L’interprétation de la Bible dans l’Église Le débat actuel autour du sens de l’Écriture (II)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
II. Les « approches nouvelles » de l’exégèse et l’« attitude herméneutique »
Dans la première partie de cet article sur le sens de l’Écriture (Le sel de la terre 10), nous avons étudié la méthode d’exégèse dite « historico-critique », son histoire et ses racines philosophiques. Nous avons pu constater que cette méthode réduisait l’interprétation de l’Écriture à la recherche du seul sens littéral et qu’elle enfermait celui-ci dans des limites qui ne correspondent plus à la définition que la Tradition catholique en donnait. Cette méthode, en effet, repose sur le postulat suivant : pour « faire sortir [1] » du texte le sens qu’il contient, il faut dégager l’intention de son auteur et son « milieu d’origine [2] » par les seuls procédés de la critique scientifique textuelle, philologique, littéraire et historique. Cette enquête, purement rationnelle, doit exclure par principe toute explication théologique et toute intervention de la foi, parce que ces démarches introduiraient dans la procédure critique un préjugé attentatoire à son objectivité scientifique. C’est seulement après le travail critique que le « préjugé religieux » doit s’exercer pour élaborer une théologie biblique qui, elle, peut aller beaucoup plus loin dans ses conclusions que la simple exégèse [3]. Il s’agit là, bien sûr, de grossiers sophismes que l’Église a condamnés ; nous y répondrons dans notre troisième partie, en nous aidant des principes de saint Thomas d’Aquin.
En attendant, il nous faut étudier les nouvelles manières d’aborder l’Écriture et les méthodes d’interprétation qui contestent aujourd’hui l’hégémonie de la méthode critique, comme nous l’avons expliqué en introduction.
Elles sont de deux sortes :
— Il y a d’abord les « approches » récentes citées par le document de la Commission pontificale [4] (approches par les traditions diverses, juives et autres ; par les analyses linguistiques ; par la psychanalyse et les sciences humaines ; approches contextuelles libérationiste et féministe, etc.). Nous n’aborderons pas ici ces pseudo-méthodes toutes plus invraisemblables les unes que les autres, à l’exception de la principale et seule digne d’intérêt : l’analyse structurale du texte.
— Il y a, en outre, l’influence de la philosophie herméneutique contemporaine et l’exégèse dite « spirituelle » qui en dérive.
Dans le conflit des exégèses, cette dernière est celle qui est la plus ouvertement en opposition avec la méthode historico-critique et elle bénéficie, à ce qu’il semble, du soutien de théologiens influents et des autorités de l’Église. Pour ces raisons, elle nous intéresse davantage. Le père de La Potterie la qualifie de « voie moyenne » entre le Charybde du traditionalisme théologique et le Scylla de la critique biblique radicale [5]. Qu’en est-il vraiment ? S’agit-il d’une solution véritablement catholique ? C’est ce que nous devrons examiner.
L’analyse structurale : une contribution suspecte
Revenons au document de la Commission biblique pontificale d’où nous sommes partis. Au terme de ses réflexions sur la méthode critique, il précise : « Aucune méthode scientifique pour l’étude de la Bible n’est en mesure de correspondre à toute la richesse des textes bibliques. (…) On ne s’étonnera donc pas de constater qu’actuellement, d’autres méthodes et approches sont proposées, pour approfondir tel ou tel aspect digne d’attention [6]. »
Parmi ces méthodes, les plus dignes d’intérêt sont celles qui se fondent sur les procédés modernes d’analyse linguistique et littéraire. En ramenant les choses à leur plus simple expression, on peut les résumer ainsi : le langage fonctionne comme un réseau de signes [7] et de relations déterminés, il possède des structures internes (phonologiques, morphologiques, syntaxiques, logiques, thématiques, etc). Pour atteindre le sens, il faut donc rechercher et expliquer ces structures qui sont comme l’armature du discours. Plusieurs formes d’analyse sont possibles selon la nature des structures examinées : s’il s’agit des raisonnements et des arguments du texte, on parlera d’analyse rhétorique. Si ce sont les éléments qui ont servi dans la composition des récits et des narrations, on dira : analyse narrative. Si enfin, de manière plus générale, on enquête sur tous les signes linguistiques capables de révéler une organisation interne au texte, on dira : analyse sémiotique. Ces diverses démarches, bien qu’ayant chacune leurs propres procédures d’investigation, se ramènent à ce qu’on appelle l’« analyse structurale », qui est l’application au domaine linguistique du structuralisme philosophique [8].
Appliquée à la Bible, cette méthode se sépare de l’exégèse critique sur deux points :
1.— D’abord, elle est une méthode d’analyse « synchronique ». On veut dire par là qu’elle reçoit le texte comme formant un tout organique dont elle préserve l’unité et l’intégrité. L’unité, en ce que la recherche des structures du texte l’oblige à étudier des ensembles complets et cohérents (un livre entier, un ensemble de livres, l’ensemble des deux Testaments unis) et non pas des phrases ou des paragraphes isolés et séparés de leur contexte (des « péricopes », petites unités découpées). L’intégrité, car elle prend le texte dans son état ultime, tel qu’il nous est parvenu, sans y toucher, au lieu de vouloir en dégager les couches supposées de rédaction et de transmission et en reconstituer la distribution intérieure par des amputations et des déplacements contestables.
2.— Ensuite, elle refuse de demander le sens à des instances situées à l’extérieur du texte. La méthode historique partait du principe que l’histoire et les circonstances de la composition du texte en conditionnaient la signification. Elle sortait donc du texte pour l’interpréter, s’imposant comme préalable nécessaire une minutieuse étude critique du milieu d’origine. L’analyse structurale réagit contre cette manière de faire : le sens doit se découvrir en restant dans le texte, en examinant ses règles internes, sans se préoccuper de l’intention de l’auteur ni du milieu dans lequel il a rédigé son œuvre.
De prime abord, cette nouvelle approche semble bienvenue. Car la critique avait perdu le sens de l’unité et de l’objectivité de l’Écriture. Le sens de l’unité, d’abord : elle détruisait la cohésion du texte en le livrant à un découpage excessif. Elle brisait l’union des deux Testaments en refusant de les ordonner l’un à l’autre et de les expliquer l’un par l’autre. Elle dissociait l’Écriture de l’Église et de la foi en séparant l’étude de la Bible et celle du dogme. Mais elle avait perdu aussi le sens de l’objectivité des textes, car la recherche de l’intention de l’auteur conduisait les exégètes à des élucubrations contradictoires dans lesquelles le parti pris philosophique tenait la plus grande place.
L’analyse structurale allait-elle enfin renouveler l’exégèse ?
En tout cas, ses premières découvertes suffirent pour ébranler certaines des conclusions les plus assurées de la critique. Par exemple, la théorie documentaire des sources du Pentateuque [9]. Cette théorie du protestant Wellhausen, malgré le décret de la Commission biblique de 1906 sur l’authenticité mosaïque du Pentateuque et les rares essais catholiques qui lui furent opposés [10], fut reçue comme un dogme incontesté jusque dans les années 1975. Or, aujourd’hui, l’hypothèse vole en éclats parce qu’on n’étudie plus le texte sous le seul rapport de ses strates historiques, mais selon les thèmes et les structures d’ensemble qui s’y trouvent représentés (thème de l’Alliance, de la Loi, etc.). Voici ce qu’en a dit, avec un certain dépit, J. Briend au colloque du centenaire de l’École biblique de Jérusalem [11] :
Des exégètes, et non des moindres, estiment qu’il faut écarter résolument une telle hypothèse [documentaire]. C’est leur voix qu’on entend dans l’ouvrage de R.N. Whybray sur la composition du Pentateuque [12], véritable synthèse de toutes les objections anciennes et nouvelles (…). Cet ouvrage s’en prend d’abord aux présupposés de l’hypothèse documentaire, considérée comme la moins plausible de toutes les solutions proposées pour la composition du Pentateuque. Tous les indices qui ont permis de fonder cette hypothèse sont passés en revue (…). Si l’on ajoute à cette première volée de bois vert un rejet de la tradition orale, une critique de l’histoire des formes et de l’histoire des traditions, on aura une idée de la nature de ce petit livre qui pousse un peu loin la critique. Le lecteur non averti pourrait avoir l’impression que l’exégèse depuis Wellhausen s’est trompée du tout au tout. (…) Pour R.N. Whybray le Pentateuque est l’œuvre d’un auteur unique, véritable historien national.
