L’école ultramontaine face au naturalisme
par Anatole Fignon
Introduction
« Redigere intellectum in obsequium Christi [1], dit Saint Paul. C’est le premier travail ; le second, c’est-à-dire l’action, en fonction de cette soumission, se fera d’elle-même », écrivait Mgr Lefebvre à Jean Ousset [2].
LE PAPE PIE IX, dans son Syllabus (8 décembre 1864), définit le naturalisme comme la destruction de « la cohésion nécessaire qui, par la volonté de Dieu, unit l’ordre naturel et l’ordre surnaturel ». Puisque, dans le naturalisme, selon le mot de Dom Guéranger, « tout est enseigné et professé en dehors du principe surnaturel [3] », combattre le naturalisme, c’est donc s’employer à ramener l’ordre naturel dans son juste rapport à l’ordre surnaturel [4] (c’est-à-dire distincts, mais non séparés). Ce que ne cessa de défendre l’école ultramontaine.
Au 19e siècle, le terme d’« école ultramontaine » ou d’« ultramontanisme » désigne le parti des catholiques intègres. On dirait aujourd’hui « intégristes ». Ce n’est pas une école de pensée à proprement parler avec sa doctrine originale, ses codes, son système philosophique, etc., mais plutôt un terme regroupant les plus grands défenseurs de la doctrine intégrale de l’Église. Cette école est informelle, comme celle du catholicisme libéral, et donc difficile à définir précisément.
Toutefois, le mot a vu sa signification évoluer. Au 14e siècle [5], les ultramontains sont ceux qui défendent la suprématie absolue du pape au sein de l’Église, par opposition aux gallicans [6]. Au 19e siècle, le mot « ultramontanisme » change un peu de sens et désigne, comme dit précédemment, le parti des catholiques intègres. C’est ainsi qu’ils se présentent. Ils défendent toujours l’autorité absolue du pape au sein de l’Église, contre un gallicanisme désormais en perte de vitesse depuis la Révolution française (seuls les vieux évêques sont encore en général gallicans). Ils combattent surtout les principes libéraux de 1789, conduisant au laïcisme, c’est-à-dire à la séparation de l’Église et de l’État, et au naturalisme, négation ou rejet de l’ordre surnaturel. Ils s’opposent aussi au catholicisme libéral qui tendait à instaurer un compromis pratique entre doctrine catholique et modernité.
L’école ultramontaine, certes modeste par le nombre, se caractérise par son dévouement entier à la défense des droits divins et de la cause de l’Église et par son amour de la Tradition et de la vérité intégrale. Par sa voix, elle contribua à faire rayonner, à travers tout le 19e siècle en particulier, la voix de l’Église. En fait, l’école ultramontaine ne fit que défendre et proclamer ce qui était la doctrine officielle de l’Église jusqu’au concile Vatican II. Elle ne fut pas spécifiquement française – on recense en effet des ultramontains belges, québécois, anglais –, mais on peut dire que les noms les plus illustres de cette école sont français.
Il serait intéressant de faire un tour d’horizon mondial pour étudier la réponse ultramontaine au naturalisme. Mais, par manque de temps et pour éviter d’être trop superficiel, on a choisi de réduire ce tour d’horizon à quatre grandes figures françaises de l’école ultramontaine. Dans l’ordre chronologique : Dom Guéranger (1805-1875), Louis Veuillot (1813-1883), le cardinal Pie (1815-1880) et Émile Keller (1828-1909). Il s’agit, bien entendu, d’un aperçu non exhaustif. On aurait pu, par exemple, ajouter Mgr Lefebvre. Mais le cadre de cet exposé se limite au 19e siècle.
Comme notre but est de présenter la réponse de l’école ultramontaine au naturalisme, la densité des citations sera relativement importante. Pour deux raisons : d’abord pour avoir l’occasion de découvrir ces auteurs à travers leurs propres écrits, et ensuite, parce qu’ils ont tous ce style limpide et clair propre à la vérité et qui revigore le lecteur dans sa foi et ses convictions. Il aurait été présomptueux de prétendre être plus clair que ces géants de l’histoire de l’Église. Néanmoins, il ne sera évidemment pas possible de tout citer. Pour donner un ordre d’idées, le cardinal Pie à lui seul, c’est près de cinq mille cinq cents pages !
