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Le Chaînon manqué


Si les ouvrages contre la théorie de l’évolution ne manquent pas, ils sont généralement rédigés par des scientifiques. Ceux-ci sont souvent des vulgarisateurs de qualité, mais il est toujours difficile de faire totalement abstraction de son bagage scientifique pour se mettre à la portée de monsieur « tout-le-monde ».

On ouvre donc avec intérêt l’ouvrage qu’un docteur en philosophie consacre au même sujet. Avec un vocabulaire accessible à tous, il s’adresse à des lecteurs d’un niveau de connaissances scientifiques qu’on pourrait qualifier de moyen, c’est-à-dire possédé par une bonne majorité des gens, et présente un bon nombre d’arguments. Le lecteur honnête ne peut qu’appré­cier la convergence de tant de raisonnements, présentés dans une langue courante, à laquelle il ne manque pas même certains traits d’humour ou d’humeur.

Les arguments se succèdent comme un feu d’artifice : l’auteur a fouillé l’argumentaire évolutionniste et y a trouvé des citations qui se contredisent les uns les autres, des « preuves » truquées, des affirmations dont les conséquences immédiates sont contraires à l’évidence, des explications que la génétique moderne a complètement anéanties, des hypothèses très compliquées là où une explication « non-évolu­tionniste » se révèle finalement assez simple, des invraisemblances statistiques sur les mutations, etc.

Le lecteur de culture scientifique pourra pourtant être heurté par quelques erreurs factuelles. Par exemple, en page 44, l’auteur donne comme à peu près équivalents :

• la réussite de 100 mutations successives ayant chacune 1 chance sur 1000 de réussir,

• et le fait de tirer 100 000 fois de suite « pile » avec une pièce de monnaie.

Ces probabilités sont, certes, toutes les deux extrêmement faibles, et de l’ordre du quasi-impossible. Mais la probabilité de la première est de 1 sur 1000100 et la deuxième de 1 sur 2100000. Ces nombres ont 301 chiffres pour le premier et 30 103 chiffres pour le second.

On note également en page 100, une confusion entre la décomposition d’une molécule et l’éclatement d’un atome. En page 133, un argument fondé sur la diminution linéaire du diamètre du soleil dans le temps mériterait soit d’être supprimé d’une future édition, soit développé. D’abord, il est douteux que cette diminution soit linéaire (c’est-à-dire qu’elle soit la même à chaque heure qui passe depuis des siècles) ; ensuite, les estimations de la diminution actuelle sont dans un rapport de 1 à 10 et l’auteur utilise la valeur haute de cette fourchette ; en revanche, il ne regarde que la problématique d’un contact entre la terre et le soleil, alors que le problème de la « carbonisation » de la terre se pose de façon bien plus aiguë. Les non-mathématiciens ne se rendent pas toujours compte que le volume d’une sphère n’augmente pas (ou ne diminue pas) de façon proportionnelle à la longueur de son rayon. Un soleil avec un rayon deux fois plus grand n’aurait pas produit la même énergie, ni même une énergie double, mais bien huit fois plus (dans l’hypothèse d’une diminution linéaire).

Précisons immédiatement que les quelques points ici mis en cause ne représentent qu’une page sur l’ensemble du livre. Ces remarques ne remettent donc pas en cause la crédibilité générale de l’ouvrage.

Pour ceux qui voudraient aller plus avant sur le sujet, les sept pages de notes ne contiennent pas loin d’une centaine de références.

En bref, voilà un ouvrage de bonne vulgarisation qui n’aura peut-être pas autant d’impact que le fameux Évolution : une théorie en crise de Michael Denton il y a trente ans (très axé sur la biologie et la génétique) [1], mais qui ne vise pas le même public, et qui est, du coup, nettement plus accessible au lecteur non-scientifique.

 

Sylvain Quin

 

 

Philippe Lauria, Le Chaînon manqué, Paris, Éditions Tatamis, 2015, 170 p., 14 €.

 


[1]  — Sur l’ouvrage de Michael Denton, voir Le Sel de la terre 6, p. 177-195.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 104

p. 221-222

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