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De Bédoin au Barroux

 

 

 

Témoignage de Mgr Thomas d’Aquin O.S.B.

 

 

 

Le monastère Sainte-Madeleine de Bédoin

Moine de Tournay, Dom Gérard Calvet (1927-2008), avait passé quelque temps dans la fondation faite par son monastère au Brésil, dans l’État de Paraná. Le progressisme y faisant des ravages toujours plus importants, il demanda à revenir en France. Mais, là aussi, il dut constater que sa chère abbaye de Tournay n’était plus la même. Il demanda alors à faire un essai à Fontgombault, puis un autre à la Chartreuse de Montrieux, et se retira pendant plus d’un an comme ermite à Montmorin, dans les Alpes. Finalement, avec la permission de son père abbé, il se fixa au prieuré de Bédoin où se trouvait une petite chapelle du 11e siècle, vrai joyau d’harmonie par ses proportions et sa simplicité, entourée de bâtiments qui étaient alors utilisés comme bergerie.

Dom Gérard s’y installa en août 1970 et, avec beaucoup de goût et de ténacité, il y construisit un petit monastère – le monastère Sainte-Madeleine – où tout respirait la vie d’oraison. Ses premiers disciples ne tardèrent pas à arriver. Celui qui devait devenir le père Jehan de Belleville fut le premier. Philippe Vannier, futur père Joseph, vint peu de temps après. Le père Jérôme fut le quatrième. D’autres se sont succédé : le père Marie-Benoît, le père Xavier et moi-même, sans parler du frère Vincent de Paul qui, dès le début, faisait des séjours à Bédoin.

C’est au mois de mai 1974 que je suis arrivé à Bédoin, accompagné par un ami de ma famille, M. Gladstone Chaves de Melo. Je vois encore cette porte de service qui donnait sur la route, et Dom Gérard, en habit de travail, qui nous a reçus avec une grande gentillesse. Le cadre du monastère et le monastère lui-même étaient très beaux, surtout la petite chapelle du 11e siècle avec sa tour au sommet arrondi. Dom Gérard avait tout aménagé avec bonheur, en gardant un esprit de grande pauvreté. Sur la table de notre cellule j’ai trouvé le livre La Doctrine monastique de Dom Romain Banquet, où j’ai pu prendre connaissance de la vie et de l’œuvre du père Muard.

Quelques mois après, le 2 octobre au soir, j’ai reçu l’habit et j’ai commencé mon noviciat.

Mgr Lefebvre à Bédoin

A cette époque Dom Gérard était très uni à Mgr Lefebvre. Cette union se consolidait de jour en jour par une commune souffrance, fruit de l’hostilité des autorités gagnées au progressisme dominant. Dom Gérard fut même suspens a divinis et exclu de l’ordre bénédictin à cause de son attachement au fondateur d’Écône, puisque, à la suite d’un passage de Mgr Lefebvre au monastère en 1975, une terrible tempête se déchaîna sur notre communauté.

Monseigneur avait conféré les ordres mineurs à deux de nos frères, les frères Jehan de Belleville et Joseph Vannier. Cela avait suffit pour que le père abbé de la Pierre-Qui-Vire, Dom Denis Huerre, vienne nous rendre visite. Autant que j’ai pu comprendre, il voulait enlever Dom Gérard et mettre un autre supérieur à sa place. Les moines, réunis au chapitre devant cet abbé en costume et cravate (peut-être la cravate est-elle le fruit de mon imagination, mais je me souviens bien du costume), ont déçu ses espérances. Dom Denis répartit fort mécontent et nous fûmes exclus de l’ordre bénédictin.

Le 29 juin 1976, notre frère Jehan de Belleville a été ordonné prêtre à Écône, en cette cérémonie qui est restée gravée pour toujours dans la mémoire des assistants. L’abbé Richard Williamson reçut, lui aussi, la grâce du sacerdoce à cette même occasion. Mgr Lefebvre venait de prendre la résolution d’aller de l’avant dans son combat pour la Tradition malgré les interdictions de Rome : « Je ne veux pas entendre, après ma mort, Notre-Seigneur me dire : “Alors, toi aussi, tu as contribué à détruire mon Église !” ». L’« été chaud » commençait. Rome avait frappé Mgr Lefebvre d’une suspense a divinis, et le peuple fidèle saisissait l’enjeu du combat qui était tout simplement de garder l’intégrité de la foi catholique ou de glisser vers le néo-modernisme et le néo-protestantisme qui se manifestaient dans les réformes issues de Vatican II, spécialement dans la réforme liturgique. Tout le monastère, et Dom Gérard en tête, était uni de cœur et de pensée avec le grand évêque dont la foi et la confiance en Dieu étonnaient le monde entier et remplissaient d’admiration et de joie les vrais catholiques.

