Conseils à un jeune homme
Lettre à Celse-Bénigne de Chantal
par saint François de Sales
Fils de sainte Jeanne de Chantal (1572-1641) et père de la fameuse madame de Sévigné (1626-1696), Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal (1596-1627) paraît aujourd’hui éclipsé à la fois par sa mère et par sa fille. Mais à la cour du jeune Louis XIII, il jouit d’une faveur extraordinaire. Plein d’esprit et de gaieté, il est décrit par un contemporain comme aventureux et original, dansant à merveille, montant admirablement à cheval et faisant si bien des armes !
Il mourut à trente-et-un an, en défendant Ré contre les Anglais.
Orphelin de père depuis l’âge de six ans, Celse avait vu en 1610 sa mère partir fonder la Visitation à Annecy. La scène est restée célèbre. Le garçon de quinze ans s’étend théâtralement sur le seuil de la porte en déclarant : « On saura que vous avez foulé votre enfant au pied ». Mais Jeanne a bien mûri son projet. Sur les conseils de saint François de Sales, elle l’a retardé jusqu’au moment où son fils devait lui-même quitter la maison familiale pour poursuivre sa formation. Elle ne se laisse donc pas impressionner et enjambe résolument son fils.
Henri IV vient d’être assassiné (14 mai 1610) et Celse envisage de gagner, à Paris, la cour du jeune roi Louis XIII. C’est à cette occasion que saint François lui adresse la lettre reproduite ci-dessous.
Ces excellents conseils ne seront que partiellement suivis. D’un tempérament généreux mais assez léger, comme son père, Celse se fait remarquer à la Cour par son esprit, son courage et sa franchise, mais aussi par son insolente fierté, son amour du jeu et par des duels dont l’écho scandaleux parvient régulièrement aux oreilles de sa mère. Désolée, elle le confie aux prières des sœurs.
Depuis son couvent, elle veille d’ailleurs à son avenir. En 1623, elle parvient à le marier à une riche héritière, Marie de Coulanges. Gardant fidèlement la clôture monastique, elle n’assiste pas aux noces, mais elle a tout organisé. La jeune fille est charmante et le jeune baron de Chantal est heureux. Il rend hommage à sa mère : « Quand vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, vous n’auriez pas pensé à me loger mieux que je ne suis ». Mais il ne s’assagit guère. Le jour même de Pâques, il vient à peine de communier lorsqu’un laquais pénètre dans l’église pour lui annoncer qu’un de ses amis a besoin de son appui dans un duel. Sans hésiter, Celse-Bénigne court aussitôt l’assister. Le scandale est terrible. Pour se faire oublier de Richelieu, Celse-Bénigne est contraint de fuir Paris. Il décide, quelques mois plus tard, d’aller combattre les Anglais qui ont lancé une offensive sur l’île de Ré pour soutenir les révoltés protestants de La Rochelle. Comme si elle devinait que la mort de son fils approche, sainte Jeanne de Chantal multiplie les courriers aux couvents de son Ordre pour demander des prières à son intention. Elle lui écrit pour l’encourager à se préoccuper avant tout du salut de son âme. De fait, le 22 juillet 1627, il se confesse et communie avec une très visible piété avant le combat où il trouvera la mort, après avoir eu trois chevaux tués sous lui et reçu vingt-sept coups de pique. Apprenant la nouvelle, sa mère avouera, au milieu des pleurs, avoir souvent demandé à Dieu que son fils ne meure pas dans un duel, mais bien plutôt au service de l’Église.
S’adressant à un jeune homme dont il connaît à la fois la noblesse de caractère et la tendance à l’orgueil, saint François de Sales essaie de le prendre par son bon côté. Il le met en garde contre les dangers qui le guettent – la vanité et l’ambition – en soulignant qu’elles détruisent la vraie gloire, puisque la vanité traduit un manque de courage et l’ambition un manque de justice.
