La mission de Soljenitsyne
(1918-2008)
par le frère Réginald O.P.
Introduction
Soljenitsyne, né il y a cent ans (1918) et mort il y a dix ans (2008), n’est ni le seul, ni le premier Russe à s’être levé contre le communisme. Mais il semble avoir été suscité par Dieu et protégé comme le grand témoin historique de l’atrocité du Goulag et le grand dénonciateur de l’idéologie communiste, pour atteindre toutes les personnes que l’encyclique Divini Redemptoris du pape Pie XI ne toucherait pas, afin que personne sur terre ne pût dire : nous ne savions pas.
Rares sont les dénonciateurs du communisme à être remontés jusqu’à l’idéologie elle-même et à en avoir dénoncé les mensonges jusqu’en Occident, comme l’a fait Soljenitsyne.
Après avoir brièvement parcouru sa vie, nous exposerons les deux aspects de sa mission : 1) dénoncer le communisme et son principe générateur, l’idéologie révolutionnaire ; 2) montrer la part que l’Occident a prise dans ce déferlement satanique.
La vie d’un témoin
Février 1945, dans les faubourgs de Königsberg, en Prusse-Orientale. L’officier Soljenitsyne, à peine dégagé d’un tir meurtrier d’artillerie allemande, se voit convoqué d’urgence par son colonel au quartier général, pour y faire son rapport. Commandant une unité d’artillerie, spécialisé dans le repérage par le son, ce capitaine de vingt-six ans jouit d’un certain prestige auprès de ses chefs, aussi est-ce sans aucune appréhension qu’il obéit à l’ordre de son colonel. Mais la porte une fois refermée, son arme remise, deux colosses se jettent sur lui et lui arrachent ses décorations et ses épaulettes.
La vie d’Alexandre Soljenitsyne vient de basculer en enfer.
Sa conversion vient de s’amorcer.
L’enfance
Alexandre Isaïevitch Soljenitsyne est né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk, six mois après la mort de son père dans un accident de chasse.
De vieille souche paysanne par son père, il en hérita l’amour de la terre et du moujik (paysan russe), et la conviction qu’un peuple ne peut vivre sans le respect des vertus sociales. De sa mère, qui appartenait davantage à « l’intelligentsia » russe, il reçut un goût inné pour l’art. Ces deux traits se retrouvent dans toute l’œuvre de Soljenitsyne : il s’y préoccupe autant des problèmes esthétiques que de l’influence positive qu’il peut exercer sur l’évolution de la société russe.
Veuve à vingt-cinq ans, sa mère décida de ne pas se remarier pour se consacrer à l’éducation de son fils unique. Les premières années d’Alexandre se déroulèrent dans le feu de la guerre civile, au milieu des affrontements les plus durs entre blancs et rouges. Tandis que sa mère se tuait à la tâche pour essayer de subsister, le jeune garçon, sa carte de rationnement à la main, prenait place dans l’une des innombrables queues qui faisaient en permanence le siège des magasins d’alimentation. Cela lui inculqua de bonne heure cette persévérance dans l’effort et cette obstination à combattre pour son bon droit, qui lui seront une aide précieuse pour survivre au Goulag et résister aux persécutions des dirigeants communistes.
A l’école, la falsification grossière de ses manuels d’histoire éveilla chez le jeune homme l’esprit critique et cette soif de la vérité qui ne devait plus le quitter.
C’est à l’adolescence que l’absence de son père se fit plus cruellement sentir. Il dit lui-même : « A mon sens, se heurter, tôt dans la vie, à une certaine sévérité, ne peut qu’être utile à un garçon [1]. » Mais cela eut pour effet positif de le contraindre à une certaine autodiscipline, d’une rigueur peu ordinaire. Il soumit toute son existence à un but : devenir écrivain. Et il précisera à dix-huit ans ce qui sera le principal objectif de cette vie : écrire une série de romans à travers lesquels il pourrait analyser les successions d’événements qui devaient lui livrer la clef pour comprendre l’émergence de l’Union Soviétique.
Étudiant
Étudiant à l’université, il s’y fit remarquer par ses aptitudes scientifiques, notamment en physique et en mathématiques. Apprendre et comprendre peuvent alors résumer son état d’esprit. Mais ce fut aussi lors de ces études supérieures qu’il perdit la foi que ses grands-parents et sa mère lui avaient si profondément inculquée.
Il se lia à ce moment avec Natalia Alexeïevna Rechetovskaya. L’union civile fut prononcée en 1940.
L’arrestation
Mobilisé en octobre 1941 dans les rangs de l’Armée rouge, décoré de l’Ordre de l’Étoile Rouge et de l’Ordre de la Grande Guerre Patriotique, sa bravoure et sa compétence lui valurent un avancement rapide. C’est au cours de la guerre, en prenant conscience des erreurs et des décisions monstrueuses de Staline, qu’il devint un antistalinien convaincu, sans cependant renier en quoi que ce soit Lénine et la révolution d’Octobre. Il faudra attendre l’expérience du Goulag pour lui ouvrir les yeux.
C’est pour avoir critiqué dans sa correspondance privée la compétence militaire de Staline qu’il se vit arrêter et jeter en prison.
Enfermé à la Loubianka, il fut condamné pour activité contre-révolutionnaire à huit ans de travaux de rééducation. Cette « brève » peine était déjà un petit miracle. Qu’on en juge plutôt par ce dialogue, tiré de L’Archipel [2]. L’inculpé, escorté par deux membres du KGB se voit notifier sa peine :
— Un tel ! Vingt-cinq ans !
— Le chef d’escorte, intéressé : Pour quel motif ?
— Sans motif, voyons !
— Le chef d’escorte : C’est de la blague ?! Sans motif, c’est dix ans ! …
Bien qu’ayant écrit contre Staline, Soljenitsyne n’en eut que huit.
Neuf mois après son arrivée, il fut retiré des travaux généraux pour être emmené à Marfino.
Marfino
Marfino était une sorte de « ferme » réservée à l’élevage intensif des intellectuels, où l’on parquait et soignait près de trois cents scientifiques. Notre auteur a largement développé dans son roman Le Premier Cercle ce qu’a été pour lui ce séjour [3]. Le contact avec ce milieu privilégié lui sauva la vie. Il y trouva surtout le salut de l’esprit. Car le niveau culturel y était exceptionnellement élevé et les échanges plus libres qu’à l’extérieur. C’est là que ses premiers doutes sur le marxisme apparurent et prirent corps. C’est là aussi qu’il commença à mettre par écrit sa pensée.
