Mgr Bernard Tissier de Mallerais défenseur de la foi
par le frère Louis-Marie o.p.
Parmi les questions traitées par Mgr Tissier de Mallerais dans Le Sel de la terre, cette étude en retient particulièrement trois, qui demeurent d’une très grande actualité :
I. — De quel droit critiquer un concile ?
II. — Peut-on sauver la liberté religieuse de Vatican II ?
III. — Existe-t-il une « Église conciliaire » ?
Le Sel de la terre.
Disciple privilégié, puis proche collaborateur de Mgr Marcel Lefebvre, Mgr Bernard Tissier de Mallerais a été étroitement associé à son combat doctrinal. Il l’a assisté en 1987, lors des discussions sur la « liberté religieuse » et dans la rédaction de l’ouvrage Ils l’ont découronné, qui rappelle, face à Vatican II, la nécessité du règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ [1].
De cette guerre religieuse au sein même de l’Église – ma troisième guerre mondiale, disait le fondateur d’Écône – Mgr Tissier de Mallerais s’est fait l’historien en retraçant la vie de Mgr Lefebvre [2]. Il poursuivit ce bon combat dans sa prédication épiscopale et dans plusieurs études. Le Sel de la terre eut l’honneur d’en publier un bon nombre.
Ne dévier ni à droite, ni à gauche
En août 2002, en nous adressant un texte destiné à introduire la publication de son sermon du 27 juin précédent, Mgr Tissier nous confiait :
J’ai relu le CEC [nouveau Catéchisme de l’Église Catholique] à tous ses passages où il parle de « satisfaction » : nulle part il ne s’agit de réparer une injustice, de payer une dette ou d’expier une peine. C’est incroyable, cette hérésie par prétérition : la justice divine n’existe plus ; comment pourrait subsister la justice de l’homme ? Le terme « justice originelle », « homme juste » ou « injuste » est donc également absent du CEC [3].
Diagnostic aujourd’hui tristement confirmé par le laxisme moral du pape François : en insistant de façon unilatérale sur la miséricorde de Dieu, la nouvelle religion conciliaire en est venue à oublier totalement sa justice. En réaction au jansénisme, chez qui la justice de Dieu masquait la miséricorde, on est passé à l’excès opposé.
Conscient de ce danger permanent de tomber dans un extrême en luttant contre celui d’en face, Mgr Tissier se tenait en garde contre toute dérive schismatique dans la nécessaire résistance à la Rome conciliaire.
Il évoquait dans ce même courrier, avec un peu de vivacité, un partisan du sédévacantisme qui avait pris la peine de retranscrire son sermon du 27 juin 2002 en l’augmentant d’annotations tendancieuses :
Monsieur L.-H. R[…] m’a envoyé le texte de ce sermon qu’il a décrypté, je lui en sais gré, mais évidemment pas de ses notules, que je n’ai même pas pris la peine de lire, et que j’ai découpées pour les jeter immédiatement au panier [4].
L’introduction qu’il avait rédigée pour les lecteurs du Sel de la terre témoignait des mêmes préoccupations :
• il exprimait d’abord son indignation face à la nouvelle religion conciliaire et aux subterfuges dont elle use pour gommer les vérités gênantes ;
• pourtant, face à la tentation sédévacantiste, il affirmait l’impossibilité de s’ériger en juge de l’autorité du pontife de Rome.
La logique interne d’une nouvelle religion
Mgr Tissier dénonçait donc d’abord la nouvelle religion :
A travers la multiplicité et la diversité des erreurs professées et crues actuellement dans l’Église, […] à travers les coupes sombres ou les nouveautés pratiquées par la liturgie postconciliaire, des idées mères se dégagent, une unité profonde se révèle, celles d’une religion nouvelle avec son culte nouveau. Pour être hétérodoxe aujourd’hui, plus n’est besoin comme jadis de nier des vérités de foi, il suffit de changer le sens des mots. Ainsi « rédemption », « satisfaction », etc., ne sont pas absents du langage du nouveau catéchisme, mais ils sont vidés de leur sens catholique pour signifier autre chose, la plupart du temps non définie et délayée dans un verbiage trompeur. De même, il n’est plus nécessaire, pour être hérétique, de contredire les vérités enseignées par le magistère traditionnel, il suffit de déplacer les accents, les retirant de l’essentiel pour les placer sur le secondaire ou du moins l’accessoire. Ainsi l’œuvre de la rédemption ne sera plus attribuée par excellence à la passion du Christ, mais plutôt à sa résurrection, à son ascension et, finalement, elle sera comme diluée dans l’ensemble des « hauts faits » du Christ. […]. Pour ces deux raisons, une discussion doctrinale entre les catholiques et les tenants de la nouvelle religion devient une partie de cache-cache, à moins qu’on ait la loyauté de revenir au sens catholique des mots et de replacer les accents où ils doivent l’être. C’est donc à un effort d’honnêteté intellectuelle que j’invitai, sans le dire, dans mon sermon, les tenants des tendances nouvelles [5].
