La voie d’enfance spirituelle de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus
Sermon pour la fête de Noël
par Dominicus
Le lundi 2 janvier 2023, nous avons fêté le 150e anniversaire de la venue au monde de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, née le 2 janvier 1873, et, le 29 avril 2023, nous fêterons le centenaire de sa béatification par le pape Pie XI (29 avril 1923). Cette double occurrence est un encouragement à approfondir la doctrine spirituelle de la sainte carmélite de Lisieux qui répond si bien aux besoins des âmes.
Le sermon reproduit ici est largement inspiré de l’étude de l’abbé André Combes, Introduction à la spiritualité de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, parue chez Vrin en 1948.
Le Sel de la terre.
Mes bien chers frères,
LA FÊTE DE NOËL en est une parfaite occasion de chercher à mieux connaître le message spirituel de celle que saint Pie X a déclaré (avant même sa béatification) « la plus grande sainte des temps modernes ». Car il existe des liens profonds entre sainte Thérèse et la fête de Noël :
– N’a-t-elle pas reçu le nom religieux de Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la sainte Face ?
– En 1886, la fête de Noël fut marquée pour elle par une grâce insigne dont elle a fait elle-même le récit dans l’histoire de sa vie – l’Histoire d’une âme –, disant qu’« en cette nuit lumineuse, Jésus, le doux Enfant d’une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière… » Nous en dirons un mot dans un instant.
– Enfin et surtout, il y a la « petite voie d’enfance spirituelle » qui est la grande découverte de sainte Thérèse, son trésor, ce par quoi elle est universellement connue. Or, comment ne pas faire le lien entre cette voie d’enfance spirituelle et le mystère de Noël où Jésus lui-même se fait petit enfant ?
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Demandons-nous donc ce qu’est cette « petite voie d’enfance spirituelle ». Sainte Thérèse a en effet promis de la répandre partout après sa mort. Sur son lit de malade, deux mois et demi avant sa mort, elle déclara à mère Agnès de Jésus que sa mission posthume serait de « faire aimer le bon Dieu comme elle l’aimait, [c’est-à-dire] de donner sa petite voie aux âmes ».
Mais, pour bien comprendre, il faut commencer par éliminer une méprise tout à fait fâcheuse. On doit en effet bien distinguer la « petitesse » qu’inclut l’expression « petite voie d’enfance spirituelle » d’une autre « petitesse » qui tient une large place dans le langage de sainte Thérèse, mais qui n’a pas grand-chose de commun avec elle.
Dans l’Histoire d’une âme ou dans sa correspondance, sainte Thérèse multiplie en effet les diminutifs. Sans cesse, le mot « petit » revient sous sa plume : elle-même (ou son entourage) se désigne comme la « petite Thérèse », « la petite reine », « la petite fleur », « le petit rayon de soleil », « le petit jouet », « la petite balle du petit Jésus »… L’Histoire d’une âme porte d’ailleurs en sous-titre l’« Histoire printanière d’une petite fleur blanche »…
De cette profusion de « petits », il peut résulter pour le lecteur superficiel une impression fausse de puérilité sentimentale un peu mièvre. Et il pourrait conclure qu’il s’agit là de la formulation de la « petite voie d’enfance spirituelle », alors que ce ne sont que des tournures de style (que les mentalités d’aujourd’hui trouvent un peu trop doucereuses et démodées…), qui révèlent chez saint Thérèse et ses sœurs un charmant climat de tendresse familiale, une touchante fraîcheur d’imagination, mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’authentique notion d’enfance spirituelle. Encore que ces expressions attestent, chez Thérèse, une évidente prédisposition à l’humilité.
Bien plus, à ne considérer que ce langage, on pourrait s’imaginer que la petite voie d’enfance spirituelle est une forme de spiritualité plus ou moins sucrée, quiétiste, manquant de virilité, une méthode de petitesse morale en quelque sorte, de facilité spirituelle à l’usage des âmes médiocres que la sainteté héroïque effraie. Ce serait un total contresens.
