Un ami de saint Pie X : le révérendissime père Hyacinthe-Marie Cormier 76e successeur de saint Dominique à la tête de l’ordre des frères prêcheurs
par le frère Marie-Dominique O.P.
La béatification [1] du père Cormier le 20 novembre 1994 a été l’occasion, pour les éditions du Cerf, d’éditer un livre contenant certains de ses écrits spirituels [2]. Avant de présenter cet ouvrage, nous avons pensé retracer pour nos lecteurs une courte biographie de ce vénérable religieux. Nous nous sommes servi, pour la rédiger, de la biographie anonyme, mais due au père Cathala, publiée en 1927 [3], et sur laquelle s’est appuyée la Positio super virtutibus [4] de 1972.
Sa vie
L’enfance
C’est le 8 décembre 1832 que naquit Henri Cormier, à Orléans, d’une famille profondément chrétienne, marquée par la croix : le père mourra accidentellement pendant la petite enfance d’Henri, et le frère aîné, séminariste, sera emporté par un ulcère à l’âge de 18 ans. Élevé chez les frères de la doctrine chrétienne, la messe quotidienne et les nombreux exercices de piété qui rythmaient alors les journées des écoles catholiques, marquèrent profondément son âme d’enfant. Le sacerdoce l’attirait, et en octobre 1845 il fit son entrée au petit séminaire. Ses commencements ne furent pas à l’image de ce qu’il devait être plus tard. Il travaillait peu, et la passion de l’art sous toutes ses formes occupait son esprit, à tel point qu’il envisagea de faire une fugue en Italie, « pays de l’art, de la musique, de la peinture ». Heureusement, un bon camarade veillait, et la mort de son frère séminariste, surtout, lui fut un tel choc qu’on peut proprement parler de conversion.
Le grand séminariste
C’est le 18 octobre 1851 qu’Henri Cormier entra au grand séminaire d’Orléans. Quelle était la formation donnée dans le séminaire de Mgr Dupanloup ? Le Dictionnaire de spiritualité [5] y qualifie les études de « sérieuses, mais assez éclectiques et peu profondes ». Une phrase résume les dispositions intérieures d’Henri Cormier à cette époque : « Je suis pénétré de la nécessité de me donner à Dieu seul. » Devenir homme d’oraison, appartenir tout entier au Christ dans la pauvreté, la chasteté, l’obéissance totale à son confesseur, tel fut le but qu’il se fixa dès l’abord. Curieusement, on ne sait pas ce qui l’orienta vers l’ordre de Saint-Dominique. Toujours est-il qu’en 1854 il rencontra le père Lacordaire à Sorèze. Le verdict ne fut pas encourageant : « vocation nulle ou pas mûre. » Mais Henri persévérera dans son propos. Le 17 mai 1855, pendant la cérémonie d’ordination, au moment où le jeune prêtre promet obéissance à son prélat, on vit l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, serrer avec émotion la tête d’Henri, et deux larmes s’échapper de ses yeux. L’évêque avait donné son accord pour l’entrée de son meilleur prêtre au noviciat dominicain de Flavigny.
Le novice dominicain
Le 29 juin 1856, le jeune abbé Cormier commença son noviciat sous le nom de frère Hyacinthe. Jeûnes rigoureux, levers de nuit, le nouveau frère avait tout pratiqué de la règle sous la direction de son maître des novices lorsque, d’une manière inattendue, il se mit à cracher puis vomir du sang. Sa vocation serait-elle remise en cause ? Les qualités exceptionnelles du jeune religieux poussèrent ses supérieurs à tout faire pour le garder dans l’ordre. Le 29 juin 1857, il fut admis à faire ses vœux temporaires, et quelques jours plus tard, le maître général de l’ordre, lui-même, le révérendissime père Jandel, emmenait le père Cormier avec lui à Rome où un climat plus doux pourrait lui permettre de poursuivre sa vie religieuse.
