Quand Louis Veuillot regrettait que « Luther n’ait pas été brûlé »
par Sébastien Colinet
Lorsque Louis Veuillot fit ses débuts en tant que rédacteur en chef de L’Univers, ses adversaires utilisaient beaucoup contre lui une phrase qu’il avait écrite treize ans auparavant, dans les Pèlerinages de Suisse (1838) : « Si quelque chose me semble à regretter […], c’est qu’on n’ait pas brûlé Jean Huss plus tôt et que Luther n’ait pas été brûlé comme lui... »
Voici un extrait plus complet du texte d’origine :
Pour moi, je le dirai franchement et nettement, même avant d’expliquer toute ma pensée : si quelque chose me semble à regretter dans tout cela, c’est qu’on n’ait pas brûlé Jean Huss plus tôt, et que Luther n’ait pas été brûlé comme lui ; c’est qu’il ne se soit pas trouvé en Europe, au commencement de la Réformation, un prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les pays qu’elle avait infectés. L’hérésie de Jean Huss fit périr plus de trois cent mille hommes, celle de Luther en a fait périr des millions, et il n’est pas encore temps de clore la liste des victimes : ces millions d’hommes sont morts sans aucune espèce de profit pour le genre humain ; ils ont légué des haines, des troubles, des sophismes, plus d’éléments de crime et de dissolution qu’il n’en faudrait pour faire périr un monde, si la miséricorde de Dieu ne veillait pas sur nous. Quelque précieux que fussent les jours des hérétiques, ils ne valaient pas ce qu’ils ont coûté [1].
C’est l’une des grandes thèses des Pèlerinages de Suisse : « L’hérésie, cette épidémie morale, agit sur les âmes comme la peste sur le corps [2]. » Si Veuillot développe cette idée avec insistance, c’est que certains catholiques répugnaient à la défendre :
De bons et sincères chrétiens répondent, en baissant la tête, que cela sans doute est bien malheureux, que les temps étaient sauvages, et qu’il est à regretter que les princes ne se soient pas chargés de tout [3].
Plus loin, il excite ses frères à la fermeté :
Catholiques de tous les pays, […] enfants de l’Église, mes frères, soyons fiers de la mère très sainte par qui nous sommes les enfants de Dieu ; […] nous pouvons lever parmi les hommes le front que nous courbons à ses pieds ; nous pouvons marcher d’un pas assuré dans la voie qu’elle nous indique ; cette voie a toujours été et sera toujours la voie d’honneur, de charité, de lumière et de salut [4].
En août 1851, une lettre du député anglais Gladstone [5] concernant des émeutes à Naples et critiquant le roi Ferdinand II pour sa conduite dans la répression des révoltés, suscita en France une polémique dans laquelle les catholiques furent pris à partie. Émile de Girardin [6], dans la Presse, Adolphe Guéroult, dans la République, réutilisèrent à cette occasion la phrase de Veuillot sur Jean Huss et Luther. Ils prétendaient que le directeur de L’Univers et les ultramontains, voire tous les catholiques, « voulaient brûler tout le monde [7] ». Girardin, dans La Presse du 21 août 1851, égrenant les poncifs anticléricaux, rapprochait cette répression napolitaine de la Saint-Barthélémy :
Le 24 août 1572, sur les deux heures du matin, sonne la cloche du Louvre. L’amiral Coligny périt assassiné ; plus de 10 000 victimes sont égorgées, parmi lesquelles on compte plus de 600 gentilshommes. Les provinces suivent l’exemple de Paris, et le chiffre de 10 000 ne tarda pas à s’élever à 70 000.
Ainsi s’accomplit le massacre de la Saint-Barthélémy, prémédité depuis sept ans, concerté dans les conférences tenues à Bayonne entre la reine Catherine de Médicis, le roi Charles IX, le duc d’Anjou et ses fils et le duc d’Albe.
Sous le règne de Louis XIV, de 1685 à 1715, combien de calvinistes périrent victimes de l’intolérance religieuse ? L’histoire des dragonnades et des camisards est là pour le dire.
Or, j’en suis profondément convaincu, si la République succombait maintenant, et si la royauté réussissait à se maintenir en France, les temps du terrorisme monarchique ne tarderaient pas à revenir.
Comment en douterais-je quand j’entends ce que j’entends, quand je lis ce que je lis, quand je vois ce que je vois ?
