hydrogène. Il faut des étoiles plus grosses et plus chaudes pour produire de plus hautes températures nécessaires à la fabrication de la plupart des éléments plus lourds dans une cascade de processus de fusions nucléaires dont les détails ont été décrits par Fred Hoyle […]. Ces grosses étoiles peuvent exploser en tant que supernovæ, dispersant leurs matériaux, dont les éléments de la table périodique, dans des nuages de poussière. Ces nuages de poussières finissent par se condenser pour former de nouvelles étoiles et de nouvelles planètes, dont la nôtre. Voilà pourquoi la Terre abonde en éléments au-delà de l’hydrogène qui se trouve partout, éléments sans lesquels l’activité chimique et la vie seraient impossibles.
Ce qui est intéressant ici, c’est que la valeur de l’interaction forte détermine de façon cruciale jusqu’où peut monter la fusion nucléaire dans la table périodique. Si elle était trop faible, mettons 0,006 au lieu de 0,007, l’univers ne contiendrait que de l’hydrogène, et aucune activité chimique intéressante ne pourrait avoir lieu. Si elle était trop élevée, mettons 0,008, tout l’hydrogène aurait fusionné en éléments plus lourds. Une activité chimique sans hydrogène ne pourrait produire la vie telle que nous la connaissons. Tout simplement parce qu’il n’y aurait pas d’eau. […] 0,007 est exactement ce qu’il faut pour produire toute la riche diversité des éléments nécessaires à une activité chimique intéressante, laquelle est indispensable pour maintenir la vie.
Je n’entrerai pas dans le détail des autres nombres de Rees. Il suffit de savoir que tous ont le même principe fondamental [9].
: Il y a donc cinq autres constantes de ce type ?
— Rees en mentionne cinq autres, d’autres physiciens en énumèrent plusieurs dizaines. Mais il ne faut pas s’enfermer dans ces formules mathématiques. Un nombre, si suggestif qu’il soit, n’exprime qu’un aspect de la réalité et l’on n’a pas besoin de tant de calculs pour apercevoir la foisonnante richesse de notre monde. Il suffit de considérer un instant les extraordinaires propriétés de l’eau, de l’air ou de la lumière. Les calculs et les découvertes scientifiques ne font que confirmer un constat qui relève du simple bon sens.
: Quelles découvertes scientifiques ?
— Le carbone, par exemple, est nécessaire à la vie. Or, selon l’astrophysique actuelle, sa présence dans l’univers serait extrêmement improbable si le noyau de carbone n’avait pas, en plus de son état normal, un état excité dont l’énergie totale est égale à celle de trois noyaux d’hélium. Cette découverte mena le cosmologiste athée Fred Hoyle à se tourner vers Dieu :
Je ne crois pas qu’un seul scientifique, examinant les réactions nucléaires de fabrication de carbone à l’intérieur des étoiles, puisse éviter la conclusion que les lois de la physique ont été délibérément choisies en vue des conséquences qu’elles entraînent [10].
Et le même Hoyle s’exclamait : « C’est un coup monté ! ».
: N’est-il quand même pas exagéré de voir dans cet état excité du noyau de carbone une preuve de l’existence de Dieu ?
— On a déjà dit que chacune des lois physiques, considérée séparément, nécessite un législateur. On considère maintenant ces lois par rapport à l’ensemble de l’univers, car chaque détail influe sur le tout. Dans cet ensemble extraordinairement complexe, Fred Hoyle a été impressionné par le carbone, parce qu’il a été le premier à envisager l’existence d’un état excité du noyau de carbone, et qu’il a perçu ses conséquences quant à l’existence de la vie. Le biochimiste Lawrence Henderson a été frappé, de son côté, par les étonnantes propriétés de l’eau – qui est, elle aussi, nécessaire à la vie [11]. D’autres esprits seront plus sensibles à la lumière, qui nous ouvre le monde des couleurs. Ou à l’air, qui, tout en nous oxygénant, transmet si parfaitement la lumière, les sons et les odeurs. On pourrait multiplier les points de vue qui indiquent tous une intelligence bienveillante, favorable à la vie.
: Mais que répondent les athées comme Dawkins ?
— D’abord, et par principe, Dawkins ne veut pas de Dieu (qui serait, selon lui, une hypothèse trop compliquée [12] !) Pour se débarrasser de la difficulté, il explore donc trois pistes.
• Première tentative : il n’y aurait, en fait, aucun ajustement des variantes physiques de notre univers, car celles-ci correspondraient au seul univers réellement possible ; en ce cas, « il n’y a pas besoin de Dieu pour titiller les six boutons, puisqu’il n’y a même pas de boutons à titiller ». — Mais Dawkins doit reconnaître que la difficulté demeure : même si cet agencement était le seul possible, pourquoi donc est-il si favorable à la vie ?
Pourquoi fallait-il qu’il soit ainsi, ayant presque l’air d’être comme si, selon les termes du physicien théoricien Freeman Dyson, « il devait savoir que nous allions venir » ?
• Deuxième tentative : de toute manière, on ne pourrait pas se poser ce genre de question s’il en était autrement. C’est ce qu’on appelle parfois le principe anthropique : puisqu’il y a des observateurs dans l’univers, celui-ci possède nécessairement les propriétés qui permettent l’existence de ces observateurs. Inutile de chercher plus loin.
Le philosophe John Leslie utilise l’analogie d’un homme condamné au peloton d’exécution. […] Celui qui en réchappe et qui réfléchit avec du recul sur la chance qu’il a eue, peut se féliciter d’être en position de dire : « Eh bien, c’est évident qu’ils ont tous raté leur coup, sinon, je ne serais pas là pour y réfléchir. »
Mais ce n’est qu’une échappatoire, qui n’explique pas pourquoi tous les soldats ont raté leur cible ! Comme le souligne un autre auteur :
Certains diront que cette découverte [des réglages fins de notre univers] ne fait qu’énoncer un truisme : il est inutile de faire tourner des modèles mathématiques pour démontrer que si elle n’avait pas été possible, la vie n’aurait pas existé ! La Palisse n’aurait pas mieux dit. Mais justement, ce n’est pas le contenu de la découverte : l’élément étonnant est le caractère extrêmement étroit du spectre de valeurs favorables à l’émergence de la vie, et le caractère absolument stérile, et non simplement « différent », de l’univers dans la multitude indéfinie des autres configurations possibles [13].
Dawkins le voit bien. Il se raccroche donc à une troisième hypothèse, que « la majorité des physiciens déteste » mais que lui trouve « très belle » : celle des univers parallèles (ou multivers).
: Des univers parallèles ?
— Notre univers ne serait qu’un des multiples univers régis par le hasard. Dans cette hypothèse, rien n’empêche d’en supposer des milliards de milliards, parmi lesquels, par hasard, il s’en trouverait un dont les lois et paramètres physiques seraient favorables à la vie. Or nous avons gagné le gros lot : c’est le nôtre.
: Dawkins prend-il cette hypothèse au sérieux ?
— Il voit très bien l’objection immédiate du bon sens :
On pourrait être tenté (et beaucoup ont cédé) de penser que postuler une pléthore d’univers est un luxe superflu qui ne devrait pas être autorisé. S’il faut autoriser l’extravagance d’un multivers, dit cet argument, alors soyons fous, et offrons-nous aussi un Dieu !
Mais précisément, Dawkins ne veut pas de Dieu. Il ressort donc son curieux principe selon lequel Dieu ne serait pas assez simple, et se range à l’hypothèse « apparemment extravagante » mais en réalité « toute simple » du multivers.
: Peut-on prouver que cette hypothèse est fausse ?
— En bonne logique, il vaudrait mieux demander ce qui pourrait prouver qu’elle est vraie, vu qu’elle ne repose sur rien. Elle n’est qu’un rêve de l’imagination, sans fondement dans le réel. Mais même vraie, elle ne ferait que déplacer le problème – ou, plus exactement, l’augmenter. Elle ne permet aucunement de se passer de Dieu.
: Pourquoi augmenterait-elle le problème ?
— D’où sortirait donc cette multitude d’univers ? Selon quelles règles viendraient-ils à l’existence ? Comment se définiraient-ils les uns par rapport aux autres ? Il n’y a qu’une alternative : soit il y a un ordre (et donc une intelligence ordonnatrice), soit on plonge dans l’absurde. Ce point sera développé plus tard (v). Mais on doit déjà noter qu’imaginer des milliards d’univers supplémentaires ne diminue en rien la nécessité d’expliquer le nôtre. L’hypothèse peut donner le vertige et contribuer à faire perdre le sens du réel, mais elle n’apporte aucune explication (pas plus que l’existence des milliards d’hommes qui ne sont pas Beethoven ne suffit à expliquer le génie musical de Beethoven). En se précipitant dans cette hypothèse totalement gratuite, invérifiable, contraire au bon sens, et qui, au fond, n’explique rien, les militants athées s’installent dans le déni du réel.
