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La perspective doctrinale propre à l’Évangile selon saint Luc


par le frère Emmanuel-Marie o.p.


Saint Luc, historien de Jésus-Christ


Saint Luc et la critique

DANS LA MESURE où l’auteur du troisième Évangile indique lui-même dans son prologue la méthode et le but poursuivi dans son œuvre, les élucubrations de la critique ont ici moins de champ pour s’exprimer. Comme, par ailleurs, Harnack lui-même a reconnu l’unité d’auteur du troisième Évangile et des Actes des Apôtres, l’unanimité s’est à peu près faite sur ce point.

L’exégèse moderne admet donc généralement l’attribution du troisième Évangile à saint Luc et reconnaît, comme le déclare le prologue (Lc 1, 1-4) [1], qu’il a consulté des témoins oculaires, interrogé les événements et fait une enquête minutieuse et exhaustive , afin de donner une assise véridique  aux enseignements transmis à Théophile pour lequel il a écrit ce récit suivi .

Cependant, certains commentateurs modernes voient dans ce prologue une préface stéréotypée du genre de celles que les historiens de l’antiquité mettaient systématiquement en tête de leur ouvrage : il ne faudrait donc pas en prendre les termes trop à la lettre…, manière habile d’insinuer le doute sur sa vérité.

D’autre part, la critique butte sur le langage et l’ordonnance de l’Évangile qui ne répondent pas, prétend-elle, au dessein exprimé dans le prologue : le style passe du grec le plus élégant (le prologue lui-même et les transitions) à une langue « vulgaire », pleine d’hébraïsmes et de « septantismes », et l’ordonnance du livre, en dépit de nombreux repères chronologiques, est difficile à saisir. C’est pourquoi certains n’hésitent pas à parler de « la versatilité » et de « l’inconstance » de Luc [2] et, puisque celui-ci affirme qu’il a utilisé des sources, multiplient les hypothèses pour déterminer ces sources (un Évangile des disciples sous-jacent ; un proto-Luc ?…) en espérant expliquer ainsi la « versatilité » de son travail.

Cette discussion sur les sources de Luc donne encore à l’école rationaliste l’occasion de contester l’authenticité des passages qui lui paraissent anachroniques ou incompatibles avec ses propres préjugés, spécialement l’Évangile de l’enfance (chapitres 1 et 2), que rejetait déjà l’hérétique Marcion au 2e siècle. Il n’y a pourtant aucune raison sérieuse de nier l’authenticité et la véracité de ces deux chapitres, qu’on trouve dans tous les manuscrits et dans toutes les versions et que le concile de Trente a déclarés canoniques. (Voir en annexe la déclaration de la commission biblique du 26 juin 1912.)

Enfin, concernant la date de composition de cet Évangile, la plupart des exégètes actuels rejettent l’opinion traditionnelle d’une rédaction antérieure à 70. Deux raisons sont mises en avant :

1. – Saint Luc dit que « plusieurs » ont écrit avant lui : il faut donc laisser à ces essais le temps de voir le jour, surtout si chacun d’eux est le résultat d’une formation complexe, comme le veut la théorie aujourd’hui à la mode.

2. – La description lucanienne de la ruine de Jérusalem est la plus précise des synoptiques – trop précise pour être une authentique prophétie, selon nos exégètes rationalistes. « Quand vous verrez Jérusalem encerclée par les armées » dit le verset 20 du chapitre 21. Et le verset 24 décrit les circonstances de « la grande détresse » dans des termes très explicites : le siège, les morts « passés au fil de l’épée », les « captifs emmenés dans toutes les nations », la Ville sainte « foulée aux pieds par les païens ». De tels détails seraient une « preuve » qu’il ne peut s’agir que d’un récit composé post eventum.

La personne de saint Luc

Luc, en latin Lucas (Louka'~) est la forme abrégée de Lucianos ou Lucanos.

Ce nom est cité trois fois dans le nouveau Testament (Col 4, 14 ; Phm 24 ; 2 Tm 4, 11), et toujours pour désigner le compagnon de saint Paul, auteur du troisième Évangile et des Actes des Apôtres [3]

Eusèbe et saint Jérôme [4] disent que saint Luc était originaire d’Antioche de Syrie et converti du paganisme [5]. Des quatre évangélistes, il est donc le seul qui soit issu de la gentilité. Peut-être, comme le suppose saint Jérôme, était-il prosélyte du judaïsme avant de se convertir au christianisme, ce qui expliquerait sa parfaite connaissance des usages israélites [6].

