L’assomption
par Dominicus
Nous continuons la publication des méditations sur les mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple). Les mystères douloureux ont suivi : l’agonie au Jardin des Oliviers dans Le Sel de la terre 74, la flagellation dans le nº 75, le couronnement d’épines dans le nº 76, le portement de croix dans le nº 77, et la mort de Jésus en croix dans le n° 82. Enfin, les mystères glorieux, la résurrection dans Le Sel de la terre 84. l’ascension dans le n° 86, la pentecôte dans le nº 94.
Le Sel de la terre.
NOUS ABORDONS aujourd’hui le quatorzième mystère de notre Rosaire : l’Assomption de Notre-Dame. Il s’agit vraiment d’un mystère au sens propre du mot et, par conséquent, c’est un événement qui réclame toute notre foi théologale. Notre foi nous aidera à examiner les deux étapes de cet événement, à savoir : la mort de la sainte Vierge, suivie de sa résurrection et de son assomption corps et âme dans la gloire du ciel.
Au sujet de la mort de la sainte Vierge, nous n’avons pas de certitude comme nous en avons au sujet de son assomption ; on serait même poussé à croire que Notre-Dame n’a pas subi la mort corporelle. Il ne faut pas oublier, en effet, que la mort est le salaire du péché, comme le dit saint Paul. Or Marie a été préservée du péché originel dès sa conception et, par la suite, elle n’a jamais commis le moindre péché véniel. Il semble donc qu’elle devait suivre l’heureux sort réservé à Adam et Ève dans leur justice originelle, avant la chute. L’un comme l’autre devait passer de la vie d’ici-bas à la gloire du ciel sans passer par la mort. D’ailleurs, lorsque le pape Pie XII a défini, en 1950, le dogme de l’assomption, il n’a pas voulu se prononcer sur la question de la mort de la sainte Vierge ; il a laissé cela dans le domaine de l’opinion. Cependant, il est plus probable que Notre Dame soit réellement passée par la mort. Ce qui nous fait dire cela, c’est le témoignage de la liturgie et le témoignage des Pères de l’Église.
La liturgie, presque dès l’origine des fêtes mariales, a célébré une fête de « la dormition », comme disent les Grecs. Un témoin de cette croyance est l’oraison que nous avons conservée au rite dominicain. Cette oraison était dans le sacramentaire grégorien envoyé à Charlemagne par le pape Adrien Ier ; elle avait été composée sur ordre du pape Sergius Ier, qui a régné de 687 à 701. La voici :
Digne de vénération est pour nous, Seigneur, la fête de ce jour, fête de l’assomption, où la sainte mère de Dieu subit la mort temporelle sans pourtant que la mort ait pu retenir dans ses liens celle en qui s’incarnât votre fils unique Notre Seigneur.
Ainsi Rome, dès le jour où elle reçut la fête de l’assomption, croyait à la mort de la Vierge tout autant qu’à sa glorification.
Il y a aussi le témoignage des Pères : saint Augustin, saint Jean Damascène et, avant eux, Origène, qui est mort en 254. Ce dernier a écrit :
Au sujet des frères du Seigneur, plusieurs se demandent comment Jésus en avait, Marie étant restée vierge jusqu’à sa mort.
On trouve donc une affirmation explicite de la mort de la sainte Vierge dans la bouche d’Origène.
Mais si la sainte Vierge devait remonter corps et âme au ciel, quels pouvaient être les motifs de sa mort ?
Le premier motif c’est, pense-t-on, la condition de sa nature ; le corps est composé de contraires, donc il est soumis à l’usure, il est mortel. La mort fut en Marie une suite, non pas du péché originel dont elle fut préservée, mais de la nature humaine laissée à ses lois naturelles après la perte du privilège de l’immortalité. C’est ce qui faisait dire à Pie XI, le 15 août 1933, que Notre-Dame est notre avocate auprès de la miséricorde divine, à l’heure du trépas ; trépas qui fut aussi le sien, car, elle aussi, est passée par là, n’ayant pas la grâce de création, mais la grâce de rédemption qui ne lui conférait pas l’immortalité vraie et proprement dite.