Le frère prêcheur
Ce grave accident de santé était providentiel. A Rome, auprès du maître général, le père Cormier put acquérir une formation et une expérience dont l’Église tout entière aurait bientôt à bénéficier. Secrétaire particulier du père Jandel, le père Cormier avait en son illustre supérieur l’exemple d’un religieux fervent et d’un homme d’Église authentiquement catholique, résolument hostile aux idées libérales qui voulaient marier l’Église avec les principes de la Révolution. A titre d’exemple, au chapitre général des dominicains célébré à Gand en 1871, le père Jandel intervint pour faire adopter la décision suivante : « Tous les religieux sont avertis qu’ils doivent, pour éviter et extirper les nouveautés et les oppositions qui se couvrent du faux nom de science, recourir toujours à l’encyclique de Grégoire XVI Mirari vos, ainsi qu’à l’encyclique de Pie IX Quanta Cura avec son Syllabus [6]. » A ce point de vue, ce n’est pas de son évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, ni du père Lacordaire [7] que le père Cormier héritera, mais bien du père Jandel, ami intime du pape Pie IX et défenseur de la vérité catholique sans aucune compromission avec les erreurs modernes.
Assez rapidement, le père Jandel confia au père Cormier la fonction de sous-maître des novices au couvent de Sainte-Sabine, à Rome, noviciat généralice ouvert à toutes les provinces de l’ordre. L’influence de ce noviciat devait être décisive pour rétablir les observances religieuses dans le monde entier après les secousses portées à l’ordre par la Révolution. Puis le père Jandel nomma le père Cormier prieur à Corbara, en Corse, important couvent de formation destiné, lui aussi, à former des sujets qui pourraient rétablir l’observance dans tous les couvents de l’ordre. Malgré une santé toujours médiocre, le père Cormier fit merveille à Corbara, au milieu de difficultés matérielles pourtant importantes.
Le maître de l’ordre décida alors de lui confier un champ d’apostolat plus vaste et plus proportionné à ses aptitudes. La restauration de l’ordre dominicain en France, après la période révolutionnaire, avait pris un élan considérable. Il devenait nécessaire de diviser le pays en deux provinces : au nord, la province de France ; au sud, la province de Toulouse. C’est la restauration de cette dernière province, berceau de l’ordre [8], qui fut confiée au père Cormier. Tout était humble, tout était petit, dans ces débuts de restauration qui ressemblaient à une fondation. La plupart des pères avait préféré rester dans la province de France, fondée par le père Lacordaire. La province de Toulouse ne comptait, en cette année 1865, que 36 pères, 10 novices étudiants et 7 frères convers, et la pénurie financière était extrême. Le père Cormier avait 33 ans, il s’attela à la tâche avec résolution : relevant d’abord l’imposant couvent de Saint-Maximin et le sanctuaire de la Sainte-Baume [9], il repeupla en quelques années les couvents de la province. Les décrets impies proscrivant en France les communautés religieuses d’hommes n’arrivèrent pas à détruire son œuvre. Au lendemain de ces décrets, le 29 avril 1880, il rétablissait même l’antique monastère de Prouilhe, fondé pour les moniales dominicaines par saint Dominique lui-même. Pour affermir la famille dominicaine, le père Cormier développait en même temps dans le sud de la France le tiers-ordre dominicain laïc et les confréries du rosaire qui donnèrent un grand élan de piété parmi les fidèles.
Réélu provincial trois fois de suite, il quitta cette charge en 1882 pour être élu prieur du couvent de Toulouse puis de Saint-Maximin, lorsque l’élection d’un nouveau maître général, le père Frühwirth [10], le ramena à Rome. Il était nommé « socius », ou compagnon (conseiller) du maître de l’ordre. Ce dernier savait qui il prenait. Le père Cormier n’avait-il pas eu une part décisive dans l’immense travail de remise à jour des constitutions dominicaines, effectué sous le père Jandel, constitutions unanimement considérées comme une cathédrale du droit ?
Le 7 mars 1896, le père Cormier devenait procureur général de l’ordre, c’est-à-dire chargé des rapports de l’ordre avec les congrégations romaines et la Curie, ainsi qu’avec le souverain pontife Léon XIII.
Aussi, ce ne fut un étonnement pour personne lorsque, le mandat du père Frühwirth étant expiré, on apprit le 21 mai 1904 que le nouveau maître général élu était le père Hyacinthe-Marie Cormier. Un nouveau pape : le grand saint Pie X, venait de monter sur le siège de Pierre. Les deux hommes allaient travailler en collaboration étroite pour le salut de l’Église.