C’est aussi vers cette époque qu’il se sépara de Rechetovskaya, divorçant civilement pour ne pas compromettre la réussite professionnelle de cette dernière.
Fin 1949, un poste de direction dans un département de recherche scientifique lui fut imposé. Sa conscience se révolta, il refusa de contribuer, directement cette fois, à l’oppression de son peuple. De plus, il ne voulait pas abdiquer ses convictions en échange d’une amélioration de son sort. Enfin, la perspective de n’avoir plus aucun temps pour écrire et de devenir une âme morte, desséchée, le révoltait. Le besoin irrésistible de pousser jusqu’à ses extrêmes limites et aussi profondément que possible l’exploration de l’univers dans lequel il était engagé acheva d’emporter sa décision.
Le Goulag
De mai 1950 à février 1953, Soljenitsyne connut donc de nouveau l’enfer du Goulag, dans la région du Kazakhstan occidental.
Ce qui lui permit de survivre, ce fut sans aucun doute la conviction d’avoir une mission : survivre, se souvenir, témoigner de cet enfer. Et non pas seulement en tant que réalité brute, mais comme le produit inévitable, inéluctable de l’idéologie marxiste.
Il surmonta les préoccupations d’ordre purement matériel – le froid, la faim, l’épuisement, la vermine… – en se donnant tout entier à un effort de création artistique. Ne pouvant plus écrire, il se mit à composer : vingt mille vers, retenus par cœur et dans les pires conditions, furent le fruit de ce labeur.
Atteint d’un cancer en février 1952, il fut « soigné » selon les normes du Goulag. On ne s’explique sa survie que par une nouvelle intervention de la Providence.
La relégation
En février 1953, il fut relâché, mais envoyé – selon la loi – en relégation à perpétuité. Les conditions d’une relégation étaient telles que certains en venaient jusqu’à regretter le Goulag. Assigné à résidence à Berlik, dans le Kazakhstan méridional, Soljenitsyne eut la chance de trouver assez vite un poste d’enseignant dans l’établissement d’études secondaires de la localité. Il s’attela tout de suite à sa tâche d’écrivain.
Le cancer, très imparfaitement soigné au Goulag, vint frapper à sa porte dès l’automne. Ce ne fut qu’en janvier 1954, presque mourant, qu’il finit par être admis dans un hôpital spécialisé dans le traitement des tumeurs cancéreuses. Sa farouche volonté de survivre, les soins enfin sérieux qui lui furent prodigués, l’arrachèrent à la mort. Trois mois plus tard, il sortait du pavillon presque rétabli. De cette épreuve naquit Le Pavillon des cancéreux, l’un des romans qui l’immortalisèrent, mais surtout sa guérison renforça sa conviction qu’il avait été préservé de la mort dans un but bien précis, et qu’il ne s’était pas illusionné sur sa mission. Il se remit donc à écrire.
En 1956, la répression s’étant un peu adoucie après la mort de Staline, Soljenitsyne fut libéré de l’exil. En 1957, son jugement fut cassé et tous ses droits lui furent rendus. Il en profita pour retourner au cœur de la Russie profonde, dans la province de Vladimir, à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest de la capitale. Il avait passé trois années en relégation.
Il vécut là pendant dix ans avec sa première compagne, Rechetovskaya. Rappelons ici qu’il ne s’agit que d’une union purement civile et non d’un mariage religieux, on ne peut donc stricto sensu parler de divorce ni de mariage. Profitons de cet épisode pour parler des rapports de Soljenitsyne avec la religion.
Soljenitsyne avait été éduqué dans la religion orthodoxe. Devenu athée à l’université, la souffrance le fit revenir à Dieu, mais aussi à une Église schismatique, et qui était passée sous la tutelle du communisme. Il ne put qu’être indigné face à la soumission abjecte de la plupart des popes, et surpris par les premières manifestations de l’Église catholique après Vatican II. Sa lettre du carême 1972 au Patriarche de toutes les Russies, Pimène, prouve à l’évidence qu’il avait gardé la foi de son enfance. En ce qui concerne la pratique, il est plus difficile de juger. Il se retrouvait un peu dans la même situation qu’un catholique après Vatican II, la persécution politique en plus et un Mgr Lefebvre en moins, et il n’avait, pour toutes connaissances religieuses, que celles que sa mère lui avait transmises en cachette. Notons simplement qu’il tint à consulter un pope pour son deuxième « divorce » et « mariage » en 1972, et que tous ses enfants furent baptisés. Il préféra également qu’une de ses œuvres ne soit pas publiée (avec tout ce que cela représentait pour lui) pour n’avoir pas à changer en minuscule la majuscule du mot Dieu comme on le lui demandait.
Il est certain que ce manque d’instruction religieuse ne lui permit pas d’atteindre à une certaine profondeur de vue et que sa dénonciation de la révolution s’en ressent. Mais il serait injuste d’incriminer certains aspects de la vie de Soljenitsyne sans prendre en compte ce contexte politique et religieux. Il faudrait plutôt l’admirer étant donné les circonstances.
Il quitta cette vie paisible et la province de Vladimir pour la ville de Ryazan, où il continua à enseigner et à écrire jusqu’à ce qu’une série d’événements providentiels viennent soudain le jeter sur le devant de la scène nationale et internationale et le mettre aux prises avec les puissants de cette terre.
En 1961, eut lieu le 22e Congrès du Parti communiste de l’Union Soviétique. Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti, dénonça avec violence ce qu’il appelait « les excès du culte de la personnalité ». Le Parti paraissait vouloir se délivrer d’un passé trop sanglant, en battant la coulpe des morts et en faisant porter la responsabilité sur un homme plutôt que sur le Parti. L’anti-stalinisme devint à la mode.