Nous poursuivrons un triple objectif dans cet exposé :
– évoquer de façon synthétique la réponse au naturalisme des maîtres de l’école ultramontaine ;
– tirer profit des enseignements de leur action, en examinant comment elle a été menée (c’est dans cette optique qu’on a choisi de présenter deux auteurs laïques) ;
– enfin, à travers ces quatre figures, nous enthousiasmer pour leur combat et réaliser que nous ne sommes pas seuls : nous avons dans ces devanciers de grands modèles.
Nous traiterons la question en deux temps :
Nous aborderons d’abord la réponse ecclésiastique au naturalisme, à travers le cardinal Pie et Dom Guéranger ; puis la réponse laïque, avec Louis Veuillot et Émile Keller.
La réponse ecclésiastique au naturalisme
Deux grands noms illustrent la réponse ecclésiastique au naturalisme : le cardinal Pie qui dénonça le naturalisme en politique, et Dom Guéranger qui combattit le naturalisme en histoire.
Le cardinal Pie ou la lutte contre le naturalisme en politique
• Aperçu biographique avant l’épiscopat (1815-1849)
Louis-François-Désiré-Edouard Pie naquit le 26 septembre 1815, à Pontgouin, près de Chartres. Sa famille est modeste, le père est cordonnier. De 1827 à 1834, il est au petit séminaire. En 1834-1835, il est instituteur au petit séminaire de Saint-Chéron.
Le 5 octobre 1835, il entre au grand séminaire de Saint-Sulpice. Il prend la résolution de réciter tous les jours le chapelet, avec une intention spéciale à chaque dizaine, ainsi que le Stabat Mater. Il s’engage à écrire l’histoire du sanctuaire de Chartres s’il devient prêtre. A partir de cette date, il commence tous ses écrits par l’en-tête « A.C.C.D.M. » (Amour et Compassion au Cœur Douloureux de Marie).
Le 9 juin 1838, il est ordonné...
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[1] — « Ramener l’intelligence dans l’obéissance au Christ » (2 Co 10, 5).
[2] — Mgr Marcel Lefebvre, lettre du 24 mars 1959 à Jean Ousset. Préface de Pour qu’il règne, Éditions Cité catholique, 1959, p. XI.
[3] — Dom Prosper Guéranger, Jésus-Christ roi de l’histoire, Saint-Macaire, Éditions A.S.J., 2005, p. 4.
[4] — Saint Thomas enseigne que « le crime du démon a été ou bien de mettre sa fin dernière dans ce qu’il pouvait obtenir par les seules forces de la nature, ou bien de vouloir parvenir à la béatitude glorieuse par ses facultés naturelles sans le secours de la grâce » (Somme Théologique, I-II, q. 63, a. 3.).
[5] — Époque à laquelle l’adjectif « ultramontain » est apparu (en 1323, précisément).
[6] — Les gallicans sont partisans d’une restriction de l’autorité pontificale au domaine dogmatique (gallicanisme politique) et d’une autonomie de l’Église de France en matière disciplinaire (gallicanisme religieux).
Informations
L'école ultramontaine a regroupé les plus grands défenseurs de l'Église catholique aux 19e et 20e siècles. Il a combattu les attaques d'un monde gagné aux principes révolutionnaires de 1789, d'un part, et les tentatives de conciliation pratique entre l'Église et la modernité prônée par les catholiques libéraux, de l'autre.
Cet article donne un bon aperçu de la vie et de l'œuvre de quatre ultramontains particulièrement emblématiques :
Dom Guéranger (1805-1875), le liturgiste qui a rétabli en France l'usage intégral de la liturgie romaine,
Louis Veuillot (1813-1883), le polémiste et journaliste, qui a dénoncé au jour le jour les mensonges et la méchanceté des adversaires de l'Église,
le cardinal Pie (1815-1880), l'homme de doctrine qui a partout prêché la nécessaire soumission de l'ordre social au règne du Christ-Roi,
et Émile Keller (1828-1909) le député, qui a défendu au Parlement les droits de l'Église et obtenu la construction de la basilique de Montmartre.
L'auteur
Le numéro

p. 88-114
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