: C’est votre dernier mot ?
— On peut aller encore plus loin. Après les lois qui régissent l’univers, il faut examiner les êtres qui s’y rencontrent. Ces êtres ne sont pas seulement des amas de matière. Chacun forme un tout naturel, doté d’une unité fondamentale et d’une organisation propre. Il est, en tant que tout, bien plus que l’ensemble de ses parties.
III. — Des touts naturels, qui sont plus que la somme de leurs parties
: Des « touts » naturels ?
— En examinant le réel, on constate divers niveaux de réalité :
• L’étage de l’atome est déjà extraordinairement complexe.
• Au-dessus, l’étage des molécules présente une autre organisation, que les atomes ne suffisent pas à expliquer. La molécule d’eau, qui est parmi les plus simples, a des propriétés tout à fait surprenantes (et indispensables à la vie) qui étaient impossibles à prévoir à l’étage des atomes d’hydrogène et d’oxygène. Cette molécule d’eau forme un tout – un tout particulièrement remarquable – qui a naturellement, en tant que tout, ses caractéristiques, son action et son existence propres.
• Encore au-dessus, la cellule vivante offre une nouvelle organisation. Elle n’est pas un simple agglomérat de molécules : elle aussi est un tout, doté de particularités propres.
• Et la cellule vivante ne s’explique que par un tout supérieur : l’être vivant lui-même.
: Pourquoi détailler ces étages d’organisation ?
— A chaque niveau, on constate des touts qui sont davantage que la somme de leurs parties. Un moineau n’est pas seulement une juxtaposition de cellules. C’est un oiseau. Il a une unité d’action, une unité de vie, une unité d’existence. Ses organes, ses cellules sont assemblés selon un plan qui existait déjà dans l’œuf et qui s’est déployé progressivement.
: Vous voulez dire qu’il y a de l’ordre partout ?
— C’est bien plus que ça ! On a déjà vu que notre monde matériel n’est pas seulement de la matière : il est de la matière organisée, de la matière ordonnée, de la matière réglée selon des déterminations bien précises. — On constate maintenant que l’ordre ne se trouve pas seulement dans des lois : il est au cœur même des différents êtres. Chacun d’entre eux est fondamentalement une organisation, un ordre.
: Vous pensez donc que…
— Ce n’est pas moi ! Vous pensez de même. Car ce sont ces formes d’organisation (par exemple : l’eau, l’air, l’oiseau, etc.) que votre intelligence atteint lorsqu’elle connaît une chose. En saisissant ce qu’est un coquillage, un flocon de neige, un chêne ou un chien, votre intelligence va plus loin que vos yeux et elle atteint, dans ces choses, un certain ordre stable auquel la matière est soumise. Connaître une chose, c’est précisément atteindre, au-delà de la matière qui la compose (et qui pourra ensuite devenir autre chose), l’ordre, l’organisation, le plan selon lequel elle est construite. En fait, fondamentalement, ce sont ces formes d’organisation qui existent vraiment, plus que la matière, car ce sont elles qui agissent, elles qui vivent, elles qui meurent ou disparaissent pour laisser la place à d’autres. On peut aller jusqu’à dire que, finalement, dans notre monde matériel, la matière n’est que secondaire.
: Les êtres matériels sont quand même avant tout de la matière !?
— Ils sont de la matière, mais pas seulement, ni « avant tout ». Bien sûr, la matière dont est composé cet oiseau existait avant lui, mais lui n’existe qu’en tant que tout. Le bon sens sait très bien que c’est l’oiseau qui vole et non un vague nuage de matière indéterminée. Vous ne direz jamais que vous avez entendu aboyer un tas d’atomes, ou que vous avez été mordu par des molécules : vous savez que c’est le chien – ce tout organisé et vivant qu’on appelle un chien – qui aboie et qui mord. C’est ce chien, en tant que tout, qui agit, et c’est lui qui existe vraiment, tant qu’il n’est pas frappé par la mort (et, alors, en se décomposant, il livrera sa matière à d’autres formes d’organisation). Le bon sens, qui distingue assez aisément un château de sable fabriqué par un enfant d’avec un tas de sable amassé par le vent, voit encore plus nettement que le chien, le chat, le chêne ou l’écureuil ne sont pas de simples amas de poussière balayés par le hasard (fût-ce au terme de millions d’années d’évolution) mais des touts naturels : organisés et unifiés par la nature elle-même. Il y a là une unité d’ensemble, une organisation, un ordre, un plan, une idée directrice, un projet, un programme qui prend corps dans la matière, mais qui, de soi, est supra matériel.
: « Supra matériel » ?
— Supra matériel : dépassant la matière. Quand vous recevez une lettre, vous n’avez que des signes matériels sous les yeux, mais ils transmettent quelque chose de bien supérieur : des idées ou des sentiments. On peut de même traduire en langage électronique et enfermer dans une clé USB tout un annuaire téléphonique, un roman, un concert, une conférence, des images, un film, etc. Des signes matériels, assemblés selon un certain ordre, transmettent ainsi une information qui les dépasse de très loin. Là où l’œil ne voit qu’un assemblage de signaux plus ou moins répétitifs, l’intelligence atteint un ordre, une idée, un message. – Or l’on peut dire que tout le réel, autour de nous, est ainsi encodé. A telle formule chimique correspond naturellement, de façon stable et définitive, un ensemble de propriétés qui définissent une nature bien précise. Nous ne rencontrons jamais de « matière » à l’état pur (inorganisée, sans aucune forme). Non seulement les êtres vivants reçoivent et mettent en œuvre un programme génétique, transmis dans l’ADN, mais le moindre atome est porteur d’information.
: Une « information » cachée dans la matière ?
— Pas vraiment cachée, puisque c’est cette information (ou, si l’on préfère, ce plan, cette organisation, cette idée directrice, cet ordre) que notre intelligence atteint et découvre progressivement dès qu’elle commence à connaître quelque chose (que ce soit de l’eau, une pomme, un gland, un œillet ou un castor). Mais le plus remarquable, c’est que ce plan (ou cet ordre, ou cette organisation, etc.) n’est pas rajouté de l’extérieur à une réalité qui existerait déjà sans lui (comme un sculpteur impose, de l’extérieur, la figure de Jules César à un bloc de marbre qui existait auparavant, ou bien comme un enfant assemble des briques de Légo pour en former un château, ou encore comme on fabrique un ordinateur ou un robot), non, cet ordre existe déjà, naturellement, au cœur même du réel. Il est constitutif de la réalité – il contribue à son existence, comme si la matière avait besoin de s’appuyer sur lui pour pouvoir exister.
: Conclusion ?
— Si (i) la moindre loi réclame, logiquement, un législateur (suffisamment intelligent pour concevoir cet ordre et suffisamment puissant pour l’imposer), si (ii) l’ensemble des lois et des constantes de notre univers révèle un législateur bienveillant (favorable à la vie), que dire, lorsque (iii) on recense les millions d’êtres différents qui existent naturellement dans notre monde, et qui révèlent chacun un plan, une unité, une organisation bien supérieurs à ce que parviennent à concevoir les ingénieurs humains ? Rien que dans le monde des insectes, le grand entomologiste Jean-Henri Fabre (1823-1915) disait qu’il lui semblait voir l’intelligence divine rayonnant derrière le mystère des choses, comme s’il touchait du doigt l’ingéniosité du créateur. Il s’écriait alors : « Dieu, je n’y crois pas, je le vois [14] ! »
: Pourtant, des biologistes se proclament athées ?
— Ils ne savent plus se laisser étonner par le réel. Habitués dès la naissance à un monde où les merveilles surabondent (car chaque animal est une merveille qui surpasse de loin la technologie humaine), ils y jettent le regard d’un propriétaire blasé. Mauvaise habitude. Pour Aristote, l’étonnement est la base de toute découverte, parce qu’il pousse à chercher la cause. Au lieu d’enfermer notre intelligence dans la question utilitaire comment ça marche ?, osons la question fondamentale : pourquoi ? Ce regard neuf suffira pour orienter vers Dieu.
: Un regard neuf ?
— Dans Picciola, Saintine raconte l’histoire d’un prisonnier politique (le comte de Charney) qui retrouve confiance dans la vie simplement en s’intéressant à une plante qui s’acharne à pousser entre deux pavés de sa prison. Au début de sa captivité, désespéré, révolté contre la société et contre Dieu, il écrit sur le mur de sa cellule : « Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création. » Après avoir adopté la petite plante qu’il nomme Picciola, il tempère cette phrase en y ajoutant un « Peut-être ! ». — Plus tard, après avoir longuement médité devant sa Picciola, il lit ce graffiti sur sa muraille : « Dieu n’est qu’un mot. » Il ajoute lui-même : « Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de l’univers ? » — Enfin, la considération attentive de la petite plante qui est sa seule distraction, l’amène à cette conclusion : « Dieu ! Je crois maintenant à cette cause première que Picciola m’a révélée, à cette puissance éternelle, régulatrice admirable de l’univers [15]. »
: C’est du roman ?