Car cette abondance de diminutifs est très largement compensée dans les textes de sainte Thérèse par les expressions de la magnanimité la plus sincère, qui prouvent sa grandeur d’âme et la vraie nature de sa spiritualité. Thérèse n’a rien d’une petite âme sucrée ou pusillanime, apathique et velléitaire !
Quelques exemples pris dans l’Histoire d’une âme :
– Avant quatre ans, elle a déjà acquis un si grand empire sur toutes ses actions qu’elle réussit à ne jamais se plaindre quand on lui enlève ce qui est à elle ou qu’elle est accusée.
– Vers dix ans, la lecture de saints héroïques lui donne un grand désir de les imiter, spécialement sainte Jeanne d’Arc. « Je reçus une grâce que j’ai toujours regardée comme une des plus grandes de ma vie, dit-elle. Je pensai que j’étais née pour la gloire et, cherchant le moyen d’y parvenir, le Bon Dieu […] me fit comprendre que ma gloire à moi consisterait à devenir une grande sainte !!!… ». A partir de cette heure, elle veut donc être une sainte, et non pas une sainte quelconque, mais « une grande sainte ».
– Au moment de sa première communion – qu’elle accomplit avec une ferveur et une générosité extraordinaires –, sa sœur et marraine, Marie, qui l’a préparée, lui dit un jour, en lui parlant de la souffrance, qu’elle ne marcherait probablement pas par cette voie, mais que le Bon Dieu la porterait toujours comme une enfant. Or, précisément, le lendemain de sa première communion, se souvenant de cette parole, elle réagit contre cette perspective douce et puérile :
Je sentis naître en mon cœur un grand désir de la souffrance et en même temps, l’intime assurance que Jésus me réservait un grand nombre de croix. […] Jusqu’alors, j’avais souffert sans aimer la souffrance, depuis ce jour je sentis pour elle un véritable amour.
Et même, peu à peu, cet amour de la souffrance se changera en joie : la joie de souffrir avec Jésus et pour Jésus. Il y aurait beaucoup à dire sur sainte Thérèse et la souffrance : c’est une réalité omniprésente dans ses écrits et dans sa vie ; elle a bien mérité son nom, « Thérèse de la sainte Face ».
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C’est dans ce contexte que se situe la grâce de Noël 1886, qu’elle appelle « sa conversion définitive ». Thérèse a treize ans. Il lui en reste onze à vivre.
Voici comment elle rapporte ce qui arriva :
J’étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité ; […] je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commençais à me consoler de la chose en elle-même, je pleurais d’avoir pleuré… Tous les raisonnements étaient inutiles et je ne pouvais arriver à me corriger de ce vilain défaut. […] Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël. […] En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire une course de géant !…
Que s’était-il passé ? Elle raconte, qu’au retour de la messe de minuit, lorsque vint le moment de prendre les cadeaux dans les souliers, son père, fatigué, laissa échapper des paroles qui lui percèrent le cœur : « Enfin, dit M. Martin, heureusement que c’est la dernière année !… » Allait-elle se mettre à pleurer ?
Mais Thérèse n’était plus la même, dit-elle, Jésus avait changé son cœur ! Refoulant mes larmes, je descendis rapidement l’escalier et comprimant les battements de mon cœur, je pris mes souliers et les posant devant Papa, je tirai joyeusement tous les objets, ayant l’air heureuse comme une reine.
Voilà donc Thérèse guérie de son émotivité et de sa sensibilité excessive.
Mais est-ce là le seul effet de cette grâce de Noël ? Cette conversion ouvre des perspectives si amples qu’on doit se demander si, au-delà de la grâce du refoulement des larmes, il n’y a pas un changement beaucoup plus profond.
En cette nuit de lumière, commente-t-elle en effet, commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel… En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en dix ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut.