Le deuxième motif de cette mort, c’est la conformité avec son divin Fils. Jésus est réellement mort au Calvaire et Notre-Dame a accepté le martyre du cœur en assistant son Fils pendant son douloureux trépas. Lorsque vint le moment de sa propre mort, elle renouvela le sacrifice de sa vie et acquit ainsi une nouvelle ressemblance avec son Fils. Comme cela la rapproche de nous qui devons nécessairement passer par la mort ! Pour nous, nous subissons la mort en punition du péché. Le péché consiste en effet en une séparation d’avec Dieu ; la mort nous aide à réparer le péché, en séparant notre corps et notre âme, ce qui est quelque chose de douloureux et d’angoissant. Pour la Vierge Marie, qui était sans péché, la mort ne fut pas une séparation angoissante et douloureuse. Ce fut une mort douce et paisible, comme l’expliquent les Pères de l’Église et les docteurs. Elle est morte, en effet, non seulement dans l’amour, comme toutes les âmes en état de grâce, non seulement pour l’amour, comme les martyrs, mais d’amour, c’est-à-dire que son amour intense pour son Dieu fut la cause de la séparation de son corps et de son âme. Cela s’est d’ailleurs plus ou moins vérifié pour certains saints. On nous dit, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila, qu’elle fut emportée par l’intolérable incendie du divin amour plutôt que par la maladie. C’était aussi le souhait de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui écrivait dans une de ses poésies : « Mourir d’amour, c’est un bien doux martyr, et c’est celui que je voudrais souffrir. Divin Jésus, réalise mon rêve : mourir d’amour ! » Chez la sainte Vierge, cela se vérifie parfaitement. Saint François de Sales a écrit à ce sujet :
Il est impossible d’imaginer qu’elle soit morte d’une autre mort que celle d’amour, de laquelle les anges mêmes désireraient mourir s’ils étaient capables de mort.
Jésus était mort dans les flammes de la charité, elle mourut de la même mort d’amour que son Fils.
Donc, la sainte Vierge est très probablement morte ; mais hâtons-nous d’ajouter : elle n’a pas connu la corruption du tombeau. Son corps, sans attendre la résurrection générale de la fin du monde, a été ravi jusqu’au ciel, où il réside en permanence, plein de vie, plein de gloire.
Ici, nous ne sommes plus dans le domaine de la probabilité, mais dans le domaine de la certitude absolue. C’est un dogme.
Sur quoi s’appuie ce dogme ?
En tout premier lieu sur la sainte Écriture, c’est la bulle Munificentissimus Deus qui l’affirme. On doit cependant se contenter d’affirmations, non pas explicites mais implicites. Elles sont implicites, mais elles sont très suggestives.
Il y a d’abord, dans l’ancien Testament, la figure de l’Arche d’Alliance. Selon les Pères de l’Église, l’Arche d’Alliance est la figure de Marie parce qu’elle renfermait la manne qui était elle-même la figure de Jésus-Eucharistie. Or l’Arche d’Alliance était faite d’un bois incorruptible ; donc, Marie, qui est symbolisée par cette Arche d’Alliance, ne devait pas connaître la corruption du tombeau. De plus, le psaume 131 précise que l’Arche a été placée auprès du Seigneur, en son repos. Saint Thomas d’Aquin, lorsqu’il commente l’Ave Maria, dit ceci :
Nous croyons qu’elle est ressuscitée après sa mort et qu’elle a été transportée au ciel selon la parole du psaume [131] : Levez-vous Seigneur, allez au lieu de votre repos, vous et votre Arche sainte.
Saint Modeste de Jérusalem, saint André de Crète, Saint Jean Damascène, saint Théodore le Studite et d’autres Pères disent la même chose.
Une autre figure de la Vierge dans l’ancien Testament est celle de l’épouse du Cantique des cantiques de Salomon. Selon l’interprétation des Pères et le sentiment de la liturgie, cette épouse représente l’Église ou encore l’âme fidèle, jouissant de l’intimité avec Dieu. Mais, justement, Marie est l’âme fidèle par excellence ; mieux encore, elle est le modèle sur lequel Dieu a fait son Église. Or, dans le Cantique, nous lisons ces paroles :
Quelle est celle-ci qui monte comme l’aurore à son lever, belle comme la lune, brillante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille ? [Ct 6, 10.]
