Sur le Cantique des cantiques
par saint François de Sales
Étudiant à Paris, François de Sales avait seize ans lorsqu’il suivit le cours sur le Cantique des cantiques donné en 1584 par le professeur d’hébreu du Collège royal, Gilbert Génébrard [1].
Au milieu des pénibles controverses sur la prédestination alors imposées par le calvinisme, ce fut un éblouissement.
L’histoire du monde était une histoire d’amour et François savoura comme une délivrance cette description de l’amour de Dieu – dans un ouvrage qu’Érasme voulait pourtant interdire aux jeunes gens et dont le protestant Castellion contestait le caractère sacré.
Cette lumière décisive pour toute la vie du saint fut aussi l’inspiration première de son Traité de l’amour de Dieu. — Voici, sur le début du Cantique, un chapitre de ce Traité, puis deux extraits d’un sermon donné pour l’annonciation, le 25 mars 1621 [2].
Le Sel de la terre.
Le grand Salomon décrit d’un air délicieusement admirable les amours du Sauveur et de l’âme dévote, en ce divin ouvrage que, pour son excellente suavité, on appelle le Cantique des Cantiques. Et pour nous élever plus doucement à la considération de cet amour spirituel qui s’exerce entre Dieu et nous, par la correspondance des mouvements de nos cœurs avec les inspirations de sa divine majesté, il emploie une perpétuelle représentation des amours d’un chaste berger et d’une pudique bergère. Or, faisant parler l’épouse la première, comme par manière d’une certaine surprise d’amour, il lui fait faire d’abord cet élancement : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche [3] !
Voyez-vous, Théotime, comme l’âme, en la personne de cette bergère, ne prétend, par le premier souhait qu’elle exprime, qu’une chaste union avec son époux, comme protestant que c’est l’unique fin à laquelle elle aspire et pour laquelle elle respire ; car, je vous prie, que veut dire autre chose ce premier soupir : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche ?
Le saint baiser
Le baiser, de tout temps, comme par instinct naturel, a été employé pour représenter l’amour parfait, c’est-à-dire l’union des cœurs, et non sans cause. Nous faisons sortir et paraître nos passions et les mouvements que nos âmes ont communs avec les animaux en nos yeux, ès sourcils, au front et en tout le reste du visage. On connaît l’homme au visage, dit l’Écriture [4] ; et Aristote rendant raison de ce qu’à l’ordinaire on ne peint sinon la face des grands hommes : C’est d’autant [5], dit-il, que le visage montre qui nous sommes.
Mais pourtant nous ne répandons nos discours ni les pensées qui procèdent de la portion spirituelle de nos âmes, que nous appelons raison, et par laquelle nous sommes différents d’avec les animaux, sinon par nos paroles, et par conséquent par le moyen de la bouche. Si que verser son âme et répandre son cœur n’est autre chose que parler. Versez devant Dieu vos cœurs, dit le Psalmiste [6], c’est-à-dire exprimez et prononcez les affections de votre cœur par paroles. Et la dévote mère de Samuel, prononçant ses prières quoique si bellement qu’à peine voyait-on le mouvement de ses lèvres : J’ai répandu, dit-elle, mon âme devant Dieu [7]. En cette sorte on applique une bouche à l’autre quand on se baise, pour témoigner qu’on voudrait verser les âmes l’une dedans l’autre réciproquement, pour les unir d’une union parfaite ; et pour ce qu’en tout temps et entre les plus saints hommes du monde, le baiser a été le signe de l’amour et dilection, aussi fut-il employé universellement entre tous les premiers chrétiens, comme le grand saint Paul témoigne quand il dit aux Romains et aux Corinthiens : Saluez-vous mutuellement les uns les autres par le saint baiser [8] ; et comme plusieurs témoignent, Judas en la prise de Notre Seigneur employa le baiser, pour le faire connaître, parce que ce divin Sauveur baisait ordinairement ses disciples quand il les rencontrait ; et non seulement ses disciples, mais aussi les petits enfants, qu’il prenait amoureusement en ses bras [9], comme il fit celui par la comparaison duquel il invita si solennellement ses disciples à la charité du prochain, que plusieurs estiment avoir été saint Martial, comme l’évêque Jansénius le rapporte [10].