Le coup est effectivement rude pour l’exégèse critique : va-t-il falloir brûler des bibliothèques entières ? Cet exemple montre en tout cas que beaucoup de thèses critiques soi-disant scientifiques ne sont en réalité que des « modes » ou des toquades. La question qui se pose est alors celle-ci : la méthode d’analyse structurale est-elle, elle aussi, une de ces modes passagères ? Car le progrès réalisé par elle en direction de l’unité de composition du Pentateuque ne s’accompagne pas d’un retour aux données de la Tradition, au contraire. Le Pentateuque réunifié devient un ensemble littéraire extrêmement tardif ; l’Écriture biblique ne serait apparue qu’au VIe ou Ve siècle avant Jésus-Christ (ce qui est un défi à l’histoire biblique et profane) : l’historicité des Patriarches en prend un sérieux coup. On n’a fait que passer d’un scientisme à un autre.
A son apparition, l’analyse structurale fut naïvement présentée comme la panacée qui allait combler les lacunes de la méthode historico-critique [13]. Comme s’il suffisait de substituer une méthode à une autre. Le scalpel de Bultmann et de ses disciples avait découpé les Évangiles en petits morceaux : telle guérison du Christ était un « récit de miracle », conforme au genre, placé là par la communauté primitive, qu’il fallait donc extraire ; telle parole de Jésus était une « sentence encadrée » qu’il était nécessaire d’isoler de ses commentaires interpolés, etc. Il y avait bien eu quelques essais de timides correctifs à la formgeschichte, comme par exemple la redaktiongeschichte (l’histoire de la rédaction). Mais la méthode restait celle d’une analyse fragmentaire. Il fallait aller plus loin. C’est précisément ce que faisait l’analyse structurale : elle mettait en évidence l’architecture interne du texte et lui restituait son unité organique. Par l’interdépendance de ses parties, le jeu de ses symétries et de ses contrastes, le texte allait enfin parler et nous dire son sens.
C’était demander à la forme du texte beaucoup plus qu’elle ne peut procurer. Au fond, on n’avait pas quitté le domaine de la critique littéraire ni les « critères internes » chers à la méthode historique. Ce n’était guère qu’une revanche du linguistique ou du littéraire sur l’historique [14]. Ce que le cadre historico-socio-culturel extérieur au texte n’avait pas pu donner, on le demandait au contexte immédiat et à l’organisation intérieure du texte, qui ne pouvaient pas plus le donner. En quelque sorte, sous l’influence du structuralisme, on envisageait l’émission et la détermination du sens comme des fonctions d’un logiciel informatique : pour que « ça fonctionne », il suffisait de décrypter et d’appliquer le code.
Les exégètes partisans de l’analyse structurale durent bientôt reconnaître que « les indices textuels ne véhiculent pas l’idée, mais l’indiquent. La saisie, comme la production des significations est une opération synthétique, complexe, analysable, que la distinction entre “forme” et “contenu” ou “sens” masque plus qu’elle ne l’éclaire [15] ». Le problème de fond, celui de la signification, restait entier. La sémiotique avait eu l’avantage de souligner l’importance de l’unité formelle des textes ; elle n’avait pas résolu la question du sens. Le sens n’était décidément pas « dans » le texte comme le vin est dans la bouteille, car le texte n’est en fin de compte qu’un réseau de signes conventionnels, en eux-mêmes vides, qui renvoient à autre chose qu’à eux-mêmes. Ils ne sont pas clos sur eux-mêmes, comme on l’avait trop facilement cru. Ils sont signes de quelque chose, ils se réfèrent à une réalité ou à un événement extérieur. N’était-ce pas du côté de la référence extérieure qu’il fallait chercher ? Après l’« échec » de la méthode critique, l’« échec » du structuralisme inclinait lui aussi l’exégèse à se retourner vers la réalité extérieure, ce que P. Ricœur allait appeler le « monde du texte » [16].
Par ailleurs, l’étude du langage et des structures du discours avait fait apparaître différents niveaux de « relations » et de « signes », autrement dit de sens dans les textes, et donc plusieurs lectures possibles. Les textes « disent plus qu’ils n’avouent » (Delorme). Cette affirmation de la polysémie des écrits était une nouvelle revanche sur l’exégèse historico-critique (mais aussi, une nouvelle rupture avec la pensée d’Aristote et de saint Thomas). Celle-ci, on s’en souvient, avait posé le principe de l’unicité du sens et s’était fixé la tâche de définir le sens originel précis de chaque texte biblique. Or l’expérience avait montré que, dans la pratique, chaque exégète critique donnait son sens et qu’il y avait sur certains textes presque autant de sens (prétendument littéraux) que d’interprètes. Après avoir professé l’univocité des textes, l’exégèse, pour se sortir des impasses où elle s’embourbait, admettait l’équivocité du donné scripturaire. Nous allons retrouver ce point et ses funestes conséquences dans la suite de notre parcours.
La philosophie herméneutique à la rescousse
En abordant sa deuxième grande distinction intitulée : « Questions d’herméneutique », le document de la Commission pontificale dit : « La démarche de l’exégèse est appelée à être repensée en tenant compte de l’herméneutique philosophique contemporaine [17]. » Effectivement, dans l’évolution de l’exégèse actuelle, les développements les plus récents – spécialement la nouvelle exégèse dite spirituelle qu’il nous reste à étudier – se réclament de cette philosophie.
L’herméneutique (du grec eJrmhneuvw qui signifie : interpréter, traduire) désignait autrefois dans l’Église catholique la science des règles générales qui président à l’interprétation de l’Écriture sainte [18]. Sous l’influence du protestantisme, le mot a pris peu à peu un sens moins théologique et plus philosophique. Il désigne désormais un courant de la philosophie contemporaine [19]. Les grands noms de la philosophie herméneutique sont surtout allemands et protestants : Schleiermacher (pasteur de la fin du XVIIIe siècle), Dilthey (vers 1900), Gadamer (vers 1960). Un Français a, lui aussi, travaillé ces questions et son influence est considérable dans les milieux « conciliaires », il s’agit de Paul Ricœur [20].
La question essentielle qui se pose à l’homme, déclare la philosophie herméneutique, est celle du sens. Pour y répondre, elle s’efforce de donner un modèle d’interprétation globale des textes (et même de l’action et de la vie tout entière), sans limites de temps ni d’espace, valable aussi bien pour l’homme d’aujourd’hui que pour celui d’hier, pour la littérature profane comme pour les écrits bibliques, même si ces derniers présentent des caractères spécifiques évidents. Chez P. Ricœur, ce modèle herméneutique repose sur quatre notions essentielles [21] qu’il nous faut expliquer, pour trois raisons. D’abord, parce qu’il s’agit d’une pensée obscure énoncée en termes alambiqués. Ensuite, parce que ces notions permettent de comprendre l’exégèse spirituelle dont nous parlerons plus loin. Enfin, parce qu’on retrouve toutes ces idées dans les écrits officiels que publie Rome actuellement, et comme la plupart des catholiques ne lisent pas ces écrits ou, s’ils les lisent, n’en perçoivent pas les références suspectes, le mal ne cesse de se répandre.
1. La première notion à examiner est celle de « monde-du-texte ». C’est la notion fondamentale, « l’objet de l’herméneutique [22] », dit Ricœur. Le monde-du-texte (appelé encore la « chose-du-texte ») est la référence au monde extérieur exprimée par le texte (l’événement raconté, l’enseignement donné, la réalité évoquée, etc.). « Le discours vise les choses, écrit Ricœur, il s’applique à la réalité, exprime le monde [23]. »
Voilà qui nous réjouit. Est-ce enfin un retour à une conception réaliste de la connaissance ? La méthode historico-critique cherchait le sens du côté de l’histoire ou de l’intention de l’auteur ; le structuralisme le demandait à la « grammaire » et aux « codes » internes du texte ; Ricœur va-t-il le quérir du côté des choses ?