Quelle est celle-ci qui monte du désert, inondée de délices, appuyée sur son bien-aimé ? [Ct 8, 5.]
De nombreux Pères et docteurs ont vu dans ces deux passages un indice de l’assomption de la sainte Vierge.
Nous avons mieux, dans le nouveau Testament.
Deux passages retiendront notre attention. Tout d’abord, en saint Luc, au chapitre 1, versets 41 et 42, qui est le texte de l’Évangile de la fête de l’Assomption. Dans ce passage, Élisabeth, cousine de la sainte Vierge, « remplie de l’Esprit-Saint », proclame Marie « bénie entre toutes les femmes ». Pour comprendre la portée de cette déclaration, il faut se rappeler qu’Ève, au Paradis terrestre, avait été maudite et, avec elle, toute sa descendance : « Tu enfanteras dans la douleur », et surtout : « Vous mourrez ! ». Si donc la sainte Vierge avait subi le même sort que la malheureuse Ève et le commun des mortels, pourrait-on encore parler de bénédiction ? Dans sa Bulle Munificentissimus Deus, Pie XII déclare :
Les docteurs scolastiques ont scruté avec un soin particulier ces mots : « Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes » ; ils voyaient dans le mystère de l’assomption le complément de cette grâce qui fut accordée à la bienheureuse Vierge et la bénédiction singulière qui s’oppose à la malédiction d’Ève.
Le deuxième passage est tiré de l’Apocalypse, au chapitre 12 : « Un grand signe parut dans le ciel : une femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles. »
La majeure partie des interprètes voient dans cette femme, l’Église, mais des interprètes aussi autorisés que saint Épiphane, saint Augustin, saint Bernard, saint Pie X dans Ad diem illum, y voient aussi la sainte Vierge, et d’ailleurs, le choix de ce texte dans la liturgie de l’assomption, à partir de 1950, ne nous permet pas d’en douter : la femme du chapitre 12 de l’Apocalypse est la très sainte Vierge, et non seulement la très sainte Vierge, mais la sainte Vierge dans le mystère de son assomption.
Après la sainte Écriture, il nous faut scruter la Tradition, c’est-à-dire la Révélation transmise par les Apôtres par une autre voie que la sainte Écriture.
Il est vrai que nous ne possédons pas de documents sur l’assomption dans les premiers siècles de l’Église, mais, à partir du 7e siècle, on trouve des faits qui ne s’expliqueraient pas sans admettre une révélation faite aux Apôtres et transmise ensuite par eux à la postérité. Parmi ces faits, il y a d’abord la fête liturgique de l’assomption, célébrée dans presque toutes les Églises d’Orient et d’Occident : Antioche, Alexandrie, Jérusalem, Rome, Constantinople,… fêtent liturgiquement l’assomption de la sainte Vierge à partir du 7e siècle. La chose est certaine. Parallèlement à cela, il y a le développement de la théologie et de la prédication de l’assomption.
Revenons à la liturgie. La doctrine de la présence corporelle de Marie au ciel se trouve dans les anciens livres liturgiques romains, orientaux et occidentaux. Et, chose très importante, c’est le Siège apostolique, héritier de la mission confiée à saint Pierre de confirmer ses frères dans la foi, qui rendit de plus en plus solennelle cette fête de l’assomption, en vertu de son autorité.
D’autre part, parmi les nombreux théologiens qui se sont, à partir du 7e siècle, exprimés sur l’assomption, il faut citer saint Germain de Constantinople, mort en 733. Son texte est très beau et très suggestif, plein de doctrine et de spiritualité :
Il était impossible que demeure enclos dans le sépulcre des morts ce corps virginal, vase où Dieu lui-même s’était renfermé, temple animé de la très sainte divinité du Fils unique, vase qui fut plein de Dieu, corps qui avait porté Dieu. Vous avez été la maison de chair où il s’est reposé, ô glorieuse Vierge ; il vous a attirée à lui, affranchie de toute corruption. Un enfant bien-aimé désire la présence de sa mère, il était donc juste que Dieu, dans l’affection toute filiale qu’il portait à sa mère, l’appelât auprès de lui. Vous avez été déposée dans le sépulcre, mais ce même sépulcre demeuré vide atteste que vous avez passé à la vie des cieux.