Ne pas s’octroyer un jugement qui ne nous appartient pas
Mais il récusait aussi fermement le sédévacantisme :
Il est […] tout à fait étranger à mon discours de considérer qu’à cause de ces erreurs si graves et si répandues, du haut en bas de la hiérarchie, la sainte Église romaine ait cessé d’exister, que les détenteurs de l’autorité épiscopale aient perdu leur pouvoir, ou qu’enfin le souverain pontife ait perdu les clefs de saint Pierre. Une chose est l’autorité, autre chose son exercice. Une chose est la défaillance grave constatée chez l’autorité, autre chose le jugement que l’on voudrait porter sur l’existence même de cette autorité : ce jugement n’appartient qu’à l’Église, c’est-à-dire à un pape du futur. Nous n’avons pas à présager d’un tel jugement. Par conséquent, ou plutôt par principe, l’Église demeure l’Église, il n’y en a qu’une, la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Occupée par un système hétérodoxe, pénétrée par un venin subtil d’erreur, enserrée par les divers tentacules de séduction, l’Église reste garantie de la promesse de l’indéfectibi-lité. C’est sur cette base que nous luttons pour le retour de Rome à Rome, pour la conversion de Pierre à Pierre : « Et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos ; Mais toi, une fois converti, confirme tes frères » (Lc 22, 32) [6].
Dans la ligne du 21 novembre 1974
On retrouve la ligne tracée dès le 21 novembre 1974 dans la fameuse Déclaration de Mgr Lefebvre :
Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité. Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues.
Charte de la résistance catholique au néo-modernisme, cette Déclaration du 21 novembre 1974 se retrouve, en filigrane, dans la plupart des articles que Mgr Tissier de Mallerais donna au Sel de la terre.
Pour tout catholique, le premier paragraphe de cette Déclaration va de soi : nous adhérons de tout cœur à la Rome catholique, la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité.
Le refus des hérésies protestantes – condamnées par le concile de Trente – et modernistes – condamnées par saint Pie X – va également de soi.
Mais la mise en cause d’une Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante et, plus encore, d’un concile, demande des explications. Car, immédiatement, l’objection surgit : Peut-on vraiment critiquer ainsi un concile ? N’est-ce pas s’ériger en juge du magistère ? Un catholique ne doit-il pas, en toute circonstance, se plier docilement aux enseignements de l’Église en faisant taire toute réticence personnelle ?
En fait, il s’agit précisément de savoir si Vatican II fut un concile comme les autres.
Il faut discerner si, vraiment, il engagea son autorité enseignante de la même façon que les précédents et si, par conséquent, il s’impose bel et bien au même titre et au même degré que tous les conciles œcuméniques.
Telle est la question essentielle.
Elle a été abordée plusieurs fois par Mgr Tissier de Mallerais, et traitée ex professo en 2012, sous le titre « Qu’est-ce qu’un concile pastoral [7] ? », dans un article qui reprend et développe une démonstration déjà esquissée dans d’autres études.
— I. — De quel droit critiquer un concile ?
L’évêque énonce ainsi le problème, et annonce sa façon de l’aborder :
Se peut-il qu’un magistère conciliaire soit dévoyé et devienne un instrument de corruption de la foi ?
Pour répondre à cette question générale, nous pourrions établir d’abord les principes, puis en tirer les conclusions. Mais nous préférons partir des faits, qui sont plus parlants que les thèses de théologie ; prendre pour point de départ ce que le Concile a dit de lui-même : de sa nature et de ses intentions ; considérer ensuite non point tant le détail des erreurs qu’il aurait proférées, que les méthodes spéciales dont il a usé pour proposer ses doctrines ; et de là conclure à l’autorité dont elles peuvent jouir. [p. 44.]
Il ne s’agit donc pas d’abord de dénoncer les erreurs énoncées par Vatican II, car un objectant pourrait se boucher les oreilles pour ne pas entendre cette dénonciation, au motif qu’il faut toujours se soumettre, par principe, au magistère, sans jamais se permettre la moindre critique.
Avant de discuter les enseignements du Concile, on vient lui demander ce qu’il dit de lui-même et de ses desseins. On observe la façon dont il opère. Entend-il vraiment faire la même chose que les conciles précédents ? Ses déclarations d’intention et ses modes d’expression manifestent-ils cette volonté ? Se conduit-il réellement en docteur suprême de la foi, comme tous les conciles antérieurs, ou adopte-t-il une attitude contraire ?
Ainsi, appuyé sur ses propres dires et son propre comportement, on pourra montrer que Vatican II s’est, par sa propre volonté et de son propre aveu, écarté d’une œuvre proprement magistérielle.
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[1] — Mgr Marcel Lefebvre, Ils l’ont découronné, Fideliter, 1987. — Parmi les ouvrages de Mgr Lefebvre, c’est la meilleure synthèse du combat doctrinal pour le Christ-Roi.
[2] — Mgr Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, Une vie, Étampes, Clovis, 2002. — Recension (avec réponse à certaines critiques) dans Le Sel de la terre 46, p. 211-221.
[3] — Mgr Tissier de Mallerais, lettre du 23 août 2002 (archives du Sel de la terre).
[4] — Mgr Tissier de Mallerais, ibid.
[5] — Mgr Bernard Tissier de Mallerais, présentation du sermon du 27 juin 2002, dans Le Sel de la terre 42 (automne 2002), p. 5-6
[6] — Mgr Bernard Tissier de Mallerais, ibid. — Cette importante déclaration de principe ne passa pas inaperçue : Jean Madiran la cita longuement dans Présent du 27 novembre 2002.
[7] — Mgr Bernard Tissier de Mallerais, « Qu’est-ce qu’un concile pastoral ? », dans Le Sel de la terre 80, p. 42-99.