Picciola est un roman, mais cette expérience intellectuelle et morale est courante. Le militant communiste américain Whittaker Chambers (1901-1961), par exemple, reçut un choc qui le ramena à Dieu simplement en s’intéressant à sa fille :
Ma fille était assise dans sa chaise haute. Je la regardais manger. […] Mon regard s’est posé sur les circonvolutions si délicates de son oreille – ces oreilles parfaites, si complexes. L’idée m’est venu à l’esprit : « Non, ces oreilles ne peuvent pas avoir été créées par une rencontre fortuite d’atomes (comme le prétendent les théories communistes). Elles ne peuvent avoir été créées que suivant un plan d’ensemble. » […] L’idée était involontaire et inattendue. Je la chassai loin de mon esprit. Mais je ne parvins jamais à l’oublier, ni elle, ni les circonstances qui l’avaient fait naître. Je devais la chasser car si je l’avais suivie jusqu’au bout, j’aurais dû conclure qu’on ne peut dire « plan » sans présupposer déjà l’existence de Dieu. Je ne savais pas alors qu’à ce moment précis le doigt de Dieu avait effleuré mon front pour la première fois [16].
: Vous dites qu’on ne peut constater l’organisation des êtres vivants sans déjà présupposer l’existence d’un créateur ?
— Cette expression de Chambers doit être bien comprise. L’organisation des vivants est une évidence. Au premier coup d’œil, vous percevez l’hirondelle comme un tout organisé. Vous n’avez besoin d’aucun présupposé pour cela. (S’il fallait d’abord présupposer l’existence de Dieu pour pouvoir ensuite constater l’ordre du monde, on serait prisonnier d’un cercle vicieux !) En revanche, cette organisation de l’animal – qui s’impose spontanément à l’intelligence – réclame, elle, (et présuppose, non pas dans notre esprit, mais dans la réalité) l’existence d’un organisateur. L’idée d’organisation, qui nous arrive tout naturellement du réel, porte en elle-même, tout aussi naturellement, l’idée d’un organisateur.
: L’existence de Dieu est donc évidente ?
— Une évidence (au sens strict) est une vérité qui s’impose immédiatement d’elle-même, sans être déduite d ’une autre. En ce sens, l’existence de Dieu ne nous est pas proprement évidente, puisqu’elle est saisie à partir d’une autre vérité (l’organisation du réel). Mais elle est proche de l’évidence puisqu’un raisonnement très simple, tout naturel et quasi-instinctif, nous y mène d’un coup.
: Ne peut-on expliquer l’organisation des vivants par l’évolution ?
— L’évolution n’est pas une cause. Le mot « évolution » ne répond pas à la question « pourquoi ? », mais seulement à la question « comment ? » Quoi qu’il en soit du passé de telle ou telle espèce animale, il est donc évident que l’évolution ne pourra jamais suffire à expliquer l’organisation des vivants.
: Est-ce si sûr ?
— Le biologiste Claude Bernard définissait l’évolution comme « la marche dans une direction dont le terme est fixé d’avance [17] ». De fait, lorsqu’une chenille se transforme en chrysalide puis en papillon, il y a une très nette évolution, mais où rien n’est laissé au hasard ; tout est programmé. Lorsque, de génération en génération, les hommes perfectionnent leurs moyens de transport, on peut aussi parler d’évolution (on dira même, de façon figurée, que le char à bœufs est « l’ancêtre » de notre automobile), mais chacun des modèles successifs a été conçu par une intelligence comme un tout fonctionnel, adapté à une finalité bien précise. – En sens inverse, un jardin qui n’est pas entretenu subit aussi une certaine évolution, mais jamais pour devenir un jardin « à la française » avec des allées nettes, des bosquets bien taillés et des motifs floraux harmonieusement réguliers. Une évolution abandonnée au hasard ne peut qu’aller d’un état de désordre à un autre état de désordre, sans jamais se stabiliser, ni produire de l’ordre !
: On oppose pourtant souvent évolution et création ?
— Cette opposition n’a guère de sens, puisque aucun de ces deux termes n’exclut l’autre [18]. Vous pouvez considérer que tous les êtres vivants proviennent par évolution d’un unique ancêtre commun, ou bien, au contraire, tenir le fixisme le plus absolu, ou encore, entre les deux, admettre n’importe quelle position intermédiaire [19], cela ne change absolument rien à la nécessité d’une intelligence organisatrice.
: Il ne faut pas oublier la « sélection naturelle » ! Darwin n’a-t-il pas montré qu’elle suffit à pousser l’évolution dans le sens du progrès ?
— Mais qu’est-ce que cette sélection naturelle ? — Que les animaux faibles ou handicapés soient éliminés plus facilement que les autres et que cela contribue à maintenir la vigueur de l’espèce, c’est certain. Que la pression des circonstances locales puisse favoriser tel caractère secondaire naturellement variable (couleur, taille, proportions morphologiques…), et contribuer ainsi à la différenciation des races et des espèces, c’est entendu. Mais aucune observation ne permet d’aller plus loin. Et il y a un monde entre cette particularisation des espèces (qui tend à rétrécir, et non à enrichir, le patrimoine génétique du groupe considéré) et l’apparition d’un seul organe nouveau. Par définition, la « sélection naturelle » ne peut qu’éliminer. Elle ne crée rien, ne prévoit rien, n’organise rien. En faire l’explication ultime de l’organisation de tous les êtres vivants, c’est une pure absurdité.
: L’accumulation de petites modifications successives ne peut-elle aboutir à de grands changements ?…
— Un animal n’est pas une addition de petits détails. C’est d’abord une unité, une organisation d’ensemble [20]. C’est précisément ce que la « sélection naturelle » de Darwin n’explique pas, alors que c’est le plus important. — De plus, les darwinistes s’accordent gratuitement toute une série de mutations hautement improbables, jamais observées par personne, mais qui se seraient additionnées en allant toujours dans le même sens pendant des millénaires, au point de faire apparaître de nouveaux organes bien plus parfaits que s’ils avaient été conçus par des ingénieurs humains ! Le bon sens proteste. Les circonstances qui peuvent favoriser telle coloration des plumes des ailes des pinsons ne peuvent pas suffire à expliquer l’apparition des plumes elles-mêmes, et encore moins celle des ailes !
: Le darwinisme est pourtant admis par la communauté scientifique ?
— Dès qu’on s’enferme dans une vision matérialiste (niant l’ordre immatériel qui domine la nature), il est logique que le darwinisme s’impose, car il demeure la seule piste envisageable pour décrire l’apparition des vivants. Mais il n’est pas prouvé pour autant. Et il peut encore moins servir à prouver les préjugés matérialistes dont il dépend (à moins de sombrer dans un cercle vicieux [21]). — En fait, le darwinisme est invérifiable. Les scientifiques l’admettent communément par hypothèse (non prouvée), par facilité (c’est le système officiel), par défaut (faute d’un système explicatif concurrent), et non sans un lourd malaise qui persiste depuis plus d’un siècle. Régulièrement, des savants expriment leurs doutes (voir, en annexe, la petite histoire du darwinisme). Ils perçoivent que le darwinisme cache, dans ses fondations, des préjugés idéologiques étrangers à la biologie.
: Bref, Darwin vous gêne : sa sélection naturelle est donc un concurrent sérieux à votre vision d’un monde ordonné par Dieu !
— Darwin a été accueilli avec des cris de joie par certains militants anti-chrétiens. On a même vu des savants déclarer publiquement qu’ils adhéraient au darwinisme par refus de Dieu (motivation assez peu scientifique) [22]. — Mais la « sélection naturelle » de Darwin suppose déjà un ensemble de contraintes et de lois. Et ces lois réclament – encore et toujours – un législateur. Impossible d’en sortir ! — De plus, les espèces animales existent, quelle que soit l’origine qu’on veut leur attribuer ; elles correspondent à des formes d’organisation qui sont, de soi, immatérielles et qui réclament, de toute manière, une intelligence. — En fait, la sélection naturelle ne peut dispenser d’une intelligence organisatrice qu’en devenant elle-même – sans trop le dire – une divinité concurrente. Une force aveugle, dépourvue de toute intelligence et de toute personnalité (les athées y tiennent beaucoup), mais qui orienterait constamment la nature vers le progrès, à la façon d’un porte-bonheur. On échappe ainsi fièrement à la religion, mais pour plonger dans la superstition et la magie.
: Conclusion ?