Sa mission d’écrivain
La parution d’Une Journée d’Ivan Denissovitch, peinture véridique de l’univers du Goulag jusque-là tabou, servait à point la politique de Khrouchtchev. Il en autorisa la publication dans le périodique Novy Mir. La nouvelle parut en novembre 1962. Le succès fut immense, mondial. Soljenitsyne devint le symbole de la liberté d’expression et une figure centrale de la dissidence en URSS. On ne pouvait plus désormais le toucher sans que le monde entier ne réagisse. Cela lui permit de tenir tête au Parti et au KGB et de poursuivre sa mission. Cela obligea certains partis communistes occidentaux à prendre conscience des erreurs et des fautes de cette Union Soviétique dans laquelle ils avaient placé tant d’espoirs et les amena à modifier leur prise de position à l’échelle mondiale.
A la suite du succès de son premier livre, Soljenitsyne ne fit dans sa vie qu’un seul changement important : il abandonna l’enseignement pour se donner totalement à sa mission d’écrivain. Nous avons, dans son discours pour le prix Nobel, un aperçu de sa pensée sur ce sujet :
[…] Heureusement, ce moyen d’ébranler des consciences assoupies existe ; c’est l’art ! C’est la littérature ! […] L’art transmet tout le poids de l’expérience d’autrui, avec toutes ses angoisses, nuances et sèves vivifiantes. Il réincarne ce que d’autres ont vécu et nous permet de l’assimiler comme un bien personnel et inaliénable […] pour détourner des nations entières d’une vie d’erreurs, de peines superflues, voire de perdition, abrégeant ainsi les méandres de l’histoire humaine […]. On nous dira peut-être : que peut la littérature face à la pression impitoyable de la violence ? N’oublions pas que la violence n’est jamais seule. Elle est unie au mensonge par des liens indissolubles. Les écrivains, les artistes peuvent vaincre le mensonge.
A la différence de nombre d’hommes intelligents et cultivés, Soljenitsyne a su donner à sa vie un but, un objectif, dont les exigences devaient le forcer à employer ses dons jusqu’à leur extrême limite. Ses journées de travail sont de quatorze à seize heures. Résolument, il a renoncé aux activités qui pourraient faire obstacle à la tâche qu’il s’est fixée. Il a restreint au maximum ses besoins pour n’être dépendant de personne et rester libre de toute pression. Cela, il le fait aussi par lucidité, comprenant que trop d’intérêt porté aux choses matérielles et contingentes détruit la vie de l’esprit.
Assis à sa table de travail, il écrit romans, nouvelles, pièces de théâtre, poèmes, essais et mémoires… Il rédige plusieurs ouvrages simultanément. D’une part, il avance posément de paragraphe en paragraphe, et d’autre part, régulièrement, il revient sur les pages déjà écrites, les reprenant jusqu’à ce qu’il ait atteint l’effet recherché.
A quelle fin ? Soljenitsyne ne cherche qu’à témoigner. Ayant vécu au royaume de Satan, il en dénonce les vices (y compris celui de l’impureté) par l’exposition des faits. Certains de ses ouvrages (en particulier L’Archipel), ne sont donc pas à mettre entre toutes les mains. Cela peut troubler l’imagination.
Désormais, sa vie se passera à écrire, pour défendre et propager sa pensée, dénonçant aussi bien les horreurs du socialisme de l’Est que les erreurs et l’hypocrisie du capitalisme de l’Ouest. Toutefois, il ne se borne pas à dénoncer, à critiquer. Dans son ouvrage Comment réaménager notre Russie (1990), il expose ses vues sur la restauration de son pays.
En 1962, quand paraît Une Journée d’Ivan Denissovitch, Soljenitsyne a quarante-quatre ans. A compter de ce jour, calomnies, conspiration du silence, interdits, falsification de ses textes, et autres persécutions en tout genre deviennent son pain quotidien. Mais lui reste imperturbable et également désintéressé : ses droits d’auteur pour L’Archipel du Goulag seront reversés aux victimes et à leurs familles.
Quels sont les thèmes principaux de l’œuvre de Soljenitsyne ?
1) L’opposition entre les instincts immédiats de survie personnelle et les exigences de la conscience morale.
2) L’opposition au matérialisme et, par suite, aux sciences et aux techniques qui contribuent à la déshumanisation des personnes en les détournant des « valeurs » fondamentales au profit exclusif des biens matériels.
Quelles sont ces « valeurs » pour l’auteur ? Ce sont celles qui permettent de vivre sans avoir de remords au moment de mourir.
On saisit ici le manque d’élévation surnaturelle de son œuvre, bien compréhensible toutefois étant donné qu’il est né dans le schisme orthodoxe, qu’il n’a eu d’autre instruction religieuse que celle donnée par sa mère et qu’il a retrouvé la foi alors que popes et patriarche étaient soumis au Parti.
Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1970. En décembre 1973, paraît à Paris le premier tome de L’Archipel du Goulag (la traduction française suit en 1974), description véridique et témoignage accablant de la terrible répression exercée en Union soviétique sur des millions de citoyens.
Le scandale est d’autant plus énorme que cet ouvrage est extrêmement précis, référencé, et qu’il cite plusieurs lois et décrets soviétiques préposés à la mise en œuvre de la politique carcérale. Nier le Goulag ou le réduire à une faute personnelle de Staline devient impossible.
Le résultat ne se fit pas attendre : en février 1974, Soljenitsyne est déchu de sa citoyenneté et expulsé de son pays. Il se fixe d’abord en Suisse, puis aux États-Unis. C’est alors que commence véritablement son combat contre l’idéologie révolutionnaire, dont il dénonce les méfaits non seulement dans les pays communistes mais aussi en Occident.
A la chute de l’URSS, sa nationalité lui est restituée et il rentre en Russie, près de Moscou, où il vivra jusqu’à sa mort, survenue le 3 août 2008, à l’âge de 89 ans.
Soljenitsyne, dénonciateur du communisme
Dans presque tous ses ouvrages, Soljenitsyne condamne le communisme par un réquisitoire implacable fondé sur les faits. Il est intéressant de suivre la maturation de cette réprobation au fil de ses livres, qui dépasse petit à petit les faits pour atteindre, au-delà, leur principe générateur : l’idéologie révolutionnaire elle-même. On pourrait définir celle-ci : la destruction de l’humanité en vue d’une « re-création » diabolique d’un homme nouveau.
Deux livres, à cet égard, doivent être cités : Une Journée d’Ivan Denissovitch ; L'Archipel du Goulag.