Le rendez-vous de « toute la chrétienté »

Cette même année, j’ai fait mes vœux perpétuels. Gustavo Corção est venu pour la cérémonie. Il a écrit ensuite un bel article sur Dom Gérard et le monastère. Il semblait heureux du choix fait par son ancien élève. Deux ans plus tard, il s’éteignait en sa maison, à Rio, laissant l’exemple d’une fidélité qui ne s’était jamais démentie.

En 1980, j’ai été ordonné prêtre à Écône.

Tout souriait à notre jeune communauté qui semblait être la branche religieuse la plus vigoureuse et la plus fidèle de la Tradition.

Les amitiés de Dom Gérard étaient une garantie d’orthodoxie et de richesse spirituelle. Le père Calmel, Jean Madiran et les contacts avec Mgr Lefebvre donnaient à la communauté naissante l’assurance de grandir à l’ombre des meilleures traditions bénédictines et romaines.

Peu à peu le renom du monastère y attira des hôtes de toutes les régions de France. Ainsi nous avons pu connaître le père Eugène de Villeurbanne O.F.M. Cap., le père de Chivré O.P., le père Philibert de Saint Didier O.F.M. Cap., Dom de Monléon O.S.B., l’abbé Coache, le père Barbara, et des laïcs comme Jean Madiran, Pierre Virion, Gustave Thibon, Hugues Kéraly, le marquis de la Franquerie et bien d’autres. J’ai regretté que Louis Salleron ne soit pas venu, car j’aurais aimé le connaître. Il y avait aussi le MJCF dont les fondateurs vinrent souvent à Bédoin, et les premiers dominicains qui s’installèrent à Font-Salette (1977-1978) avant d’aller s’implanter à Avrillé. Le père Guérard des Lauriers O.P., qui venait nous donner des cours, disait : « Toute la chrétienté passe ici. »

Entre temps le monastère grandissait. Des vocations de presque tous les continents nous arrivaient. Le MJCF, notamment, fournit en l’espace de quelques années une quinzaine de vocations. Cette croissance rapide a obligé Dom Gérard à envisager de quitter Bédoin, trop petit pour abriter une grande communauté. C’est ainsi qu’un terrain fut acheté sur la commune du Barroux, à quelques kilomètres.

Une grande campagne a été entreprise pour collecter les fonds nécessaires à la construction d’un vaste monastère. Mgr Lefebvre a généreusement ouvert les portes de ses prieurés aux frères quêteurs. Itinéraires nous a aussi aidés et même Le Figaro Magazine. L’aide du Figaro n’a pas été sans quelque danger ; ce danger est celui d’avoir l’aide de ceux qui ne nous comprennent pas. Mais, à l’époque, tout allait pour le mieux.

La communauté a déménagé au Barroux fin 1981.

Une formation déficiente

Cependant, malgré l’enthousiasme qui régnait au monastère, il y avait déjà chez nous quelque chose de fort inquiétant qui explique, à mon avis, la dérive qu’allait connaître notre communauté quelques années plus tard. Cela peut surprendre. Le monastère ne jouissait-il pas, à juste titre, de la considération et de l’estime générales ? Tous ces gens qui passaient, ne venaient-ils pas pour s’abreuver aux sources limpides de la Tradition ? Il n’y a pas de doute que plusieurs personnes ont trouvé ou retrouvé la Tradition à Bédoin. Cependant quelque chose nous manquait, et ce qui nous manquait était cela même qui faisait le centre et la raison d’être de l’œuvre de Mgr Lefebvre : la formation sacerdotale, une solide formation au combat de la foi et au combat antilibéral. La communauté et, il faut le dire, son supérieur n’avaient pas la science nécessaire pour se prémunir suffisamment contre les erreurs dominantes du libéralisme et du modernisme.