Le maître général
Immédiatement, le père Cormier se mit à l’œuvre. « Instaurare omnia in Christo [11] », telle était la devise du nouveau pape saint Pie X. Par vénération pour le pape et pour le seconder de son mieux, le père Cormier choisit pour programme : « Instaurare omnia in Dominico », saint Dominique étant pour lui, de par sa vocation, le modèle à reproduire et à imiter pour suivre au plus près les traces du Christ. A Rome, on appelait déjà Pie X et le père Cormier : « les deux saints. »
Modèle vivant des vertus religieuses, le père Cormier excella aussi dans le gouvernement de son ordre.
Premier souci : la doctrine. En élargissant le cycle des études pour ses religieux, le père Cormier voulait que le frère prêcheur soit plus à même de remplir sa mission dans un monde où les erreurs pullulaient et où la vérité salvatrice était sans cesse combattue ou occultée. Il releva le niveau des universités de Fribourg, Jérusalem et Louvain et, encouragé par saint Pie X, érigea à Rome l’université de l’Angelicum. Le pape exprima sa vive satisfaction de l’œuvre doctrinale entreprise par le père Cormier qui le secondait efficacement dans son combat contre les erreurs modernes. Citons, à titre d’illustration, la lettre pleine d’éloges que saint Pie X écrivit au maître général de l’ordre des prêcheurs le 11 juillet 1911 [12] :
« Je vous suis bien reconnaissant du rapport que vous m’avez remis après votre visite de la faculté théologique de l’université de Fribourg, dirigée par vos chers confrères les pères dominicains. Je ne puis, en effet, que me réjouir des nouvelles que vous m’avez données de leur enseignement, basé sur les principes philosophiques de saint Thomas d’Aquin et conforme aux règles établies par ce siège apostolique comme une digue contre l’invasion des erreurs modernes. « J’en ai la confiance : ces bons pères, fidèles aux dispositions particulières prises par vous, continueront de marcher toujours plus courageux dans cette voie. Comptant sur leur bonté et sur leur zèle, je suis certain que, dans leurs cours comme dans le couvent, ils cultiveront chez leurs élèves, par une sage discipline, l’esprit ecclésiastique, combattu aujourd’hui par l’esprit du monde aussi fortement que le dogme catholique l’est par le naturalisme et le libéralisme. « De cette manière, ils mériteront de voir affluer en très grand nombre à leurs leçons des disciples d’élite qui, de retour dans leurs diocèses, par la sainteté de leur vie et la pureté de leur doctrine, non seulement feront honneur à leurs maîtres, mais deviendront de vaillants défenseurs de la foi et seront l’édification du peuple chrétien. « Et, dans la certitude de ce résultat, j’accorde, avec une particulière affection, à vous révérendissime père, aux bien-aimés pères professeurs et à leurs chers élèves, la bénédiction apostolique. »
Il est intéressant de noter que le 66e article du procès informatif de béatification et canonisation du serviteur de Dieu [13], à propos de l’héroïcité de sa vertu de foi, la prouve en particulier par le point suivant : « Bien qu’il ait été élevé au grand séminaire d’Orléans sous Mgr Dupanloup, il se rangea résolument du côté de S.S. Pie IX dans les questions du libéralisme. Ainsi aussi, dans la crise moderniste, sa foi lumineuse et sereine le maintint toujours dans la voie droite montrée par S.S. Pie X, et grâce à lui, son ordre tout entier [14]. »
En même temps, le père Cormier s’attelait à la question des observances religieuses qui, bien sûr, sont l’âme d’un ordre. C’est du couvent de Sainte-Sabine, fondé à Rome par saint Dominique, qu’il fit repartir un nouvel élan de ferveur. De ce souci de vie religieuse authentique naîtra un livre magnifique : « L’instruction des novices », bien capable de guider les vrais fils de saint Dominique jusqu’à la fin du monde.
