La Fraternité de la Transfiguration
ou la création d’un fortin dans la crise
par Paul Marie
Vicaire en banlieue parisienne
En dépit d’une enfance éloignée de l’Église, Bernard Lecareux ressentit très jeune l’appel de la vocation sacerdotale. Dès octobre 1956, il entrait au séminaire des vocations tardives à Morsang-sur-Orge puis à Saint-Sulpice d’Issy-les-Moulineaux, fondé en 1642, où il reçut une formation traditionnelle. Après son ordination sacerdotale, le 29 juin 1963, l’abbé Lecareux fut nommé vicaire dans la paroisse du Cœur Immaculée de Marie à Suresnes. Il y resta sept ans jusqu’en septembre 1970.
Son émotion fut grande lorsqu’il découvrit l’esprit progressiste de sa paroisse, bien différent de l’enseignement traditionnel reçu au séminaire. Il constatait amèrement le travail de sape des novateurs, encouragés par le concile Vatican II ouvert depuis à peine un an.
Il faut dire que Suresnes faisait partie, à cette époque, d’un groupe de paroisses de la banlieue nord-ouest appelé la « Boucle de la Seine ». Cet ensemble, créé dès la fin de la guerre, servait de terrain d’expérimentation à des prêtres ouvriers issus de La Mission de Paris, puis de La Mission Ouvrière. Certains d’entre eux avaient reçu leur formation à La Mission de France, institution interdiocésaine créée en 1941 sous l’impulsion de l’archevêque de Paris, le cardinal Suhard. Son séminaire, à Lisieux, puis à Pontigny, formait des prêtres chargés d’évangéliser les régions de France les plus déchristianisées, dans un esprit déjà très progressiste. De 1954 à 1964, La Mission de France fut dirigée par le cardinal Liénart, évêque de Lille depuis 1928, et pilier de la révolution conciliaire.
Proche de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), soutenu par les théologiens modernistes, Congar, Chenu, Daniélou, ce mouvement de « missionnaires au travail » entendait rompre avec l’apostolat traditionnel. La structure paroissiale était déclarée inadaptée aux milieux populaires ; il fallait repenser la foi ; il n’était plus possible de comprendre le monde ouvrier à moins de se fondre dans une même « communauté de destin ». Le but n’était donc plus de convertir la masse ouvrière, mais de réinventer l’Église en milieu ouvrier : « naturalisation » des prêtres et « incarnation de l’Église » étaient les maîtres mots.
L’abandon de la soutane, l’usage de la langue vernaculaire dans la liturgie, la modification des règles du jeûne eucharistique, les pratiques instituant des relations œcuméniques entre chrétiens et non-chrétiens, telles furent les innovations pastorales découlant des nouvelles lumières de ce clergé moderniste.
Les dominicains de la rue de la Glacière étaient eux aussi à la manœuvre : des conférences subversives avaient lieu chez eux tous les quinze jours pour les prêtres et les religieux de la région parisienne, afin de préparer les esprits aux bouleversements conciliaires. L’abbé Lecareux n’y mit jamais les pieds. « Heureux l’homme qui ne marche pas dans le conseil des impies » (Ps 1).
Isolé dans son diocèse, il restait seul à porter la soutane. Dès 1961, cette dernière était objet de dérision et d’une persécution feutrée. L’abbé ne l’abandonna jamais : « il fallait qu’on me reconnaisse comme prêtre de Jésus-Christ ». Dans sa paroisse, la situation s’envenimait. Les choses allant de mal en pis, il fallait s’affronter continuellement, se méfier des confrères ; la suspicion était de règle.
Providentiellement, l’abbé trouva quelques réconforts auprès des Religieux de Saint-Vincent-de-Paul, ainsi qu’à l’Opus Sacerdotale du chanoine Catta, qui résistait aux orientations prises par le concile Vatican II. Nourri de la doctrine sociale et politique de l'Église, spécialiste du cardinal Pie, le chanoine Catta avait fondé son œuvre en 1964, afin d’apporter aux curés de paroisses isolés qui entendaient rester fidèle à la Tradition, une assistance doctrinale, morale et spirituelle. Il fut donc un vrai soutien pour l’abbé Lecareux : « Cher ami, il ne faut pas caler », lui disait-il.
C’est ainsi que, progressivement, l’abbé prit conscience de la nécessité de s’opposer au Concile. Mais, seul, il ne pouvait rien transmettre.