Pour le maintenir dans la vertu, il fait appel à son sens de l’honneur : si le jeune homme affiche d’emblée sa volonté d’être vertueux, il sera par le fait même puissamment maintenu dans le devoir, puisqu’il ne voudra pas manquer à sa parole.
« Il importe infiniment de se faire connaître de bonne heure tel qu’on veut être toujours ; et en cela, il ne faut pas marchander. »
A un garçon caustique et railleur, d’une franchise poussée jusqu’à la rudesse et parfois à l’insulte, il rappelle que la douceur et la politesse sont le meilleur moyen de s’assurer l’estime d’autrui.
Mais en un parfait équilibre, le saint évêque joint aux raisons humaines les conseils surnaturels : la piété, la dévotion, les sacrements et les saintes lectures sont indispensables à la véritable vertu.
Le Sel de la terre.
N
Annecy, 8 décembre 1610.
Monsieur,
Enfin, donc, vous allez faire voile, et prendre la haute mer du monde en la cour. Dieu vous veuille être propice, et que sa sainte main soit toujours avec vous.
Deux écueils : vanité et ambition
Je ne suis pas si peureux que plusieurs autres, et n’estime pas cette profession-là des plus dangereuses pour les âmes bien nées et pour les courages mâles ; car il n’y a que deux principaux écueils en ce gouffre ; la vanité, qui ruine les esprits mous, fainéants, féminins et fluets, et l’ambition, qui perd les cœurs audacieux et présomptueux.
Et comme la vanité est un manquement de courage qui, n’ayant pas la force d’entreprendre l’acquisition de la vraie et solide louange, en veut, et se contente d’en avoir de la fausse et vidée ; aussi l’ambition est un excès de courage qui nous porte à pourchasser des gloires et honneurs, sans et contre la règle de la raison.
Ainsi la vanité fait qu’on s’amuse à ces folâtres galanteries, qui sont à louange devant les femmes et autres esprits minces, et qui sont à mépris devant les grands courages et esprits relevés ; et l’ambition fait que l’on veut avoir les honneurs avant que les avoir mérités ; c’est elle qui nous fait mettre en compte pour nous, et à trop haut prix, le bien de nos prédécesseurs, et voudrions volontiers tirer notre estime de la leur.
Remèdes : les viandes spirituelles et divines
Or, Monsieur, contre tout cela, puisqu’il vous plaît que je vous parle ainsi, continuez à nourrir votre esprit des viandes spirituelles et divines ; car elles le rendront fort contre la vanité, et juste contre l’ambition.
Tenez bon à la fréquente communion ; et, croyez-moi, vous ne sauriez faire chose qui vous affermisse tant en la vertu ; et pour bien vous assurer en cet exercice, rangez-vous sous les conseils de quelque bon confesseur, et le priez qu’il prenne autorité de vous demander compte en confession des retardements que vous ferez en cet exercice, si par fortune vous en faisiez ; confessez-vous toujours humblement, et avec un vrai et exprès propos de vous amender.
N’oubliez jamais (mais de cela je vous en conjure) de demander à genoux le secours de notre Seigneur, avant que de sortir de votre logis, et de demander le pardon de vos fautes avant que d’aller coucher.
Choix des lectures
Surtout gardez-vous des mauvais livres, et pour rien au monde ne laissez point emporter votre esprit après certains écrits que les cervelles faibles admirent, à cause de certaines vaines subtilités qu’ils y hument, comme cet infâme Rabelais, et certains autres de notre âge, qui font profession de révoquer tout en doute, de mépriser tout, et se moquer de toutes les maximes de l’antiquité.
Au contraire, ayez des livres de solide doctrine, et surtout des chrétiens et spirituels, pour vous y récréer de temps en temps.
Bienheureux les doux
Je vous recommande la douce et sincère courtoisie, qui n’offense personne, et oblige tout le monde ; qui cherche plus l’amour que l’honneur ; qui ne raille jamais aux dépens de personne, ni piquamment ; qui ne recule personne, et aussi n’est jamais reculée, et si elle l’est, ce n’est que rarement ; en échange de quoi elle est très souvent honorablement avancée.