Une Journée d’Ivan Denissovitch
C’est un roman racontant une bonne journée dans un camp de concentration, vécue par un homme accoutumé au travail manuel. L’auteur a voulu dépeindre, au-delà des souffrances physiques, « la grisaille d’une routine qui se poursuit, année après année, jusqu’à vous faire oublier que la seule vie que vous ayez sur terre n’est que ruine ».
Il est évident que ce récit est loin de décrire toutes les souffrances physiques qu’ont connues les millions de déportés des camps soviétiques ; il suscita même des critiques de la part des zeks (c’est ainsi qu’on nommait les détenus du Goulag) qui le jugèrent trop bienveillant. Mais c’était le premier écrit de Soljenitsyne et il dut le soumettre au crible de la censure pour pouvoir le faire imprimer en Union Soviétique. L’Archipel du Goulag suivit, qui répondit parfaitement aux attentes des victimes.
L'Archipel du Goulag
Contraindre des millions d’êtres humains à un travail de bête de somme, destiné à les vider de leurs dernières forces jusqu’à ce que la mort s’ensuive, pour le profit de quelques-uns, telle est la finalité du Goulag. « C’est dans les trois premiers mois qu’il faut faire rendre au détenu tout ce qu’il peut rendre ; après, nous n’avons plus besoin de lui… », disait cyniquement Nephtali Frenkel, l’un des dirigeants du Goulag [4].
– Le titre du livre
Pourquoi « archipel » ? Parce que le Goulag est constitué d’un très grand nombre de camps, éparpillés comme des îlots sur l’ensemble du territoire de l’URSS (et jusque dans ses régions les plus inhospitalières), sans communication apparente les uns avec les autres, mais formant un tout. Le terme dépeint très bien la réalité de cette multitude de camps méthodiquement organisés.
« Goulag » est le sigle soviétique de : « Administration centrale des camps de travaux forcés pour redressement idéologique ».
– Le contenu
L’ouvrage est divisé en sept gros livres qui font alterner les chapitres autobiographiques avec de vastes aperçus historiques (plus de 227 anciens détenus ont aidé Soljenitsyne en lui apportant leurs témoignages). C’est, à la fois :
– un monument impérissable à la mémoire des millions de victimes du totalitarisme en URSS et une immense fresque du système concentrationnaire soviétique de 1918 à 1956 ;
– un réquisitoire implacable contre le communisme et sa praxis, par l'exposé des faits et par la dénonciation impartiale des causes, plus idéologiques que logiques, et par là même essentiellement liées au communisme lui-même (et à la Révolution) et non pas aux hommes du Parti : « Les dirigeants passent, l'Archipel demeure. »
– Sa publication
Soljenitsyne a donné les raisons qui l’ont amené à ne publier l’ouvrage qu’en 1973 alors qu’il l’avait achevé en 1968 :
Le cœur contraint, je me suis abstenu des années durant de faire imprimer ce livre pourtant achevé. Le devoir envers ceux qui étaient encore en vie l'emportait sur celui envers les morts.
Mais aujourd'hui que, de toute façon, la Sécurité d'État s'est emparée de l'ouvrage, il ne me reste plus rien à faire qu'à le publier sans délai [5].
Le KGB, en effet, avait repéré l’un des contacts de Soljenitsyne (une femme). Les policiers questionnèrent la malheureuse pendant trois jours pour lui faire avouer où elle avait caché les manuscrits. Revenue chez elle, elle se pendit de désespoir.
– Plan de l’ouvrage :
L’ouvrage est très bien construit. Chaque livre décrit les étapes successives du parcours d’un condamné, depuis l’arrestation jusqu’à la vie en relégation. Les chapitres permettent de voir le détail de chaque étape, analysée sous tous ses aspects.
• Le 1er livre raconte les premières étapes : l’arrestation ; la prison ; les interrogatoires ; le jugement.
• Le 2e livre décrit les circonstances du voyage pour rejoindre le camp.
• Le 3e livre parle des conditions de vie dans les camps.
• Le 4e expose surtout les réactions des diverses catégories de « zeks » face à ces conditions de vie extrême.
• Le 5e livre est consacré aux camps les plus durs, les bagnes.
• Le 6e traite de la relégation.
• Le 7e livre, enfin, dénonce le système concentrationnaire, comme indissolublement uni au communisme.
Les premiers rouages de la terreur
Il est souvent difficile de faire admettre aux personnes non averties qu’il existe bel et bien un mécanisme révolutionnaire, dont le but premier est d’instaurer la terreur, afin de prendre et de conserver le pouvoir et de faire progresser la Révolution dans le monde entier. Les écrits de Lénine à cet égard sont singulièrement significatifs :
Le Tribunal ne doit pas éliminer la terreur […]. Il faut la justifier et la légitimer sur le plan des principes, clairement, sans fausseté et sans fard [6]…
Au début de L’Archipel, Soljenitsyne analyse les premiers rouages de ce mécanisme de la terreur.
– L'arrestation, suivie de la perquisition
C’est un passage obligé, car l’effet psychologique en est fort appréciable. Celui qui est arrêté perd en un instant tous ses moyens. La brusque arrivée des policiers le terrorise et l’empêche de se ressaisir et donc de se défendre. Bien plus, le doute s’installe sur l’innocence de celui qu’on vient ainsi arrêter : qui osera faire un geste en sa faveur ? Ne va-t-on pas mettre en danger sa vie, sa famille, pour défendre un suspect ? On ne sait jamais, peut-être est-il coupable après tout ? Ils ne peuvent arrêter autant d’innocents.
C’est d’ailleurs cette illusion qui est le plus féroce ennemi du détenu lui-même. C’est une erreur, se dit-il. Mon innocence finira par être reconnue, donc il ne faut pas que je compromette mon cas en me débattant, en criant mon innocence, en hurlant au scandale. Et cela empêche un sain réalisme, paralyse la réaction, interdit de faire face lucidement à la situation. De plus, c’est une cause de désespoir fréquent (ladite reconnaissance ne venant jamais). Si, systématiquement, la population avait réagi aux arrestations, l’infernale machine aurait été bloquée.
– La raison de cette arrestation
« —Vous êtes arrêté ! —Moi ?! Pourquoi ? » Et la réponse ne vient jamais.
Du point de vue des policiers du KGB, la réponse serait : « Plutôt vous que nous. » (On leur a tellement monté la tête contre ces « fascistes » qu’ils n’éprouvent aucune pitié.)