Mgr Vladimir Ghika
Il songeait souvent à une fondation qui aurait pour objet de mieux vivre la fidélité catholique et de se dévouer au service de l’unité des chrétiens. À vrai dire, il y réfléchissait déjà au séminaire. Son directeur spirituel, Mgr Germain, prédicateur à l’Œuvre d’Orient, lui avait suggéré de fonder une petite communauté en s’inspirant de l’œuvre de Mgr Ghika, qui était issu d’une famille princière orthodoxe de Moldavie. Français par sa mère, Vladimir Ghika s’était converti au catholicisme en 1902, et avait fait ses études à Toulouse, à Paris et à Rome. Soucieux du retour à l'unité des chrétiens séparés, il estimait que, seule, la reconnaissance de la primauté du pape pouvait réaliser un tel objectif. Ordonné prêtre, il tenta, mais sans succès, dans les années 20, de créer une communauté en France à l’abbaye d’Auberive. En 1931, Pie XI le nomma protonotaire apostolique. Quand éclata la Seconde Guerre mondiale, il demanda à revenir en Roumanie. Il y fut martyrisé en 1954 par les communistes.
Mérigny – La Fraternité de la Transfiguration
Sans devancer la Providence, l’abbé Lecareux attendait l’heure de Dieu pour fonder une communauté. Elle sonna en 1970, à l’occasion d’un déplacement aux confins du Poitou, du Berry et de la Touraine : à Fontgombault. A l’époque, la célèbre abbaye était un bastion de la Tradition. L’abbé vint y visiter ses routiers qui suivaient une retraite spirituelle.
Depuis le décès du curé du village, les bénédictins desservaient la paroisse. Mais ils souhaitaient être soulagés de ce surcroît de travail et désiraient que cette paroisse fût confiée à une autre communauté. L’occasion était toute trouvée pour une fondation. C’est ainsi que l’abbé Lecareux devint finalement curé non pas d’une, mais de quatre paroisses : Fontgombault, Mérigny, Sauzelles et Ingrandes. Canoniquement, tout était en ordre : le diocèse de Nanterre mit l’abbé à la disposition du diocèse de Bourges. Mgr Delarue, évêque de Nanterre, ne fut sans doute pas fâché de voir partir cet opposant aux nouveautés liturgiques et catéchétiques.
Notre abbé quitta donc Suresnes pour le bas Berry. Cette région n’avait jamais été christianisée en profondeur, loin s’en faut. C’était un pays où les « j’teux d’sort [1] » et les « r’leveux d’sort » se partageaient le marché local de la sorcellerie. Les paroisses de Mérigny, Sauzelles et Ingrandes, littéralement abandonnées, se trouvaient dans un état pitoyable. Les enfants mangeaient les hosties, et les chèvres, en promenade, grignotaient les nappes d’autel. Tout était à reconstruire.
Le nouveau curé s’installa en septembre 1970 dans le presbytère de Mérigny et débuta son apostolat à raison de quatre messes par dimanche, avec confession et catéchisme. Quatre de ses routiers le rejoignirent peu après : ce furent ses premières vocations. La nouvelle fondation prit le nom de Fraternité de la Transfiguration. C’était une communauté religieuse à vœux simples dont les membres étaient semi contemplatifs. Le supérieur assurait lui-même la formation des frères étudiants candidats au sacerdoce.
C’est alors que les premiers liens se créèrent avec Mgr Lefebvre. Dès le Concile, l’évêque de Tulle avait été identifié par l’abbé comme résistant à la nouvelle religion. L’achat, par la Fraternité Saint-Pie X, de la maison de Saint-Michel-en-Brenne, située à quelques kilomètres, fut l’occasion de rencontres entre les deux Fraternités. Les contacts perdurèrent et s’approfondirent. Plus tard, la formation des frères étudiants de Mérigny fut sanctionnée par le séminaire d’Ecône.
Une œuvre tournée vers l’Orient
La Fraternité de la Transfiguration est une œuvre tournée vers l’Orient. Elle travaille à son rapprochement avec l’Occident. Elle a repris fidèlement l’œuvre de Mgr Ghika, en se consacrant au véritable œcuménisme, à savoir le retour des chrétiens séparés à l’unique bercail de la sainte Église catholique.
L’idée première est de redonner la foi aux personnes qui en ont été séparées par l’histoire ou par de mauvaises influences. C’est pourquoi la communauté insiste sur l’étude des Pères de l’Église d’Orient et sur la connaissance des rites orientaux. Un des objectifs est de devenir un jour un centre où des prêtres pourront célébrer la messe selon le rite latin et d’autres selon le rite byzantin. Point important, l’abbé Lecareux a fondé sa communauté sur l’enseignement constant de l’Église et la fidélité à Rome selon l’encyclique Mortalium animos de Pie XI (du 6 janvier 1928, sur l’unité de la véritable Église). À la suite de saint Vincent de Lérins, il rappelle que ce qui constitue la foi, c’est ce qui a été toujours cru par tous et en tous lieux dans l’Église catholique.
