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Lettre à un musulman sur les sophismes antichrétiens

A propos d’un ouvrage de Joram van Klaveren

par le frère Aymon-Marie o.p.

Devenu musulman après avoir milité dans un parti anti-islamique, l’ancien député néerlandais Joram van Klaveren explique son parcours dans un livre récemment traduit en français [1]. A ce récit original, il mêle des thèses qui le sont beaucoup moins, puisqu’il ressort avec application les vieux arguments islamiques

• contre la sainte Trinité,

• contre l’incarnation du Verbe de Dieu,

• contre la rédemption par le sacrifice de la croix,

• et contre la valeur des Évangiles.

Cette lettre à un musulman, qui nous avait adressé cet ouvrage, fournit l’occasion d’évaluer la logique de ces arguments.

Le Sel de la terre.




Cher T.

Et si l’on commençait par déblayer ? Si l’on essayait d’écarter ce qui parasite le débat ? Si l’on travaillait d’abord à désamorcer les malentendus ?

Avant de bâtir, il faut assainir le terrain. Avant d’argumenter sur le fond, il faut dissiper les confusions et les préjugés qui empêchent de le comprendre. Tel est le but de ce courrier. Non pas prouver positivement la véracité du christianisme, ni proprement réfuter l’islam, mais évacuer un certain nombre de mauvais procès qui encombrent la discussion.

Ce sont d’abord les méprises sur la doctrine chrétienne, déformée, mal comprise et ainsi attaquée à faux. Mais aussi les erreurs de raisonnement. Les premières maltraitent le réel, les autres violent les lois de la logique. Ensemble, elles constituent une bonne partie des objections musulmanes au christianisme. Ne serait-il pas temps de s’en débarrasser ?

Des unes comme des autres, Joram van Klaveren fournit un échantillon représentatif dans son ouvrage autobiographique Le Renégat. Puisque vous me l’avez aimablement communiqué, vous accepterez sans doute de l’examiner avec moi. En en contrôlant méthodiquement la rigueur, nous pourrons écarter, d’un commun accord, bon nombre de sophismes.


Des préjugés protestants aux préjugés musulmans

Sophisme : puisque le mot est lâché, je précise qu’il sera toujours employé en son sens le plus général – erreur de raisonnement, paralogisme – sans juger des intentions. Bonne ou mauvaise, l’intention ne change ni la nature ni les effets d’un raisonnement faux. Il reste trompeur, même s’il vient d’un cœur sincère, et même s’il se trouvait, par accident, au service du vrai.

Les intentions de Joram van Klaveren resteront donc hors de cause. Mais même si sa personnalité est secondaire, vous me permettrez, pour être clair, de m’attarder un peu sur son parcours.


Le chevreuil trop averti

Joram van Klaveren a donc d’abord été ce qu’il appelle maintenant un islamophobe. Né à Amsterdam en 1979, il a milité contre l’immigration et contre l’islamisation de son pays, dans le PVV de Geert Wilders [2], puis dans un parti concurrent, le VNL [3].

Pendant plusieurs années, il a dénoncé le Coran, « fondement de l’idéologie antisémite, homophobe, misogyne et violente que nous connaissons sous le nom d’islam », et il a réclamé l’interdiction de ce livre « diamétralement opposé à nos principes de liberté et de démocratie ».

En 2018, après avoir été député pendant six ans, et même chef de groupe parlementaire, il n’est pas réélu. Or dès l’année suivante, il crée la surprise en annonçant qu’il est devenu musulman.

Son ancien colistier, Jan Roos, estime qu’il s’agit d’un « coup publicitaire ». D’autres soupçonnent des manipulations encore moins avouables. Mais qui peut sonder les reins et les cœurs (Jr 17, 10) ? Psychologiquement, ce brusque passage d’un extrême à l’autre n’est pas invraisemblable chez un homme qui s’était auparavant enfermé dans une vision manichéenne. Après avoir démesurément noirci un adversaire, on peut être profondément déstabilisé en découvrant qu’il n’est pas le mal absolu. C’est la fable des deux chevreuils :


– Vous devriez, mon fils, être moins téméraire ;

Vous vous exposez seul, vous parcourez les bois.

Eh ! Ne savez-vous pas qu’un tigre sanguinaire,

Fameux depuis longtemps par ses cruels exploits,

A ceux de notre race a déclaré la guerre ?

Ainsi parlait à son fils un chevreuil.

– Mon père, je vous remercie.

Mais comment est-il fait, ce tigre, je vous prie ?

– Figurez-vous un monstre plein d’orgueil.

On aperçoit la noirceur de son âme

Dans ses yeux effrayants qui lancent de la flamme.

Sa bouche est écumante, et sans cesse vomit

Des flots de sang. On recule, on frémit

A son aspect. Le lion même,

Malgré sa taille énorme et sa fureur extrême

Est moins affreux. – Mon cher père, il suffit.

Me voilà prévenu. Je puis le reconnaître.

Devant lui désormais, je craindrai de paraître.

Il dit, et court dans les forêts.

Il aperçoit deux jours après,

Le plus bel animal qu’il ait vu de sa vie,

Étendu sur l’herbe fleurie.

Il s’arrête un instant, puis il s’avance exprès

Pour admirer la beauté de ses traits.

– Ah ! Quelle différence !

Dit le jeune chevreuil. Son air est gracieux.

