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Le Triomphe de saint Thomas La célébration du Saint par la scène (1924)


par Charles de Durras

 

Le Triomphe de saint Thomas, qu’Henri Ghéon réalisa pour la scène en 1924, fut la contribution la plus originale aux cérémonies du sixième centenaire de sa canonisation. Cette pièce de théâtre eut un très grand retentissement dans le monde catholique, spécialement dans l’univers intellectuel et cultivé, justifiant le constat du poète Armand Praviel qui désignait son auteur comme « un des écrivains les plus personnels et les plus curieux de notre époque [1] ».


Henri Ghéon : de Gide à saint Thomas


Qui est donc Henri Ghéon ?

Henri-Léon Vangeon, de son nom véritable, naît le 15 mars 1875 à Bray-sur-Seine. Il commence son ouvrage autobiographique par les mots : « J’ai été élevé dans la foi catholique [2] ». Il eut en effet une enfance chrétienne, grâce à sa mère catholique, mais imparfaite, puisque son père est incroyant. Très jeune, il se passionne pour l’art théâtral et monte de courtes pièces de théâtre. Vers l’âge de quinze ans, il cesse d’aller à la messe. Faisant plus tard le bilan de ces années, il pointera l’insuffisance de la formation religieuse au lycée et son inadaptation aux besoins des jeunes garçons.

L’art et son exaltation mystique lui tiennent alors lieu de religion :

Lorsque je pris conscience de mon paganisme, ce fut pour constater que je m’en accommodais à merveille. La poésie occupait la place de Dieu, et le théâtre, de la messe [3].

Ses études de médecine ne l’empêchent pas de s’adonner à sa passion pour le théâtre. Jeune homme insouciant qui manque d’échouer aux examens finaux, il termine sa thèse sur un coin de table de bar et commence à exercer avant d’être diplômé, en 1901 [4].

Il fait ses premières armes littéraires en 1896 dans la petite revue belge L’art jeune, sous le pseudonyme qui ne le quittera plus Ghéon : de « géôn », génitif pluriel de « terre » en grec. Il collabore à L’Ermitage et au Mercure de France, rencontre Gide, Francis Jammes, Francis Viellé-Griffin. Il développe son activité de critique et compose des recueils de poèmes et deux pièces : Le Pain, et L’Eau de vie, qui attendront 1912 et 1914 pour être jouées.

En 1909, il participe à la création de La Nouvelle Revue Française, avec Copeau, Gide et Claudel. L’objectif est de lancer un renouveau dans le monde des lettres, qui vit la fin du naturalisme et du réalisme, et reste embourbé dans le symbolisme. De collaborateur occasionnel, Ghéon devient l’un des rédacteurs les plus réguliers dès 1910. C’est l’époque du perfectionnement de son art littéraire sous la férule de ses anciens, et spécialement de Gide avec lequel il est intimement lié.

L’art dirige sa vie. C’est lui qui va le ramener vers Dieu. Le premier élément déclencheur se produit en 1912, alors qu’il visite l’Italie avec André Gide. A Florence, il s’écroule devant la Crucifixion et l’Annonciation de San Marco. Son admiration pour l’art chrétien dépasse tout, il constate : « L’œuvre d’art qui n’est pas prière me déçoit. [5] » Ses différents voyages en 1913-1914 le confirment dans ce goût, mais il ne retourne pas à la religion de ses pères dont la discipline le rebute. La mort de sa mère, juste à son retour de Florence a provoqué en lui une réaction de violence, de révolte et de blasphème. S’il se raccroche à l’idée d’une vie après la mort, il refuse un Dieu permettant la souffrance. Ghéon est un tissu de contradictions, où se côtoient le noble et l’ignoble, qu’il tente d’unifier autour de l’art, et d’accepter comme la condition d’une vie complète. Sa vie est pourtant stérile. S’il est connu, et reconnu des cénacles littéraires qui l’ont forgé, il peine à produire et à faire jouer ses pièces. Cette période semble la formation d’une plume pour un exercice futur.

La guerre éclate alors. Dispensé de service militaire pour raisons de santé, Ghéon s’engage comme médecin. Il part enthousiaste, sûr de la victoire ; mais la durée de la guerre, le nombre de morts et les horreurs qu’il côtoie le plongent peu à peu dans une lassitude mélancolique. C’est alors qu’il rencontre un ami de Gide converti au catholicisme, Pierre Dupouey. Officier de marine, il sert sur le front avec ses hommes, comme fantassin. Le 3 avril 1915, Dupouey meurt sur le front. Étrangement, cette mort d’un homme quasiment inconnu, qu’il n’a vu que trois fois, frappe douloureusement Ghéon. L’officier lui avait laissé une impression durable et profonde, de grandeur et d’humilité, de rayonnement, de sainteté. C’est l’élément déclencheur d’un retour progressif vers Dieu, qui aboutit à la Noël 1915. La découverte du Christ donne un sens à la guerre, à la souffrance et à la mort de Dupouey. Très vite, Ghéon veut unir son art et sa foi nouvelle. Venu quelque peu en artiste, il comprend qu’il doit ancrer sa conversion dans l’étude rigoureuse de la doctrine. Il constate :

Depuis vingt siècles, tandis que les philosophies s’élèvent, se succèdent, se contredisent et finissent toutes par s’écrouler, la parole du Christ se transmet comme un héritage, des Apôtres aux Pères, des Pères aux Docteurs, sous le contrôle saint du successeur de Pierre. C’est que l’Église catholique n’avance rien, qui n’ait été étudié – discuté, éprouvé, pesé, par la sagesse de vingt siècles fidèles. L’acte de foi, posé, planté, pareil au rocher de Moïse, toute la doctrine en ruisselle comme une eau transparente et salutaire à tous [6].