Du point de vue des commissaires instructeurs, c’est le prévenu lui-même qui doit fournir la réponse et, s’il a un trou de mémoire, la torture la lui fera bien vite retrouver.
Du point de vue des juges, c’est tout simplement une question de quota à remplir par mois pour ne pas y passer à son tour. La loi est là, à leur service, extensible à loisir. (Un exemple entre cent : un tailleur, mettant de côté une aiguille pour ne pas la perdre, la pique au mur dans un journal affiché et, ce faisant, la plante dans l’œil photographié de Kaganovitch. Il est vu par un client. Acte de terrorisme ! Article 58 : dix ans de Goulag…)
Du point de vue des dirigeants, les mobiles sont plus clairs : soif de l’or (on torturera l’enfant devant ses parents jusqu’à qu’ils donnent leur or) ; besoin de main-d’œuvre à bon marché ; terreur à instaurer pour se maintenir au pouvoir ; gêneurs, adversaires ou rivaux à éliminer…
Mais Soljenitsyne (et c’est là une des limites de son œuvre) ne voit pas Satan derrière tout cela, sa soif de sang humain, sa haine de l’homme créé à l’image de Dieu, qu’il cherche à souiller, à avilir avant de le détruire.
– Les cibles
Tous y passent, un jour ou l’autre, mais surtout l’élite intellectuelle, les officiers et… les innocents ! Alors, chacun devient délateur pour ne pas y passer à son tour. Dans la vie libre, cela s’appelle des informateurs ; en cellule, des moutons ; au camp, des mouchards. Pas besoin de micro ni d’espion, les braves citoyens ou votre camarade de détention s’en chargent. C’est « l’autosurveillance », la pire.
– L’instruction
Toutes les tortures, tant physiques que psychologiques, sont mises en œuvre pour que vous vous reconnaissiez coupable (pour cette raison encore, L’Archipel n’est pas à lire trop tôt…). Pourquoi faut-il ces aveux ? Parce que Satan est le père du mensonge. Et puis, face à l’Occident, on doit faire bonne figure. Certains procès furent même organisés publiquement, avec des témoins à charge terrorisés et des prévenus qui s’accusaient eux-mêmes, réduits à l’état de larves par les tortures et les drogues. Une manière comme une autre de faire l’éducation du peuple… Si, du moins, l’instruction se bornait à vous arracher seulement un aveu de culpabilité. Après tout, être torturé ici ou au camp, cela n’a que peu d’importance. Mais le « petit père des peuples » est toujours plus gourmand : des noms ! il veut des noms ! Les quotas sont de plus en plus difficiles à atteindre. — Dans votre tentative de contre-révolution, vous n’étiez pas seul ! Où sont les autres ? Vous refusez de répondre ? Tant pis pour vous… Et vous cherchez à ruser, à tromper l’adversaire (difficile quand vous n’avez pas dormi depuis une semaine et qu’on ne vous nourrit que dans la mesure exactement nécessaire pour ne pas mourir). Le mieux est encore de jouer à l’idiot du début jusqu’à la fin. De toute façon, inutile de se leurrer, c’est le commissaire instructeur qui rédige le compte rendu de l’interrogatoire ; l’idéologie du Parti lui sert de conscience et il tient à sa place.
– La cellule
Elle est pensée pour être déjà une torture en elle-même. Mais, en comparaison du cachot, c’est un paradis. Or, on est envoyé au cachot pour avoir simplement toussé. Il faut surtout que tous y passent, histoire d’écraser dans l’œuf toute tentative de révolte.
– Le jugement
C’est le tribunal qui fixe la peine, selon des normes établies d’avance par une loi que les dirigeants ont eux-mêmes créée pour les besoins de la cause. Donc, inutile d’espérer.
Le mouvement perpétuel
– Le transport
C’est donc fait, vous voilà condamné ; en route pour le Goulag ! En stolypine (« panier à salade ») ou en train, de prison de transit en prison de transit, les conditions inhumaines du transport font que beaucoup de condamnés ne connaissent des camps de concentration que le cimetière (quand il y en a un). C’est ainsi qu’en 1946, Timoféïev-Ressovski fit le trajet Petropavlovsk-Moscou dans un compartiment de train. Ils étaient trente-six dans un compartiment prévu pour onze personnes. Comment faire ? Les gardes les avaient purement et simplement entassés les uns sur les autres. Pendant plusieurs jours, il resta suspendu entre sol et plafond, au milieu des autres, ses pieds ne touchant pas terre ; puis on enleva les morts, ce qui fit un peu de place.
– Les compagnons de voyage
C’est l’une des découvertes les plus saisissantes de votre voyage dans cet univers infernal : vos plus féroces ennemis ne sont pas vos geôliers, mais les détenus eux-mêmes. Le principe qui régit cette jungle est formulé ainsi par les truands : à toi de crever aujourd’hui, demain ce sera mon tour.
Et malheur à la jeune fille, abandonnée à la bestialité des truands ; malheur à vous si vous êtes chaussé correctement ou, de manière générale, si vous possédez quelque chose. La seule issue qui vous reste, explique Soljenitsyne (mais vous êtes si peu préparé à cela), c’est de cogner le premier, quitte à recevoir un coup de couteau. Bref, se faire respecter pour ne pas être exploité.
– Pourquoi ce mouvement perpétuel ?
Il est rare de passer tout son temps de détention dans le même camp. Les détenus sont régulièrement déplacés de camp en camp. Pourquoi ce mouvement perpétuel ? Pour les isoler les uns des autres. Ce que les « chiens de garde » craignent par dessus tout, c’est que les détenus se lient d’amitié ensemble et ne leur tiennent tête. Ils n’ont peur que d’une chose : rencontrer en face d’eux un peu de fermeté et de détermination.
Les atrocités du Goulag
Soljenitsyne démonte méthodiquement chaque élément du système mis en place pour réduire les êtres humains à l’état de loques ou de monstres.