L’amour cherche l’union
Ainsi donc le baiser étant la vive marque de l’union des cœurs, l’épouse, qui ne prétend, en toutes ses poursuites, que d’être unie avec son bien-aimé : Qu’il me baise, dit-elle, d’un baiser de sa bouche ; comme si elle s’écriait : Tant de soupirs et de traits enflammés, que son amour jette incessamment, n’impétreront-ils jamais ce que mon âme désire ? Je cours ; hé ! n’atteindrai-je jamais au prix pour lequel je m’élance, qui est d’être unie cœur à cœur, esprit à esprit, avec mon Dieu, mon époux et ma vie ? Quand sera-ce que je répandrai mon âme dans son cœur, et qu’il versera son cœur dedans mon âme, et qu’ainsi heureusement unie, nous vivrons inséparables ?
Quand l’esprit divin veut exprimer un amour parfait, il emploie presque toujours les paroles d’union et de conjonction. En la multitude des croyants, dit saint Luc, il n’y avait qu’un cœur et qu’une âme [11]. Notre-Seigneur pria son Père pour tous les fidèles, afin qu’ils fussent tous une même chose [12]. Saint Paul nous avertit que nous soyons soigneux de conserver l’unité d’esprit par l’union de la paix [13]. Ces unités de cœur, d’âme et d’esprit, signifient la perfection de l’amour, qui joint plusieurs âmes en une ; ainsi est-il dit que l’âme de Jonathas était collée à l’âme de David [14], c’est-à-dire, comme l’Écriture ajoute, il aima David comme son âme propre. Le grand apôtre de France, tant selon son sentiment, que rapportant celui de son Hiérotée, écrit je pense cent fois en un seul chapitre des Noms divins [15], que l’amour est unifique, unissant, ramassant, resserrant, recueillant et rapportant les choses à l’unité.
Saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin disent que leurs amis avec eux n’avaient qu’une âme [16] ; et Aristote, approuvant déjà de son temps cette façon de parler : Quand, dit-il, nous voulons exprimer combien nous aimons nos amis, nous disons : L’âme de celui-ci et mon âme n’est qu’une.
La haine nous sépare, et l’amour nous assemble. La fin donc de l’amour n’est autre chose que l’union de l’amant à la chose aimée [17].
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Sermon pour l’Annonciation
Extraits d’un sermon prêché le 25 mars 1621 [18]
Osculetur me osculo oris sui, quia meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis. Oleum effusum nomen tuum, ideo adulescentulae dilexerunt te. Trahe me, post te curremus (Ct 1, 1-4).
Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, car tes mamelles sont meilleures que le vin, répandant des odeurs grandement agréables. Ton nom est comme une huile répandue ; c’est pourquoi les jeunes filles t’ont aimé.
Tire-moi, et nous courrons à la suite de tes onguents.
Un baiser de sa bouche
L |
es Pères, considérant cette parole du Cantique des Cantiques que l’Épouse adresse à son Époux : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, disent que ce baiser qu’elle désire si ardemment n’est autre que l’exécution du mystère de l’Incarnation de Notre Seigneur, baiser tant attendu et souhaité pendant une si longue suite d’années par toutes les âmes qui méritent le nom d’amantes. Mais enfin ce baiser qui avait été si longtemps refusé et différé, fut accordé à cette Amante sacrée, Notre-Dame, laquelle mérite le nom d’Épouse et d’Amante par excellence au-dessus de toutes autres. Il lui fut donné par son céleste Époux au jour de l’Annonciation que nous célébrons aujourd’hui, au même moment qu’elle élança ce soupir très amoureux : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche ! Ce fut alors que cette divine union du Verbe éternel avec la nature humaine, représentée par ce baiser, se fit dans les entrailles sacrées de la glorieuse Vierge.