La persécution
Très vite, l’abbé fut rattrapé par la tourmente moderniste. Il dut de nouveau s’affronter aux novateurs. A l’occasion des réunions de prêtres du diocèse, il fallait absolument « rentrer dans le moule », dans une pastorale d’ensemble. Sous prétexte de s’ouvrir au monde, la grande lessive des esprits était engagée. Les autorités religieuses imposaient les réformes du Concile, quitte à user du « chantage à la gamelle ». Combien de prêtres, alors, se sentant « persona non grata », sont morts de chagrin en véritable martyrs de la fidélité à la foi catholique ? « L’on a dit qu’il faut savoir souffrir non seulement pour l’Église, mais par l’Église », a écrit le père Clérissac [2].
Mais, pour l’abbé Lecareux, il est hors de question de tricher avec vingt siècles de Tradition et d’adhérer au faux œcuménisme engagé par Vatican II. Pour rester fidèle et pouvoir dénoncer les erreurs romaines, la jeune communauté dut prendre ses distances avec l’Église officielle.
Cet attachement à la foi de toujours, sans compromis, lui coûta cher. Elle en a payé le prix, notamment lorsqu’elle manifesta sa fidélité à la messe traditionnelle et aussi, en 1979, lorsqu’elle s’adressa à Mgr Lefebvre pour l’ordination de ses premiers prêtres.
Si la Fraternité de la Transfiguration a été relativement tranquille sous la juridiction de Mgr Vignancour, il en alla tout autrement à partir de 1984, avec l’arrivée sur le siège de Bourges de Mgr Plateau. Face au nouvel archevêque, la communauté n’avait pas l’intention de capituler. Cette résistance lui valut d’être menacée de procès en justice et chassée de ses paroisses, à partir de 1988, par voie d’huissier. Mgr Plateau alla même jusqu’à demander au pape la suspense a divinis pour l’abbé Lecareux. C’est le vicaire général du diocèse qui infléchit la décision de l’évêque.
Le bon Dieu n’abandonnant jamais les siens, les paroissiens se mobilisèrent pour garder « les pères de l’Église », comme disaient les enfants de la région. Dès 1976, Ils s’étaient installés au lieu-dit « Le Bois ». Des bâtiments de ferme avaient été convertis en maison religieuse. Après avoir été évincée de la paroisse de Mérigny en 1988, la communauté transforma une grange en église. En 1989, une hôtellerie sortit de terre et, plus tard, une maison fut acquise dans le bourg pour les religieuses. En octobre 2003, le noviciat s’installa à Assais, non loin de Parthenay. Quant aux sœurs, elles se répartirent en deux maisons, à Mérigny et à Lamairé (79).
Aujourd’hui, la communauté comprend dix prêtres, dix sœurs consacrées, deux étudiants et trois frères. « Le Bois » est devenu un îlot de civilisation chrétienne qui rayonne sur six départements. En fin de semaine, les pères partent desservir les chapelles de Poitiers, Limoges, Niort, Montluçon, Angoulême. Une fois rentrés, ils reprennent la vie de communauté. Libéré des contingences matérielles, chaque père peut ainsi refaire ses forces, approfondir sa vie intérieure et se consacrer à l’étude. Une fois par mois, tous les prêtres et frères de la communauté se retrouvent pour une récollection. Il n’est pas rare de voir se joindre à eux des prêtres venus de paroisses alentours qui découvrent ainsi la Tradition.
Apostolat dans les campagnes
L’apostolat de la Fraternité de la Transfiguration se développe à la demande des fidèles. À Mérigny, le premier apostolat est tourné vers les personnes de la campagne. La communauté n’est pas regardante lorsque les chasseurs locaux foulent ses terres.
— Bonjour, M’sieur le Curé, voici un cuissot de chevreuil pour vot’communauté.
— Merci beaucoup, cher ami, asseyez-vous là ; vous prendrez bien quelque chose ?
— Ce n’est pas de refus… Au fait, M’sieur le Curé, la grand-mère ne va pas très bien, elle voudrait avoir la visite d’un prêtre. Si vous pouviez aller la voir…
C’est l’apostolat en toute simplicité, par touches successives ; l’apostolat des mille occasions qu’offre la vie campagnarde, où chacun a besoin de l’autre pour se donner un coup de main, se prêter un outil ; en somme, pour s’entraider. Quoi qu’il arrive, on garde le contact. Telle est la mentalité rurale dans laquelle la communauté a su se fondre.