Prenons l’exemple du Belomorkanal (canal de la Baltique à la Mer Blanche). La construction en fut décidée par le camarade Staline dans le seul but de pouvoir exhiber un ouvrage grandiose témoignant après sa mort de la grandeur de son règne. Il fallut, par simple caprice du tyran, l’achever (sans presque aucun outil) en vingt mois. Ceux qui ne tenaient pas la norme quotidienne était entièrement dévêtus (par moins 45°), arrosés d’eau et devaient rentrer ainsi au camp. Dans certains camps, on préféra brûler vif des détenus, à titre d’exemple.
Le chantier engloutit 250 000 vies. Les os des morts passèrent dans la bétonneuse, mélangés aux galets. Résultat ? Nul. Car, pour tenir les délais, on avait triché sur les chiffres. Le canal n’était pas assez profond pour être utilisable par des navires de guerre ou de transport, seules des péniches à fond plat pouvaient y circuler. Comme le conclut Soljenitsyne :
En soustrayant, on obtient zéro.
Et je retiens un quart de million [de vies humaines].
Zéro ! oui, zéro ; car l’archipel n’a jamais atteint ne serait-ce que l’autonomie financière. Le pays a même dû payer fort cher le plaisir de posséder ces « camps de redressement par le travail [7] ».
Il est intéressant de recueillir ici les leçons que donne l’auteur pour survivre à l’enfer du Goulag (en regrettant l’absence d’une certaine élévation spirituelle) :
1) Par n’importe quel moyen, conserver une vie de l’intelligence suffisamment intense pour qu’aucune souffrance physique ne puisse détruire l’équilibre mental. Au camp, la mémoire est l’unique bagage pour alimenter la vie de l’esprit. (Ajoutons : avoir surtout une profonde vie spirituelle appuyée sur les prières connues par cœur.)
2) Se persuader le plus rapidement possible qu’on ne retrouvera jamais son ancienne vie, tirer un trait définitif sur sa famille et tout son passé, sur sa vie même. A partir du moment où l’on n’a plus rien à perdre et que l’on en est persuadé, qu’on a décidé de rester fidèle, coûte que coûte, à la ligne que l’on s’est tracée : alors, on ne craint plus rien, on trouve spontanément le ton et les répliques qui conviennent, on ne s’en laisse pas imposer, et si l’on doit mourir, ce sera la conscience en paix et dans la dignité. C’est d’ailleurs cette force morale dont les chefs de camp et les gardiens ont peur, et qu’ils cherchent à casser par tous les moyens (par exemple en laissant planer une fausse espérance d’amnistie).
3) Ne tenir à rien, être détaché de tout, pour obtenir la tranquillité et la liberté d’esprit nécessaires pour juger sereinement des gens et des circonstances. S’unir avec les honnêtes gens contre les truands et les mouchards, faisant, s’il le faut, justice soi-même.
4) Renoncer à toute volonté d’organiser sa propre vie, afin de garder la paix de l’âme.
5) Ne croire personne et se méfier de tous : au camp, personne ne fait rien gratuitement.
6) Enfin, dès le début, choisir de mourir plutôt que de dénoncer les autres et de rentrer dans le jeu des tchékistes avec l’espoir de s’en tirer.
L’âme et les barbelés
Tout ce temps interminable, passé à trimer à des tâches rebutantes, inhumaines, donne aux zeks l’occasion de réfléchir. Comment réagissent-ils ? Diverses attitudes sont possibles. Certaines âmes sont comme irriguées par la souffrance et s’élèvent. D’autres se dessèchent au contraire et tombent dans la dépravation, cessent de se comporter en hommes. La lutte pour l’existence, la peur, la faim génèrent la haine et « la gale de l’âme [8] ». Car il faut survivre et tenir à tout prix. Mais quel est ce prix ?
C’est ici que les zeks se départagent en quatre groupes, selon la valeur que chacun donne à sa vie. (Il n’est malheureusement pas difficile d’évaluer les proportions.) Il y a :
1) ceux qui veulent survivre coûte que coûte. Ils sont résolus et cruels, prêts à n’importe quoi pour éviter les travaux généraux ;
2) les lâches, qui deviennent des mouchards : le prix de leur survie passe par le sang des autres ;
3) les truands, qui veulent profiter de la situation et n’hésitent pas à mettre en coupe réglée leurs compagnons d’infortune ;
4) les honnêtes gens : pour qui une bonne conscience vaut plus que la vie. Parmi eux, l’observateur qu’est Soljenitsyne remarqua que la première place devait être donnée aux catholiques. Et il ne peut que constater : aucun camp ne peut dépraver ceux qui se sont forgés une personnalité ferme grâce à une solide formation spirituelle et morale.
La relégation
Dans le 6e livre de L’Archipel, Soljenitsyne souligne les duretés de la vie de relégué et, plus grave, les séquelles de l’internement. Le Goulag a modelé pour l’éternité l’âme de ceux qu’il rend à la liberté.
Ces séquelles n’affectent pas seulement les anciens prisonniers : tout le corps social est marqué et intoxiqué par le poison secrété par la tumeur du Goulag [9]. Dans un chapitre du 4e livre, intitulé « Une “liberté” muselée », Soljenitsyne résume en dix paragraphes l’état d’esprit du peuple soviétique : une crainte perpétuelle ; l’asservissement ; la dissimulation et la méfiance ; l’ignorance générale de ce qui se passe autour de soi ; le mouchardage ; la traîtrise et le reniement des siens ; la décomposition des âmes ; le mensonge comme forme d’existence ; la cruauté envers ses proches. Bref, une psychologie d’esclaves.
Les gouvernants passent, l’Archipel demeure
Le système concentrationnaire n’est pas une simple erreur tactique, un accident de l’histoire ou une triste nécessité des débuts ; il appartient intrinsèquement au communisme, parce qu’il est contenu dans son principe générateur : l’idéologie révolutionnaire. Un gouvernement communiste ne saurait se maintenir sans instituer la terreur et ne peut ni ne veut, ne serait-ce qu’adoucir le régime pénitentiaire, comme cela lui fut un jour crûment signifié par le directeur de l’institut d’étude des causes de la criminalité : le camarade Igor Ivanovitch Karpets.
Soljenitsyne, juge de l’Occident
Le prix Nobel, qui lui fut décerné en 1970, fut l’occasion pour Soljenitsyne de constater que la censure existait aussi à l’Ouest (la dernière phrase de son discours, lu en son absence, avait été tronquée). Cela le prépara à la deuxième phase de sa mission, à savoir :
1) Montrer la responsabilité de l’Occident, matérialiste et décadent, dans l’expansion du communisme.