Voyez, de grâce, comme cette divine Amante exprime délicatement ses amours : Qu’il me baise, c’est-à-dire : Que ce Verbe qui est la Parole du Père, sortant de sa bouche, vienne s’unir à moi par l’entremise du Saint-Esprit, qui est le soupir éternel de l’amour du Père envers son Fils et du Fils réciproquement envers son Père. Mais quand est-ce que ce divin baiser fut donné à cette Épouse incomparable ? Au même instant qu’elle répondit à l’Ange cette parole tant désirée : Qu’il me soit fait comme vous dites. […]
Ton nom est comme une huile répandue
Mais l’Épouse ne s’arrête pas là, car poursuivant elle dit que le nom de son Bien-aimé est comme une huile répandue, composée de plusieurs excellentes odeurs, lesquelles ne se peuvent imaginer, voulant signifier : Mon Bien-aimé n’est pas seulement parfumé, mais il est le parfum même ; c’est pourquoi, ajoute-t-elle, les jeunes filles t’ont aimé. Qu’est-ce que la divine amante désire que nous entendions par ces jeunes filles ? Les jeunes filles représentent en ce sujet certaines jeunes âmes qui n’ayant encore logé leur amour nulle part, sont merveilleusement propres à aimer le céleste Amant de nos cœurs, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je ne veux pas dire cependant que si celles qui l’ont donné à quelqu’un viennent à l’en retirer pour le consacrer à Dieu, que ce sacré Époux ne le reçoive de bon cœur et qu’il n’accepte ce don de leurs affections ; mais pourtant il agrée grandement ces jeunes âmes qui se dédient tout à fait à la perfection de son amour. Ton nom, poursuit la sainte Épouse, répand des odeurs si délicates que les jeunes filles t’ont aimé, te dédiant toutes leurs amours et toutes leurs affections. Ô Dieu, quelle grâce de réserver tout notre amour pour Celui qui nous récompense si bien en nous donnant le sien. En donnant notre amour aux créatures nous ne recevons nul gain, d’autant qu’elles ne nous rendent pas plus que nous ne leur donnons ; mais notre divin Sauveur nous donne le sien, qui est comme un baume précieux, lequel répand des odeurs souveraines en toutes les facultés de notre âme.
Ô que cette jeune fillette Notre-Dame aima souverainement le divin Époux ! Aussi en fut-elle souverainement aimée, car à même temps qu’elle se donna à lui et lui consacra son cœur, qui fut lorsqu’elle prononça ces paroles : Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait comme vous dites, ou comme il lui plaira, voilà que soudain il descendit dans ses chastes entrailles et se rendit fils de celle qui se nommait sa servante. Or, je sais bien que nul ne peut jamais parvenir à un si haut degré de perfection que de dédier aussi absolument son amour à Dieu et à la suite de sa divine volonté comme fit Notre-Dame ; mais pourtant nous ne devons pas laisser de le désirer, et commencer le plus tôt et le plus parfaitement possible selon notre capacité, qui est incomparablement moindre que celle de cette sainte Vierge. Elle est cette unique fillette qui a plus excellemment aimé le divin Époux que jamais nulle créature n’a fait ni fera ; car elle commença à l’aimer dès l’instant de sa conception glorieuse aux entrailles de la bonne sainte Anne, se donnant à Dieu et lui dédiant son amour dès qu’elle commença d’être.
Tire-moi et nous courrons à ta suite
L’Épouse sacrée passant plus outre en l’entretien qu’elle fait avec son divin Époux : Tirez-moi, dit-elle, et nous courrons. Les saints Pères s’arrêtent à considérer ce que cette Épouse veut signifier par ces paroles : Tirez-moi et nous courrons, d’autant que c’est comme si elle disait : Bien que vous ne tiriez que moi, nous serons toutefois plusieurs qui courrons.