De façon imprévue, sa conversion semble débloquer certaines de ses capacités littéraires. Il constatera plus tard :

Lorsque sans effort je repris ma plume, je m’aperçus avec stupeur que les mots désormais obéissaient docilement à la pensée, le rythme au sentiment [7].

Abandonnant le perfectionnisme stérile de « l’art pour l’art », Ghéon entame dans les tranchées sa première pièce chrétienne, Les Trois miracles de sainte Cécile. Dès la fin de la Guerre, elles se multiplient au rythme de deux ou trois par an. Cède-t-il à la facilité ? Gide l’en accusera, mais le critique Robert Brasillach note que celle-ci n’est pas nécessairement un défaut et que les pièces de Ghéon ont toutes leur originalité :

Sait-on bien, surtout, qu’elles nous présentent la plus étonnante variété d’histoires profanes et sacrées, qu’elles abordent, dans une sorte d’amusement magnifique, le mystère, la farce, la féerie, la cérémonie religieuse, le jeu pur ? En vérité, je ne connais que les Espagnols du Siècle d’Or à donner l’impression d’une pareille fertilité. Lope de Vega, avec ses dix-huit cents pièces, Calderon avec ses six cents dépassent encore, certes, les septante mystères et jeux de M. Ghéon. Mais ils ont la même allégresse devant la création et, si j’ose employer un pareil terme, la même facilité [8].

Un théâtre chrétien ?

Les critiques que Ghéon rédigeait avant-guerre montrent son scepticisme envers une littérature intégralement religieuse. Il écrivait en 1898 de Firmin van den Bosch : « On y sent trop de partis pris religieux et le point de vue me semble étroit malgré de belles envolées lyriques ». Et de s’emporter : « Que le prosélytisme n’aille plus gâter l’art [9] ! » L’art n’est-il pas son propre dieu, sa propre fin ? Mais sa conversion renverse la donne. Jusqu’ici écartée de l’art, la foi, y entre pour le transcender, l’orienter.

Ghéon souligne d’abord son influence sur le jeu théâtral. Il note : « La certitude n’empêche pas le jeu ; au contraire elle le permet [10]. » La certitude, religieuse, dogmatique, philosophique, permet un jeu théâtral sur « un sol égal et ferme ». Cette nouvelle orientation va de pair avec son amour grandissant du classicisme, où la liberté de l’auteur s’exerce au sein d’un carcan de règles, d’exigences, de contraintes. Lui qui a tant défendu le vers libre, se range peu à peu. L’évolution de son art est parallèle à celle de sa vie, où la raison prend une place grandissante, tandis qu’il passe du nietzschéisme le plus désarticulé à l’harmonie d’une vertu habitée par la grâce. Le travail littéraire acharné fait d’ailleurs partie des moyens qu’il emploie pour se libérer des vices passés.

Ghéon souligne aussi l’importance de la communion artistique. Car « tout art est social par essence [11] ». Toute œuvre appelle un public, un lectorat, un auditoire. Le beau est beau en tant que perçu comme tel par une intelligence humaine. Au théâtre, le dramaturge doit réussir à partager une émotion artistique unique, liant les personnages à leur public dans un instant donné. Il faut donc transmettre une émotion intelligible, capable de réunir un grand nombre de personnes. Or Ghéon sait ...




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[1]    — Armand Praviel, « Un primitif de France, M. Henri Ghéon », Le Correspondant, n° 1490, 25 octobre 1924, p. 181.

[2]    — Henri Ghéon, L’Homme né de la Guerre, Paris, 1924, p. 11.

[3]    — Henri Ghéon, L’Homme né de la Guerre, Paris, 1924, p. 14.

[4]    — Hélène Coste, Henri Ghéon et le Théâtre, thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe, 2001, p. 70.

[5]    — Henri Ghéon, L’Homme né de la Guerre, Paris, 1924, p. 25.

[6]    — Henri Ghéon, L’Homme né de la Guerre, Paris, 1924, p. 234-235.

[7]    — Henri Ghéon, « Aridité et inspiration. Confession personnelle », Études carmélitaines, octobre 1937, p. 25-26.

[8]    — Robert Brasillach, « Henri Ghéon », Le Gringoire, 12 novembre 1937.

[9]    — Henri Ghéon dans L’Ermitage, cité par Armand Praviel, p. 187.

[10]  — Henri Ghéon, Partis Pris, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1923, préface, p. 14.

[11]  — Henri Ghéon, causerie sur « Les conditions de l’art dramatique » donnée en 1923 au Théâtre du Vieux-Colombier, publiée dans L’Art du théâtre, Montréal, Serge, 1944, p. 36.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 129

p. 133-156

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