« Wokisme » et « Théorie du genre », une nouvelle étape des Lumières ?
par Maxence Hecquard
LE WOKISME apparaît d’emblée comme un mouvement récent, un phénomène social.
Les historiens contemporains divergent sur son origine.
« Woke » est le prétérit du verbe anglais « to wake » (réveiller). Ce mot serait l’abréviation de l’expression « Stay woke » (restez éveillés) utilisée dès les années soixante dans les milieux afro-américains, pour inciter à l’action en faveur de la minorité noire américaine. L’expression a refait surface avec le mouvement Black Lives Matter (BLM, « La vie des noirs compte »), né de la mort tragique de George Floyd, noir américain, au cours de son arrestation par un policier blanc le 25 mai 2020 à Minneapolis. Cette mort, qui sera qualifiée de « meurtre » par la justice américaine, déclencha une indignation mondiale. Les derniers mots de George Floyd, « I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer), seront repris par des milliers de manifestants.
Le woke est donc celui qui est éveillé et réveille ceux qui dorment encore.
Peu à peu le mot va englober, non seulement la défense des noirs américains, mais celle de toutes les minorités persécutées : les femmes (on pense au mouvement #MeToo), les homosexuels et, en général, le mouvement LGBTQ+, les immigrés et toutes les populations marginalisées…
Le mouvement woke va prendre une grande ampleur, notamment dans ce qu’on appelle la Génération Z (Z comme « Zappeur » ou comme « Zoomeur »). Cette génération est le plus souvent définie comme regroupant ceux nés entre 1997 et 2010, c’est-à-dire ceux qui ont toujours vécu dans un monde digitalisé, dans un monde bouleversé par les réseaux sociaux. Cette génération, sensible à l’écologie et à la théorie du genre, est connue pour aborder le marché du travail avec recul. Elle a pourtant soif d’action et de résultats.
L’action doit être concrète et les résultats tangibles.
Pour marquer les esprits, on va tout d’abord déboulonner les statues…
Un professeur de Valenciennes, Christophe Gracieux, a tenu l’inventaire de ces déboulonnages après la mort de George Floyd : « La fièvre iconoclaste contre les monuments élevés à la gloire de personnalités blanches [1] » se déploie d’abord aux États-Unis. Ainsi, des statues de Christophe Colomb, longtemps présenté comme le découvreur de l’Amérique, mais désormais accusé par les militants antiracistes d’être l’une des figures du génocide des Amérindiens, sont prises pour cible : les 9 et 10 juin 2020, une statue de l’explorateur génois est décapitée à Boston (Massachussetts), une autre est incendiée puis jetée dans un lac à Richmond (Virginie), une troisième est vandalisée à Miami (Floride) avec de la peinture rouge et des inscriptions « Black Lives Matter » et « George Floyd », une quatrième est arrachée de son socle à Saint-Paul (Minnesota). Des statues de dirigeants de l’armée confédérée pendant la guerre de Sécession sont aussi déboulonnées, comme celle du général William Carter Wickham à Richmond le 6 juin.
Ce mouvement d’atteintes à des statues jugées emblématiques du passé esclavagiste, raciste et colonial, ne se réduit pas aux États-Unis. Il touche d’autres pays, en particulier le Royaume-Uni et la Belgique. A Bristol, au Royaume-Uni, le 7 juin 2020, des manifestants antiracistes jettent dans les eaux du port la statue d’Edward Colston, négrier et négociant des 17e-18e siècles. Elle est ensuite repêchée pour être placée dans un musée. A Londres, c’est la statue de Robert Milligan, un planteur esclavagiste du 18e siècle, qui est préventivement déboulonnée le 9 juin par la municipalité. En Belgique, ce sont des statues et des bustes de Léopold II, colonisateur du Congo qui en fit sa propriété personnelle de 1884 à 1908 et dont l’exploitation reposa sur un régime sanglant de terreur, qui sont visés. La statue équestre du monarque, en plein centre de Bruxelles, est maculée de peinture rouge et le mot « pardon » tracé sur sa poitrine, le 10 juin.