Il faut déchanter. Car la référence dont il est ici question, ce n’est pas le réel tel qu’il est en lui-même – et que le langage tâche de dire plus ou moins adéquatement –, ce n’est que « la valeur de vérité, la prétention à atteindre la réalité [24] » énoncée par le texte. En d’autres termes, le « monde-du-texte », c’est l’interprétation du monde telle qu’elle transparaît dans le texte, le sens des événements que véhicule le texte, le monde tel qu’il est dans le texte et non pas les événements ou le monde tels qu’ils sont en eux-mêmes. Écoutons Ricœur : « La question n’est plus de définir l’herméneutique comme une enquête sur les intentions psychologiques qui se cacheraient sous le texte [allusion polémique à l’encontre de la méthode historique], mais comme l’explicitation de l’être-au-monde montré par le texte [« l’être-au-monde », c’est-à-dire la manière d’être au monde, d’expliquer le monde proposée par le texte]. Ce qui est à interpréter, dans un texte, c’est une proposition de monde, le projet d’un monde que je pourrais habiter et où je pourrais projeter mes possibles les plus propres [25]. »
Il ne faut donc pas se faire d’illusion. Quoi qu’en dise Ricœur dans sa critique de l’idéalisme de Husserl [26] (auteur dont, par ailleurs, il se réclame), la perspective de la philosophie herméneutique n’est absolument pas réaliste au sens aristotélicien ou thomiste du mot. Pour elle, les mots ne disent pas vraiment les choses, mais seulement une certaine pensée – un objet de pensée – sur les choses. En veut-on une confirmation ? Il suffit de lire ce que Ricœur écrit au sujet de la fiction : « Il n’est pas de discours tellement fictif qu’il ne rejoigne la réalité, mais à un autre niveau, plus fondamental que celui qu’atteint le discours descriptif, constatif, didactique, que nous appelons langage ordinaire [27]. » Qu’est-ce à dire ? Ricœur veut-il simplement indiquer que le choix d’un genre littéraire fictif permet – sinon toujours, du moins souvent – une meilleure mise en valeur des idées et des sentiments que l’on veut exprimer ? Comme nous pouvons le constater, par exemple, dans les Fables de La Fontaine ? Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; l’herméneutique a bien d’autres visées. Quelles sont ces visées ? Quel est ce « réel » rejoint par la fiction dont parle Ricœur ? Écoutons-le à nouveau : La fiction (et, en général, la poésie), explique-t-il, « en abolissant une référence de premier rang [c’est-à-dire en éloignant la référence des événements et des choses donnée par le langage quotidien], libère une référence de second rang [28] », à savoir un monde situé au-delà des choses et des événements, métamorphosé, transfiguré, « capable de réveiller dans l’expérience humaine du lecteur des possibilités inédites ». Autrement dit, le monde-du-texte exprimé par la fiction est bien plus profond, bien plus intéressant que le monde-du-texte exprimé par le langage ordinaire, parce qu’il constitue une « réalité » – en fait, une certaine vision du réel – proprement inexistante, imaginaire, donc parfaitement malléable, ouverte à des « possibles inédits », entendez : à une forme d’intelligibilité qui outrepasse le sens commun des mots et justifie la plus grande fantaisie d’interprétation. « La réalité est, de cette manière, métamorphosée par le moyen de ce que j’appellerais les “variations imaginatives” que la littérature opère sur le réel [29]. »
Le « monde-du-texte » n’est donc pas un critère de référence stable, le reflet fidèle de la réalité extérieure, dans lequel, à l’instar du « verbum » ou concept thomiste, on peut connaître cette réalité de manière vraie et certaine, telle qu’elle est en elle-même. C’est une « proposition » de réel ou de vérité, de vie, un premier essai d’interprétation qui reste en puissance à d’autres interprétations futures plus ou moins homogènes, « proposition » d’autant plus riche qu’elle ouvre des possibilités d’interprétation créatrice plus grandes.
On objectera avec raison : c’est donc la subjectivité ou la créativité de l’interprète qui fait le sens. Non, répond Ricœur, parce que le dégagement de significations nouvelles par le lecteur doit se faire nécessairement dans la ligne du sens fondamental donné par le texte, c’est-à-dire dans le respect du monde-du-texte qui rend objectives les interprétations ultérieures et permet d’échapper ainsi au pur subjectivisme. « C’est le déploiement du monde-du-texte qui finalement forme et transforme selon son intention l’être du lecteur [30] », et non l’inverse. Cette vérification par le monde-du-texte suffit-elle pour éliminer l’objection ? Verbalement, peut-être ; mais de manière décisive, certainement pas [31]. Elle a, en tout cas, pour effet de situer la philosophie herméneutique de Ricœur dans une sorte d’entre-deux subtil et trompeur : ni idéalisme pur – pour qui la pensée crée son objet, sans référence au monde extérieur inconnaissable – ni réalisme – pour qui la pensée est capable de dire les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes dans la réalité extra-mentale. Ici, on parle bien d’une objectivité de la pensée, d’une référence à un objet qui donne l’illusion du réalisme ; mais cette objectivité ne débouche pas sur le réel extérieur, cet objet reste un objet de pensée, possédant comme tel un être objectif propre (un esse objectivum) indépendamment de la chose à laquelle il se rapporte.
On devine le parti qu’a pu tirer de cette philosophie une exégèse qui se veut mitigée, à la fois ennuyée par les ruines accumulées par le scientisme biblique (négation des miracles, rejet de l’historicité des Évangiles, etc.) et résolument opposée à un retour aux méthodes traditionnelles qu’elle juge « dogmatiques » et « fondamentalistes ». La philosophie herméneutique lui offre à point nommé le moyen de réintroduire dans l’étude biblique une « objectivité » rassurante et unifiante quoique purement nominale, tout en encourageant la plus grande créativité dans l’interprétation des textes [32]. N’est-ce pas inespéré ?
C’est pourquoi les travaux exégétiques d’inspiration herméneutique se multiplient depuis quelques années. En voici une illustration tirée d’un ouvrage sur les Évangiles paru en 1988 (c’est nous qui soulignons) : « Dans la méthode d’exégèse récente [préconisée par les auteurs de cet ouvrage], lit-on dans l’introduction, (…) on ne se borne plus à chercher l’intention subjective de l’auteur (que l’absence de documents laisse problématique), mais on retrouve dans l’objectivité du texte le sens pluriel, débordant, dont il est prégnant [33]. » Cet exemple montre à quel point une certaine exégèse a servilement adopté l’horrible baragouin et les faux principes de la philosophie herméneutique. Son programme tient en deux points : 1.— réaffirmer l’unité du texte sacré et son caractère « objectif » en réaction contre les découpages arbitraires de la formgeschichte (c’est le volet « réactionnaire » du programme, mais il faudra nous souvenir que cette unité et cette objectivité sont spéciales) ; 2.— déceler dans cette « objectivité » la pluralité débordante de sens qui s’y trouve concentrée (c’est le volet progressiste). Dans cette perspective nouvelle, les investigations de l’interprète ne doivent plus se limiter aux savantes analyses philologiques et historiques destinées à rendre à l’écrit sa nudité originelle présumée. Il faut redonner à l’exégèse une mission qui dépasse largement l’archéologisme réducteur et univoque de la méthode critique. Sa fonction consistera donc à exposer la variété des « lectures » de l’Écriture sainte qui se sont succédées au cours des âges jusqu’à aujourd’hui, à rendre compte de l’évolution et du déploiement des divers sens dans la « tradition vivante » des « Églises », à détecter les virtualités théologiques et œcuméniques qui s’y trouvent contenues, etc. La suite de notre analyse va nous permettre de clarifier ces points.
2. La deuxième notion sur laquelle repose l’herméneutique de Ricœur, c’est la « distanciation » que complète la notion de « précompréhension ».
