La piété eucharistique du Docteur angélique Les hymnes liturgiques de la Fête-Dieu
par le frère Aymon-Marie O.P.
Ce n’est pas un ange quelconque, ni un archange, ni même un séraphin, mais un chérubin, muni d’un glaive enflammé et tournoyant [1] qui fut chargé par Dieu de protéger le fruit de l’arbre de vie après qu’Adam et Ève reçurent l’interdiction d’en manger.
Plus tard, sur ordre de Dieu, ce furent des statues de chérubins qui encadrèrent l’Arche d’Alliance où l’on conservait, entre autres, des reliques de la manne envoyée par Dieu pour nourrir son peuple dans le désert [2].
Coïncidence ? La sainte eucharistie se trouve être à la fois le nouveau fruit de vie et la nouvelle manne. Dieu ne l’a entourée ni d’apparitions ni de statues d’anges, mais il a suscité des saints pour en défendre et illustrer le culte. Parmi eux, saint Thomas d’Aquin occupe une place éminente qui lui a sans doute valu d’être intégré dans le chœur des chérubins [3].
Chérubin du nouveau Testament
Selon une pieuse doctrine héritée des Pères de l’Église, les humains peuvent en effet être adoptés dans un des chœurs angéliques s’ils reçoivent de Dieu une mission analogue à celle de ce chœur. Saint Thomas reprend cet enseignement [4]. Sans en faire un dogme, cela lui confère une sérieuse autorité puisque Thomas a lui-même mérité, en plus du titre général de Docteur commun [5], celui de Docteur angélique et de Docteur eucharistique [6] en raison de lumières spéciales sur la vie des esprits célestes et sur le sacrement de l’autel.
Lumière, ordre, beauté
Quel est l’office des chérubins ?
Tous les esprits bienheureux jouissent, en Dieu, d’un très haut degré de connaissance et d’amour. Mais de même que, dans le monde matériel, certains types de combustion sont particulièrement calorifères et d’autres particulièrement lumineux, de même certains esprits ont une excellence particulière dans la diffusion de la charité – ce sont les séraphins – et d’autres dans la réverbération de la lumière divine : les chérubins.
Grâce à cette lumière divine, ils se distinguent par une capacité spéciale à contempler la beauté de l’ordre des choses dérivé de Dieu, et, ensuite, à diffuser le fruit de cette contemplation [7].
La lumière, l’ordre et la beauté – notions intimement liées – caractérisent donc leur mission.
Combat doctrinal et adoration liturgique
Le chérubin est représenté armé d’un glaive lumineux, parce que l’intelligence est semblable à la fois à une lumière et à une lame. Elle perçoit l’ordre en éclairant, mais aussi en tranchant : en distinguant, en séparant. Ce glaive est tournoyant, parce qu’il vise à la contemplation, dont le mouvement circulaire est le symbole.
Le chérubin n’a en effet rien de l’idéologue moderne, mettant toute sa complaisance dans ses idées personnelles. Vrai contemplatif, il est avant tout un adorateur. La création lui paraît d’abord comme une immense liturgie reflétant la gloire de Dieu. Et il a reçu la garde des éléments centraux de cette liturgie : l’arbre de vie dans l’état d’innocence ; l’arche d’alliance dans l’ancien Testament.
Réputé pour son art de la distinction, saint Thomas sait trancher de façon lumineuse les questions les plus délicates. C’est l’épée de feu, qui repousse les ennemis de la vérité. Il est aussi, dès son enfance, un grand contemplatif qui ne rompt le silence que pour poser la question qui sera l’axe de toute sa vie : Qu’est-ce que Dieu ?
Mais cela ne remplit pas toute la fonction du chérubin.
Pour être pleinement chérubin du nouveau Testament, il devait honorer de façon toute particulière la sainte eucharistie, à la fois nouvelle manne et nouveau fruit de vie de la nouvelle Alliance. Il le fit de multiples façons :
• en fidèle adorateur, par sa piété devant le tabernacle,
• en zélé ministre du culte, ayant coutume, chaque matin, de servir la messe de son secrétaire après avoir célébré la sienne,
• en vigilant défenseur et gardien du Saint-Sacrement, repoussant toutes les arguties des hérétiques,
• en docteur éminent, exposant l’immense grandeur de ce sacrement.
Mais il pouvait le faire de façon encore plus haute, en contribuant à l’ordonnance liturgique elle-même du culte eucharistique.
Où et comment pouvait-il davantage mettre en lumière son excellence, et en faire ressortir l’harmonie avec toute cette splendeur de la vérité qu’on appelle communément la beauté ?
Pour remplir entièrement sa mission, il convenait souverainement que saint Thomas compose l’office liturgique de la fête de Corpus Christi, comme il le fit, en 1264, à la demande du pape Urbain IV [8].