Quelqu’un m’a dit que Mgr Lefebvre avait proposé à Dom Gérard d’envoyer ses futurs prêtres à Écône. C’est bien probable. Monseigneur a toujours ouvert généreusement les portes de son séminaire. Mais le fait est que Dom Gérard a préféré nous garder au monastère. C’était peut-être mieux pour la formation religieuse, mais certainement pas pour la formation sacerdotale.

Il vaut la peine de s’attarder un peu sur cette question, parce qu’elle est capitale. La formation donnée à Bédoin, quand je suis arrivé et jusqu’à mon ordination, était assez informelle. Dom Gérard, il est vrai, faisait appel au dévouement de quelques savants religieux qui venaient nous donner des cours. C’est ainsi que nous avons eu le père Guérard des Lauriers O.P. pour la métaphysique, et le père Simon O.M.I. pour les sacrements, et bien d’autres encore pour des conférences fort intéressantes ou pour des retraites.

Mais ces conférences et même ces cours ne formaient pas un ensemble capable de nous donner une vraie et solide formation. Les cours, d’ailleurs, n’étaient pas donnés dans l’ordre voulu et, pour la plupart, ils sont restés incomplets. Dom Gérard s’est alors improvisé professeur pour nous enseigner quelques traités, celui de l’Église en suivant Journet, le De Deo Uno et le De Trinitate, mais d’une manière trop sommaire, malheureusement. Il demandait aussi aux moines qu’ils se donnent des cours les uns aux autres, alors que nous n’en étions pas capables. Il y avait très peu de classes par semaine et les examens étaient rarissimes. C’est ainsi que plusieurs matières sont restées plus ou moins ignorées ou mal approfondies par la première génération de Bédoin.

Dom Gérard lui-même était très éclectique. Il avait fait sa synthèse, comme il disait, en prenant des matériaux un peu partout. Il pensait que nous devions être capables de faire de même. Comme les abeilles font leur miel de l’essence de toutes les fleurs, disait-il, le moine doit pouvoir faire son miel en puisant à plusieurs sources différentes. Même dans les fleurs vénéneuses, le moine prudent sait trouver son avantage [1]. C’est bien beau, mais, tout d’abord, il aurait fallu devenir ce moine prudent et, pour cela, on ne nous donnait pas les moyens adéquats.

La manière de faire de Dom Gérard était plus romantique que réaliste. Saint Thomas, selon lui, avait un système. D’autres en avaient un autre. Cela laissait planer un doute sur le bien-fondé d’une formation franchement thomiste et sur sa réelle nécessité telle que saint Pie X la présente dans l’encyclique Pascendi et dans le code de Droit canonique.

Dom Gérard était plus proche des écrivains que des théologiens. Nous avions souvent l’impression de faire davantage de littérature à Bédoin que de vraie philosophie et de vraie théologie. À Saint Thomas il préférait Péguy.

Le résultat fut que, de la scolastique, nous connaissions plutôt le nom que la méthode, et de la Somme, plutôt les conclusions que l’argumentation. Nous contemplions de l’extérieur le bel édifice doctrinal de l’Église sans pénétrer vraiment dans l’intérieur, et si nous y pénétrions quelque peu c’était comme des profanes et non comme des hommes de métier. Sans doute les moines n’ont pas fonction à devenir des théologiens. Les contemplatifs n’ont pas besoin d’un grand bagage pour s’adonner à la contemplation. Cela est peut être vrai dans certains cas, mais, puisque nous étions destinés à recevoir le sacerdoce, puisque nous étions moines et prêtres, puisque, parmi nous, certains étaient destinés à enseigner, alors il était inconcevable que nous ne soyons pas formés à la méthode de saint Thomas et selon les directives de la sainte Église, surtout dans la crise actuelle.

La théologie morale était une autre question épineuse. Dom Gérard semblait méfiant vis-à-vis des auteurs communément enseignés. Quand je suis allé à Écône pour une année d’études et de repos, quatre ans après mon ordination, en 1984, Dom Gérard m’a défendu d’assister aux cours de morale de l’abbé Laroche, dont le livre de référence était Prümmer O.P. Certainement, Dom Gérard le trouvait quelque peu borné ou insuffisant, ou peut-être y a-t-il encore quelque chose qui m’échappe. Et, à côté de cela, Dom Gérard téléphonait souvent à Mgr Lefebvre pour lui soumettre des cas de morale dont la réponse était, tout simplement, dans les livres qu’il n’étudiait pas et ne voulait que nous étudiions. Conduite contradictoire, fruit de ce manque de formation sacerdotale, pour ne pas dire de ce manque de foi éclairée ou, au moins, de bon sens.

