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Que penser de l’orthodoxie de Newman ?


par le frère Pie-Marie o.p.


L’orgueil ne produit que des querelles ;

mais la sagesse est avec ceux qui se laissent conseiller.

[Pr 13, 10.]

 


État de la question


La question nous a été posée par un lecteur. Au premier abord, l’engouement dans l’Église actuelle pour la personne et l’œuvre du cardinal Newman (1801-1890) n’est pas pour nous rassurer. Très goûté des théologiens progressistes qui ont préparé la révolution de Vatican II, certains ont vu en lui « le penseur invisible du concile » (Jean Guitton). N’était-il pas aussi un des penseurs favoris de Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI ? La béatification de Newman par Benoît XVI en 2010 et sa canonisation par François en 2019 ont entériné cette prédilection et placé John Henry Newman parmi les figures emblématiques de l’Église postconciliaire. La prochaine étape envisagée serait d’en faire un docteur de l’Église.

Cependant, qui se penche sur le cas de Newman sans a priori s’aperçoit vite que le sujet est complexe. La question de l’orthodoxie de Newman est loin d’être nouvelle, et elle a produit une abondante littérature bien avant Vatican II. On y trouve des jugements diamétralement opposés. Pour les uns, Newman est un dangereux précurseur du modernisme, qui a su habilement éviter les condamnations. Pour les autres, c’est un génial apologète catholique, dont notre époque avait besoin, mais qui a été souvent mal compris en raison de son originalité.

Une question qui a été si longuement discutée, et par les personnes les plus compétentes, laisse présager la nécessité d’une réponse prudente et nuancée. Il est regrettable que trop souvent les jugements que l’on peut lire sur Newman, dans un sens comme dans l’autre, soient marqués d’un parti pris qui ne fait qu’ajouter à l’obscurcissement de la vérité. N’ayant pas nous-mêmes une connaissance suffisante de l’œuvre monumentale de Newman (trente-sept volumes) par la fréquentation directe de ses écrits, nous irons chercher conseil auprès des personnes les plus autorisées. Ajoutons enfin qu’il ne s’agit pas ici de discuter la vertu, voire la sainteté, du cardinal Newman, également contestées. C’est un autre sujet.

Objections

Voici les principales accusations formulées contre l’orthodoxie de Newman.

1.    Plusieurs hérétiques modernistes et néo-modernistes, comme Loisy, Tyrrell ou Küng, ont revendiqué sa paternité intellectuelle.

2.    La proposition condamnée n° 25 du décret Lamentabili de saint Pie X du 3 juillet 1907 [« L’assentiment de foi repose en définitive sur une accumulation de probabilités »] est en fait extraite d’une œuvre de Newman, La grammaire de l’assentiment.

3.    Dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, Newman défend la possibilité d’une évolution du dogme, ce qui est hérétique.

4.    Dans sa Lettre au duc de Norfolk, Newman écrit : « Si, après un dîner, j’étais obligé de porter un toast religieux – ce qui évidemment ne se fait pas –, je boirais à la santé du pape, croyez-le bien, mais à la conscience d’abord, et ensuite au pape. » C’est la destruction par le subjectivisme de l’obéissance à l’autorité établie par Dieu.

5.    Avec son article « Sur la consultation des fidèles en matière de doctrine » (1859), Newman est à l’origine des graves erreurs contemporaines où l’on confond clergé et laïcat, Église enseignante et enseignée.

6.    De son vivant, Newman a fait l’objet de multiples dénonciations à Rome. Il n’y a pas de fumée sans feu.

7.    Il est de notoriété publique que Newman était un libéral. Par exemple, il était opposé à la définition du dogme de l’infaillibilité pontificale, ce qui était la position du camp libéral à Vatican I.

8.    Dans un article publié en 1884 (complété par un second essai, non publié de son vivant), Newman défend une fausse conception de l’inspiration scripturaire. Il prétend que l’inspiration n’a pour objet que la foi et la morale, ou encore ce qui a « un rapport direct avec la foi ». Il inclut ainsi les faits historiques, mais exclut, comme indignes de l’autorité divine, les matières purement scientifiques ou profanes, ainsi que certains faits « non historiques », qui peuvent même comporter des erreurs minimes, imputables au seul auteur humain.


L’avis de saint Pie X


Heureusement pour nous, l’autorité de l’Église catholique s’est exprimée nettement dans un sens au sujet de l’orthodoxie de Newman, et par le pape qui fut le champion de la lutte contre le modernisme, « rendez-vous de toutes les hérésies ». A l’époque, c’était déjà l’avis du souverain pontife ; aujourd’hui, c’est encore celui d’un saint.

Voici donc ce qu’écrivait saint Pie X le 10 mars 1908 [1] à Mgr O’Dwyer, évêque de Limerick, auteur de la brochure Le cardinal Newman et l’encyclique « Pascendi Dominici gregis » :

Nous désirons vous faire savoir que nous approuvons pleinement le livre dans lequel vous avez montré que les écrits du cardinal Newman, bien loin de différer de notre lettre encyclique Pascendi, sont en entière harmonie avec elle. Vous ne pouviez mieux servir à la fois la cause de la vérité et celle de cet homme éminent. Il semble que ce soit une règle établie parmi ceux dont nous avons condamné les erreurs, de chercher à couvrir leurs inventions personnelles de cette illustre autorité. Aussi prétendent-ils hautement qu’ils ont puisé à cette source certaines de leurs thèses principales, et que nous ne pouvions par conséquent condamner leurs doctrines sans condamner en même temps et d’abord la doctrine d’un homme si éminent et si grand. [Saint Pie X vise en particulier...

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[1]    — Acta Sanctæ Sedis, vol. XLI (1908), p. 200-202. 

Informations

Revendiqué par plusieurs auteurs modernistes, approuvé pourtant par saint Pie X, le pape antimoderniste par excellence, la figure du cardinal Newman est âprement controversée. Cet article nuancé présente les arguments pour et contre l'orthodoxie du cardinal Newman pour conclure que, si l'orthodoxie et surtout la bonne volonté de l'apologiste anglais sont indéniables, les imprécisions et certaines erreurs (dues à sa formation philosophique lacunaire et à ses origines protestantes) interdisent d'en faire un maître à penser qu'on peut suivre sans réserve.

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 130

p. 30-55

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