La négation du péché originel, racine de la crise du monde moderne
par le frère Alain o. p.
Une société fondée sur le péché
On raconte qu’un certain jour un pirate était tombé entre les mains d’Alexandre le Grand au cours de l’une de ses campagnes. Le conquérant l’avait fait apporter devant lui pour le juger. « Pourquoi troubles-tu ainsi les mers ? ». Et lui de répondre avec beaucoup d’esprit et de raison : « Mais, du même droit que toi, tu bouleverses la terre entière ! Seulement, parce que je ne jette le trouble qu’avec un petit navire, on m’appelle brigand. Et parce que tu le fais avec une grande flotte, on t’appelle empereur » [1].
C’est par cette anecdote que saint Augustin, dans La Cit é de Dieu, illustre l’infirmité radicale des empires qui ne sont pas fondés sur la justice.
Que sont les empires sans la justice, sinon de grandes réunions de brigands ? Aussi bien, une réunion de brigands est-elle autre chose qu’un petit empire, puisqu’elle forme une espèce de société gouvernée par un chef, liée par un contrat, et où le partage du butin se fait suivant certaines règles convenues ? Que cette troupe malfaisante vienne à augmenter en se recrutant d’hommes perdus, qu’elle s’empare de places pour y fixer sa domination, qu’elle prenne des villes, qu’elle subjugue des peuples, la voilà qui reçoit le nom de royaume, non parce qu’elle a dépouillé sa cupidité, mais parce qu’elle a su accroître son impunité [2].
Saint Augustin pensait évidemment à la fondation de Rome, Romulus ayant, selon la légende, rassemblé autour de lui tous les brigands et hors-la-loi de la région pour donner une première assise à la nouvelle ville. Mais les paroles du saint docteur valent aussi pour notre temps.
Une civilisation fondée sur le péché, c’est tout le drame de la société actuelle, la cause profonde de la crise du monde moderne. Notre société occidentale est en effet bâtie sur ce que Jean Madiran appelait les droits de l’homme sans Dieu, on encore, selon le cardinal Pie, l’apostasie des nations, avec cette double facette :
– d’un côté, on trouve la négation du péché originel ; on nie le fait que l’homme est moralement infirme et fragile et qu’il est porté au mal ;
– de l’autre côté, on nie que l’homme soit fait pour « connaître, aimer et servir Dieu en cette vie, et jouir ensuite de lui, dans l’autre vie, au paradis », comme l’enseigne le catéchisme : c’est ce qu’on appelle le naturalisme ou négation de l’ordre surnaturel.
L’homme est donc parfait et n’a pas d’autre fin que lui-même. Ceci va conduire à diviniser l’homme en quelque sorte. Nous connaissons ces paroles célèbres du pape Paul VI dans son discours de clôture du concile Vatican II : « Nous, plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. »
On peut donc bien comparer l’Occident à cette société romaine décrite par saint Augustin. Notre monde est fondé sur cette injustice fondamentale : le refus de rendre à Dieu l’honneur qui lui est dû. Les philosophes des Lumières, les premiers brigands, ont réussi à s’emparer de la France par la Révolution française, puis de l’Europe entière grâce aux guerres napoléoniennes. Et, d’une certaine manière, du trône même de Pierre avec Vatican II.
Il est important d’en être bien conscient : un médecin qui veut guérir une maladie mortelle manifestée par une série de symptômes différents, commence par chercher à identifier la racine du mal, le problème central. Celui-ci résolu, tout l’organisme retrouvera la santé. S’il se trompe, il s’expose à ne pas prescrire les remèdes qui étaient nécessaires : il combattra quelques symptômes, mais la maladie risque de demeurer.
C’est un peu la même chose pour la société : nous vivons dans une société en proie à une crise généralisée. On pense au « wokisme » qui s’attaque à la culture, à l’effondrement économique qui nous menace, à la recrudescence des guerres, au totalitarisme qui s’instaure, à l’abaissement intellectuel, à l’insécurité grandissante, à la baisse de la natalité et au « grand remplacement », etc. Cependant, quel est le point névralgique de cette crise ? Si nous voulons contribuer efficacement (dans la mesure de nos forces) à la régénération de la civilisation chrétienne, nous devons d’abord comprendre précisément ce qui ne va pas, la racine du mal qui ronge la société occidentale. A partir de ce constat, il sera possible de déterminer une ligne de conduite rationnelle et efficace. Sans cela nous nous exposons à battre l’air en vain.
Rappelons d’emblée que le but premier de la Révélation n’est pas de sauver les sociétés temporelles, mais les âmes immortelles. Ce serait un grave abus de changer les perspectives, de ne chercher dans la religion qu’un bon garant de l’ordre social ou de prétendre par exemple que les biens temporels affluent automatiquement dans une société fidèle à Dieu, tandis qu’un pays infidèle est nécessairement voué à une rapide disparition. Cependant puisque la crise qui secoue notre société est avant tout d’ordre spirituel, il n’est évidemment pas interdit de désirer, d’une manière secondaire, que la restauration d’un ordre chrétien amène, avec le salut des âmes, la vraie paix et les avantages temporels de la civilisation. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33).
Nous nous pencherons dans cet article sur les conséquences sociales de la négation du péché originel [3].
Nous commencerons donc par rappeler brièvement la doctrine sur le péché originel, avec ses conséquences sociales. Nous pourrons alors, dans un second temps saisir les conséquences sociales de la négation du péché originel, c’est-à-dire comment cette maladie originelle s’est métastasée en un ensemble d’erreurs et de désordres qui constituent la crise du monde moderne. De là nous pourrons déduire le remède à appliquer.
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[1] — Saint Augustin, La Cité de Dieu, l. 4, ch. 4.
[2] — Ibid.
[3] — Sur la question du naturalisme, se reporter, dans ce même numéro, à l’article du père Marie-Dominique o.p.
Informations
Cet article montre que le point névralgique de la crise du monde moderne doit être recherchée dans la négation du péché originel. "Posons comme maxime incontestable que les mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain" dit Rousseau dans l'Émile.
Il examine ensuite les ramifications de cette déviation originelle : une certaine oscillation entre :
l'individualisme : refus de la loi (société permissive et délinquance) et refus des inégalités (idéologie woke), aboutissant à l’atomisation de la société.
et le totalitarisme : police de la pensée, intrusion de l'État dans la vie privée, fisc écrasant.
Ce constat posé, l'auteur montre dans la vie et l'oeuvre de saint Grégoire le Grand, le précurseur de l'Europe chrétienne, un modèle propre à inspirer ceux qui veulent relever notre société de ses ruines.
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 115-135
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