De fait, si on lit bien ce qui précède et ce qui suit cette anecdote somme toute assez menue, on voit que sainte Thérèse parle de plusieurs grâces. En cette nuit, Dieu lui donna non seulement la force de la volonté contre les chagrins les plus cuisants, mais aussi un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, une grande charité fraternelle tournée vers la conquête des âmes et le besoin de s’oublier toujours. Voici ce qu’elle écrit :
Jésus fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement… je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !
Ces quelques exemples montrent combien l’âme de sainte Thérèse, déjà très bien prédisposée, était devenue magnanime, enthousiaste pour ce que le christianisme a de plus exaltant.
Que notre âme est grande ! écrivait-elle par exemple à sa sœur Céline (vers 1890), élevons-nous au-dessus de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre ! plus haut, l’air est pur ! […] Je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique de sainte Thérèse d’Avila, mais bien d’être parfaite comme ton Père céleste est parfait. Nos désirs qui touchent à l’infini, ne sont donc ni des rêves, ni des chimères, puisque Jésus lui-même nous a fait ce commandement.
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Mais où se situe, dans cette ascension spirituelle impressionnante, la « petite voie d’enfance spirituelle » ?
La question qui se pose à Thérèse (et à nous) est celle-ci : comment concilier un si grand désir de sainteté – de la sainteté la plus grande –, avec des forces réduites, avec le sentiment de sa totale impuissance ? On l’a dit, il n’est pas question, pour Thérèse, d’un quelconque compromis, d’une solution de demi-mesure qui conduise à une sorte de laisser-aller attentiste.
Longtemps, elle s’est heurtée à la déficience des moyens spirituels qu’on lui proposait, d’où ses perplexités, ses scrupules, ses angoisses douloureuses qui avaient même mis sa vie en danger et dont la Vierge l’avait miraculeusement guérie, sans que pour autant la lumière règne parfaitement encore dans son âme. Où était la solution ?
Elle voulait être une grande sainte, mais elle voyait toute la différence qui la séparait des grands saints. Chaque fois qu’elle se comparait à ces saints canonisés, elle constatait qu’il y avait entre eux et elle « la même différence que nous voyons dans la nature entre une montagne dont le sommet se perd dans les nuages et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants ». Quand on est petit, peut-on espérer devenir un grand saint ? Ou bien faut-il renoncer à son espérance et se contenter de sa petitesse, d’une moindre perfection ?
C’est alors qu’elle découvrit la voie de la confiance et de l’amour, sa « petite voie ». Elle tient en six points :
1. D’abord, une attitude fondamentale qui remonte à sa 1ère communion : « Je ne me découragerai jamais ! »
2. Ensuite, le rappel du principe qui est comme le leitmotiv de sa vie intérieure : « Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables », donc, « je puis, malgré ma petitesse, aspirer à la sainteté ».
3. Troisièmement, ce fait d’expérience très réaliste qui s’oppose en apparence aux désirs qui l’habitent : « Me grandir, c’est impossible ! Je dois me supporter telle que je suis, avec mes imperfections sans nombre. » Sommes-nous donc dans une impasse ? N’existe-t-il pas un moyen de sortir de cette contradiction apparente ?
4. C’est la découverte de « l’ascenseur » qui, dans les maisons des riches, remplace avantageusement les escaliers. Cette image exprime l’impuissance radicale de l’ascèse humaine la plus consciencieuse à satisfaire une âme éprise de sainteté. Il faut l’intervention de Dieu sans laquelle les efforts humains restent infructueux. Mais cette voie mystique existe-t-elle ? Dieu seul a la réponse : il faut l’interroger.
5. Thérèse interroge donc l’Écriture sainte. Elle trouve d’abord ce passage des Proverbes (9, 4) : « Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi ! » : Ainsi Dieu n’attend pas que les petits aient grandi pour s’occuper d’eux. Enfin, elle trouve ce texte d’Isaïe qui la comble (chap. 66, 12-13) : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux, dit Dieu. » Avec les tout-petits, c’est Dieu qui a l’initiative, c’est lui qui se donne toute la peine. Voilà enfin la réponse : l’ascenseur, ce sont les bras de Jésus.