Au manque de science s’ajoutait, comme il était prévisible, la fausse science. C’était nécessaire. Que de choses étranges nous avons entendues dans l’enceinte du monastère, soit dans les cours, soit dans des conversations avec les professeurs ou avec Dom Gérard.

La thèse selon laquelle des erreurs se trouvent dans l’Écriture y a été défendue par notre professeur d’Écriture sainte, et le père Basile Valuet et moi-même avons eu du mal à faire comprendre à Dom Gérard que cela était faux et grave. Des tendances vers la liturgie de Paul VI se faisaient jour dans la communauté et des innovations dans ce sens ont été introduites dans la messe. En exégèse, nous entendions la fausse théorie du père Benoît O.P. au sujet de l’identification entre Résurrection et Ascension. Sans tomber dans l’excès de dire qu’à Bédoin et au Barroux nous étions des modernistes, il est certain que nous n’avions pas en Dom Gérard la même pureté, la même vigilance et la même sûreté doctrinales qu’en Mgr Lefebvre. Si nous n’étions pas des modernistes, le climat qui régnait ne nous protégeait pas assez contre les doctrines modernistes ni contre un certain libéralisme [2].

Et que dire de la formation antilibérale ? Elle se réduisait presque à la lecture de la revue Itinéraires, ce qui n’était déjà pas si mal. Mais il n’y avait pas chez nous de cours sur les Actes du magistère et sur les erreurs modernes, comme en avaient les séminaristes de la Fraternité.

Quand je vins à Ecône en 1984-1985, j’emportais au séminaire un livre très intéressant de l’abbé Morel dont le titre était : Somme contre le catholicisme libéral. Ce livre était déjà ancien puisque l’auteur avait bien connu Lamennais. J’ai prêté ce livre à Monseigneur, qui l’a gardé un moment et a lu de longs passages en marquant, au crayon, ceux qui l’avaient davantage intéressé. L’un de ces passages disait en substance : « Le jour où un libéral montera sur la chaire de Saint-Pierre, ce sera le désespoir. » Monseigneur n’était pas désespéré, mais il me fit remarquer l’à propos de ce passage. Un libéral sur la chaire de Saint-Pierre ! Quel terrible pressentiment avait eu l’auteur du livre ! Puisqu’il y avait déjà à ce moment-là des catholiques libéraux, il n’était pas impossible de voir, un jour, un clergé libéral, un corps épiscopal libéral, et finalement, un pape libéral.

Monseigneur voulait obtenir un grand nombre d’ouvrages sur le libéralisme pour la bibliothèque d’Écône. Il m’en a parlé et je suis allé voir l’abbé Verrier, qui avait quelques livres à donner au séminaire. Cela montre le souci que Monseigneur avait de la formation antilibérale des séminaristes.

J’avais écrit un petit travail sur la liberté religieuse que j’ai soumis à Monseigneur. Il l’a lu et m’a félicité de cette initiative. Mais, pour le résultat, il l’a trouvé un peu faible, m’a signalé un passage qui laissait à désirer et m’a passé deux livres sur ce sujet, dont le livre de Lo Grasso S.J. sur l’Église et l’État, qui est une précieuse compilation de documents pontificaux sur la question. Là encore, on voit son sentire cum Ecclesia, chose qui nous manquait un peu, malheureusement.

Je me suis ouvert à Mgr Lefebvre des difficultés rencontrées au monastère. Il m’a écouté paternellement. Il m’a invité à la patience. Malgré sa préoccupation, Monseigneur avait la sagesse de celui qui sait que les choses humaines sont, par nature, imparfaites, fragiles, périssables, mais capables de sursauts salutaires ou alors, de chutes irréparables. Cela n’était pas encore le cas, mais nous en approchions, malheureusement.

Projets d’accords avec Rome

C’est à cette époque, 1984 et 1985, que Dom Gérard est allé à Rome pour, si je ne me trompe, traiter de la régularisation de notre monastère, exclu depuis 1975 de l’ordre bénédictin. Il a vu alors le cardinal Ratzinger et en est revenu ébloui. « Le cardinal, disait-il, est quelqu’un avec qui on peut travailler. Mgr Lefebvre est trop renfermé. » Et il mimait l’attitude de Monseigneur comme quelqu’un qui boude dans son coin. « D’ailleurs, il n’est pas nécessaire que ce soit Mgr Lefebvre qui ordonne nos prêtres. Un autre évêque peut aussi bien le faire, pourvu que ce soit avec l’ancien rite. » On avait froid dans le dos en entendant cela.