La France est, elle aussi, touchée par ce mouvement en juin 2020. Est alors particulièrement ciblée la figure de Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des Finances de Louis XIV et instigateur du Code noir, cadre juridique de l’esclavage dans les colonies françaises, publié en 1685, deux ans après sa mort. Les militants antiracistes demandent ainsi que sa statue placée devant l’Assemblée nationale à Paris soit retirée. Mais le président de la République Emmanuel Macron s’oppose à cette revendication, déclarant dans un discours télévisé, le 14 juin 2020, que « la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire et que la République ne déboulonnera pas de statue. » (Enseignants.lumni.fr, 26 septembre 2023.)
Ces déboulonnages sont autant de tentatives de damnatio memoriæ, c’est-à-dire d’effacer toute mémoire des coupables. Elles s’accompagnent évidemment d’une réécriture de l’histoire.
L’action woke se poursuivra sur les campus des universités. La jeunesse est énergique et va au bout de la logique. Depuis plusieurs années, l’enseignement supérieur est le théâtre d’une révolution culturelle violente. La chasse au mâle blanc est ouverte.
Dans son dossier sur « La fabrique du wokisme », Valeurs Actuelles (n° 4556 du 21 mars 2024) cite un professeur émérite au King’s College de Londres et professeur invité à Sciences Po, Jeremy Jennings. Son cours sur la pensée libérale a été supprimé : « On m’a dit que les auteurs étudiés étaient tous des hommes blancs. John Stuart Mill, par exemple. Alors qu’il est incontournable. On m’a reproché mon manque de diversité… » (p. 17). Il dénonce une nouvelle rhétorique mise en place avec son orthodoxie, ses codes, ses mots-clefs : « inclusion », « diversité – qui se rattache à la pensée décoloniale », « justice sociale »…
Un professeur de l’université Buckingham de Londres, Eric Kaufmann, explique : « Le wokisme est la sacralisation de groupes (race, genre, identité sexuelle) historiquement marginalisés. Tout ce qui critique ou offense ces groupes sacrés est considéré comme blasphématoire et vous excommunie ». Son livre Whiteshift (en français la Révolution démographique, J.C. Lattès), sur le déclin démographique de la population blanche en Occident et ses conséquences, a eu l’effet d’une bombe. Eric Kaufmann a quitté son université en octobre dernier.
Dès longtemps, au prétexte de compenser les inégalités d’origine, les universités américaines avaient mis en place des quotas à l’entrée pour favoriser la diversité. Depuis 2020 elles sont nombreuses à avoir inscrit les préceptes woke dans leurs statuts.
En réalité les universités dépendent de plus en plus de financements privés. Elles répondent en fait à une logique commerciale. Les clients à séduire sont les étudiants. Il s’agit non seulement de ne pas les offusquer mais encore de leur plaire.
De là s’est installée une véritable police de la pensée. Valeurs Actuelles (p. 22) rapporte le témoignage d’une étudiante de la prestigieuse London School of Economics : « De manière générale, j’ai observé...
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[1] — Jacqueline Lalouette, Les Statues de la discorde, Passés composés, 2021
Informations
Cet article explique l'origine et l'action actuelle du wokisme, un mouvement paradoxal qui, au nom de la défense des minorités marginalisées (les noirs, les femmes, les LGBT+...) mène une chasse à l'homme blanc empreinte de violence, d'intolérance et de haine.
Il se penche sur le rapport du wokisme avec l'idéologie des Lumières qui a inauguré le mouvement révolutionnaire, fond de la pensée occidentale. Il montre leur parenté profonde et leur divergence de degré : les Lumières ont voulu que les hommes soient égaux en droits (égalité des chances), mais non en fait (admettant les distinctions de richesses, de reconnaissance sociale, etc.) tandis que le "woke" veut que tous soient égaux en droit, en fait et en nature.
L'auteur
Le numéro

p. 63-73
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