6. La conséquence, dès lors, va de soi : si tel est le sort des tout-petits, si telle est la bonté de Jésus envers eux qu’il les élève lui-même dans ses bras, il n’est pas nécessaire de grandir pour l’atteindre, il est même nécessaire de rester petit pour ne pas compromettre par notre propre intervention ce traitement de choix.
Cette découverte, on le voit, s’est faite par étapes. Elle a mûri doucement, au fil des ans. Sainte Thérèse l’a d’abord expérimenté sur elle-même, puis elle l’a enseigné à ses novices et nous la communique à notre tour.
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Mais, encore une fois, ne nous trompons pas.
L’enfance spirituelle, « c’est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son Père », sans s’attribuer à soi-même les vertus qu’on pratique et sans se décourager de ses fautes. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire : sans doute la sanctification vient tout entière de Dieu, mais il faut se rendre disponible, malléable dans les mains de Dieu. Et cela demande des efforts héroïques, parce que notre amour-propre résiste et ne veut pas se laisser faire. Nous, nous voudrions être grands par nous-mêmes, agir comme des grands, tout seuls, parce que nous nous croyons capables et bien meilleurs que ce que nous sommes.
La « petite voie » de sainte Thérèse suppose donc beaucoup d’humilité et beaucoup de générosité, et une haute idée de la grandeur de la vie chrétienne, fondée sur le sentiment de la grandeur et de la toute-puissance de Dieu. Ce n’est pas une voie de pusillanimité et de laisser-aller. « L’ascenseur » rend la lutte efficace, il ne la supprime pas. Il dispense de l’échec, pas de l’effort. Porté par Dieu, l’enfant spirituel ne cesse de combattre, mais il le fait dans l’esprit d’un enfant qui met toute sa confiance en son Père et travaille à s’appauvrir volontairement de soi-même pour s’enrichir des richesses de Dieu. Comme le confiait sainte Thérèse sur son lit de douleurs : « Je veux leur [aux chrétiens] enseigner les petits moyens qui m’ont si parfaitement réussi, leur dire qu’il n’y a qu’une seule chose à faire ici-bas : jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices… », c’est-à-dire offrir généreusement, par amour, les mille petits sacrifices que Dieu suggère ou met à chaque instant sur notre route, en essayant de ne jamais rien lui refuser.
Cela exige un grand esprit de foi. Car on ne voit pas les bras de Jésus ; mais on voit les obstacles. Et nous sommes sans cesse tentés soit de nous décourager, de baisser les bras, soit de ne compter que sur nos propres forces, au lieu de se laisser conduire et porter.
Cette voie est donc « petite » non parce qu’elle s’adresse aux pusillanimes, mais parce qu’elle s’adresse aux âmes qui sont et se sentent petites, imparfaites devant Dieu, et n’ont d’autres ressources que la pure foi ; elle s’adresse aux pécheurs qui n’ont rien à offrir à Dieu, rien sur quoi s’appuyer, rien que la miséricorde de Dieu.
Et puis c’est un chemin qui n’exige aucune de ces grâces exceptionnelles où l’âme peut oublier le sentiment de son néant.
Enfin, c’est un chemin court et rapide, comme le montre l’exemple de sainte Thérèse elle-même, morte toute jeune, à vingt-quatre ans, déclarée patronne des missions sans avoir jamais quitté son carmel, et qui exerce depuis, par sa petite voie de confiance et d’amour, un rayonnement prodigieux sur les âmes.
En cette fête de Noël, demandons la grâce de comprendre et surtout de mettre en pratique ces trésors que nous a légués l’humble carmélite de Lisieux, qu’elle a puisés dans l’Évangile et dans l’exemple de la Vierge Marie.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 110-116
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