Saint Épiphane croit qu’il faisait partie des soixante-douze disciples [7], et saint Grégoire le Grand l’identifie avec le deuxième disciple d’Emmaüs, le compagnon de Cléophas [8]. Mais ce sont-là des témoignages tardifs. Le canon de Muratori [9] déclare au contraire que Luc « ne vit pas le Seigneur dans la chair – Dominum nec ipse vidit in carne ». C’est d’ailleurs ce que confirment saint Jérôme [10] et d’autres auteurs, et ce que suggère le prologue du troisième Évangile où saint Luc lui-même se distingue de ceux qui ont été témoins oculaires de la vie de Jésus (Lc 1, 2).

 

Saint Paul nous apprend que Luc était médecin : « Salutat vos Lucas, medicus carissimus », écrit-il aux chrétiens de Colosses (Col 4, 14).

On en a la confirmation par le canon de Muratori (« Lucas iste medicus ») et un grand nombre d’écrivains antiques [11]. Au reste, le troisième Évangile et les Actes des Apôtres contiennent plusieurs termes médicaux, du genre de ceux qu’on rencontre chez Hippocrate, Dioscoride ou Galien [12] et qui trahissent le praticien. Ainsi, en Luc 4, 38, l’évangéliste précise-t-il que la belle-mère de Pierre était atteinte d’une « grande fièvre » , terme technique utilisé par Galien. Au chapitre 14, verset 2, saint Luc précise que l’infirme guéri un jour de sabbat était un hydropique. De même, dans Ac 13, 11, il signale la cécité par un mot rare qu’on trouve également chez Galien. Surtout, il est le seul ...



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[1]    — « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j'ai décidé, moi aussi, après m'être informé exactement de tout depuis les origines d’en écrire pour toi l'exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus » (Lc 1, 1-4).

[2]    — Léon-Dufour, Introduction à la Bible, le NT, t. 2, L’Annonce de l’Évangile, p. 109 sv.

[3]    — Col 4, 14 : « Vous avez les salutations de Luc, le cher médecin, et de Démas. » 2 Tm 4, 11 : « Seul Luc est avec moi. » Phm 24 : « Ainsi que Marc, Aristarque, Démas et Luc, mes collaborateurs. » C’est à tort que quelques auteurs ont voulu identifier saint Luc avec Lucius mentionné en Ac 13, 1 et Rm 16, 21.

[4]    — Eusèbe, HE III, 4, 6 (PG 20, 220) ; saint Jérôme, Prœmium in Mt (PL 23, 619).

[5]    — Cela ressort clairement de Col 4, 10 sv. Où saint Paul oppose Luc, Epaphras et Demas à trois de ses autres collaborateurs « qui sunt ex circumcisione ».

[6]    — Saint Jérôme, Quæst. In Gn, c. 46.

[7]    — PG 41, 908. Pour justifier cette opinion, on allègue que seul saint Luc a raconté l’envoi des soixante-douze disciples en mission (Lc 10, 1 sv.).

[8]    — PL 75, 517.

[9]    — On appelle ainsi (du nom de son inventeur) le plus ancien canon des Écritures connu (daté de 170). Il reproduit en (mauvais) latin, probablement traduit du grec, la liste du canon de l’Église de Rome à la fin du 2e s. avec une brève notice sur chaque livre.

[10]  — PL 26, 18.

[11]  —  Voir, par exemple, Eusèbe (HE III, 4, 6) et saint Jérôme, De viris illust, vii (PL 23, 619) et Lettre 20 à saint Damase (PL 22, 378)).

[12]  — Pedanius Dioscoride, contemporain de saint Luc et natif de Tarse (comme saint Paul) a laissé un ouvrage intitulé Sur la question médicale (De materia medica) dont le prologue contient de surprenantes ressemblances d’expression avec le prologue de saint Luc. — Claude Galien (129-201), médecin grec qui exerça la médecine à Rome et soigna plusieurs empereurs, est considéré, après Hippocrate, comme le fondateur de la médecine occidentale.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 129

p. 4-30

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