La « distanciation », ou mise à distance de l’écrit, est une « caractéristique de l’écriture [34] » et la condition préalable pour qu’elle « dise » quelque chose [35]. « Une première distance existe entre le texte et son auteur car, une fois produit, le texte prend une certaine autonomie par rapport à son auteur ; il commence sa carrière de sens [36]. » Mais cette « carrière de sens » vient surtout de la distance qui sépare l’écrit de ses lecteurs et interprètes successifs. Autrement dit, le sens du texte ne se réduit pas au sens initial, codifié en quelque sorte par les mots et le contexte voulus par l’auteur. Il porte en lui des virtualités insoupçonnées qui ne se découvriront que peu à peu, à l’occasion de ses « lectures » successives, de sorte qu’on peut dire que chaque interprétation nouvelle enrichit et étend le sens.
Pour éclairer ce point, Ricœur explique que l’interprète reçoit et lit le texte avec une certaine « précompréhension ». La « précompréhension » est la manière propre que chacun a de comprendre le texte, en raison de la formation reçue, de l’univers mental dont il a hérité, du cadre de vie dans lequel il se trouve, etc. Chaque lecteur (chaque groupe humain, chaque « tradition ») s’approprie [37], retraduit, actualise le « monde-du-texte », selon la compréhension qu’il en a et, ce faisant, dilate le sens. Comme le résume le document de la Commission pontificale : « le sens du texte ne peut être donné pleinement que s’il est actualisé dans le vécu des lecteurs qui se l’approprient [38]. » C’est du pur personnalisme.
L’interprétation du texte, c’est donc, en fin de compte, la fusion de deux horizons : celui du texte (et de sa proposition d’être) et celui du lecteur ou, plutôt, de la chaîne ininterrompue des lecteurs (et de leur précompréhension). Cette fusion déploie le sens virtuellement contenu dans le texte, ouvre les nouveaux « possibles » dont il était question plus haut, et fait naître en chaque lecteur une nouvelle compréhension du monde et de soi. Car, on l’a compris, il ne s’agit pas de recevoir le contenu du texte comme un enseignement figé et définitivement immobilisé. Le texte, du fait même qu’il est reçu, vit : d’un côté, il déploie son sens « pluriel » comme on vient de le dire, mais aussi il établit une relation [39], il « interpelle » son lecteur, il étend l’intelligence que celui-ci a des êtres et de lui-même : « Dès lors, comprendre, c’est se comprendre devant le texte. Non point imposer au texte sa propre capacité de comprendre, mais s’exposer au texte et recevoir de lui un soi plus vaste, qui serait la proposition d’existence répondant de la manière la plus appropriée à la proposition de monde. La compréhension est alors tout le contraire d’une constitution dont le sujet aurait la clé. Il serait à cet égard plus juste de dire que le soi est constitué par la “chose” du texte [40]. »
Il est clair qu’on n’a pas quitté l’existentialisme de Heidegger [41]. Le père de La Potterie l’avoue d’ailleurs explicitement dans un article de Communio de 1986, dans lequel il expose les fondements philosophiques de la nouvelle exégèse « dans l’Esprit » [42]. Voici un extrait du paragraphe intitulé par lui « Exégèse et herméneutique » (c’est nous qui soulignons) :
Nous sommes donc renvoyés (…) à la question fondamentale qui se pose aujourd’hui : « interpréter », chercher le « sens » du texte, qu’est-ce à dire exactement ? C’est tout le problème du rapport entre exégèse et herméneutique. La philosophie contemporaine de l’interprétation est ici pour nous très précieuse, surtout celle de Heidegger. Deux leçons surtout sont à retenir.
La première leçon à prendre chez Heidegger, c’est sa définition de l’interprétation. Les précisions qui suivent confirment et éclairent tout ce que nous venons de dire
Rappelons d’abord que d’après Sein und Zeit [œuvre maîtresse de Heidegger], l’« interprétation » (Auslegung) dit plus que l’explication ou « représentation » (Darstellung) : elle signifie pratiquement : ex-plicitation (Aus-legung). Interpréter un texte, c’est mettre au jour les virtualités qu’il recèle, « libérer ses forces intérieures », ses virtualités ; c’est dégager l’implicite qu’il contient, mettre en lumière ses richesses cachées. Aussi a-t-on pu dire que la leçon herméneutique de Heidegger, pour les théologiens et les exégètes, c’est qu’il les invite à rechercher « l’impensé de la tradition, le non-dit des Écritures mêmes » (W. Richardson) [43].
En d’autres termes, grâce à l’herméneutique, « l’interprétation n’est plus tournée vers le passé mais vers l’avenir. Elle s’intéresse au dynamisme latent du texte, à sa vie propre, au mouvement profond qui l’anime, et qui, comme dans un organisme vivant, tend invinciblement à croître et à s’expliciter [44] » :
Interpréter, c’est donc transcender ; c’est aller « au-delà » des signes visibles, des mots, pour atteindre leur vie profonde qui émerge progressivement dans l’« histoire de l’efficience ». On doit donc dire avec G. Steiner [45] : « L’interprétation, c’est ce qui donne au langage une vie qui va au-delà de l’instant et du lieu où il fut prononcé ou transcrit ».
Mais, cette « ex-plicitation », ce lent déploiement du sens demande du temps et du recul, ce que Ricœur appelle la distanciation et la précompréhension : la vérité du texte n’est accessible que « dans les formulations successives qu’on en donne, dans les relectures et les actualisations qu’on en fait au cours de l’histoire [46] ». C’est ici, dit La Potterie, que se situe le rôle de la « tradition », la fameuse tradition vivante. Cette tradition-là n’a rien à voir avec la réalité catholique du même nom ; ce n’est que la traduction à usage chrétien du jargon de la philosophie herméneutique. Mais l’identité de mot va permettre un perfide amalgame et entraîner une dangereuse confusion sur laquelle il nous faudra revenir. Le rôle de la tradition dans l’interprétation, c’est la deuxième leçon que l’exégèse doit recevoir de la philosophie de Heidegger, avec, pour faire bonne mesure, l’appui de Blondel [47] :
D’autre part, la philosophie est aussi en train de redécouvrir l’importance de la tradition comme condition intrinsèque de toute interprétation véritable. C’est précisément la tradition qui « explicite » toutes les virtualités latentes des textes. Il faut citer ici M. Blondel, qui avait déjà analysé dans Histoire et dogme « les lacunes philosophiques de l’exégèse moderne » : pour échapper, d’une part, à l’extrinsécisme d’une dogmatique figée qui ignore l’histoire [48], et d’autre part, au positivisme de l’historien qui ignore le dogme, une troisième voie est nécessaire, celle qui relie l’histoire à la foi et au dogme par le mouvement vital de la tradition, par la conscience vivante et collective de toute l’Église.
3. La troisième notion énoncée par Ricœur qu’il importe de souligner est celle de « symbole ». Comment le texte peut-il s’exprimer, et comment l’interprète peut-il rejoindre le « monde-du-texte » lorsque celui-ci, comme c’est le cas dans le discours religieux, vise une réalité transcendante ou sacrée ? Par le symbole.
On se souvient que c’est précisément la voie que suggérait H. Jonas au terme de son article consacré aux rapports entre Heidegger et la théologie, article dont nous avons cité de larges extraits dans la première partie de cette étude [49]. C’est, en réalité, à ce niveau que se trouve la véritable différence entre l’herméneutique et la formgeschichte de Bultmann, puisqu’au point de vue des sources philosophiques toutes les deux se retrouvent sous le commun patronage de Heidegger [50].
Pour retrouver le vrai Jésus de l’Histoire et le « kérygme » originel (la prédication fondamentale des apôtres), Bultmann voulait « démythologiser » les récits évangéliques, c’est-à-dire éliminer tous les éléments que sa critique des formes déclarait mythiques et dont il estimait le texte indûment ou tardivement chargé. A l’âge de la science et de la technique, le mythe est une tentative inadéquate et naïve d’exprimer les choses, qu’il faut exclure. A cela, l’herméneutique rétorque : au contraire, il faut conserver les mythes. D’une part, parce qu’ils sont indéracinables, étant une forme innée de la pensée humaine, même de celle qui les nie. D’autre part, parce qu’ils font partie intégrante du texte biblique qui doit être pris tel qu’il est, comme un tout signifiant. Mais il faut les lire symboliquement. Compris comme des symboles, ils deviennent les éléments les plus importants du texte, ceux qui ont le plus de sens, car, à l’inverse du langage ordinaire limité à une signification univoque, ils « donnent à penser » (l’expression est de Ricœur) et constituent le meilleur, voire le seul moyen qu’il nous est donné d’exprimer la transcendance [51] : « Le symbole a le pouvoir de dévoiler le lien de l’homme à son sacré » (Ricœur).