2) Démasquer l’idéologie révolutionnaire à l’œuvre aussi bien dans le capitalisme de l’Ouest que dans le socialisme de l’Est.
Quatre œuvres majeures (et exceptionnellement courtes) doivent être mentionnées :
– Le Déclin du courage (discours prononcé à Harvard en 1978) ;
– L'Erreur de l'Occident (1980) ;
– Nos Pluralistes (1982) ;
– Le discours prononcé aux Lucs-sur-Boulogne, pour l’inauguration de l’Historial de Vendée, en 1993.
Un autre livre est à signaler : Deux Siècles ensemble, qui dénonce l’implication et l’intervention décisive d’un certain nombre de juifs dans la Révolution bolchevique. Ce livre déchaîna la colère du monde occidental contre son auteur, qui fut traité d’antisémite. Il n’a pas été traduit en anglais et n'a pu être publié en français, en 2002, que parce que les éditions Fayard étaient liées par contrat à l'auteur.
On pourrait résumer en un mot le péché de l’Occident : le matérialisme athée. Essayons de condenser les chefs d’accusation portés par Soljenitsyne contre l’Europe et l’Amérique (le discours prononcé à Harvard est la meilleure synthèse de sa pensée sur ce sujet).
Le matérialisme athée de l’Occident
Soljenitsyne pointe d’abord du doigt, comme cause de notre décadence, l’athéisme, qui met l’homme à la place de Dieu et en fait la mesure de toute chose. Puis il dénonce le matérialisme, qui est la conséquence de l’humanisme intégral : si tout est fini à la mort, l’homme n’a d’autre but sur cette terre que d’atteindre le bien être physique par l’accumulation des biens matériels.
Il situe d’ailleurs parfaitement l’origine de ces erreurs à la Renaissance, époque où l’homme inverse les valeurs et remplace la primauté de la vie de l’esprit par la préoccupation du bien-être corporel. Il suit la manifestation progressive de ce renversement d’idéaux avec les Lumières, et désigne le credo de Jean-Jacques Rousseau (l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt) comme le péché originel de la société moderne.
C’est cette mentalité révolutionnaire, commune finalement à l’humanisme de l’Ouest et au socialisme de l’Est, qui permettra à Karl Marx de dire en 1844 : « Le communisme est un humanisme naturalisé. » Et Soljenitsyne d’accuser :
On voit les mêmes pierres aux fondations des deux idéologies : matérialisme sans frein, libération à l’égard de la religion, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique […]. On nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest, la foire du commerce [10].
De cette primauté du corps sur l’esprit, qui ne peut aboutir qu’à la négation de l’âme, découle immanquablement une « civilisation du plaisir ». La satisfaction de ses passions devenant le mobile de tous ses actes, l’homme sera prêt aux pires bassesses pour préserver son confort matériel.
C’est à partir de cette mentalité que naquirent et se développèrent toutes les conséquences néfastes qui ont conduit l’Occident au tombeau.
Soljenitsyne les a épinglées, une à une. On peut les ramener à trois grandes erreurs portant sur la liberté, la vérité, le bonheur.
Les trois grandes erreurs de l’Occident
– Une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. En conséquence :
• le bien particulier prend le pas sur le bien commun ;
• le légalisme règne, tuant l’humain et favorisant la médiocrité ;
• la presse répand les erreurs. Elle crée des idoles selon la mode, qui fixe arbitrairement les normes sur toute chose et tue toute créativité. De plus, pour répondre au besoin de tout savoir tout de suite, elle conduit à une surinformation qui abrutit les esprits et détruit la bonne information.
– Le pluralisme et le relativisme (ou multiplicité des opinions) remplacent l’amour de la vérité.
La vérité est dénigrée ; seuls comptent l’échange, le partage. Ceux qui affirment quelque vérité que ce soit sont assimilés ipso facto à des « fascistes ».
– Le plaisir a pris la place du bonheur ; cela se traduit par :
• l’inversion des valeurs : le pouvoir d’achat devient la référence absolue ;
• l’abêtissement général. Comme le soulignait Soljenitsyne : « L’individu occidental est abruti par la publicité, la télévision, la musique populaire intolérable », qui tuent la vie de l’esprit ;
• la perte de la conscience morale ;
• le déclin du courage, spécialement chez les élites.
Cette primauté absolue de la jouissance a conduit l’Occident à adopter une politique suicidaire vis-à-vis de l’Est communiste. On notera cependant que Soljenitsyne ne semble pas avoir pris conscience du plan maçonnique visant au mondialisme. Son analyse de l’attitude des Américains et des Anglais face à l’URSS est donc incomplète et manque de hauteur de vue ; elle a besoin d’être parachevée.
La politique suicidaire des pays de l’Ouest
D’où procède cette politique suicidaire de l’Occident ? D’un triple aveuglement, explique Soljenitsyne.
1. – Ignorer volontairement la vraie nature du communisme, sa haine implacable et meurtrière de tout ordre établi. Le communisme est pervers, non pas à cause de la mentalité d’un peuple, mais intrinsèquement, par essence, par idéologie.
2. – Se laisser trop facilement tromper par les fausses analyses des émigrés russes qui se contentent de condamner les excès du régime et d’en rejeter la responsabilité non pas sur le Parti, mais sur Staline et le stalinisme ou sur la « barbarie » du peuple russe. C’est donc que le communisme peut être bienfaisant et juste ailleurs, et peut s’adoucir même en Union Soviétique ! Par conséquent, on peut dialoguer avec lui, dans le but de l’amadouer, et même collaborer avec lui dans la poursuite d’objectifs communs [11].
C’est ainsi qu’entre 1945 et 1975, vingt pays furent abandonnés par l’Occident au totalitarisme bolchevique, comme si ces concessions territoriales accomplies par les gouvernements libéraux, au grand préjudice des populations ainsi livrées aux Soviets, allaient arrêter l’appétit de conquête de ces derniers. Bien plus, pour ne pas froisser l’URSS, l’Occident a refusé d’aider les nationalistes russes à reconquérir leur pays (alors qu’ils étaient nos alliés naturels contre le communisme), et n’a jamais cessé ses scandaleuses tractations commerciales, financières et même diplomatiques avec les gouvernements soviétiques, même au plus fort de la terreur rouge.