La raison doit dominer les affections
Prenez garde, je vous supplie, à ne vous point embarrasser parmi les amourettes, et à ne point permettre à vos affections de prévenir votre jugement et raison, au choix des sujets aimables : car quand une fois l’affection a pris sa course, elle traîne le jugement comme un esclave à des choix fort impertinents, et dignes du repentir qui les suit par après bientôt.
Afficher judicieusement sa volonté d’être vertueux
Je voudrais que d’abord, en devis, en maintien, et en conversation, vous fissiez profession ouverte et expresse de vouloir vivre vertueusement, judicieusement, constamment, et chrétiennement.
• Je dis vertueusement, afin qu’aucun ne prétende vous engager aux débauches ;
• judicieusement, afin que vous ne fassiez pas des signes extrêmes, en l’extérieur, de votre intention ; mais tels seulement que, selon votre condition, ils ne puissent être censurés des sages ;
• constamment, parce que si vous ne témoignez pas avec persévérance une volonté égale et inviolable, vous exposerez vos résolutions aux desseins et attaques de plusieurs misérables âmes, qui attaquent les autres pour les réduire à leur train ;
• je dis enfin chrétiennement, pour ce que plusieurs font profession de vouloir être vertueux à la philosophique, qui néanmoins ne le sont, ni le peuvent être en façon quelconque, et ne sont autre chose que certains fantômes de vertu, couvrant à ceux qui ne les hantent pas, leurs mauvaise vie et humeurs, par des cérémonieuses contenances et paroles.
Mais nous, qui savons bien que nous ne saurions avoir un seul brin de vertu que par la grâce de notre Seigneur, nous devons employer la piété et la sainte dévotion pour vivre vertueusement ; autrement nous n’aurons des vertus qu’en imagination et en ombre.
Or il importe infiniment de se faire connaître de bonne heure tel qu’on veut être toujours, et en cela, il ne faut pas marchander.
Se faire aider
Il vous importera aussi infiniment de faire quelques amis de même intention, avec lesquels vous puissiez vous entre-porter et fortifier. Car c’est chose toute vraie que le commerce de ceux qui ont l’âme bien dressée, nous sert infiniment à dresser, ou à bien tenir dressée la nôtre.
Je pense que vous trouverez bien aux jésuites, ou aux capucins, ou aux feuillants, ou même hors des monastères, quelque esprit courtois, qui se réjouira, si quelquefois vous l’allez voir, pour vous récréer, et prendre haleine spirituelle.
Un avis particulier
Mais il faut que vous me permettiez de vous dire quelque chose en particulier.
Voyez-vous, monsieur, je crains que vous ne retourniez au jeu, et je le crains, parce que ce vous sera un très grand mal : cela en peu de jours dissiperait votre cœur, et ferait flétrir toutes les fleurs de vos bons désirs : c’est un exercice de fainéant ; et ceux qui se veulent donner du bruit et de l’accueil, jouant avec les grands, disant que c’est le plus court moyen de se faire connaître, témoignent qu’ils n’ont point de bonne marque de mérite, puisqu’ils ont recours à ces moyens, propres à ceux qui ayant de l’argent, le veulent hasarder : et ne leur est pas grande louange d’être connus pour joueurs ; mais s’il leur arrive de grandes pertes, chacun les connaît pour fous. Je laisse à part les suites des colères, désespoirs, et forceneries [1], desquelles pas un joueur n’a aucune exemption.
Ne point flatter le corps
Je vous souhaite encore un cœur vigoureux, pour ne point flatter votre corps en délicatesses, au manger, au dormir, et telles autres mollesses ; car enfin un cœur généreux a toujours un peu de mépris des mignardises et délices corporelles.
Néanmoins notre Seigneur dit, que ceux qui s’habillent mollement sont es maisons des rois (Mt 11, 8) : c’est pourquoi je vous en parle ; et notre Seigneur ne veut pas dire qu’il faille que tous ceux qui sont es-cours s’habillent mollement, mais il dit seulement, que coutumièrement, ceux qui s’habillent mollement se trouvent là. Or, je ne parle pas de l’extérieur de l’habit, mais de l’intérieur ; car pour l’extérieur, vous savez trop mieux la bienséance, il ne m’appartient pas d’en parler.