Rappelons-nous les paroles de Ricœur concernant la fiction, que nous avons citées plus haut ; elles s’appliquent parfaitement ici. Le langage symbolique favorise le déploiement du sens parce qu’il va au-delà du langage ordinaire, il « suggère plus qu’il n’énonce ». En plus de la distance générale qui sépare le texte du déploiement de son sens, le symbole crée une « distance à l’égard de la réalité quotidienne vers laquelle pointe le discours ordinaire [52] ». Il reflète un niveau de « réalité » plus profond, « il ouvre dans la réalité quotidienne une autre réalité, la réalité du possible [53] ».
Pour éclaircir ces propos, le père de La Potterie, grand admirateur de Ricœur, citait dans une conférence cette comparaison attribuée au philosophe : lorsqu’un bateau fend les flots, son étrave pénètre dans l’eau, mais on ne voit que l’écume. De même, le langage ordinaire ne capte que l’écume de la vie, l’apparence des choses, les phénomènes, tandis que le symbole, lui, va au-delà : il pénètre le fond des choses. L’image est habile, car personne ne veut s’en tenir à la banalité et à la futilité des apparences. Si cette banalité résulte non pas de la pauvreté de la pensée, mais de la normalisation et de l’univocité du langage, alors, on sera tenté d’aller vers ce qui est confus, énigmatique ou ésotérique, qu’on qualifiera du titre flatteur de « symbole ». A la rigueur d’une pensée qui s’efforce de définir le sens des mots, on préférera l’illusion d’une pensée qui se croit profonde parce qu’elle se réfugie dans des concepts équivoques ou nébuleux. Mais, esprit profond n’est pas synonyme de langage mystérieux ou torturé. Le symbole ainsi compris a toutes les chances de n’être que le voile d’une « sagesse » vide, enfermée sur elle-même et ses élucubrations imaginaires, dans laquelle l’inspiration poétique et charismatique tiendra lieu de doctrine : c’est le cas, nous allons le voir, de la nouvelle exégèse spirituelle. A moins que ce symbole ne soit que le paravent d’une pensée initiatique et occulte, ce qui est encore plus grave.
La Bible, ayant très souvent recours au langage symbolique, est un champ d’application privilégié de ces principes. Le leitmotiv est toujours le même : par rapport aux passages symboliques du texte, si l’interprète s’en tient à une étude de la lettre (comme le fait la méthode historique) ou de la structure linguistique (comme le fait le structuralisme), il passera à côté du vrai sens. Si, au contraire, il lit ces textes symboliquement, c’est-à-dire en dépassant la trame du texte qui n’est ici qu’une transcription chiffrée d’un donné supérieur, alors, la « fonction heuristique » (c’est-à-dire la recherche du sens) fera son œuvre de « redescription » de la réalité (c’est-à-dire : dévoilera la nouvelle « réalité », « l’être-au-monde » transcendant exprimé dans le symbole) : « Quand le langage utilise la métaphore, le sens littéral doit échouer pour que le sens métaphorique émerge ; de la même manière, la référence littérale doit s’effondrer pour que la fonction heuristique fasse son œuvre de redescription de la réalité [54]. »
Même en faisant la part du lyrisme, ces paroles vont très loin. Que restera-t-il d’Adam et d’Ève, du péché originel, de Noé, d’Abraham et des Patriarches, et même de la naissance virginale de Notre Seigneur et de sa résurrection (le texte évangélique ne parle-t-il pas d’« anges » ?), lorsqu’on cherchera à les interpréter avec de tels principes ? Sans doute, contrairement à ce que faisait la formgeschichte, on ne niera pas purement et simplement leur historicité. Mais on y verra des symboles et, comme « le symbolique veut avant toutes choses exprimer la non-immédiateté de notre appréhension de la réalité [55] », on considèrera que la réalité décrite par les mots du texte n’est pas ce qui importe, qu’elle doit même s’effondrer pour laisser place à la vraie réalité re-décrite par l’intelligence seconde du récit [56].
Le langage des symboles a encore un autre rôle qui est bien dans la ligne de l’existentialisme sous-jacent à la philosophie herméneutique : puisqu’il ne nous parle qu’en énigme, le symbole oblige à déposer l’exigence de la rationalité. Il se situe à un niveau d’intelligibilité primitive, faite d’émerveillement et de sympathie avec les choses et avec leur sens. La naïveté humaine des anciens âges exprimée dans les vieux mythes a été perdue avec l’irruption de la rationalité. L’homme, arraché à cette naïveté première, aspire à une naïveté seconde, désire retrouver cet émerveillement originel. L’herméneutique, en réhabilitant le symbole, permet à l’homme moderne de redécouvrir la fraîcheur de ce paradis perdu. Ceci montre bien que la « réalité » visée par le langage symbolique – réalité dont on ne sait pas exactement en quoi elle consiste – n’est pas tant un message conceptuel qu’une expérience personnelle. On retrouve ici la dimension « existentiale » de Heidegger ; le symbole, plus que tout autre langage, nous atteint dans notre situation présente et rejoint notre propre expérience.
Les aberrations de ce système doivent-elles nous conduire à rejeter tout symbolisme dans la sainte Écriture ? Assurément non, mais il nous faudra, à la lumière des principes de saint Thomas, redéfinir la signification et le rôle du symbole dans les textes sacrés. Nous le ferons dans la troisième partie de cette étude. En attendant, ce sont ces aberrations que l’exégèse spirituelle récente récupère et professe.
4. Avant de clore cet aperçu sur l’herméneutique philosophique, tâchons de récapituler nos découvertes. En suivant Ricœur, nous avons précisé, au sujet de l’interprétation : 1.— son objet : le « monde-du-texte », c’est-à-dire la proposition de monde contenue dans le texte ; 2.— ses conditions d’application : la « distanciation » du texte par rapport au lecteur et la « compréhension » ou appropriation du texte par le lecteur et par la « tradition vivante » ; 3.— son champ d’application privilégié : le symbole, qui « donne à penser » et recèle une signification plus profonde que le discours commun.
Il faut ajouter un mot sur ce qui est en quelque sorte le résumé de la méthode d’interprétation herméneutique et qui est dénommé par Ricœur et les philosophes qui le suivent : « le cercle herméneutique ». C’est la quatrième notion que nous avions annoncée. L’expression cercle herméneutique entend signifier que l’interprétation est une opération complexe s’échelonnant sur plusieurs phases, comme les maillons d’une chaîne disposée en cercle.
En effet, dans la mesure où « l’immédiateté de la connaissance et de la croyance sont perdues » (Ricœur), l’homme ne peut plus ni appréhender ni croire les réalités exprimées dans un texte sans les avoir préalablement comprises, c’est-à-dire sans les avoir passées au crible de sa critique rationnelle. Mais, par ailleurs, pour critiquer et comprendre rationnellement, il faut déjà recevoir le texte et y croire. Voilà le cercle herméneutique : pour croire il faut comprendre, et pour comprendre il faut croire. Il y a au départ, avant même d’interpréter et pour pouvoir le faire, un pari à poser sur la vérité du texte. L’interprétation se donne ensuite la tâche de vérifier ce pari. En retour, cette vérification restitue le pari après l’avoir enrichi et comme « saturé d’intelligibilité » [57].