Le père Cormier ayant redonné une grande gloire à son ordre, celui-ci allait ainsi continuer à servir l’Église par l’exposition de la doctrine, le combat contre les erreurs, la prédication pour le salut des âmes. Le saint religieux s’éteignit en odeur de sainteté à Rome le 17 décembre 1916, alors que l’ordre tout entier célébrait solennellement le septième centenaire de son approbation par l’Église. Nous terminerons par cette appréciation du Dictionnaire de spiritualité [15] : « La vertu qui resplendit dans sa vie comme dans son œuvre littéraire (infra), c’est la vertu essentielle du supérieur : la prudence, une prudence audacieuse qu’illumine l’esprit de foi, qui se règle sur la charité, pour s’épanouir dans la béatitude des miséricordieux. »
Son œuvre littéraire
Il est assez révélateur que le Dictionnaire de spiritualité, dans un article du père Genevois, consacre quatre grandes pages au père Cormier. Le saint religieux fait donc partie des meilleurs auteurs spirituels.
Il est difficile, cependant, de classer le père Cormier dans une école particulière. Ses premières retraites, qui eurent en lui un tel retentissement, avaient suivi la méthode ignatienne. Sa formation cléricale lui fut donnée par les sulpiciens. Il avait aussi une grande admiration pour les œuvres de saint François de Sales. Son entrée dans l’ordre des frères prêcheurs en fit un disciple de saint Thomas d’Aquin. En est issu le caractère dominant de son œuvre spirituelle qui consiste dans la primauté de la contemplation, même si, au premier abord, on sent l’insistance sur la fidélité aux observances et aux pratiques, à quoi sa tâche de supérieur l’amenait à revenir fréquemment. Cette contemplation sans cesse présente débouchait, pour le vrai fils de saint Dominique qu’il était, sur la vie apostolique.
Faisons une courte recension de ses œuvres :
Immense correspondance inédite
Les lettres de direction spirituelle y ont la place prépondérante.
Œuvres sur la vie religieuse
Ce sont ses circulaires de provincial et ses encycliques généralices. Il y fait souvent référence aux chapitres généraux d’avant la Révolution, spécialement les prescriptions concernant l’observance. Il ne cesse d’y recommander l’esprit d’oraison, la fidélité à l’étude et à la doctrine de saint Thomas d’Aquin.
Il faut aussi noter sa célèbre Instruction des novices [16], composée à partir de recueils d’anciens manuscrits. Elle est destinée, non seulement aux novices dominicains, mais aux novices des autres ordres, aux séminaristes et aux personnes pieuses.
S’ajoutent un certain nombre d’allocutions consacrées à la vie religieuse, données à l’occasion de vêtures, professions, ou adressées aux professeurs et étudiants du collège angélique.
Citons enfin différents textes adressés aux tertiaires dominicains laïcs.
Œuvres hagiographiques
Cet esprit religieux que le père Cormier travailla sans cesse à inculquer à ses subordonnés, il ne se contenta pas de le présenter sur un plan purement théorique. Ce sont les exemples qui entraînent.
Il publia ainsi divers travaux sur le père Jandel, fit rééditer la vie des premiers frères de l’ordre, écrivit la vie de nombreux religieux et plusieurs panégyriques sur saint Thomas d’Aquin.
Œuvres spirituelles
Ce sont, en particulier, des notes de retraites, fort nombreuses, qu’il fit éditer. Occupons-nous maintenant du recueil édité en 1994 par les éditions du Cerf, et qui porte pour titre : Être à Dieu.
Être à Dieu
Les 57 premières pages du livre sont une biographie du père Cormier. Le texte est assez documenté, mais tout l’aspect anti-libéral du combat du père Cormier y est passé sous silence. On aurait aussi souhaité quelques réserves sur le père Lacordaire, sur Mgr Dupanloup et sur le père Lagrange [17].
La partie la plus intéressante de l’ouvrage consiste donc dans la publication de textes du père Cormier lui-même. Il s’agit surtout de conseils pour la vie intérieure, regroupés sous trois rubriques : Chercher Dieu, Vivre de Jésus et Instaurer en Dominique. C’est de la meilleure spiritualité, abreuvée à la source de la sainte Écriture, des pères, de saint Thomas d’Aquin et des plus grands maîtres de la vie spirituelle : saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d’Avila, sainte Catherine de Sienne, saint François de Sales et L’Imitation de Jésus-Christ