— Il existe, aujourd’hui, dans le monde, des milliards d’animaux qui ont chacun leur unité naturelle. Pour décrire convenablement un écureuil, vous ne pouvez en rester ni au niveau des atomes, ni à celui des molécules, ni même des cellules ou des organes : vous devez l’appréhender comme un tout vivant, doté d’une organisation et d’une unité qui, de soi, dépassent la simple matière (car la même matière peut devenir autre chose). Ce constat s’impose à vous maintenant, de façon spontanée et évidente, et il ne peut être annulé ni par la considération du passé récent de l’animal (la façon dont il s’est développé progressivement dans le sein de sa mère) ni par celle du passé lointain de ses ancêtres. Aucune théorie essayant d’imaginer ce qui s’est passé il y a plusieurs millions d’années ne peut vous faire nier ce que vous avez présentement sous les yeux : les vivants sont organisés – construits selon un plan, une unité, un principe organisateur qui dépasse la matière dont ils sont composés. Cette organisation provient nécessairement d’une intelligence dominant la nature. — Ce qui devient encore plus clair si l’on considère la finalité évidente des êtres vivants.
IV. — La finalité évidente des êtres vivants
: Évidente ?
— Oui, évidente ! Il est absolument évident que les yeux des êtres vivants sont destinés à voir ; que leur estomac est fait pour digérer ; leur salive pour préparer la digestion ; leurs glandes salivaires pour produire cette salive, et les conduits salivaires pour la canaliser ; leur œsophage pour porter la nourriture à l’estomac ; leurs ailes pour voler ; leurs griffes pour déchirer, leur aiguillon pour piquer, leur venin pour empoisonner ; leurs poumons pour respirer, leurs muscles pour mouvoir, leur appareil génital pour engendrer ; leur cœur pour pomper, leurs veines et leurs artères pour transporter le sang ; leur peau, leurs écailles ou leur carapace pour protéger ; leurs mamelles pour allaiter ; leurs nerfs pour transmettre les influx sensitifs ou moteurs ; leurs oreilles pour capter les sons ; leurs paupières pour clore les yeux ; leurs glandes lacrymales pour produire des larmes ; leurs nageoires pour nager ; leurs os pour charpenter le corps ; etc. (On voudra bien excuser cette longue liste de lapalissades.)
: L’œil permet de voir : cela autorise-t-il à affirmer que c’est sa finalité ?
— L’œil ne se contente pas de permettre de voir, comme un livre permet de caler le pied d’une armoire bancale. Il voit par nature. On ne peut le définir ni le comprendre sans se référer à son acte naturel, qui est la vision. Nier ce lien essentiel, c’est nier l’évidence.
: On peut donc démontrer que l’œil est fait pour voir ?
— L’évidence ne se démontre pas. Elle s’impose d’elle-même. Or la fonction de l’œil s’impose d’elle-même à l’intelligence puisque c’est par elle que l’œil est intelligible. Qui n’a pas saisi que l’œil voit, n’y a rien compris. Dès qu’on perçoit cette finalité, on atteint l’essentiel.
: Le mot « finalité » est-il bien adéquat ?
— Certains athées sont allergiques au mot « finalité » qui leur paraît piégé – comme un cheval de Troie introduisant subrepticement l’idée d’une intelligence organisatrice. Mais c’est la réalité et non le mot qui importe. Or la réalité, c’est que partout, toujours et tout entier, l’œil tend à voir. Son opération essentielle, sa vie, sa nature, sa définition, son être, c’est de voir. Qui peut le nier ?
: Mais pourquoi faudrait-il définir l’œil par ce qu’il fait (son activité) au lieu de se contenter de décrire ce qu’il est (sa structure) ?
– L’œil n’est pas seulement une structure : il est vivant (mort, il n’est plus vraiment un œil). Il doit donc être défini par sa vie. Et sa vie, c’est la vue. Pourquoi faut-il souligner si lourdement de telles évidences ?
: Une évidence se voit (en latin, videre : voir) ; la finalité ne se voit pas…
— Il y a des évidences sensibles (qui sautent aux yeux) et des évidences intellectuelles (qui sautent à l’intelligence). Lorsque vous apercevez, sur une table de billard, une boule venir en frapper une autre qui se met alors en mouvement, vous savez que la première boule est cause du mouvement de la deuxième. Avez-vous vu cette causalité ? A strictement parler, non, car le rapport de causalité est atteint par votre intelligence. A un autre point de vue, oui, car cette causalité est bien présente dans le réel perçu par vos yeux, même s’il faut être intelligent pour la discerner [23]. Il en va de même de la finalité. Elle saute à l’intelligence, qui la perçoit immédiatement et ne peut plus la nier sans se contredire elle-même. Elle est évidente.
: Bien des biologistes actuels refusent pourtant cette finalité « évidente » ?
— Il ne faut pas confondre « laisser de côté » et « refuser ». Chaque science considère le réel sous un aspect spécial, en laissant le reste de côté (ce qu’on appelle : en faire abstraction). — Examinant une tige poussant dans un pré, le géomètre ne s’intéresse qu’à la figure qu’elle dessine dans l’espace, faisant abstraction de sa couleur, son odeur, sa température, son poids, son âge, sa composition chimique, sa sève, sa nature végétale, les fruits qu’elle va porter, etc. Il ne nie rien, mais il écarte certaines données de son champ d’observation, afin de mieux se concentrer sur ce qui l’intéresse. C’est une question de méthode (un choix méthodologique). Le physicien, le chimiste, le biologiste (etc.) font de même, à différents niveaux. – Il est évident qu’avant d’en faire abstraction, ces scientifiques perçoivent comme tout le monde la finalité des organes vivants. Ils conçoivent nécessairement l’œil par rapport à la vue. Mais cette finalité n’est pas discernable au microscope. Elle n’entre pas dans les calculs. Elle n’offre aucune prise aux modélisations mathématiques. Par commodité, elle est donc couramment laissée de côté par les sciences modernes, très largement mathématisées.
: Mais comment la biologie peut-elle progresser en laissant de côté la finalité, qui serait, selon vous, si importante ?
— De la même façon qu’un chirurgien peut perfectionner son art en disséquant des cadavres. Il « oublie » momentanément la vie, qui est pourtant l’essentiel de son art. – Le tout est de ne pas nier ce dont on fait méthodologiquement abstraction.
: Des savants n’en viennent-ils pas à nier la finalité ?
— En ce cas, ils sortent de leur domaine de compétence.
: N’en ont-ils pas le droit ?
— Sans doute, mais ils ne parlent plus en tant que savants. Ils ne font que répéter, sans trop réfléchir, des slogans à la mode.
: Sans réfléchir ? Qu’en savez-vous ?
— Une évidence peut être niée en parole ; elle ne peut pas être réellement chassée de l’esprit. Vous pouvez être allergique au mot « finalité ». Refuser de l’employer. Discourir tous les jours contre cette notion « scientifiquement incorrecte », suspecte de complicité religieuse. Dans la vie courante, et dans votre façon naturelle de penser, vous l’emploierez quand même – sous un autre nom et sans même vous en rendre compte !
: Y a-t-il vraiment des gens qui nient la finalité tout en l’utilisant ?
— Le généticien athée Jacques Monod, par exemple ; le biologiste athée Richard Dawkins ; et même leur patriarche : Charles Darwin.
: Jacques Monod ?
— Dans son célèbre ouvrage Le Hasard et la Nécessité, le généticien athée Jacques Monod affirme :
La pierre angulaire de la méthode scientifique est le postulat de l’objectivité de la nature. C’est-à-dire le refus systématique de considérer comme pouvant conduire à une connaissance « vraie » toute interprétation des phénomènes donnée en termes de causes finales, c’est-à-dire de « projet » [24].
: Monod justifie-t-il ce « refus systématique » ?
— Il ne le justifie aucunement, mais le pose comme un axiome – un postulat « indémontrable », mais nécessaire :
[…] Postulat pur, à jamais indémontrable, car il est évidemment impossible d’imaginer une expérience qui pourrait prouver la non-existence d’un projet, d’un but poursuivi, où que ce soit dans la nature. [p. 32.]
: Il s’agit d’un choix méthodologique ?
— S’il s’agissait d’un simple choix méthodologique (ne pas considérer la finalité – de même que le géomètre ne considère pas les couleurs), ce postulat ne poserait pas de problème. Mais Monod lui donne une tout autre portée. Sans prévenir, il pénètre dans le domaine philosophique. Il nie carrément la finalité, et, du coup, en arrive à conclure que tout vient du hasard (pas besoin de Dieu) :
Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, est à la racine même du prodigieux édifice de l’évolution [p. 127].
: Monod transforme donc en principe absolu (métaphysique) ce qui ne devrait être qu’un simple procédé de travail (méthodologique) ?