Un cahier des charges bien rempli
Responsabilité sublime, mais écrasante. Saint Thomas semble avoir résumé dans une strophe du Lauda Sion le cahier des charges qu’il s’était fixé : il faut une louange pleine et sonore (sit laus plena, sit sonora), à la fois allègre (jucunda) et solennelle (decora), véritable cri de joie (jubilatio) de l’âme chrétienne [9]. Il sait que le programme dépasse ses forces (nec laudare sufficis) puisque le thème à célébrer (laudis thema specialis) est au-delà de toute louange humaine (major omni laude) ; il n’y voit pourtant pas un motif de découragement mais d’audace : s’il ne peut louer assez, il louera du moins de toutes ses forces (quantum potes, tantum aude) [10].
De fait, la réussite est éclatante. Dans la composition des répons à partir de l’ancien et du nouveau Testament, le choix des lectures, la rédaction des leçons des matines et, enfin, l’assemblage des textes du propre de la messe, beaucoup reconnaissent un chef-d’œuvre [11]. Mais la plus belle surprise vint certainement des quatre poèmes sacrés enchâssés dans cet office : les trois hymnes de vêpres, matines et laudes, et la séquence Lauda Sion de la messe. Aujourd’hui encore, même les fidèles qui n’en comprennent pas le sens sont saisis par la plénitude de leurs sonorités et la solennelle allégresse qui s’en dégage. L’harmonie des syllabes frappe immédiatement l’attention, et les paroles semblent se fixer d’elles-mêmes dans la mémoire du peuple chrétien, qui aime les chanter à pleine voix lors des processions ou des manifestations eucharistiques.
Pour lire la suite vous pouvez acheter le fichier pdf ci-dessus
[1] — Cherubim et flammeum gladium atque versatilem (Gn 3, 24).
[2] — Voir Ex 25-18-22 et 37, 7 ; Nb 7, 89. — En plus des deux chérubins placés au-dessus de l’Arche dès l’époque de Moïse, Salomon fit plus tard confectionner deux statues monumentales de chérubins aux ailes déployées, couvrant, côte-à-côte, toute la largeur du Temple (1 R 6, 23-28). — Ce sont également des chérubins qui se manifesteront à Ézéchiel (Ez 10).
[3] — Le premier chérubin du nouveau Testament est saint Joseph, protecteur non seulement du vrai Pain de vie, mais aussi du paradis terrestre du nouvel Adam : le sein de la bienheureuse Vierge Marie.
[4] — Voir I, q. 108, a. 8 : « Les hommes sont-ils élevés aux ordres angéliques ? ». — Notons que les différents chœurs des anges ne correspondent pas à des espèces angéliques – chaque ange est à lui seul une espèce propre – mais à différentes fonctions.
[5] — « Il convient d’appeler […] Docteur commun ou universel de l’Église, celui dont l’Église a fait sienne la doctrine, comme le prouvent tant de documents de toute sorte. » Pie XI, encyclique Studiorum ducem, à l’occasion du 6e centenaire de la canonisation de saint Thomas d’Aquin, 29 juin 1923, § 11.
[6] — « Tous les fidèles pourront trouver dans le Docteur angélique un modèle de piété […] et demander au Docteur eucharistique l’amour du divin Sacrement. » Pie XI, encyclique Studiorum ducem, § 24 (voir aussi § 22).
[7] — Voir saint Denys, cité par saint Thomas d’Aquin en I, q. 108, a. 5, ainsi que q. 63, a. 7, ad 1. — Sur la fonction d’illumination, voir aussi II-II, q. 188, a. 6 : « De même qu’il est plus beau d’illuminer que de briller seulement, de même il est plus beau de transmettre aux autres les fruits de sa contemplation que de s’en tenir à la seule contemplation. »
[8] — La composition de l’office du Saint-Sacrement par saint Thomas d’Aquin a été contestée, mais victorieusement défendue par Noël Alexandre (1639-1724), Pierre Mandonnet (1858-1936), puis, plus récemment, le père Pierre-Marie Gy (1922-2004) et Ronald John Zawilla. — Pour un résumé synthétique, voir Jean-Pierre Torrell o.p., Initiation à saint Thomas d’Aquin, Paris, Cerf, 2002, p. 189-199.
[9] — Séquence Lauda Sion, strophe 5.
[10] — Lauda Sion, strophes 2 et 3.
[11] — Pour une présentation d’ensemble de l’office du Saint-Sacrement, voir Louis-Auguste Molien (1865-1948), « Le culte rendu à l’hostie », dans Eucharistia, Paris, Bloud et Gay, 1942, p. 306-310. — Voir aussi Jean Grange (1827-1892), « L’Office du Saint-Sacre-ment », dans la Revue du monde catholique, t. 24 [1869], p. 359-375 et Raymond Louis o.p. (1872-1943), « Saint Thomas liturgiste », Revue des jeunes, 10 mars 1920, p. 558-583.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 88-120
Les thèmes
trouver des articles connexes
Acheter le fichier ici :
3,50€