Je veux donc dire, que je voudrais que parfois vous gourmandassiez votre corps à lui faire sentir quelques âpretés et duretés par le mépris des délicatesses, et le renoncement fréquent des choses agréables aux sens ; car encore faut-il quelquefois que la raison fasse l’exercice de sa supériorité, et de l’autorité qu’elle a de ranger les appétits sensuels.
Allier les différentes vertus
Mon Dieu ! je suis trop long, et si je ne sais ce que j’écris – car c’est sans loisir, et à diverses reprises – vous connaissez mon cœur, et trouverez tout bon. Encore faut-il pourtant que je vous dise ceci.
Imaginez-vous que vous fussiez courtisan de saint Louis ; il aimait, ce roi saint (et le roi est maintenant saint par innocence [2]), qu’on fût brave, courageux, généreux, de bonne humeur, courtois, civil, franc, poli ; et néanmoins il aimait surtout qu’on fût bon chrétien.
Et si vous eussiez été auprès de lui, vous l’eussiez vu rire amiablement aux occasions, parler hardiment quand il en est temps, avoir soin que tout fût en lustre autour de lui, comme un autre Salomon, pour maintenir la dignité royale ; et un moment après, servir les pauvres aux hôpitaux, et enfin marier la vertu civile avec la chrétienne, et la majesté avec l’humilité.
C’est en un mot ce qu’il faut entreprendre, de n’être pas moins brave pour être chrétien, ni moins chrétien pour être brave ; et pour faire cela il faut être très bon chrétien, c’est-à-dire fort dévot, pieux, et s’il se peut, spirituel ; car, comme dit saint Paul : L’homme spirituel discerne tout (1 Co 2, 15), il connaît en quel temps, en quel rang, par quelle méthode il faut mettre en œuvre chaque vertu.
Une méditation à faire souvent
Faites souvent cette bonne pensée que nous cheminons en ce monde entre le paradis et l’enfer, que le dernier pas sera celui qui nous mettra au logis éternel, et que nous ne savons lequel sera le dernier ; et que pour bien faire le dernier, il faut s’essayer de bien faire tous les autres.
O sainte et interminable éternité ! bienheureux qui vous considère : oui ; car qu’est-ce que jeu de petits enfants, ce que nous faisons en ce monde, pour je ne sais combien de jours ? Rien du tout, si ce n’était que c’est le passage à l’éternité.
Pour cela donc il nous faut avoir soin du temps que nous avons à demeurer çà-bas [3], et de toutes nos occupations, afin que nous les employions à la conquête du bien permanent.
Aimez-moi toujours comme chose vôtre, car je le suis en notre Seigneur, vous souhaitant tout bonheur pour ce monde, et surtout pour l’autre : Dieu vous bénisse, et vous tienne de sa sainte main.
Et, pour finir par où j’ai commencé, vous allez prendre la haute mer du monde, ne changez pas pour cela de patron, ni de voiles, ni d’ancre, ni de vent ; ayez toujours Jésus pour patron, sa croix pour arbre, sur lequel vous étendrez vos résolutions en guise de voile ; votre ancre soit une profonde confiance en lui, et allez à la bonne heure ; veuille à jamais le vent propice des inspirations célestes enfler de plus en plus les voiles de votre vaisseau, et vous faire heureusement surgir au port de la sainte éternité, que de si bon cœur vous souhaite sans cesse,
Monsieur,
Votre plus humble serviteur,
Franc., É. de Genève
Ce 8 décembre 1610.
[1] — Forcenerie : acte de forcené, folie (attesté dès le 13e siècle, ce mot figure encore dans la correspondance de Mme de Sévigné).
[2] — Louis XIII était alors âgé de neuf ans.
[3] — çà-bas : ici-bas.