— Exactement. Il est étonnant qu’un savant de ce niveau puisse confondre deux choses aussi différentes que « ne pas considérer » (choix méthodologique) et « nier » (choix idéologique). — Mais le plus intéressant, c’est qu’en réalité, malgré ses efforts, Monod n’a pas réussi à chasser la finalité de son esprit, comme il le montre juste après.
: Monod admet la finalité tout en la niant ?
— Écartée sous le nom « cause finale », la finalité revient sous le nom grec de téléonomie (téléos, en grec, signifie précisément le but, la fin) :
L’objectivité cependant, nous oblige à reconnaître le caractère téléonomique des êtres vivants, à admettre que dans leurs structures et performances, ils réalisent et poursuivent un projet [25].
: Il ne se rend pas compte qu’il se contredit ?
— Il poursuit immédiatement :
Il y a donc là, au moins en apparence, une contradiction épistémologique profonde. Le problème central de la biologie, c’est cette contradiction elle-même [26].
: Comment Monod résout-il cette contradiction ?
— Vous venez de le lire : par le mot « apparence ». Tout le livre de Monod vise à prouver que la finalité des êtres vivants n’est qu’une apparence, un faux semblant.
: La nature serait construite en trompe-l’œil ?
— Pire : en trompe-la-raison ! Dans cette perspective, la science biologique devient une lutte contre l’évidence : il faut réussir à penser comme « non-pensés » les êtres vivants qui se distinguent précisément par leur parfaite organisation ! On rejoint le champion actuel de l’athéisme, le biologiste darwiniste Richard Dawkins.
: Que dit Dawkins ?
— Dawkins définit sa science, la biologie, comme « l’étude d’objets complexes [les vivants] qui donnent l’apparence d’avoir été conçus dans un but précis [27] ».
: Encore l’apparence ?
— Oui. Dawkins reconnaît qu’il y a dans l’univers une « apparence », un « semblant » de plan d’organisation (design) et que notre « tendance naturelle » est d’y voir l’œuvre d’un concepteur intelligent. Il admet que les vivants « nous impressionnent irrésistiblement par l’apparence d’avoir été conçus » et qu’ils nous donnent « l’illusion d’une conception et d’un projet [28] ». Mais il ne veut pas succomber à cette tentation :
Dans le cas d’une fabrication humaine, comme une montre, le concepteur était bien un ingénieur intelligent. Il est tentant d’appliquer la même logique à l’œil, l’oreille, l’araignée ou l’être humain. Cette tendance est un piège […] [29].
: Le monde serait donc piégé ?
— Piégé par la sélection naturelle ! Reprenant l’image classique (la montre requiert un horloger), Dawkins n’admet qu’un horloger aveugle, c’est-à-dire sans intelligence :
Le seul horloger, dans la nature, ce sont les forces aveugles de la physique […]. La sélection naturelle, ce procédé aveugle, inconscient, automatique, découvert par Darwin, dont nous savons à présent qu’elle explique l’existence et la forme apparemment finalisée de toute vie, n’a pas de finalité en tête. Elle n’a pas d’esprit ni de vues. Elle ne fait pas de plans d’avenir. Elle n’a ni vision, ni prévision, ni la moindre vue. S’il faut lui faire jouer le rôle d’un horloger dans la nature, c’est celui d’un horloger aveugle [30].
: C’est ainsi que Dawkins se débarrasse de la finalité ?
— Il ne s’en débarrasse pas du tout ! Il prétend l’avoir éliminée, mais il ne peut s’empêcher de l’utiliser. C’est même impressionnant. Car cette sélection naturelle qu’il présente comme un pur mécanisme « aveugle », « sans vision, ni prévision, ni la moindre vue », serait en même temps, selon le même Dawkins, une véritable providence, omniprésente, attentive à tous les détails et infaillible dans ses résultats :
Sans relâche et sans cesse, comme l’expliquait Darwin, « la sélection naturelle examine minutieusement, chaque jour et à chaque heure, tout autour du monde, chaque variation, même la plus infime, rejetant celle qui est mauvaise, préservant et ajoutant toutes celles qui sont bonnes ; travaillant silencieusement et insensiblement chaque fois et partout où l’occasion se présente à l’amélioration de chaque être organique » [31].
L’aveugle est donc, en même temps, un inspecteur extralucide à qui aucun détail n’échappe. Il faudrait tout de même savoir !
: Dawkins a ici cité Darwin ?
— Ces remarquables formules sont effectivement de Darwin : pour lui, « la nature scrute », « la nature choisit », « la nature travaille sans cesse à ». — Comment prétendre en même temps qu’il n’y a pas de finalité ?
: Darwin n’use-t-il pas ici de métaphores ?
— Où s’arrête la métaphore ? Et où commence-t-elle ? La « sélection naturelle » est le cœur du système de Darwin. Or toute sélection (du latin eligere = choisir) implique une finalité ! Un zoologiste remarque :
Faire intervenir la sélection, c’est finaliser le système. Il ne saurait y avoir de tri sans intention. Que ce soit la nécessité qui l’anime, ou tout autre facteur, qu’importe ; les causes changent mais n’en sont pas moins finalisantes. […] Comme on ne voit personne la conduire, les darwinistes estiment que cela suffit pour la déclarer non intentionnelle. Erreur philosophique gravissime et proprement anthropomorphique, puisque la doctrine darwinienne consiste à en faire une entité agissante et transcendante. […] A la finalité de fait, ou finalité immanente, les darwiniens surajoutent une finalité d’un ordre supérieur, inhérente à la vie, et continuellement agissante : dans la biosphère, elle présente tous les caractères d’une finalité transcendante. Aucun système biologique ou philosophique n’a été plus loin dans la finalisation des êtres vivants [32].
: C’est presque accuser Darwin de diviniser la « sélection naturelle » !
— De fait, sa sélection naturelle semble une laïcisation de la notion de providence que Darwin avait si longuement étudiée durant ses cours de théologie anglicane à l’université d’Oxford [33].
[…] une Providence, dont, sous le couvert d’athéisme, on ne prononce pas le nom, mais qu’on révère en secret [34].
: Où cela nous mène-t-il ?
— Toujours au même constat : il est impossible de nier totalement la finalité (c’est-à-dire l’organisation tendant vers un but) dans les êtres vivants. Le biologiste peut en faire abstraction (ne pas s’en occuper), mais il ne peut pas la nier et bâtir un système contre cette finalité sans se contredire. Les mêmes darwinistes qui refusent absolument de reconnaître que « l’estomac est pour la digestion » (car ce serait introduire sournoisement dans le domaine des sciences la notion métaphysique d’un plan conçu par une intelligence supérieure), les mêmes acceptent sans aucune réticence des expressions aussi finalistes que « lutte pour la vie » (struggle for life), « survie du plus apte » (survival of the fittest), « sélection naturelle » (natural selection) [35], ou, chez Dawkins, « gène égoïste » (selfish gene) [36]. – Chassez le naturel, il revient au galop ! On ne se débarrasse pas des évidences premières.
: Et cela mène à Dieu ?
— On a déjà vu que n’importe quel être vivant est un tout. Cela suffit à indiquer une intelligence organisatrice qui atteint la constitution intime de l’être. On constate maintenant que chaque être vivant est finalisé. Qu’il se développe progressivement en tendant à un accomplissement, une perfection, qui est, en fait, son explication ultime. L’intelligence organisatrice resplendit de façon encore plus éclatante.
: Pourquoi plus éclatante ?
— A cause du paradoxe de la cause finale :
• c’est réellement une cause (et, pour Aristote, la cause des causes),
• mais qui se manifeste après ce qu’elle explique.
Or rien ne peut causer sans exister. La finalité doit donc nécessairement précéder son effet dans une intelligence organisatrice.
: Attendez ! D’abord, pourquoi la finalité serait-elle une « cause » ?
— Si vous voyez des ouvriers commencer à creuser des trous, remuer des engins et apporter des matériaux, et que vous leur demandez pourquoi ils font tout cela, ils vous répondront qu’ils veulent construire tel ou tel bâtiment. C’est leur but : l’explication ultime de leur activité. Ce bâtiment n’est pas encore sorti de terre mais il cause toute cette agitation parce qu’il a déjà une certaine existence, à l’état de projet, dans l’intelligence du chef de travaux (et dans les plans qui lui servent à soulager sa mémoire et transmettre ses ordres). Si le plan d’organisation n’existait en aucune manière, il ne pourrait pas y avoir de travail ordonné. Or notre monde est dans la même situation.
: Il y a donc un grand architecte de l’univers ?