En fait, par ce cercle (qui n’est pas un cercle vicieux [58], prétend Ricœur), l’herméneutique se donne le moyen de réintégrer la méthode historico-critique tout en prétendant la dépasser. On a ainsi une exégèse en trois temps, organisée selon trois niveaux distincts d’interprétation :
Le travail de l’interprète peut être considéré selon trois fonctions, qui correspondent à trois moments de l’interprétation d’un texte. Dans un premier moment, il cherche, moyennant une analyse historico-littéraire, à déterminer le sens du texte dans son milieu d’origine [= l’enquête historico-critique]. Le second moment consiste à traduire le langage du passé en catégories et en modes de pensée actuels [= l’actualisation et l’appropriation du monde-du-texte] (…). Le troisième moment du cercle herméneutique est celui qui insère la parole dans le cadre spécifique d’un auditoire, d’une situation communautaire ou individuelle, pour la faire agir comme un stimulus de décision [= l’application pastorale ou existentielle]. Il appartient à la liturgie, à la prédication, à la pastorale et à la réflexion ascétique de procéder à l’application du texte sacré, mais en tenant compte que ceci n’est qu’un moment d’un unique cercle exégétique, et qu’il doit s’appuyer sur les moments précédents [59].
En dépit de critiques parfois âpres, l’utilisation de la méthode critique en exégèse est donc bien considérée comme une acquisition définitive et enrichissante [60]. Mais, désormais, elle n’est plus que la première étape du cercle exégétique. Car l’ambition du système n’est pas limitée à un simple projet d’interprétation des textes. Il s’agit de passer « du texte à l’action », comme titre une œuvre de Ricœur. Au-delà du texte que le lecteur s’est approprié par sa « relecture », il y a des applications morales à tirer, une manière de vivre à dégager, une « attitude existentielle » – une foi – à pratiquer, et cela aussi fait partie de l’interprétation.
Cette extension quasi indéfinie de l’interprétation est une mine pour la nouvelle exégèse et la nouvelle théologie dont la prétention est précisément de réaliser une synthèse, non seulement de l’exégèse, mais de toutes les sciences sacrées (exégèse, théologie, pastorale, spiritualité, etc.), et même de la vie chrétienne. Le cercle herméneutique n’est-il pas la redéfinition moderne de la théorie médiévale des quatre sens de l’Écriture ? N’offre-t-il pas la possibilité d’ouvrir cette « troisième voie » annoncée par Blondel et von Balthasar, qui doit dépasser la dogmatique figée du passé au moyen de la tradition vivante, et le scientisme positiviste moderne au moyen de la foi existentielle ?
Si on le résume, ce cercle herméneutique n’est, au fond, que la prise en compte de cette affirmation (anti-réaliste) : l’interprétation n’atteint jamais le texte directement (et encore moins l’événement) ; elle est toujours tributaire d’interprétations qui l’ont précédée. En effet : 1.— Le texte ne nous rejoint qu’au terme d’une chaîne d’intermédiaires qui nous le transmettent déjà interprété. 2.— En amont, ce que l’écriture livre, c’est une parole qu’elle a dû interpréter pour pouvoir la mettre par écrit (l’interpréter à notre tour suppose donc qu’on la restitue en parole vivante). 3.— Bien plus, cette parole initiale n’est elle-même que l’interprétation d’un événement et non pas l’événement lui-même. Il n’y a donc que des interprétations d’interprétations.
Quelle est la différence avec le rationalisme biblique que nous évoquions au début de notre étude [61], dira-t-on ? C’est la même négation du pouvoir qu’a l’intelligence de connaître et de dire les choses. Kant n’est pas mort.
Au plan des principes, c’est vrai. Mais l’herméneutique en tire une conclusion diamétralement opposée à celle du scientisme biblique. Pour elle, la multiplication de ces interprétations ne rejette pas l’événement originel dans l’inconnaissable et le néant, ni ne le réduit à un simple « noyau primitif ». Au contraire, elle lui confère du sens, lui « donne de l’épaisseur temporelle en l’inscrivant dans un rapport signifiant [62] », le transforme en un « être nouveau ». Ainsi, l’Écriture est vraiment un « trésor inépuisable qui donne à penser sur toutes choses [63] » et qui grandit au fur et à mesure de ses « relectures ».
***
Nous demandons à nos lecteurs de bien vouloir excuser le caractère technique et peut-être un peu ardu des explications philosophiques qui précèdent. Il était nécessaire de les donner pour bien saisir la véritable nature et le danger de l’exégèse spirituelle dont nous allons maintenant parler. La difficulté tient à la matière et surtout au genre particulier de la philosophie étudiée : l’herméneutique, en effet, dérive à la fois de la phénoménologie de E. Husserl, de l’existentialisme de M. Heidegger et du personnalisme de E. Mounier. Or ces philosophies ne s’attachent pas à définir ni à prouver ou enseigner quelque chose, mais à décrire des états de pensée, à traduire des expériences vitales, concrètes, personnelles. C’est pourquoi, dans la manière de présenter leurs thèses, elles ont recours à un mode essentiellement descriptif, qui relève plus de la littérature, voire de la poésie, que de la philosophie proprement dite. Il s’ensuit un aspect assez confus, que renforce le goût immodéré pour les néologismes entortillés. Si on ajoute que pour ces philosophies, il n’y a pas de vérité immuable, on comprend que la contradiction ne les gêne pas. Ce qui les séduit, ce n’est pas la vérité mais la magie des mots auxquels elles accordent une valeur quasi absolue.
Or, ces fausses philosophies sont aujourd’hui entièrement passées dans l’Église [64] et, avec elles, la maladie du délire verbeux. Le cardinal Ratzinger, qui est pourtant un orfèvre en la matière, était contraint de le reconnaître dans une interview accordée à 30 JOURS [65] :
Il me semble aujourd’hui indéniable qu’il y a une inflation de mots, une production excessive de documents. Si la situation de l’Église dépendait de la quantité de mots, nous aurions de nos jours une floraison ecclésiale sans précédents (...) En fait, il serait nécessaire de s’accorder plus de temps de silence, de méditation et de rencontre avec le réel (…)
Face à un mal si profond, il faudrait surtout que l’autorité de l’Église condamne les erreurs et enseigne la vérité. Quand pourrons-nous lire une encyclique qui nous redise ce que Léon XIII disait au clergé français, le 8 septembre 1899, pour le mettre en garde contre le subjectivisme qui tentait déjà certains clercs libéraux [66] ? C’est nous qui soulignons :
Nous réprouvons de nouveau ces doctrines qui n’ont de la vraie philosophie que le nom et qui, ébranlant la base même du savoir humain, conduisent logiquement au scepticisme universel et à l’irréligion. Ce Nous est une profonde douleur d’apprendre que, depuis quelques années, des catholiques ont cru pouvoir se mettre à la remorque d’une philosophie qui, sous le spécieux prétexte d’affranchir la raison humaine de toute idée préconçue et de toute illusion, lui dénie le droit de rien affirmer au-delà de ses propres opérations (…). Il est profondément regrettable que ce scepticisme doctrinal, d’importation étrangère et d’origine protestante, ait pu être accueilli, avec tant de faveur, dans un pays justement célèbre pour la clarté des idées et pour celle du langage.
