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Les leçons du passé

 

 

 

Les leçons du passé ne peuvent pas passer d’elles-mêmes des cercueils des morts aux berceaux des enfants. Il faut des vivants pour les recueillir et les transmettre. Il faut des parents, des foyers, des familles, des cousinages et des amis. Il faut des prêtres, des maîtres et des sages. Ce sont eux qui communiquent l’héritage [1].

Ce que, par ces mots, Jean de Viguerie dit de la patrie (dans l’épilogue de son livre : Les deux Patries), est également vrai de l’héritage du catholicisme. L’Église, sans doute, a reçu les paroles de la vie éternelle et ne peut pas mourir, mais cette collectivité morale qu’on a pris l’habitude d’appeler « la Tradition catholique » ou « les catholiques traditionnels [2] », qui a bien du mal à se protéger de l’envahissement de « l’Église » conciliaire et du libéralisme mondain, a besoin, elle, pour survivre, d’hommes vivants, de familles, de prêtres, de maîtres et de sages, qui transmettent aux générations nouvelles les leçons du passé.

Car le temps où la résistance catholique bénéficiait de prêtres et de fidèles « anciens », expérimentés, qui avaient connu l’Église dans tout l’éclat de sa doctrine et de sa liturgie immuables, est désormais fini. Ceux qui savent et qui ont été bien formés se raréfient, ou bien ils sont morts. Sont venus à leur place des hommes qui ont peu reçu et qui, par conséquent, ne peuvent pas donner beaucoup, alors qu’il nous faut vivre dans un monde de plus en plus dominé par le mensonge, et que nous aurions besoin de beaucoup de science, d’expérience et de vertu.

 

Nous avons les livres ? Voici comment Jean Madiran répondait à cette objection dans l’éloge qu’il rédigea à la mémoire de l’abbé Berto, décédé le 17 décembre 1968 :

On ne trouve pas tout dans les livres ou en tout cas on est point toujours capable de l’y trouver tout seul. […] Il faut des hommes pour transmettre de manière vivante ce qu’ils ont eux-mêmes reçu : il faut des maîtres, et une suite de maîtres ininterrompue. La gravité intellectuelle de la crise présente est que l’on pourra bien avoir tous les livres que l’on voudra dans toutes les bibliothèques : on ne les ouvrira plus, ou on les ouvrira en vain, ou on les lira à contresens, si la tradition orale a été suspendue dans l’enseignement. Il suffit d’une génération pour perdre le contact avec une pensée, pour détruire la continuité vivante d’une tradition intellectuelle, celle de la tradition thomiste, celle de toute une culture catholique, de toute une civilisation chrétienne. Il faudra ensuite des siècles de labeur à tâtons, ou bien de grands génies, pour la retrouver [3].

Comme tout cela est vrai !

C’est pourquoi le rappel des combats et des œuvres qui ont marqué les débuts de la Tradition, à la veille et au lendemain du Concile, est important. Il doit servir à l’instruction des vivants, c’est-à-dire les parents, les prêtres, les « maîtres » et les « sages » d’aujourd’hui, qui n’ont pas beaucoup reçu et qui, pourtant, doivent à leur tour transmettre l’héritage aux générations à venir. Ceux-là ont besoin de méditer les leçons du passé, les bonnes comme les mauvaises, pour en tirer tout le parti possible dans les combats d’aujour­d’hui et de demain, pour ne pas tomber dans les mêmes pièges et pour profiter de l’expérience de ceux qui les ont précédés et sans lesquels ils ne seraient point là.



Rappelons les articles précédemment parus :

 

– Dans Le Sel de la terre 101 (été 2017, p. 146-166), L.-M. Muel a évoqué ce que fut la Cité catholique dans sa période glorieuse, au cours des quinze années où elle a formé toute une génération de laïcs catholiques au combat pour la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1945-1960). Puis il a montré comment et pourquoi ses dirigeants ont progressivement abandonné ce combat initial pour adopter une ligne d’action qui n’avait plus grand-chose à voir avec celle du début.

– Dans le numéro suivant (Le Sel de la terre 102, automne 2017, p. 164-180), un chevalier de Notre-Dame a retracé l’histoire des origines, des développements et des divisions qui ont marqué l’Ordre des chevaliers de Notre-Dame, entre 1945 et aujourd’hui. Cette histoire illustre le dilemme qui fut celui des catholiques des années 70 et qui reste le même aujourd’hui : faut-il « obéir » aux autorités acquises aux réformes conciliaires et se placer sous leur juridiction au risque de perdre la foi ou résister aux mauvais pasteurs ?

 

Pour faire suite à ces premières études, nous proposons aujourd’hui un triple témoignage sur les fondations religieuses masculines qui se sont opposées à la destruction de l’état religieux après le Concile.

– C’est d’abord Dom Thomas d’Aquin qui raconte les débuts si prometteurs et enthousiasmants de la fondation bénédictine de Bédoin, et analyse les causes de la dramatique rupture entre le Barroux et Mgr Lefebvre. En effet, faute d’avoir su discerner qu’il existait maintenant deux Églises, l’Égli­se catholique et « l’Église » conciliaire, Dom Gérard a cru pouvoir faire con­fiance et a été trompé par Rome.

– Le deuxième récit est un hommage rendu à l’intrépide fidélité du père Eugène de Villeurbanne à ses vœux et à ses constitutions capucines, malgré les oukases de ses supérieurs. Ces pages montrent à la fois que les réformes conciliaires ont causé la mort de la vie religieuse et que la véritable réforme des familles religieuses ne peut se faire qu’au pied de la croix.

– Enfin, un fidèle de Mérigny relate les débuts de la Fraternité de la Transfiguration face à l’hostilité du clergé progressiste.

 

Ne voulant pas donner l’impression d’un plaidoyer pro domo, nous n’avons rien ajouté sur les commencements du couvent dominicain d’Avril­lé, contemporains des trois fondations évoquées ici. Au reste, Avrillé doit beaucoup à Dom Gérard, au père Eugène et surtout à Mgr Lefebvre : le récit de ses débuts n’apporterait donc rien de franchement nouveau dans le propos qui nous occupe. Les leçons à tirer sont les mêmes.


[1]  — Jean de Viguerie, Les deux Patries, DMM, 2e  édition, 2004, p. 277.

[2]  — Encore que ce mot soit inadéquat, car le catholicisme est traditionnel par essence. On devrait dire « catholiques » tout court, mais d’aucuns comprendraient qu’il s’agit du catholicisme officiel qui, précisément, n’est plus vraiment catholique !

[3]  — L’abbé Berto, tiré à part d’Itinéraires 132, avril 1969, p. 8.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 104

p. 154-156

Les thèmes
trouver des articles connexes

Histoire de la Tradition : Le Combat pour la Messe et la Foi depuis 1970

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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