Il nous reste, pour finir, à méditer sur le fruit de ce mystère de l’assomption, à savoir la persévérance finale et la bonne mort.
En disant la quatrième dizaine de nos mystères glorieux, nous pouvons, certes, élever nos âmes à la contemplation de Marie dans la gloire, mais nous devons aussi lui demander, avec ferveur, de bien mourir pour aller jouir de sa présence dans l’éternité. En vertu des mérites quasi infinis de sa vie et de sa mort, et aussi en sa qualité de mère des prédestinés, la sainte Vierge est habilitée à nous obtenir cette grâce de la bonne mort qui est, selon la doctrine du concile de Trente, un don absolument gratuit, supérieur par sa nature à tous nos mérites.
A ce sujet, l’action maternelle de Notre-Dame s’exerce en deux temps.
D’abord, elle nous prépare contre les surprises de la mort. Si, réellement, nous sommes ses serviteurs, si, réellement, nous sommes fidèles à la récitation du chapelet, fidèles aussi à imiter les vertus de Notre-Dame – son humilité, sa charité, sa pureté, etc. –, elle ne permettra pas que la mort vienne nous surprendre à l’improviste, à un moment où nous ne serions pas en état de grâce. Elle s’arrangera pour que la mort nous frappe à une heure où nous serons dans de bonnes dispositions et c’est bien cela, une bonne mort : ce n’est pas forcément une mort sans douleur, sans angoisse, sans souffrance, mais c’est essentiellement une mort dans l’état d’amitié avec Dieu.
Ensuite, la sainte Vierge aide ses serviteurs d’une manière spéciale au moment du grand passage. Elles sont bien cruelles, dit saint Alphonse de Ligori, les angoisses des pauvres mourants. C’est surtout à ce moment où l’âme va passer dans l’éternité, que s’arme l’Enfer et qu’il déploie toutes ses forces pour s’en rendre maître : il sait qu’il ne lui reste que peu de temps pour la gagner et s’il la perd, c’est pour toujours. Alors, le démon, qui la tentait ordinairement pendant sa vie, ne vient pas seul pour l’attaquer ; sa maison se remplit d’esprits infernaux qui unissent leurs efforts pour la perdre. C’est alors au ministère spécial de Marie de venir en aide à ses fidèles, dans cette lutte suprême et angoissante. Depuis le jour où elle a assisté sur le calvaire à la mort de Jésus, le chef des prédestinés, elle a acquis le privilège d’assister tous les autres prédestinés à l’heure du trépas. Et c’est pourquoi l’Église nous fait lui demander son secours, particulièrement pour ce moment ultime. « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »
On raconte à ce sujet, dans la vie de saint Jean de Dieu, qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge, que, sur son lit de mort, il s’attristait de ne pas avoir la visite de sa mère. A ce moment, elle lui apparut et lui fit ce doux reproche : « Jean ! il n’est pas dans mes habitudes d’abandonner mes serviteurs à l’heure de la mort. » Eh bien ! quand viendra pour nous le moment de quitter cette terre, nous serons rassurés, non seulement d’avoir médité ce quatorzième mystère, mais d’avoir, d’une manière générale, récité fidèlement le rosaire, puisque le rosaire nous fait répéter à chaque Ave Maria : « Priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort. » Si, de plus, nous avons la chance de faire partie de la Confrérie du rosaire, nous devenons participants des prières et des bonnes œuvres de la grande famille dominicaine et des autres confrères du très saint rosaire. Tout ce trésor pèse lourd dans la balance, à l’heure de l’agonie. Donc, tournons-nous vers Notre-Dame de l’assomption, qui est reine de France, qui est patronne de la bonne mort, et demandons-lui de nous préparer, dès maintenant, à notre mort et de venir aussi au secours de ceux qui vont aujourd’hui comparaître devant leur juge.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 143-149
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