Dom Gérard décida alors de faire un accord avec Rome. Mais il voulut  obtenir l’approbation de Mgr Lefebvre. Il lui téléphona. Monseigneur en fut épouvanté et fit tout pour dissuader Dom Gérard. Mais Dom Gérard tenait à son idée. « Il faut savoir perdre une bataille pour gagner la guerre », disait-il. Mgr Lefebvre téléphona à des amis du monastère et leur demanda d’intervenir pour éviter le pire. Finalement Dom Gérard céda, à contrecœur probablement. C’était en 1985. On l’avait échappé de justesse, mais pour un temps seulement.

Pendant ces échanges téléphoniques, je me trouvais à Écône, et Monseigneur m’a fait part de ses soucis. Il devait aller au Barroux pour nous prêcher une retraite, mais il ne se sentait pas à l’aise pour y aller. « Je crains, disait-il, que les paroles ne sortent pas de ma bouche. » Les rapports, comme on peut le voir, étaient tendus. J’ai fait de mon mieux pour le convaincre d’y aller. Heureusement il est venu.

Cette retraite, prêchée en août 1985, a fait beaucoup de bien à notre communauté. Du coup, nos sœurs en ont voulu une aussi. Monseigneur la leur a prêchée en 1987. Elles ont été encore plus contentes que les moines, paraît-il.

Santa Cruz

Fin 1986, je suis parti au Brésil avec le père Joseph Vannier pour voir un terrain qui nous était offert par un généreux bienfaiteur en vue d’une fondation. J’étais un peu soulagé de quitter le Barroux, dont l’atmosphère se faisait de plus en plus lourde. On sentait le monastère glisser sur une mauvaise pente.

Le 3 mai 1987, le monastère de Sainte-Croix fut officiellement fondé. Dom Gérard vint nous visiter en septembre de la même année, pour la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix. Mgr Lefebvre lui avait, malgré tout, confié une importante mission : celle de sonder Mgr de Castro Mayer pour savoir s’il avait quelques prêtres de Campos qui pourraient être sacrés à Écône. Bien que je fusse présent, je ne me souviens pas de la réponse de Mgr de Castro Mayer. Je crois qu’il n’a rien répondu sur le moment. Un laïc m’a assuré que Mgr de Castro Mayer était plutôt favorable à l’idée, mais il a eu, au moins, une hésitation. Peut-être la date rapprochée des sacres, prévus d’abord pour la fête du Christ-Roi de l’année 1987 ou à une autre fête de la même année, a-t-elle laissé peu de temps à Mgr de Castro Mayer pour réfléchir. Récemment, un des anciens de Campos m’a donné une autre explication. Quoi qu’il en soit, Dom Gérard remplit sa mission et rentra en France.

Les sacres de 1988 : la rupture

L’année suivante, Mgr Lefebvre décida de faire les sacres le 30 juin, à Écône, après tous les dramatiques événements qui sont connus de tous. Dom Gérard, qui tout d’abord avait pris parti pour les sacres dans un retentissant sermon (« Cinq raisons pour le sacre »), finit par changer d’idée. Rome saisit l’occasion (si ce n’est elle qui causa ce changement) pour faire des avances à Dom Gérard. Le cardinal Mayer prit contact avec le Barroux en juin. A la fin du mois, je partis du Brésil pour Écône, avec ceux qui accompagnaient Mgr de Castro Mayer.

A Écône, je vis arriver le père Basile qui me confia une mission, ou plutôt, un ordre de la part de Dom Gérard. Je devais « présenter » le père Basile à Mgr Lefebvre, parce que le père Basile avait une importante communication à faire à Monseigneur. Il s’agissait, ni plus ni moins, d’expliquer à Monseigneur que Dignitatis Humanæ n’allait pas contre la Tradition. Voilà où aboutissait la formation du Barroux.