— La formule est connotée. Et beaucoup trop faible. Un architecte se sert de matériaux déjà existants et les assemble de façon artificielle en se soumettant à leurs lois. Il n’a pas de pouvoir sur leur constitution intime. Nous découvrons ici tout autre chose : une Intelligence suprême absolument souveraine. Source de toute loi et de toute finalité, elle domine tout l’univers, depuis ses lois fondamentales jusqu’aux différentes natures animales qui sont orientées vers leurs fins respectives à travers les lois biologiques. — Mais l’on peut encore aller plus loin, en considérant, chez certains êtres vivants, une nouvelle manifestation de l’ordre : la connaissance intelligente.
V. — Rien ne peut être intelligible sans une Intelligence première
: Où voyez-vous ce dernier argument ?
— Au cœur même du mot intelligence ! L’intelligence nous permet de comprendre, pénétrer, lire le réel. C’est le sens premier du mot (du latin intus legere = lire à l’intérieur). Or…
: Attendez ! Ce n’est qu’une comparaison…
— Elle indique une vraie ressemblance. De même que les lettres imprimées sur cette page peuvent être vues matériellement par l’œil d’un chat mais ne peuvent être lues que par une intelligence, qui y discerne l’expression d’une pensée, de même l’univers n’est pas seulement perçu par nos sens : il offre immédiatement une prise à notre intelligence, qui peut le lire, c’est-à-dire y percevoir un sens, un ordre, une signification intelligible. Or cette intelligibilité renvoie forcément à une Intelligence première. Si l’on refuse de remonter jusqu’à Dieu, on est obligé de dire, avec Einstein :
Le plus incompréhensible, c’est que l’univers soit compréhensible [37].
: Pourquoi vouloir aller plus loin qu’Einstein ? Pourquoi ne pas reconnaître tout bonnement qu’il y a là quelque chose qui nous dépasse ?
— Quelque chose ? Pour être honnête, on est obligé de dire : quelque intelligence qui nous dépasse. Car seule une intelligence peut expliquer un ordre intelligible. Et comme cette intelligence domine tout l’univers, autant reconnaître tout de suite – tout bonnement – qu’elle correspond à ce qu’on nomme habituellement « Dieu ».
: Et si cet ordre intelligible n’était qu’une projection de notre intelligence ?
— Hypothèse suicidaire ! Si le réel n’a pas déjà l’intelligibilité que nous y lisons, si les vérités et les lois qu’énonce notre intelligence ne sont pas découvertes mais fabriquées par elle, alors notre connaissance ne correspond à rien ! L’intelligence n’est elle-même qu’une illusion ; toute science nous trompe, plus rien n’a de sens, tout est absurde ! Théorie qui s’autodétruit, et qui est même littéralement impensable, puisqu’on ne peut la concevoir qu’en utilisant cette intelligence qui est censée n’avoir aucune valeur !
: La force de l’habitude ne nous fait-elle pas prendre pour de l’ordre ce qui n’est en fait que le fruit du hasard ?
— Que peut bien être une apparence d’ordre, si l’ordre n’existe pas ? Comme tous les négateurs d’évidence, le partisan du hasard utilise ce qu’il prétend nier. Il refuse catégoriquement tout ordre, plan, pensée dans l’univers. Et pourtant, ce même univers – qui ne devrait donc offrir aucune prise à la logique ni à la pensée – est l’objet de ses études et de ses livres ! Mieux encore : lesdites études visent justement à expliquer, à grands renforts d’arguments logiques, comment l’univers peut sembler logique et ordonné, sans l’être aucunement en réalité (et donc sans laisser aucune signification à la pensée humaine). – On a l’impression d’entendre un orateur déployer des trésors d’éloquence pour persuader ses auditeurs qu’il est muet – et que, d’ailleurs, le son n’existe pas. A quoi bon écouter celui qui se réfute ainsi lui-même ?
: Certains arguments méritent peut-être quand même l’examen ?
— On peut, si vous y tenez, examiner celui des singes typographes.
: Des singes typographes ?
— Le mathématicien Émile Borel imagina en 1913 ce célèbre problème : des singes manipulant au hasard des caractères d’imprimerie pourront-ils ainsi composer – à l’aveugle – une des œuvres de Shakespeare [38] ? Depuis un siècle, la question enfièvre l’imagination des adversaires comme des partisans du « hasard organisateur ». Les premiers affirment que cette réussite est tellement improbable qu’elle est en réalité impossible. Les seconds rétorquent qu’il suffit de répéter suffisamment l’expérience. Si une quantité innombrable de singes répandus sur des milliards de planètes s’y emploient pendant une durée illimitée, ils doivent fatalement réussir. Jacques Monod va plus loin. La probabilité est infime, avoue-t-il, mais n’importe quel résultat a une probabilité tout aussi faible. Puisque, de toute manière, il faut un résultat, pourquoi pas celui-là ? Faisant l’application à notre monde, il en déduit que même l’apparition d’un être aussi complexe que l’homme peut être le fruit du hasard :
N’importe quel événement particulier survenu dans l’univers [a une] probabilité […] infinitésimale. […]. Mais l’univers existe ; il faut bien qu’il s’y produise des événements tous également improbables, et l’homme se trouve être l’un d’eux. Il a tiré le gros lot [39].
: Qu’avez-vous à répondre ?
— Plutôt que de compter les singes typographes, ouvrez donc un volume de Shakespeare. Vous n’y verrez que des lettres, mais vous savez très bien que celles-ci correspondent à des sons qui expriment eux-mêmes des idées, des images et des sentiments. Bref, les caractères typographiques n’ont, là dedans, qu’une importance mineure. Ils ne sont que les signes d’une réalité d’un tout autre ordre.
: Et alors ?
— Alors ? C’est cette réalité qui compte. Ce sont les pensées, les émotions et les discours des personnages de Shakespeare qui nous intéressent, et non les signes typographiques. Et puisque le calcul de probabilités porte uniquement sur ces signes, et non sur la réalité qu’ils expriment, il ne peut rien nous apprendre sur celle-ci. Prétendre qu’il suffirait de multiplier les expériences pour que le hasard réalise une œuvre de génie est un pur non-sens.
: Vous pouvez reprendre ?
— Dans la langue de Shakespeare, comme dans la nôtre, les lettres représentent des sons. Seuls les mots (en tant que touts) désignent des choses, et cette signification est totalement indépendante des lettres dont ils sont matériellement composés (aucun rapport entre les mots singe, signe et ignés, pourtant composés des mêmes lettres). Il n’y a évidemment aucune proportion mathématique entre une lettre de l’alphabet et la signification du mot qui contient cette lettre (personne ne pourrait sérieusement soutenir que la lettre z signifierait le tiers d’un nez) ; a fortiori, aucune proportion mathématique entre une lettre et la correction grammaticale d’une phrase, la beauté d’un vers ou la finesse psychologique d’une œuvre littéraire. Tout calcul de probabilités exercé sur les lettres d’un texte fait donc nécessairement abstraction de sa signification, de sa correction grammaticale et de sa qualité littéraire. Le texte est réduit à une suite matérielle de signes typographiques. Dans ces conditions, quel est l’intérêt du calcul ? Si, après une somme astronomique d’essais, un singe composait une page matériellement semblable à une page de Shakespeare, il n’aurait rien fait de plus génial ni de plus intelligent que lors des essais précédents. Cela resterait un pur hasard, dépourvu de toute signification.
: Vous admettez donc qu’un singe pourrait composer par hasard un texte ayant un sens ?
— Justement non ! Même si le résultat concordait avec une page intelligible, il ne s’agirait que d’une coïncidence matérielle. Le singe n’aurait pas composé un texte (ayant un sens), mais une série aléatoire de caractères typographiques, qui n’a, de soi, aucune signification. Il aurait, par hasard, singé l’ordre, mais il n’aurait pas produit de l’ordre. Et si votre monde imaginaire ne contient que des singes typographes, aucune série de lettres n’y aura jamais la moindre signification !
: On peut donc laisser tomber cette histoire de singes typographes ?
— Pas si vite, car elle illustre parfaitement la façon dont procèdent les matérialistes pour nier l’intelligence organisatrice :
1. – Ils commencent par réduire chaque chose à ses composants matériels. — Dans cette perspective, une vache, une pierre, un homme ne sont plus qu’un ensemble d’atomes (comme le texte de Shakespeare est réduit à une succession matérielle de lettres).
2. – Ils affirment ensuite que chacun de ces atomes, pris isolément, pourrait avoir été placé où il est par hasard (de même que chaque caractère du texte de Shakespeare, pris isolément, pourrait avoir été placé à cet endroit précis par un typographe agissant au hasard).
3. – Du fait que chacun peut être ainsi localisé par hasard, ils concluent que l’ensemble peut être là par hasard ; cela suscite de vives contestations, qui leur rendent finalement service, car le débat se focalise ainsi sur un problème de probabilités, alors que l’étape décisive est la dernière :
4. – Comme s’ils n’avaient pas auparavant réduit le tout à ses parties – et donc écarté le plus intéressant : ce que cette chose est et possède en tant que tout – ils font mine d’avoir démontré que tout notre univers, tel qu’il est, peut exister par hasard ! Et là gît l’énorme sophisme.