N’est-ce-pas parfaitement d’actualité ? Hélas, au lieu de ce « pain » de la doctrine, les enfants de l’Église ne reçoivent plus aujourd’hui que des « pierres ». Quelle n’est pas, en effet, la douleur de constater que, dans son dernier livre : Entrez dans l’Espérance, le pape Jean-Paul II lui-même endosse et couvre de son autorité cette philosophie herméneutique moderne. Dans le chapitre intitulé : « Quelles preuves avons-nous de l’existence de Dieu ? », après avoir cité la voie de l’expérience éthique d’Emmanuel Kant comme complément moderne des preuves de saint Thomas (!), le pape continue (c’est toujours nous qui soulignons) :
En s’éloignant des présupposés positivistes, la pensée contemporaine a franchi des étapes décisives vers une découverte toujours plus complète de l’homme. Par exemple avec la découverte de la valeur du langage métaphorique et symbolique. L’herméneutique contemporaine, que nous rencontrons dans les ouvrages de Paul Ricœur entre autres ou, sous un angle différent, dans ceux d’Emmanuel Lévinas, nous fait approcher, grâce à des perspectives nouvelles, la vérité sur le monde et sur l’homme. Autant le positivisme nous éloigne de cette compréhension plus large, et en un certain sens nous l’interdit, autant l’herméneutique, qui puise dans la signification du langage symbolique, nous permet de retrouver cette vision et même en quelque sorte de l’enrichir. Je ne dis évidemment pas cela dans l’intention de nier la capacité de la raison à formuler des concepts fiables sur Dieu et sur les vérités de la foi [67]. C’est pour cette raison que la philosophie de la religion est si importante pour la pensée contemporaine ; par exemple celle de Mircea Eliade (…). Les philosophes du dialogue, tels que Martin Buber ou Emmanuel Lévinas, que nous venons de citer, ont beaucoup contribué à cette expérience. Désormais, nous nous retrouvons très proche de saint Thomas, mais le chemin passe moins par l’être et l’existence, que par les personnes et leur rencontre : à travers le “je” et le “tu”. C’est là une dimension fondamentale de l’existence de l’homme, qui est toujours une coexistence. Où les philosophes du dialogue ont-ils appris cela ? Ils l’ont puisé avant tout dans l’expérience de la Bible. La vie humaine tout entière est une coexistence dans le quotidien – “tu” et “je” –, mais aussi dans la dimension absolue et définitive : “je” et “Tu”. La Tradition biblique tourne autour de ce “Tu”, qui est d’abord le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (…) »
Quelle page ! Pratiquement tous les auteurs que nous avons rencontrés sont cités : Ricœur, Lévinas, Eliade, Buber… C’est un parfait exemple de l’utopie désastreuse et suicidaire du magistère actuel, persuadé que la philosophie contemporaine (herméneutique, personnaliste, etc.) va nous débarrasser du positivisme matérialiste et révèler aux esprits modernes « la vérité sur l’homme ». C’est pourquoi ce magistère se fait le champion inconditionnel de la personne humaine sous la conduite de nouveaux docteurs athées, juifs ou protestants. Où Dieu est-il dans tout cela ? Le pire, c’est qu’il est lui aussi embrigadé dans cette croisade pour l’homme : il révèle l’homme à lui-même, répète inlassablement Jean-Paul II. Bien plus, le pape prétend ici que la Bible est à l’origine de cet existentialisme négateur du surnaturel. C’est consternant.
La nouvelle exégèse spirituelle : l’Écriture (re)lue « dans l’Esprit »
La nouvelle exégèse spirituelle, dernier avatar de l’évolutionnisme exégétique actuel, n’est que l’application – plus ou moins nuancée et plus ou moins consciente – des thèses de la philosophie herméneutique que nous venons d’exposer. Nous voudrions souligner ici les conséquences exécrables que cette paternité monstrueuse entraîne.
Mais auparavant, il nous faut présenter cette nouvelle école. Pour cela, laissons parler le père de La Potterie qui en est l’un des plus éminents propagandistes. Voici ce qu’il explique dans les articles déjà cités [68] qu’il a consacrés à cette question. C’est nous qui résumons :
La méthode historico-critique, dit-il, ne donne plus vraiment satisfaction ; elle « révèle de plus en plus ses étroitesses et ses limites ». « De nombreux indices font comprendre que l’époque du rationalisme et du scientisme historiciste va inexorablement vers son déclin. De nouveaux besoins se font sentir. » Il s’ensuit pour l’exégèse un certain flottement, que dénote bien l’abondante littérature consacrée à cette question [69]. Ainsi : « En 1980, la revue Concilium, dans sa section “Œcuménisme”, consacrait tout un cahier à un sujet très débattu et particulièrement délicat : “Les lectures divergentes de l’Écriture sainte” (…) On nous y présentait par exemple : la lecture matérialiste de la Bible, la lecture psychanalytique et quelques autres modèles du même genre. » Mais, cet éclatement de l’exégèse, loin de régler la question, ne fait que l’aggraver. Ce qu’il faut, c’est trouver une solution qui ramène l’unité. Autrement dit, il faut dépasser la lettre de l’Écriture qui est à l’origine de cet éparpillement, pour en retrouver l’« esprit ». Tel est l’objet de la nouvelle exégèse :
Il est important de constater qu’une nouvelle orientation s’est dessinée de nos jours (…). Le recours à des couches littéraires différentes, qu’ont voulu pratiquer quelques critiques, ne sert à rien. Il pose plus de problèmes qu’il n’en résout. La seule solution est donc de prendre le texte comme une unité, pour en découvrir la logique interne. (…) Ce sera, au cours des prochaines années, une tâche importante de l’étude biblique de révéler de plus en plus le sens spirituel de l’Écriture dans la lettre même [70].
Or, puisque l’unité de l’Écriture lui vient de son auteur : l’Esprit Saint, il faut la lire « dans le même Esprit » où elle a été écrite. Cet « Esprit [71] », c’est l’Église et la Tradition qui nous le communiquent. D’où la nécessité d’un retour aux commentaires des pères de l’Église. Non pas, d’ailleurs, pour reprendre les conclusions dépassées de leurs travaux, mais à cause de leur interprétation « spirituelle », parce qu’ils ont lu et transmis l’Écriture « dans l’Esprit » :
On saisit à présent pourquoi il est urgent que tous ceux qui étudient et interprètent l’Écriture s’intéressent de nouveau à l’exégèse des pères : non pas pour reprendre telles quelles leurs méthodes, qui sont pour une bonne part périmées et qui les portaient trop souvent à l’allégorisme, mais pour redécouvrir, par-delà leurs méthodes, l’esprit qui les animait, l’âme profonde qui inspirait leur exégèse ; nous devons apprendre à leur école à interpréter l’Écriture.
Car, précisément, en quoi consiste cette « âme » de l’exégèse des pères ; quel est leur principe d’interprétation spirituelle ? C’est de « lire l’Écriture dans le même Esprit où elle a été écrite » :
Le principe fondamental qui guidait les pères dans leur manière de lire et d’interpréter la Bible était celui du N.T. lui-même : « toute l’Écriture est divinement inspirée et utile » (2 Tm 3, 16). La Bible est l’œuvre de l’Esprit, le lieu de la présence et de l’action de l’Esprit ; la parole humaine des écrivains bibliques est la parole que Dieu lui-même nous adresse. Il s’ensuit que la Bible contient un sens divin, un sens plus profond que son sens historique et humain ; c’est le sens de l’Écriture sainte comme parole de Dieu, le sens voulu par l’Esprit, le sens spirituel.
Et, pour illustrer son propos, La Potterie cite Origène qui est incontestablement, de tous les pères de l’Église, celui que l’exégèse spirituelle et la nouvelle théologie aiment le plus à reproduire et à gloser ; nous verrons pourquoi tout à l’heure.
A la lecture de ces considérations, on dira peut-être : en quoi cela mérite-t-il censure ? Ce qui précède n’est-il pas orthodoxe ? Si c’est cela, l’exégèse spirituelle – lire la Bible dans la lumière de l’Esprit Saint qui l’a inspirée et sous la conduite des pères –, il n’y a rien à redire, c’est un retour à la doctrine catholique. D’autant plus que, pour éviter tout malentendu, cette exégèse dite « spirituelle » se déclare ennemie des abus de l’exégèse allégorisante dénoncée par Pie XII dans Divino Afflante Spiritu. Tout n’est-il pas pour le mieux ?
En réalité, de nombreux indices montrent que, en dépit des apparences, cette exégèse n’est ni catholique, ni traditionnelle et que son « sens spirituel » n’est pas le sens voulu par l’Esprit Saint, mais celui voulu par l’herméneutique.
1. D’abord, l’« Esprit » dont il est ici question n’est jamais défini. Quand on lit les abondants commentaires que le père de La Potterie fait à ce sujet, il apparaît clairement qu’on passe allègrement de l’Esprit Saint, auteur de la sainte Écriture, à un « esprit » indéterminé, non défini, dont on nous dit, d’une part, qu’il est la règle de l’interprétation chrétienne (puisqu’il faut lire l’Écriture « dans l’Esprit » ou « selon l’Esprit ») et, d’autre part, qu’il se trouve dans l’Écriture, caché sous la lettre, comme un sens divin ou spirituel. Quel est donc cet « esprit » qui s’apparente au Saint Esprit et qui est à la fois méthode spirituelle d’interprétation et sens spirituel ? La confusion est totale. Les seules explications données par La Potterie ne sont guère éclairantes, elles se résument à des citations de pères (au demeurant fort belles, mais sollicitées et sorties de leur contexte). Il dit : lire l’Écriture dans l’esprit où elle a été écrite « comporte deux aspects complémentaires, également importants : l’un est subjectif, l’autre objectif ».