Le lendemain, après le petit déjeuner, j’allai trouver Monseigneur et lui expliquai en quelques mots l’affaire. Il était encore dans le couloir et s’apprêtait à ouvrir la porte de sa chambre. Il me répondit, alors que le père Basile se tenait un peu à distance : « Si le père Basile n’a pas encore compris la question, il ne la comprendra jamais. De toutes façons, ce n’est pas le moment de traiter de cela. » Nous étions le 29 juin, si ma mémoire est bonne. La cérémonie des ordinations sacerdotales n’allait pas tarder à commencer. Malgré cela, ce même matin, j’allais être obligé de revenir chez Monseigneur pour une autre affaire à laquelle il donnera toute son attention. En effet, Dom Gérard, qui était déjà au séminaire, m’apportait des nouvelles. Dans le couloir qui longe le réfectoire d’Écône il me parla de l’entretien qu’il avait eu avec Mgr Lefebvre à Zaitzkofen, quelques jours plus tôt. « Monseigneur est d’accord pour que nous fassions un accord avec Rome. » Sans y croire, je compris qu’il me fallait revenir chez Monseigneur, malgré l’heure. Je quittai Dom Gérard et je m’entendis avec le service d’ordre qui me laissa passer. Je frappai à la porte de Monseigneur. Il me fit rentrer. Je lui racontai alors ce que Dom Gérard venait de me dire. Frappant un coup sur sa table, il dit : « Je n’ai pas dit cela ! C’est très grave ! C’est très grave ! » Pauvre Monseigneur ! Voilà qu’à la veille des sacres il devait porter la très lourde croix d’un probable « schisme » de Dom Gérard. Cela risquait de diviser la Tradition en France et de renforcer le parti des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X qui s’apprêtaient déjà à fonder la Fraternité Saint-Pierre. Quelle force d’âme ne devait-il avoir pour présider sereinement aux longues cérémonies du 29 et du 30 juin, portant dans son cœur tant de soucis ! A la fin de notre bref entretien, il me dit : « Faites quelque chose avec votre père Prieur. » Il y avait peut-être un peu d’humour dans ces mots. Peut-être aussi un petit espoir que Dom Gérard ne se laisse pas totalement aveugler. Cependant il me semblait impossible pour moi d’avoir une quelconque influence sur Dom Gérard.

Pendant la cérémonie du sacre, Dom Gérard semblait excessivement excité. Il se leva, à un moment, pour aller prendre l’air. Il ne tenait pas en place.

Rentré au Barroux, après les sacres, j’ai eu la confirmation que Dom Gérard avait forcé les paroles de Monseigneur entendues à Zaitzkofen. C’est un père qui avait été témoin de l’entretien entre Dom Gérard et Mgr Lefebvre qui me l’a dit. J’ai tout de même signalé à Dom Gérard ce que Monseigneur m’avait dit à Écône. J’ai reçu une réponse assez brutale : « Monseigneur, avec l’âge, perd la mémoire et le caractère. » La cassure était consommée. Ce qui allait suivre ne serait que la conséquence.

Dom Gérard détruisait ainsi son œuvre. Cette œuvre, malgré ses lacunes, n’en était pas moins une belle œuvre. Au monastère, les offices étaient dits avec beaucoup de soin, les vertus monastiques étaient en honneur et nous avions de très bonnes vocations qui nous venaient de familles vraiment catholiques et traditionnelles. Chez nos sœurs aussi, il y avait de très bonnes religieuses.

Dom Gérard avait voulu faire un monastère traditionnel, mais il lui manquait une compréhension approfondie de la crise actuelle. Il voyait la nécessité de garder la messe de toujours, de garder les observances monastiques, mais il ne voyait pas assez le danger du modernisme et du libéralisme. L’aspect le plus profond de la crise actuelle lui échappait. Tout cela nous permet de mieux mesurer la valeur de Mgr Lefebvre et de son œuvre. C’est Monseigneur qui a vu juste, c’est Monseigneur qui a discerné le mal, c’est lui qui a sondé toute la gravité de la crise. Monseigneur a eu vraiment une vision de foi, une vision théologique au sens le plus précis du mot. Cela manquait à Dom Gérard qui, comme Jean Madiran, voyait plutôt la défection des évêques que celle, hélas, des papes conciliaires. Non qu’ils ignoraient la responsabilité des papes conciliaires, mais il leur manquait quelque chose de plus profond pour saisir le drame de la situation à Rome.