: Le sophisme ?
— L’erreur de raisonnement. — Ce n’est pas parce qu’un singe pourrait composer par hasard votre numéro de téléphone que vous-même, qui répondez à cet appel, êtes le fruit du hasard ! De même, ce n’est pas parce que tel atome d’oxygène pourrait être assemblé par hasard à tel et tel atome d’hydrogène que l’ensemble des remarquables propriétés de l’eau peut être attribué au hasard !
: Quel rapport avec le téléphone ?
— Regardez notre monde. Il suffit d’assembler les atomes selon tel ordre et telle proportion mathématique pour obtenir le type de chose qui correspond au numéro demandé. Notre réseau téléphonique humain, avec ses numéros arbitraires, fait pâle figure à côté de cette organisation ! Les nombres déterminent la réalité physique avec une telle cohérence que la science s’exprime souvent sous forme mathématique. A telle formule chimique correspond telle substance déterminée, avec toutes ses propriétés naturelles. Voilà la réalité à expliquer. Voilà l’ordre qui précède le hasard. Vous pouvez lancer là-dedans autant de singes imaginaires qu’il vous plaira. Vous pouvez les laisser assembler au hasard tout ce qui est assemblable et vous extasier devant les résultats. A quoi cela rime-t-il ? Ils pourraient de la même manière contacter par hasard une personnalité remarquable en jouant avec votre téléphone portable. Ce hasard n’expliquerait ni l’existence de cette personnalité, ni celle du réseau téléphonique.
: Où voulez-vous en venir ?
— Vous le savez très bien : à Dieu.
: Mais tout cela force-t-il à remonter à Dieu ?
— Autant qu’un livre intelligible requiert un auteur intelligent.
: Encore une comparaison !
— Supprimez le mot livre et vous n’avez plus une comparaison, mais une nécessité : l’intelligible requiert un auteur intelligent. C’est une évidence. Or nous percevons tous que l’univers est intelligible. Le réel a un sens, une signification que nous peinons parfois à déchiffrer, mais qui s’impose à nous autant par le raisonnement que par l’intuition. Sur ce point, les savants et les artistes se rejoignent :
La Nature est un temple, où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles.
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers [40].
: Vous répétez toujours la même chose : l’ordre requiert une intelligence. En quoi ce 5e argument nous avance-t-il plus que le premier ?
— Nous avons constaté dans l’univers un ordre qui se manifeste de façon générale par les lois physiques (i), mais aussi de façon particulière, par la convergence de ces lois (ii), par l’organisation des êtres vivants (iii) et par leur orientation vers une fin (iv). Nous changeons maintenant de point de vue, en considérant non plus la réalité elle-même, mais la façon dont nous la connaissons. Notre connaissance n’a de valeur que si les choses ont déjà l’intelligibilité que nous y lisons. Donc…
: Ne peut-on dire que c’est l’homme lui-même qui donne un sens à l’univers ?
— Voilà l’unique issue de secours pour ceux qui veulent rester athées, mais on a déjà vu qu’elle plonge dans l’absurde. On peut toujours dire qu’un cercle est carré, mais on ne peut pas réellement le penser (en donnant leur sens usuel aux mots cercle et carré). De même, on peut toujours remuer sa langue pour dire que l’univers n’a pas d’autre ordre que celui que l’homme lui donne, mais on ne peut pas vraiment le penser, car cette affirmation (avec les mots univers, homme et ordre) se priverait elle-même de toute signification !
: Cette supposition est donc impensable ?
— Impensable et invivable : totalement impossible ! Mais ceux qui l’énoncent sans vraiment la penser (et en l’oubliant aussitôt) gardent une certaine cohérence. S’ils ont tort de prononcer une absurdité, ils ont raison d’y voir la conséquence logique – et nécessaire – de leur refus de Dieu. Nier l’intelligence suprême, c’est effectivement nier l’intelligibilité du monde. Mais c’est, du même coup, nier la valeur de notre intelligence. On ne peut pas sortir de là. Les négateurs sont ainsi réduits au silence, enfermés dans le non-sens. Finalement, cette démonstration par l’absurde est la contre-épreuve qui verrouille tous les arguments précédents. C’est l’alternative du père Garrigou-Lagrange : il n’y a le choix qu’entre l’existence de Dieu, ou bien l’absurdité radicale [41].
: En conclusion, Dieu vous paraît parfaitement clair ?
— Évidemment non ! Dieu reste mystérieux, et c’est inévitable. S’il ne dépassait pas nos conceptions humaines, il faudrait aussitôt chercher plus haut [42] ! Nous sommes comme aveuglés par sa trop vive lumière. Mais si nous ne pouvons le regarder en face, nous n’en voyons pas moins qu’il éclaire tout le reste. Dieu s’impose à nous comme une nécessité absolue.
[1] — Voltaire, Les Cabales, 1772 (Œuvres complètes, Paris, Garnier, 1878, t. XXII, p. 407.)
[2] — Cicéron, De Natura deorum, II, 34.
[3] — Alphonse de Lamartine, Le Civilisateur, Paris, 1852, p. 165.
[4] — James Clerk Maxwell (1831-1879, fondateur de l’électromagnétisme), conférence de 1873, citée par Paul Clavier, Dieu sans barbe, Paris, La Table ronde, 2002, p. 87-91 (et 181).
[5] — A. Kastler (1902-1984, prix Nobel de physique, 1966), dans L’Express, 12 août 1968.
[6] — L’astrophysicien Stephen Hawking succombe, sur ce point, à une curieuse illusion : puisque les lois de la physique expliquent la formation de l’univers, il n’y aurait pas besoin de chercher plus loin (Y a-t-il un grand architecte dans l’univers, Paris, Odile Jacob, 2011). — Mais les lois indiquent seulement comment fonctionnent les choses. Elles ne disent pas ce que sont fondamentalement ces choses, ni ce qui fait qu’elles existent (plutôt que rien), ni pourquoi elles sont soumises à des lois, ni d’où viennent ces lois…
[7] — Pierre-Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, t. 1, Paris, Guillaumin, 1846, prologue, p. XVIII.
[8] — Dawkins précise en note : « Je dis vraisemblablement un peu parce que je ne sais pas comment pourraient se présenter d’autres formes de vie extraterrestre, et aussi parce que c’est peut-être une erreur de n’envisager que les conséquences d’un seul changement de constante à la fois. Peut-être y a-t-il d’autres combinaisons des valeurs de ces six nombres qui seraient favorables à la vie selon des modes que nous ne pouvons découvrir si nous ne les considérons qu’un par un ? » — Mais cette dernière réserve « présuppose que ce qui rend un paramètre favorable à la vie soit lié à la valeur des autres paramètres. Or ce n’est pas le cas. Par exemple, les valeurs de la constante cosmologique et de la masse de l’électron sont non seulement indépendantes l’une de l’autre, mais il n’existe pas de valeur de la masse électronique qui pourrait corriger les effets contraires à la vie d’une valeur différente de la constante cosmologique. En clair : si vous mettez du ciment dans un gâteau à la place de la farine, il ne sert à rien de modifier les autres ingrédients dans l’espoir de le rendre comestible. » (F. Guillaud, Dieu existe, arguments philosophiques, Paris, Cerf, 2013, p. 318).
[9] — Richard Dawkins, The God Delusion, Boston-New York, Houghton Miffling Compagny, 2008, p. 141 [Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 184-186].
[10] — Hoyle (1916-2001), in N. Mott, Religion and the Scientists, Londres, 1959, p. 82.
[11] — L. J. Henderson, The Fitness of the Environment, Boston, Beacon Press, 1958. Sur les étonnantes propriétés de l’eau, idéalement adaptée à la vie par ses propriétés thermiques, sa très haute tension de surface, sa réactivité chimique, son degré de viscosité, etc., l’ouvrage d’Henderson a été repris et complété par Michael Denton, L’Évolution a-t-elle un sens ? [traduction française de The Long Chain of Coincidence], Paris, Fayard, 1997, ch. 3 (p. 63-100).
[12] — L’argument revient tout au long du livre. Exemple : « Dieu n’a peut-être pas un cerveau fait de neurones ou une unité centrale faite de silicium, mais s’il a les pouvoirs qui lui sont attribués, il doit avoir quelque chose de construit de façon beaucoup plus élaborée que les plus gros cerveaux des plus gros ordinateurs que l’on connaisse. » (p. 201-202.) — Prisonnier de son matérialisme, Dawkins semble incapable de concevoir Dieu autrement qu’un super-cerveau ou un super-ordinateur, nécessairement « très complexe ». N’a-t-il jamais saisi que le propre d’un esprit est d’être immatériel, et donc simple ?