L’influence du concile Vatican II y est quasiment nulle. Les personnes de la campagne n’entendent rien aux songes creux des modernistes ; les nouveautés actuelles les laissent perplexes ; la religion conciliaire n’accroche pas avec eux. Plus ici qu’ailleurs, on n’aime pas jouer sur les mots ; les mensonges ne trouvent pas de prise. L’influence de la nature, la proximité avec le réel n’y sont pas pour rien. Dans les diocèses, personne ne veut plus s’occuper de la campagne, si bien que, la chute des vocations aidant, on compte maintenant un seul prêtre pour seize paroisses, voire plus. Comment ce prêtre peut-il connaître les âmes qui lui sont confiées ? Aussi, le champ d’action des pères s’avère-t-il vaste. Le terrain est fertile, et les gens sont de bonne volonté. Il n’y a qu’à montrer l’exemple de la foi et s’assurer d’être bien compris.
Véritables auxiliaires des pères, les religieuses participent à l’apostolat. Elles soignent les malades, visitent les âmes isolées et enseignent le catéchisme. Pour les enfants de la région, un patronage est organisé tous les mercredis des grandes vacances. Les parents sont contents de savoir à qui leurs enfants sont confiés. Messe, repas tiré du sac, petites instructions, détentes, la foi renaît lentement. Les pères de Mérigny soutiennent également un groupe scout qui rassemble plus de cent vingt adolescents et adolescentes. Ils participent aussi à l’aumônerie des écoles de la région : l’école Notre-Dame du Sacré-Cœur à la Peyratte (Deux-Sèvres), le cours Saint-Martin à Niort et le cours Saint-Thomas d’Aquin à Romagne (Vienne).
Les processions de la Fête Dieu et du 15 août qui ont lieu à Mérigny, ainsi que la kermesse, sont trois événements importants. De portée régionale, ils sont pour les pères l’occasion de regrouper la plupart de leurs paroissiens qui n’hésitent pas à se déplacer. Tout cela, dans un esprit convivial, favorise la cohésion des fidèles derrière la communauté. Afin d’asseoir cette unité, la Fraternité diffuse son bulletin mensuel, La Simandre, tiré à 2 700 exemplaires.
Au-delà de ce rayonnement local, la communauté exerce une influence beaucoup plus vaste, car « Le Bois » est aussi un centre de retraites. Grâce à l’hôtellerie pouvant recevoir une cinquantaine de personnes, des retraites de foyers, de fiancés, pour dames ou pour messieurs sont régulièrement organisées. Le bâtiment sert également à accueillir des sessions de formation soit de chant, avec le Centre grégorien Saint-Pie X, soit de doctrine avec des associations amies.
Autre point fort de l’apostolat de la communauté, ses contacts avec les gréco-catholiques de Lettonie et le monde orthodoxe à Moscou. Des voyages sur place alternent avec des visites à Mérigny. Les échanges sont doctrinaux. En travaillant à préciser les termes, les pères tentent de réparer les grandes incompréhensions liées à l’histoire et aux personnes, notamment sur l’infaillibilité pontificale.
Comme la plupart des œuvres fidèles à la Tradition, la Fraternité de la Transfiguration a dû affronter la crise conciliaire depuis ses débuts. A l’image et à la suite de Mgr Lefebvre, elle s’est battue contre les novateurs afin de garder et de transmettre la foi. Face à la révolution dans l’Église, elle a maintenu le cap, en évitant autant que possible toute confrontation inutile et stérile avec les autorités ecclésiastiques. Sans avoir besoin d’une reconnaissance officielle ou d’un quelconque sceau romain pour s’affirmer et se savoir catholique, elle a choisi de reconstruire à côté des ruines conciliaires. Ainsi réalise-t-elle à sa manière ce que le père Calmel appelait de ses vœux, à savoir la création de « fortins » rayonnants qui résistent au milieu de la bourrasque :
Je suis de plus en plus persuadé que l’important est de former, autant qu’on le peut, de petites communautés chrétiennes ferventes [3].
[1] — « J’teux d’sort » : jeteur de sort, sorcier dont les maléfices sont redoutables ; « R’leveux d’sort » : releveur de sort. Voir Glossaire du centre de la France, par le comte Jaubert, Paris, 1864, p. 383.
[2] — P. Humbert Clérissac, Le Mystère de l’Église, Paris, Georges Crès, 1918, p. 178.
[3] — Père Roger-Thomas Calmel, lettre du 11 septembre 1966.

