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Veritas

Sermon pour la fête de saint Dominique

 

 

par Dominicus

 

 

 

DANS LES PAROLES que Jésus a prononcées sur terre, il en est une qui a résonné dans l’âme de saint Dominique et qui doit résonner dans la nôtre. Cette parole, c’est : « Misereor super turbam », j’ai pitié de la foule (Mc 8, 2). Cette pitié, saint Dominique l’a transposée dans l’ordre spirituel : « Quid fient peccatores ? » Que deviendront les pécheurs ? Cette pitié, non pas pour les corps, pour le soulagement des corps, mais pour les âmes, pour le salut des âmes, c’est le secret de la vocation de saint Dominique, l’impulsion fondamentale qui l’a soulevé. C’est pourquoi on l’appelle : « Apostolicus Pater Dominicus » – le père apostolique, c’est-à-dire le père soucieux des âmes, qui a vu combien les hommes sont loin de la Vérité divine, combien ils ignorent ou méprisent cette vérité ; qui donc s’est usé au service de la Vérité, pour la contempler d’abord, la communiquer aux âmes ensuite, et organiser un Ordre dont le but serait de la prêcher.

Ce sont ces trois choses, en effet, qui résument la vie de saint Dominique.

Cette vie, au premier abord, est complexe, mais, en réalité, elle est simple, elle est une, parce qu’elle repose tout entière sur un principe unique : la Vérité. Le principe de l’unité de la vie de saint Dominique et de son Ordre, c’est la Vérité. C’est donc du dedans qu’il faut saisir la vie et l’œuvre de saint Dominique, à partir de cette inspiration fondamentale de son âme d’apôtre, à la lumière de ce principe qui est devenu la devise de l’Ordre et qui figure sur son auréole : Veritas.


La vie de saint Dominique comporte trois phases : la première est celle de la maturation à Osma, en Espagne ; la seconde est celle de l’apostolat extérieur, en Languedoc, en plein pays Cathare ; la troisième, qui est la plus féconde – d’une fécondité plus cachée que la précédente, mais plus durable –, c’est la fondation de l’Ordre. Chacune de ces phases a compté environ une décennie. Chacune, surtout, a été placée sous le patronage de la Vérité.



La première phase est celle de la maturation à Osma, dans le silence, la stricte observance, la prière et l’étude ; c’est l’étape de la connaissance et de la contemplation de la Vérité.

Saint Dominique a, en effet, commencé par s’abreuver à la source de la Vérité divine pendant de longues années, par se remplir de sa lumière, avant de la communiquer. Car, pour pouvoir prêcher la Vérité, pour devenir des « champions de la foi et véritables lumières du monde », comme le dira Honorius III des premiers dominicains, il faut d’abord être profondément imprégnés de cette foi et de cette Vérité première qui est Dieu.

Car le contact avec la Vérité divine se fait par la foi. Saint Thomas le dit avec sa précision habituelle :

Nous jouissons dans cette vie d’une certaine participation à cette connaissance, d’une assimilation à la connaissance divine en tant que, par le moyen de la foi qui nous est communiquée, nous adhérons à la Vérité première pour elle-même – fit nobis in statu viae quaedam illius cognitionis participatio et assimilatio ad cognitionem divinam, in quantum per fidem nobis infusam inhaeremus ipsi primae veritati propter se ipsam [1].

Saint Dominique a donc commencé par vivre de la foi, par connaître la Vérité première en elle-même et pour elle-même, sans visée utilitaire. Dans sa Divine Comédie, Dante dit de saint Dominique que, dès sa naissance, il a épousé la foi, de même que saint François a contracté mariage avec la Pauvreté (Paradis XII, 61).