Subjectivement, c’est-à-dire en tant que cet « esprit » est règle d’interprétation, il se ramène à la foi de l’interprète : lire l’Écriture dans l’Esprit, c’est la lire dans la foi. Fort bien. Mais comme la nouvelle théologie n’envisage la foi que comme une réponse personnelle à un donné révélé qui n’a de sens et de vie que s’il est reçu et vécu (toujours le personnalisme !) [72], nous ne sommes guère avancés. Cette foi, cet « esprit » pris subjectivement, c’est, en fait, l’« appropriation » existentielle de l’herméneutique ou encore l’« actualisation » par la tradition vivante que nous avons décrites plus haut et qui permettent le déploiement du sens.
Objectivement, comme sens scripturaire, cet « esprit » se ramène à la « vérité salutaire » présente sous la lettre de l’Écriture : « C’est en raison de l’action de l’Esprit sur la mise par écrit du texte biblique que celui-ci devient Écriture sainte, parole de Dieu, et qu’il nous révèle le plan salvifique de Dieu, la vérité du salut (veritas salutaris) », dit La Potterie. Il y aurait beaucoup à dire sur cette « vérité du salut » reprise de Dei Verbum, à laquelle les experts du concile (et La Potterie) auraient voulu réduire l’inspiration scripturaire. Pour notre jésuite, en effet, cette expression donne « un principe théologique pour déterminer le contenu » inspiré de la Bible [73]. Donc, ce qui, dans le texte sacré, ne concerne pas la vérité du salut n’est pas inspiré. En conséquence, s’il ne veut pas s’écarter de ce qui est authentiquement la parole de Dieu, « l’exégète doit toujours tendre à mettre en lumière le sens religieux des textes », c’est-à-dire leur lien avec cette vérité du salut à laquelle s’arrête l’inspiration : il doit pratiquer une exégèse spirituelle. Au reste, quant à son statut « objectif » de sens spirituel, cette veritas salutaris n’est rien d’autre que la « proposition de monde » transcendante énoncée par le texte, ce que Ricœur appelle le monde-du-texte, appliqué à la Bible et doté d’une certaine résonance catholique. Car même s’il est dit inspiré ou spirituel, ce salut n’est pas surnaturel ni immuable. Ce n’est qu’une suggestion idéale de « monde nouveau » (nommé symboliquement royaume de Dieu) qui, en se déployant, s’offre à nous comme un « possible », nous provoque à une nouvelle possibilité d’existence qu’on appelle la foi.
Cet « esprit » est donc un fourre-tout commode, fallacieux et passe-partout, qui permet à peu de frais et sous le couvert du Saint Esprit, d’englober dans l’interprétation toutes les nouveautés et les fantaisies qu’on voudra. Il conduit à ce que La Potterie nomme la dimension « téléologique » de l’interprétation [74], celle qui s’intéresse à la vie, au devenir du texte. Sous le souffle magique de cet « esprit », la lettre, juste capable de capter les phénomènes, est comme sublimée, elle devient symbole et ouvre des possibilités inédites de sens (œcuméniques, évolutionnistes, charismatiques, etc. [75]). Est-ce bien le bon Esprit qui œuvre de cette manière en eau trouble ? N’est-ce pas plutôt l’autre, l’Esprit malin ?
2. Ensuite, il y a la référence à Vatican II qui n’est pas pour nous rassurer. L’exégèse spirituelle se déclare fille du concile (et de son « esprit » !), c’est donc qu’elle n’est pas si traditionnelle que cela. Elle revendique hautement la filiation de ce concile novateur qui a, dit-elle, heureusement délivré l’Écriture de l’oubli où la tenait l’Église. C’est un argument impie, qui est directement tiré de l’arsenal protestant :
Après un exil séculaire, la parole de Dieu a retrouvé son caractère central dans la vie de l’Église catholique, c’est un fait incontestable. On pourrait même parler de redécouverte de la parole de Dieu de la part des croyants catholiques, qui depuis des siècles ne connaissaient plus et ne pratiquaient plus le contact direct avec les Écritures (...). Précédé et préparé par les mouvements liturgique, œcuménique et biblique, le concile Vatican II, de fait, (...) a libéré la parole et mis fin à l’exil des saintes Écritures [76].
Devant une telle caricature du passé de l’Église, le doute n’est plus possible : ce n’est ni la vraie Tradition ni la vraie patristique que l’exégèse spirituelle encourage à retrouver, mais ce qu’elle appelle elle-même une « relecture ». Les sources qu’elle propose ne sont pas pures, elles ont été « revisitées » et dénaturées par l’esprit conciliaire.
C’est encore dans le bagage reçu de Vatican II que se trouve l’expression clé dont elle a fait son principe de base : « Il faut lire et interpréter l’Écriture sainte dans le même Esprit où elle fut écrite » (Dei Verbum, 12) [77].
3. Ce principe de base, l’exégèse nouvelle prétend le tirer des pères de l’Église. Pourtant est-ce bien une telle interprétation « spirituelle » que pratiquaient les pères ? Notre jésuite multiplie à ce sujet les citations, mais elles ne prouvent rien d’autre qu’une certaine similitude accidentelle d’expressions. Quant au fond et quoi qu’il en dise, la « manière patristique » n’a rien à voir avec le projet herméneutique de la nouvelle exégèse.
Car, dans ces citations – qui sont très souvent des obiter dicta, sans les précisions théologiques requises –, ce que les pères affirment, c’est : ou bien l’existence du sens dit « typique », ou bien la singulière profondeur doctrinale et spirituelle de la sainte Écriture, due au fait de son inspiration. Qu’on en juge plutôt par les exemples qui suivent (c’est toujours le père de La Potterie qui parle) :
Voyons ce que disait Origène dans son Traité des principes, qui est resté l’exposé classique de l’herméneutique des pères : « Les Écritures ont été écrites sous l’action de l’Esprit de Dieu ; et elles ont, outre leur sens manifeste, un certain autre sens qui échappe à la plupart. Car ce qui s’y trouve décrit est, en même temps, la figure de certains mystères et l’image des réalités divines » (De principiis I, Praef. 8).
Or, il est clair qu’ici, Origène ne fait qu’attester la présence du sens typique (appelé aussi, il est vrai, spirituel). Ce sens, que la théologie a par la suite exactement défini [78], est le sens indirect, second, ajouté au sens littéral des mots, que possèdent certaines réalités exprimées par le texte, de par le privilège de l’inspiration. Notons-le bien : la présence de ce sens ne peut créer l’équivoque ou la confusion car ce sont les choses (ou les personnes) signifiées par les paroles qui signifient à leur tour d’autres choses, et non pas les paroles elles-mêmes qui auraient plusieurs sens. Ainsi par exemple, le patriarche Joseph, outre son histoire racontée par le livre de la Genèse (= sens littéral), est le type ou la figure de Notre Seigneur (= sens typique [79]). Rien à voir, donc, avec une espèce de sens « divin » mal défini, extensible à souhait, qui flotterait de manière voilée à l’intérieur du texte, dans (ou sous) les mots dont il déborderait la signification obvie. Attention, le langage employé par la nouvelle exégèse (« lettre », « esprit », « sens spirituel », etc.) est piégé, il ne désigne plus les mêmes vérités que dans la Tradition. La doctrine qui est derrière n’est pas catholique, c’est la philosophie herméneutique.
L’exemple suivant, tiré de saint Grégoire, est parfaitement similaire et appelle les mêmes commentaires et les mêmes distinctions (que nous ajoutons entre crochets) :
A propos de l’épisode de Jacob et d’Esaü en Gn 27, saint Grégoire explique que, si quelqu’un veut comprendre plus profondément [c’est-à-dire selon le sens typique] ce récit, « aussitôt il s’élève de l’histoire au mystère » (In Ez. 1, 6). Car l’Écriture sainte, dit-il dans un très beau texte, a ceci de particulier que, « par une seule et même parole, elle raconte un épisode