Entre-temps, j’étais retourné à Santa Cruz. Je savais que quelque chose se préparait au Barroux. Dom Gérard, après les sacres, avait évité de rencontrer Mgr de Castro Mayer qui était allé au Barroux pour le voir. Dans la communauté, plusieurs étaient inquiets. Chez nos sœurs aussi, le climat était tendu.

Quand la nouvelle des accords est arrivée, nous nous y attendions. Nous avons d’abord pensé à quitter Santa Cruz et à tout laisser à Dom Gérard et à ceux qui voulaient le suivre. Une lettre de Mgr Lefebvre nous a fait changer d’idée et nous avons gardé Santa Cruz dans le giron de la Tradition avec l’aide de laïcs, en particulier de Maître Júlio Fleichman qui, cependant, devait, dans la suite, raconter ces événements d’une manière inexacte nous obligeant à protester contre sa version des faits.

Dom Gérard, venu au Brésil, a dû repartir sans obtenir ce qu’il espérait.

Après ces douloureux événements, nous n’avons plus eu de contacts avec lui. En revanche, Mgr Lefebvre est devenu de plus en plus ce qu’il est pour tous les vrais catholiques, c’est-à-dire l’évêque fidèle, le successeur des apôtres qui nous a donné la doctrine et les sacrements de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour le salut de nos âmes. A lui notre éternelle gratitude.


[1]  — L’image est tirée du discours adressé par saint Basile-le-Grand aux jeunes gens sur l’utilité qu’ils peuvent retirer de la lecture des livres païens (§ 7 – Ad adolescentes, PG 31, col. 563-590). Mais saint Basile, dans ce texte, fait toutes les distinctions nécessaires et dit expressément qu’il faut se garder de ce qui est empoisonné ou inutile dans ces auteurs : « Nous ne jouissons que du parfum des fleurs et de leurs couleurs, tandis que les abeilles savent encore y trouver le miel : ainsi ceux qui ne se contentent pas de rechercher ce qu’il y a d’agréable et de séduisant dans les ouvrages des païens, peuvent même y puiser des trésors pour leur âme. Vous devez donc imiter exactement les abeilles en étudiant ces auteurs. Elles ne volent pas indistinctement sur toutes sortes de fleurs, et même elles n’essaient point d’emporter tout ce qu’elles trouvent sur celles où elles se posent ; il leur suffit d’y prendre ce qui peut servir à leur ouvrage ; elles négligent le reste : et nous, à leur exemple, si nous sommes sages, nous puiserons à ces sources profanes tout ce que nous y verrons conforme à nos principes et à la vérité, et nous passerons par-dessus le reste. Quand on cueille une fleur sur un rosier, l’on a soin d’éviter les épines : non moins circonspects en lisant de tels ouvrages, nous mettrons à profit tout ce qu’ils offrent d’utile, en nous gardant des passages dangereux. Il faut donc, dès le commencement, soumettre à un sévère examen toutes nos études, et les faire concourir à la fin que nous nous proposons, en alignant, dit le proverbe dorien, la pierre au cordeau. » (Traduction de C.A.F. Fremion, Paris, Bruno-Labbe, 1819.) (NDLR.)

[2]  — Voici certains auteurs qui étaient, soit dans toutes les mains, soit dans les mains de quelques professeurs ou de Dom Gérard : les pères Roguet O.P., Benoît O.P., Feuillet P.S.S., Daniélou S.J., Botte O.S.B., et peut-être même Casel O.S.B.

Il faut, en revanche, reconnaître que le maître des novices, le père Jehan de Belleville, aimait le père Garrigou-Lagrange O.P. et son ouvrage classique : Les Trois Âges de la vie intérieure – et il n’était pas le seul.

Informations

L'auteur

Né à Rio de Janeiro en 1954, Miguel Ferreira da Costa a été disciple de Gustavo Corçao (1896-1978) avant recevoir l'habit bénédictin au monastère bénédictin de Bédouin, en France (1974), avec le nom de "frère Thomas d'Aquin". 

Il a fondé en 1987 le monastère de la Sainte Croix (Santa Cruz) au Brésil. 

Il a été sacré évêque le 19 mars 2016. 

Voir la présentation de Dom Thomas d'Aquin dans Le Sel de la terre 96.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 104

p. 157-166

Les thèmes
trouver des articles connexes

Histoire de la Tradition : Le Combat pour la Messe et la Foi depuis 1970

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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