Cette phase de la vie de notre saint père est essentielle et nous devons, nous aussi, la reproduire avec une extrême fidélité, épouser la foi à notre tour par la contemplation et l’étude silencieuse et assidue de la Vérité première. Comment, en effet, servir cette Vérité divine, prêcher la foi, si nous n’en sommes pas intimement remplis ? Nous tomberions dans cette inconsistance qui, sous prétexte de vie et d’action, sombre dans l’activisme et sacrifie l’absolu au contingent qui passe, le divin à l’humain. Ceux qui cèdent à cette tendance, s’ils ne nient pas Dieu ni la réalité de la Révélation, sont logiquement conduits à croire que Dieu est conditionné par sa création et à effacer de l’Évangile l’idée même des attributs divins. Ils subordonnent la Vérité première aux vérités passagères ou même aux opinions du monde, et deviennent incapables de donner Dieu aux âmes.



La deuxième phase de la vie de saint Dominique est celle de l’apostolat, de la prédication de la foi contemplée, de l’expansion de la Vérité. Pendant une dizaine d’années, le saint parcourut le Languedoc et prêcha aux hérétiques.

Car la vérité est communicable. « Credidi propter quod locutus sum » – je crois, et c’est pourquoi j’ai parlé, dit saint Paul : l’évidence de la foi incline irrésistiblement à en communiquer le contenu ; d’où ces accents apostoliques de saint Dominique, accents de tendresse pour les pécheurs, qui rappellent ceux de Jésus : « Que deviendront les pauvres pécheurs ? » Non que ces hommes soient simplement misérables ou qu’ils meurent de faim, mais ils ne connaissent pas la vérité. C’est cela la vraie misère, la plus grave.

Jésus a affirmé de lui-même : « Je suis la Vérité ». Il a été mû par le désir de communiquer la Vérité qu’il devait annoncer, parce qu’il était lui-même la Vérité en acte dans le sein du Père. De même, saint Dominique prêchait la Vérité parce qu’il en était rempli, parce qu’il l’avait épousée, parce qu’il l’avait faite sienne. Il n’avait pas oublié la première phase au cours de la seconde : le prêcheur doit rester un contemplatif, sous peine de ne plus prêcher la parole de Dieu, mais de se prêcher lui-même : « Contemplari et contemplata aliis tradere – contempler et transmettre aux autres les vérités contemplées. » La prédication ne doit être que le débordement de la contemplation ; ce qui est prêché ne doit être que le fruit de la contemplation. Et c’est pourquoi, dans la structure même de la vie de saint Dominique, on retrouve l’économie de la vie de Jésus : trente ans de silence et de préparation, trois années de prédication et, pour finir, l’envoi des Apôtres en mission dans le monde entier. Cela montre avec quel esprit surnaturel il faut envisager la prédication de la Vérité. Elle est greffée sur la foi ; elle est elle-même un acte de foi, et c’est ce qui assure sa victoire.

Cette seconde phase comporta tous les aléas d’un combat, avec alternance d’échecs, de tribulations et de succès ; car prêcher est une aventure, si l’on peut dire : il y a le Saint-Esprit qui instruit les âmes de l’intérieur, il y a celui qui parle extérieurement, et il y a ceux qui écoutent – l’accord n’est pas toujours facile. Saint Dominique lui-même a connu l’échec et la dureté des âmes rebelles à la Vérité. Mais cela aussi fait partie du plan divin. Et c’est à l’heure de l’échec, précisément, quand il vit les âmes se fermer à sa parole, qu’il a contracté un pacte avec la Vierge Marie, un pacte qui dure pour l’éternité. La Mère des prêcheurs, « celle qui a cru », comme l’appelle l’Évangile, a alors donné à saint Dominique une arme invincible pour toucher les âmes et leur communiquer efficacement la Vérité. Cette arme, c’est le rosaire – le rosaire, qui transmet la substance de la foi et qui est à la fois une prière et un sublime moyen de prédication des grandes vérités divines.


La troisième phase de la vie de saint Dominique, c’est la fondation de l’Ordre des Prêcheurs et l’envoi des frères dans le monde entier. Après avoir thésaurisé la Vérité, après l’avoir proclamée, le saint en a organisé la conservation, la fécondité et la diffusion dans le temps. Pour cela il a fondé un Ordre. Si le grain reste entassé, il meurt, mais s’il est semé, il produit du fruit.