3. – Considérer le régime communiste du moment comme un moindre mal, la moins mauvaise solution pour l’Occident. Ce pragmatisme insensé, avec tout ce qu’il implique d’irrésolution, a pour but d’éviter ou de retarder le plus possible l’affrontement (qui semble toujours imminent), afin de jouir le plus longtemps possible des avantages de la situation.
Et Soljenitsyne de conclure ainsi :
L’Occident refuse simplement de croire que le temps des sacrifices est venu, il n’est simplement pas prêt à en faire […], conséquence d’une prospérité érigée en fin dernière de l’existence, en lieu et place de la noblesse d’esprit, des nobles idéaux dont l’Occident s’est départi [12].
Conclusion
Que pouvons-nous retirer de l’étude de Soljenitsyne ?
– Au point de vue humain, d’abord, un exemple de courage, de fidélité à la vérité, d’oubli de soi et de don total à sa mission.
– Au point de vue de sa mission, un encouragement. La vérité, proclamée avec courage, finit toujours par se faire entendre. Au demeurant, nos ennemis ne craignent rien tant que cette proclamation intrépide de la vérité, car tout leur système repose sur le mensonge.
– Au point de vue surnaturel, enfin, l’importance d’une formation profondément catholique. A cet égard, l’on est bien obligé de reconnaître, tout en convenant de ses immenses mérites, que l’œuvre de Soljenitsyne manque de hauteur théologique et spirituelle et que, dans l’analyse des maux actuels, elle s’en tient à la dénonciation des causes prochaines (les horreurs du communisme), sans s’élever aux causes les plus profondes (le péché, Satan, les loges et les arrière-loges maçonniques à l’œuvre depuis des siècles…). Ces limites ne doivent pas empêcher, cependant, de lire et de méditer cette œuvre monumentale et spécialement L’Archipel du Goulag dont on a pu dire qu’il était « le livre du siècle ».
Pour conclure, le mieux reste encore de donner la parole à Alexandre Soljenitsyne, avec ce proverbe russe, si plein d’espérance, qu’il cite dans son discours du prix Nobel :
« Une seule parole de vérité a plus de poids que l’univers tout entier. »
Bibliographie succincte
1. Soljenitsyne, dénonciateur :
· du communisme :
– L'Archipel du Goulag, Paris, Seuil, t. 1-2 : 1974, t. 3 : 1976. (Réédition Fayard, 2010-2011 ; Points, 2014.)
– Une Journée d’Ivan Denissovitch, Paris, Julliard, 1963. (Laffont, Pavillons-Poche, 2015).
· de l’idéologie révolutionnaire :
– L'Archipel du Goulag.
– Discours aux Lucs sur Boulogne (25 septembre 1993).
2. Soljenitsyne, juge de l’Occident :
– Nos pluralistes, Paris, Fayard, 1983 (1998).
– L'Erreur de l’Occident, Paris, Grasset, 1980 (2006).
– Le Déclin du courage (discours de Harvard, 1978). Paris, Les Belles Lettres, 2015.
– Deux Siècles ensemble, Paris, Fayard, t. 1 : 1795-1995, Juifs et Russes avant la Révolution (2002) ; t. 2 : 1917-1972, Juifs et Russes pendant la période soviétique (2003).
3. Sur le rôle et la fonction de l’écrivain :
– Son discours du prix Nobel (1970).
4. Ses idées politiques :
– Comment réaménager notre Russie ? Paris, Fayard, 1990.
Sur Soljenitsyne, voir également : Le Sel de la terre 68 (printemps 2009), p. 205-217 et Lecture et Tradition 343 (septembre 2005).
[1] — Cité dans : Soljenitsyne, sa vie, par David Burg et George Feifer, Éd. Robert Laffont, 1972, p. 41.
[2] — L’Archipel du Goulag, Paris, Seuil, 1974, t. 1, livre 1, chapitre 7, p. 215.
[3] — Dans Le Premier Cercle, le nom de la prison-laboratoire de Marfino est changé en Mavrino.
[4] — Cité dans L’Archipel du Goulag, t. 2, livre 3, chapitre 2, p. 40.
[5] — En 4e de couverture du tome 1 de L’Archipel du Goulag.
[6] — Lénine, lettre à Kourski du 17 mai 1922, cité dans L’Archipel du Goulag, t. 1, livre 1, chapitre 9, p. 255.
[7] — Tel est le nom officiel des camps : ITL (Ispravitelno-troudovoï laguer’ – « camp de redressement par le travail »)
[8] — Selon le mot d’un ancien détenu. Voir L’Archipel du Goulag, t. 2, p. 463.
[9] — Pour expliquer ce qu’est devenu « ce pays qui, pendant des dizaines d’années, a eu à se coltiner l’Archipel », Soljenitsyne se sert d’une image tirée de son cas personnel : « J’ai eu à vivre avec une tumeur grosse comme le poing d’un homme. Cette tumeur avait boursouflé et déformé mon ventre, elle m’empêchait de manger, de dormir, se faisait sentir à tout moment (bien qu’elle n’excédât pas ½ % de mon corps, alors que l’Archipel fait environ 8 % du pays). Le plus terrible n’était pas qu’elle comprimait et repoussait les organes voisins, mais qu’elle secrétait des poisons qui intoxiquaient le corps tout entier. Ainsi notre pays a été peu à peu intoxiqué par les poisons de l’Archipel, et Dieu seul sait s’il pourra jamais les éliminer » (L’Archipel du Goulag, t. 2, p. 470).
[10] — Discours à Harvard, Le Déclin du courage (1978).
[11] — Cette collaboration était explicitement condamnée par Pie XI dans l’encyclique Divini Redemptoris : « Le communisme est intrinsèquement pervers, et l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne. Si quelques-uns, induits en erreur, coopéraient à la victoire du communisme dans leur pays, ils tomberaient les premiers, victimes de leur égarement ; et plus les régions où le communisme réussit à pénétrer se distinguent par l’antiquité et la grandeur de leur civilisation chrétienne, plus la haine des “sans-Dieu” se montrera dévastatrice. » (Pie XI, Divini Redemptoris, 58).
[12] — L’erreur de l’Occident, 2e partie, éditions Grasset et Fasquelle, 1980, p. 124.