Quelques-uns pensent que quand elle prie son Bien-Aimé de la tirer, elle proteste par là qu’elle a besoin d’être prévenue de sa grâce sans laquelle nous ne pouvons rien faire ; mais quand elle ajoute nous courrons, c’est à savoir, vous et moi, mon Bien-Aimé, nous courrons par ensemble. Ou bien, comme quelques autres croient : plusieurs courront avec moi, à mon imitation, à ma suite ; plusieurs âmes vous suivront à l’odeur de vos onguents [19].
[1] — Gilbert Génébrard (1535-1597), qui deviendra évêque d’Aix-en Provence en 1592, avait déjà publié un commentaire du Cantique des cantiques en 1570. Il soulignait, avec Origène, que Salomon n’y avait pas chanté un amour humain, mais développé une parabole sur l’amour nuptial entre Dieu et l’humanité. En 1584, une paraphrase du Cantique publiée par Théodore de Bèze le poussa à y revenir. Il accusait le ministre protestant d’avoir employé un langage inadapté qui défigurait le Cantique de Salomon et semblait transformer la sainte Épouse du Christ en une concubine de cour. A son poème en rythme trochaïque et donc descendant (une syllabe longue suivie d’une syllabe brève), il opposa une paraphrase en rythme iambique (une brève suivie d’une longue) mieux adaptée à la poésie sacrée. — Voir Gilbert Génébrard, Canticum canticorum Salomonis versibus et commentariis illustratum, Paris, Gilles Gorbin, 1585.
[2] — On trouve dans les Œuvres complètes de saint François de Sales un commentaire du Cantique qui est attribué au saint évêque de Genève, mais dont il ne fut sans doute que le correcteur. Voir Irénée Noye p.s.s., « François de Sales a-t-il composé un commentaire du Cantique des Cantiques ? », Nouvelle Revue théologique, vol. 130 [2008], p. 271-283.
[3] — Ct 1, 1.
[4] — Si 19, 26.
[5] — C’est d’autant que : c’est suffisant, parce que.
[6] — Ps 61, 9.
[7] — 1 S 1, 13-15.
[8] — Rm 16, 20 ; 2 Co 13, 12.
[9] — Mc 10, 16.
[10] — Cornelius Jansen, évêque de Gand (1510-1576), dans son commentaire sur l’Évangile de saint Marc (sur Mc 9, 35). [Cet auteur ne doit pas être confondu avec Cornelius Jansen, évêque d’Ypres (1585-1638), père du jansénisme.]
[11] — Ac 4, 32.
[12] — Jn 17, 2.
[13] — Ep 4, 3.
[14] — 1 S 18, 1.
[15] — Pseudo-Denys l’Aréopagite, Des Noms divins, ch. 4.
[16] — Saint Grégoire de Nazianze, Orat. 48, § 20 ; saint Augustin, Confessions, l. 4, ch. 6.
[17] — Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, l. 1, ch. 9 (O.C, 4, p. 50-53).
[18] — Saint François de Sales, Sermon de profession, pour la fête de l’Annonciation, 25 mars 1621, extraits (O.C, t. X [Sermons 4], sermon XLVI, p. 41-42 et 46-48).
[19] — Cette double interprétation était signalée dans le cours sur le Cantique des cantiques que François avait suivi trente-sept ans plus tôt : « Post te curremus. Ego cum virginibus, Ecclesia cum fidelibus. Vel, Jam justificata curram non ego, sed gratia Dei mecum. Ideo enim mutatio numeri facta videtur, nam alioquin dicendum fuerat post te curram. » — « Nous courrons à votre suite : Moi avec les vierges, l’Église avec les fidèles. Ou bien : Ayant été justifiée, je courrai non de mon propre mouvement, mais la grâce de Dieu avec moi. C’est ainsi en effet que s’explique le passage au pluriel, car, autrement, il fallait dire : Je courrai à ta suite. » (Gilbert Génébrard, Canticum canticorum Salomonis versibus et commentariis illustratum, 1585, p. 26.)