Un Ordre, c’est le fruit d’un acte de sagesse (sapientis est ordinare), c’est un ensemble organique dont un élément est le principe des autres. On ne fait partie de l’Ordre que si on est connecté au principe. Le principe de notre Ordre, c’est saint Dominique ; mais, plus primitivement, c’est la Vérité. Dans la mesure où nous gardons et où nous portons la Vérité, nous faisons partie de l’Ordre des Prêcheurs, justement appelé « l’Ordre de la Vérité » ; c’est cela qui en est la marque de fabrique, la note essentielle en quelque sorte.

Cette troisième phase, comme la seconde, a été marquée de succès et d’épreuves. Et cela s’est continué dans l’histoire de l’Ordre. Il y a eu, il y a, particulièrement de nos jours, des trahisons et des défections au sein de notre Ordre. C’est la preuve cruciale donnée par Notre-Seigneur lui-même : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » Les fruits, ce sont les œuvres de la Vérité ; là où elles manquent, c’est le signe que la Vérité n’est plus servie ; ou bien, comme le dit saint Jean : « Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres » (1 Jean 2, 19). Ils n’étaient pas des nôtres, parce qu’ils ne servaient pas – ou pas complètement – la Vérité.


Ces trois phases de la vie de saint Dominique sont successives, certes, mais l’une ne remplace pas l’autre ; elles s’enchaînent et demeurent l’une dans l’autre : il y a pénétration de la première dans la deuxième, et des deux premières dans la troisième. Et il faut qu’il en soit ainsi. Car, c’est la profondeur de la contemplation qui préserve de l’activisme dans l’apostolat ; ainsi faut-il que la première phase pénètre la seconde. Et il faut également que les deux premières phases inspirent sans cesse la troisième. Car seuls, la contemplation de la Vérité et le zèle au service de la Vérité peuvent préserver de la sclérose et de la décadence qui menacent toute œuvre sur cette terre, fût-elle sainte et inspirée de Dieu, comme l’est un Ordre religieux. En somme, il faut soigneusement garder le principe : Veritas !



Saint Dominique nous a laissé son testament. Ce testament tient en trois mots : « Voilà, mes frères, ce que je vous laisse en héritage : ayez la charité, gardez l’humilité, possédez la pauvreté volontaire. » Mais, on peut dire que ces trois mots se résument et se fondent dans ce petit mot de sept lettres qui constitue la devise de l’Ordre : Veritas, la Vérité. Car la charité dominicaine est avant tout la charité de la vérité ; et la prédication de la vérité ne peut porter des fruits qu’à la condition d’être fondée sur l’humilité et la pauvreté.

C’est ce que Dieu a révélé à la plus illustre des filles de saint Dominique, sainte Catherine de Sienne :

C’est de la lumière de la Vérité que saint Dominique a voulu faire l’objet principal de son Ordre. […] C’est pourquoi, il apparut dans le monde comme un apôtre, et jeta la semence de ma parole toute pleine de lumière et de vérité, dissipant les ténèbres et distribuant la lumière. […] Dominique s’accorde ainsi avec ma Vérité, en voulant non la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive [2]

« Veritas de terra orta est. » La Vérité sort de la terre. Notre terre, nos racines, notre père, c’est saint Dominique. Il nous lègue la Vérité, la soif de la Vérité, l’amour de la Vérité, et nous demande d’être fidèles à la Vérité. Efforçons-nous, par nos trois vœux, par notre vie contemplative, par nos prières et nos études, par notre prédication doctrinale, par toute notre vie, d’être vrais.

 

Sainte Marie, mère des Prêcheurs, priez pour nous !


[1]  — Saint Thomas, In librum Boetii de Trinitate expositio, Proœmium, q. 2, a. 2, resp. In Opuscula theologica, II (De re spirituali), Taurini, Romæ, Marietti, 1954, p. 331.

[2]  — Sainte Catherine de Sienne, Dialogue, t. 2, ch. 5 (De l’obéissance).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 106

p. 138-142

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