[13] — Frédéric Guillaud, Dieu existe, arguments philosophiques, 2013, p. 300.
[14] — Le 3 avril 1910, alors qu’il célébre le jubilé de ses soixante ans d’études, Fabre répond à un journaliste qui l’interroge sur Dieu : « Je ne peux pas dire que je crois en Dieu, je le vois. Sans lui, je ne comprends rien ; sans lui, tout est ténèbres. Non seulement j’ai conservé cette conviction, mais je l’ai… aggravée, améliorée, comme vous voudrez… Toute époque a ses lubies. Je considère l’athéisme comme une lubie. On m’arracherait la peau, plutôt que la croyance en Dieu. » (Propos rapportés le lendemain dans divers journaux.)
[15] — Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865), Picciola (1836).
[16] — Whittaker Chambers, Witness, Regnery Gateway, 1952, p. 16.
[17] — Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie, 1878, t. 1, p. 33.
[18] — Affirmer la création, c’est affirmer qu’un Être parfait existant par lui-même de toute éternité (Dieu) donne l’existence à tous les autres êtres (imparfaits). Cela n’indique rien de précis sur la façon dont il les a fait apparaître. — Par ailleurs, affirmer l’évolution des espèces vivantes ne dit absolument rien sur leur cause première. — Les deux questions étant indépendantes, et se posant à des niveaux différents, il n’y a aucun intérêt à les mêler (à moins, précisément, de vouloir tout confondre). — Le récit de la création « en six jours », dans la Genèse, est encore une autre question, mais il est évident qu’il ne faut pas s’enfermer dans une lecture littéraliste. Les Pères de l’Église en ont donné, dès l’origine du christianisme, des explications divergentes qui ouvrent une large marge d’interprétation.
[19] — Positions intermédiaires : les êtres vivants se seraient progressivement diversifiés à partir non pas d’un seul ancêtre commun mais de quelques souches originelles, plus ou moins nombreuses selon les différentes théories. C’était la position du paléontologue américain (d’origine suisse) Louis Agassiz. Voir aussi Louis Vialleton (1859-1929), L’Origine des êtres vivants, Paris, Plon, 1929.
[20] — Cette unité a été soulignée par le zoologiste Georges Cuvier (1769-1832) qui a montré comment, en chaque animal, la forme d’un organe détermine celle de tous les autres.
[21] — C’est le cercle vicieux du militant athée Richard Dawkins. Il fait dès le début de son ouvrage une profession de foi matérialiste : « Bien qu’il n’y ait qu’un seul type de matière dans l’univers et qu’elle soit physique, c’est d’elle que proviennent l’esprit, la beauté, les émotions, les valeurs morales, en somme toute la palette des phénomènes qui donnent à la vie humaine sa richesse » (Pour en finir avec Dieu, p. 25). Toute sa prétendue démonstration de l’inexistence de Dieu (ch. 4) dépend de ce préjugé, qu’il ne songe même pas à discuter.
[22] — « Darwin a enfin permis d’être raisonnablement athée » (« Darwin made it possible to be an intellectually satisfied atheist ») Richard Dawkins (The blind watchmaker, Harlow, Longman, 1986, p. 6). — Voir aussi Ernst Haeckel (1834-1919), Julian Huxley (New York Times du 29 novembre 1959), Jean Rostand (Figaro littéraire du 20 avril 1955) ou François Jacob (La Logique du vivant, Paris, 1970, p. 183). — A rapprocher de la déclaration du célèbre biologiste d’Harvard, Richard Lewontin : « Nous avons un engagement envers le matérialisme. Ce n’est pas que les méthodes et les institutions de la science nous forcent d’une quelconque façon à soutenir une explication matérialiste du monde des phénomènes, mais, au contraire, notre adhésion a priori aux explications matérielles nous force à créer un mode d’investigation et un ensemble de concepts qui produisent des explications matérielles, même si elles vont contre notre intuition et choquent le non-initié. En outre, ce matérialisme est un absolu, car nous ne pouvons pas permettre à un Pied divin de se glisser dans la porte. » (New York Times du 9 janvier 1997).
[23] — Un philosophe dira que la causalité efficiente n’est pas sensible per se (de soi, elle dépasse la capacité des sens), mais qu’elle est sensible per accidens (elle est contenue dans ce que les sens perçoivent, et elle peut y être lue par l’intelligence).
[24] — Jacques Monod (1910-1976), Le Hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1971, p. 32.
[25] — Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1971, p. 33.
[26] — J. Monod, ibid., p. 33. — L’auteur avoue plus loin : « Le problème majeur, c’est l’origine du code génétique et du mécanisme de sa traduction. En fait, ce n’est pas de “problème” qu’il faudrait parler, mais plutôt d’une véritable énigme. » (p. 159).
[27] — Richard Dawkins, L’Horloger aveugle, Paris, Robert Laffont, 1989, p. 15 [titre original : The Blind Watchmaker, Norton, 1986].
[28] — Richard Dawkins, L’Horloger aveugle, p. 36.
[29] — « The tentation is a false one […] » Richard Dawkins, The God Delusion, Houghton Miffling Compagny, 2008, p. 157 [voir : Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008].
[30] — Richard Dawkins, The Blind Watchmaker, 1996, p. 5 (voir L’Horloger aveugle, p. 20).
[31] — Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, p. 208.
[32] — Pierre-Paul Grassé, L’Évolution du vivant, Paris, Albin Michel, 1973, p. 185 et 217.
[33] — Darwin avait lu et relu à plusieurs reprises l’ouvrage du théologien anglican William Paley : Natural Theology or Evidences of the Existence and Attributes of the Deity collected from the appearances of Nature (Londres, 1802). Il a même déclaré : « Je ne crois pas avoir jamais admiré un livre comme j’ai admiré la Natural Theology de Paley. J’aurais presque pu autrefois la réciter par cœur » (lettre de Darwin à John Lubbock, le 15 novembre 1859). — Or cette Natural Theology s’intéresse à la nature vivante pour y discerner les différentes manifestations de la sagesse divine, et elle mentionne précisément ce qui sera l’idée-force de Darwin : la sélection naturelle. Pour Paley, la sélection naturelle – qui protège chaque espèce en éliminant les déviations affaiblissantes – est une des preuves de la providence divine. — Loin de réduire ce rôle providentiel, Darwin l’accroît : il ne s’agit plus seulement de protéger, mais de faire progresser les espèces. Belle promotion pour la sélection naturelle ! Si vite et si haut montée en grade, elle en vient à se prendre pour la souveraine absolue de tout l’ordre du vivant. Dans le système de Darwin, elle n’est plus seulement une des manifestations de la Providence, elle est la Providence elle-même – cachée sous un habit laïc. Depuis l’université d’Oxford, où il étudiait l’ouvrage de Paley, Darwin semble n’être jamais sorti de la Natural theology. Il a seulement remplacé le Dieu créateur et provident par une divinité plus à la mode, dissimulée sous un pseudonyme à consonance scientifique.
[34] — Pierre-Paul Grassé, L’Évolution du vivant, Paris, Albin Michel, 1973, p. 181.
[35] — La deuxième expression (survival of the fittest) a été forgée par Herbert Spencer. Les deux autres figurent dans le titre du principal ouvrage de Darwin (On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, 1859).
[36] — Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 1976. — Le même Dawkins définit tranquillement la sélection naturelle comme « une rue à sens unique et à effet cumulatif vers l’amélioration » (Pour en finir avec Dieu, p. 183) et « un processus généralisé pour optimiser les espèces » (p. 182). La finalité est omniprésente dans ses ouvrages.
[37] — « The eternal mystery of the world is its comprehensibility » Albert Einstein [1879-1955], Physics and Reality, mars 1936.
[38] — Émile Borel [1871-1956], « Mécanique statistique et irréversibilité » [1913] ; Œuvres complètes, Paris, Éditions du Centre national de la recherche scientifique, 1972, vol. 3, p. 1702.
[39] — Jacques Monod, Leçon inaugurale de la chaire de biologie moléculaire au Collège de France, le 3 novembre 1967.
[40] — Charles Baudelaire, Correspondances.
[41] — Le P. Réginald Garrigou-Lagrange a développé ce point dans sa brochure : Dieu accessible à tous (1941 ; rééditée en 2015 par Quentin Moreau). — Voir aussi, du même auteur, Le Réalisme du principe de finalité (Paris, DDB, 1932), abondamment utilisé dans cette étude.
[42] — « Le mystère de Dieu se fait accepter par l’esprit précisément parce qu’il dépasse l’esprit […]. Sans cela, l’esprit se sentirait obligé d’aller plus loin dans ses recherches, et le chaînon suprême des causes ne serait pas atteint. » A. D. Sertillanges o.p., Dialogue sur le probl ème de Dieu, 1929.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 8-36
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