Quand j’entends ce que disent Messieurs de Montalembert, de Falloux et tous les réactionnaires à leur suite.
Quand je lis ce qu’écrit le journal L’Univers, réhabilitant l’inquisition (*), regrettant la question et la torture. […]
note * : « Pour moi, ce que je regrette, je l’avoue franchement, c’est qu’on n’ait pas brûlé Jean Huss plus tôt, et qu’on n’ait pas également brûlé Luther ; c’est qu’il ne se soit pas trouvé quelque prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les protestants. » Veuillot.
Face aux provocations, Veuillot se tut. Interprétant ce silence comme un aveu de faiblesse, d’autres journaux utilisèrent de nouveau la citation. Enfin, Mgr Sibour [8], l’archevêque de Paris lui-même, « prompt à se troubler des menaces de l’ennemi et très entreprenant vis-à-vis des catholiques réputés intransigeants [9] », demanda à Veuillot de revenir sur ses paroles. Veuillot lui répondit : « Je ne ferai pas, Monseigneur, le désaveu que vous désirez, mais je dirai quelque chose. »
Voici l’article qu’il consentit à écrire, en réponse aux attaques de ses adversaires (L’Univers, 26 août 1851) :
En 1838, il y a treize ans, dans un livre intitulé les Pèlerinages en Suisse, mon premier ouvrage, j’ai écrit une phrase qui fait depuis quelques mois le bonheur des journaux rouges. Ils la reproduisent fréquemment, avec toutes sortes de manifestations typographiques et de déclamations philanthropiques. Cette phrase leur sert à prouver que le rédacteur en chef de L’Univers est un homme sanguinaire. On ne dit pas qu’il préside aucune société secrète, ni qu’il ait fait assassiner personne ; il n’a aiguisé ni béni aucun poignard [10] ; mais la phrase en question prouve qu’il veut depuis longtemps rétablir l’inquisition, la torture et les bûchers, afin d’étouffer les idées révolutionnaires dans les flammes et dans le sang. […].
Je n’ai jamais, grâce à Dieu, balancé à dire toute ma pensée ; je me sens moins d’envie que jamais de la taire. Quand même je serais disposé à dissimuler quelque chose, je n’y réussirais point. Devant les gens qui parlent aujourd’hui, j’estimerais par trop honteux de garder le silence. […] La vérité est que je ne vois, pour dompter la révolution, qu’une seule arme efficace et qu’un seul moyen assuré. Le moyen, c’est l’éducation chrétienne de la jeunesse ; l’arme, c’est la police correctionnelle. […]
En des temps à la fois plus vigoureux dans le mal, plus fermes et plus sages dans le bien, une législation plus sévère avait été inspirée à la société par l’imminence d’un péril semblable à celui que nous courons. Il y avait peine de mort contre ceux qui compromettaient la paix publique en fabriquant de fausses croyances, comme il y a eu, jusqu’à nos jours, peine de mort contre ceux qui compromettaient la fortune publique en fabriquant de la fausse monnaie. Nos pères croyaient l’hérésiarque plus dangereux que le voleur, et ils avaient raison. Une doctrine hérétique était une doctrine révolutionnaire. Il en résultait des troubles, des séditions, des pillages, des meurtres, toutes sortes de crimes contre les particuliers et contre l’État ; on tombait en guerre civile, on faisait alliance avec l’étranger, et la nationalité était menacée en même temps que la vie et la fortune des individus. L’hérésie, qui est un très grand crime religieux, était donc aussi un très grand crime politique.
Cela n’a pas besoin d’être démontré aux gens instruits et de bonne foi ; on ne démontre rien aux autres. […]
C’est dans cet ordre d’idées que j’ai écrit la phrase qui soulève la réprobation vertueuse des journaux démocratiques ; la voici, telle qu’ils l’impriment :
« Pour moi, ce que je regrette, je l’avoue franchement, c’est qu’on n’ait pas brûlé Jean Huss plus tôt, et qu’on n’ait pas également brûlé Luther ; c’est qu’il ne se soit pas trouvé quelque prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les protestants. »
Littérairement, cette phrase pourrait être mieux tournée, mais comme j’ai le bonheur de n’être pas de ceux qui tiennent trop à la façon de leurs phrases, je ne la renie point. Je la prends, puisqu’on me la rejette, et je ne suis pas insensible au plaisir de me trouver fidèle à mes opinions. Ce que j’écrivais en 1838, je le pense encore.
Que les philanthropes rouges impriment cette déclaration en tels caractères et autant de fois que bon leur semblera ; qu’ils y ajoutent leurs commentaires et qu’ils joignent le tout à mon dossier. Le jour où je voudrai la déchirer, ils pourront avoir de moi l’opinion que j’ai d’eux.
Si cette réponse de Louis Veuillot ne contenta personne, elle mit un terme à la polémique.
[1] — Louis Veuillot, Pèlerinages de Suisse, in Œuvres complètes, Paris, P. Lethielleux, 1924, p. 193-194.
[2] — Louis Veuillot, Œuvres complètes, Paris, P. Lethielleux, 1924, p. 6.
[3] — Louis Veuillot, Pèlerinages de Suisse, ibid., p. 197.
[4] — Louis Veuillot, Pèlerinages de Suisse, ibid., p. 197.
[5] — William Ewart Gladstone (1809-1898), député conservateur britannique. À cette époque, l’Angleterre avait des vues sur la Sicile. En 1851, une révolution fomentée à Naples, dans le sillage des révolutions européennes de 1848, fut habilement réprimée par le roi de Naples Ferdinand II. Gladstone qui assista aux émeutes en fit le récit. Il prétendait (L’Univers prouva qu’il s’agissait d’un mensonge) que la répression avait donné lieu à d’ignobles massacres. La presse révolutionnaire française profita des lettres de Gladstone pour les exploiter contre les monarchies catholiques.
[6] — Émile de Girardin (1806-1881), journaliste et député conservateur. Il est le fondateur du quotidien La Presse (1836), premier journal bon marché, qui s’appuya davantage sur le revenu fourni par les annonces payantes que sur celui des abonnements. Ce journal parvint à fidéliser son lectorat en publiant les premiers romans-feuilletons. Ce nouveau modèle de presse économique, qui contraignait les adversaires à s’aligner, favorisa l’émergence d’une presse vénale, comme l’explique Louis Veuillot dans Les libres Penseurs. « On appelle, dans les journaux, questions latérales, tout ce qui n’est pas la politique pure. Ces questions latérales se vendaient à des gens qui les traitent comme ils veulent. D’honnêtes libéraux achetèrent, pour défendre leur opinion, un journal fort vertueux, mais qui ne pouvait plus vivre. Ils trouvèrent en arrivant les questions latérales vendues : question des noirs, vendue à raison de trois mille francs par mois aux possesseurs d’esclaves ; question des lins, vendue à des industriels du Nord ; question des fers, vendue à des industriels du Midi ; question vinicole, vendue à des propriétaires de Bordeaux. Il y en avait pour quatre-vingt mille francs par an. Jugez des sécurités que pouvait trouver la question politique dans les mains de ces négociants de questions latérales. » (L. Veuillot, Les libres Penseurs, 1848, « Journaux et journalistes », 2).
[7] — Eugène Veuillot, Louis Veuillot, Paris, Victor Retaux, 1903, tome 1, p. 163.
[8] — Marie-Dominique Auguste Sibour (1792-1857), archevêque de Paris de 1848 à 1857. D’abord chanoine à Nîmes, il collaborait à L’Avenir de Lamennais. De 1839 à 1848, il fut évêque de Digne. « Son adhésion spontanée au nouveau gouvernement, son esprit ouvert aux besoins des temps nouveaux le désignèrent au choix du général Cavaignac, qui l’appela à l’archevêché de Paris (19 juillet 1848) ». (Dictionnaire des connaissances religieuses de Bricout). En mars 1852, il est nommé sénateur par le futur empereur Napoléon III. Il mourut poignardé par un prêtre fou. Avec Mgr Affre, son prédesseur et Mgr Darboy, un de ses successeurs, ce sont trois archevêques de Paris qui connurent une mort tragique en l’espace de vingt ans.
[9] — Eugène Veuillot, Louis Veuillot, Paris, Victor Retaux, 1903, tome 1, p. 163.
[10] — Allusion à une scène de l’opéra Les Huguenots, alors à la mode : la bénédiction des poignards avant la Saint-Barthélémy (scène sans fondement historique, inventée par l’auteur du livret).