Le feu qui brille dans ses yeux

N’annonce point la haine et la vengeance.

Il n’a rien de laid, ni d’affreux,

Sa bouche n’est point écumante ;

Quelles vives couleurs ! Quelle taille élégante !

Non, non. Ce n’est point-là cet animal maudit,

Qui nous étrangle et nous dévore.

Il est doux. – Le tigre entendit,

Tourna la tête, poursuivit

Et dévora la chétive pécore.

Pères, à vos enfants, dites la vérité.

Quand vous exagérez, en leur parlant du vice,

Sa laideur, sa difformité,

Croyez-vous leur rendre service ?

Sous des dehors affreux, il ne s’offre jamais.

Chacun prendrait la fuite en le voyant paraître.

Afin que vos enfants puissent le reconnaître,

Ne lui disputez pas ses perfides attraits [4].


Morale de la fable :

Dénonçons vigoureusement les doctrines, les œuvres et les personnes qui s’opposent à la foi ou à la vertu, mais ne les noircissons pas outre mesure. Si elles ont quelque côté sympathique, quelque valeur artistique, quelque vérité partielle, sachons le reconnaître en toute honnêteté. C’est désamorcer leur séduction. Nous serons ensuite plus fort, plus crédible et mieux armé pour les combattre. Agir autrement, c’est risquer de précipiter dans l’erreur ceux qui s’apercevront qu’elle ne correspond pas à la caricature qui leur en a été faite [5].

De l’ahurissement à l’attendrissement

En noircissant l’islam à outrance, Joram van Klaveren s’est piégé lui-même. Par contrecoup, comme ahuri de ses découvertes, et sans paraître s’apercevoir qu’il enfonce des portes ouvertes, il consacre de longues pages à expliquer que cette religion n’est pas un culte d’adoration de la lune (p. 68-71), que le nom Allah signifie tout simplement « Dieu » en arabe (p. 71-73) et que les musulmans ne sont pas tous salafistes (p. 109-110). 

Sa stupéfaction se change en attendrissement lorsqu’il réalise qu’il y en a, parmi eux, qui appellent à la modération (p. 111-112), qu’« aucune source ne mentionne » que Mahomet ait jamais frappé « une de ses épouses » (p. 98), qu’il a même exhorté à bien traiter les animaux (p. 97-98), qu’il a encouragé le musulman à respecter sa mère et à être bon envers « ses femmes » (p. 126), et qu’il a, une fois, pleuré de compassion en entendant parler d’une jeune fille assassinée par son père (p. 132).

Visiblement, ces banalités ont joué un rôle important dans l’évolution de l’ancien député. Elles semblent l’avoir désarmé, comme si son christianisme n’avait rien de plus important, rien de plus profond, rien de plus solide à opposer au mahométisme. 

Quelle était donc sa religion ?


Un renversement du protestantisme

Élevé dans le calvinisme dès sa petite enfance, persuadé d’y trouver l’incarnation du « christianisme orthodoxe » (p. 67), van Klaveren adhérait aux principes majeurs du protestantisme, les fameux « sola » :

• Sola fide : le salut est obtenu par la foi seule – sans qu’elle ait besoin d’être animée par la charité, et sans que les œuvres, bonnes ou mauvaises, puissent y rien changer [6] ;

• Sola Scriptura : la révélation divine est transmise par la bible seule – sans qu’elle ait besoin d’être complétée par la Tradition apostolique, ni transmise, gardée ou expliquée par l’autorité enseignante de l’Église [7].

Or JVK vante désormais, dans l’islam, l’exact contraire :

• A l’opposé du sola fide protestant, il souligne qu’en islam « la foi seule ne suffit pas pour obtenir l’absolution divine. L’exigence d’une pratique correcte de la religion et de l’accomplissement de bonnes actions est nécessaire à la plénitude de la foi » (p. 74-75 – voir aussi p. 185).

• A l’opposé du sola Scriptura, il enseigne que la tradition est « essentielle » pour une juste compréhension de la religion islamique (p. 195) ; il insiste sur la « nécessité de la transmission traditionnelle » (p. 198) et dénonce toute « déviation de la norme traditionnelle » (p. 199).

A tout prendre, cette position est plus logique que celle du protestantisme. Mais ce retournement complet ne manque pas d’intriguer. Comment JVK a-t-il pu ainsi prendre le contre-pied de Luther et Calvin sans s’interroger au passage sur le bien-fondé de leur révolte contre l’Église ? Puisqu’il en est venu à récuser les sola protestants, pourquoi ne s’est-il pas intéressé au christianisme tel qu’il était avant eux, dans les quinze premiers siècles de son histoire, et tel qu’il est resté dans l’Église catholique ?

L’énigme s’accroît lorsque l’auteur détaille son attirance pour l’islam :

Je suis resté fasciné par les aspects attrayants de cette religion, tels que le dévouement à la pratique de la prière, l’art calligraphique, la déférence à l’égard du sacré et l’architecture islamique [p. 25].

Sans l’adjectif final, on croirait la description d’une abbaye bénédictine.

L’auteur n’a-t-il pas conscience que le sens de la prière, le respect du sacré et la beauté au service du culte divin ont, eux aussi, été éliminés par la révolution protestante ? Et s’il souffre du vide ainsi causé, comment n’a-t-il pas eu l’idée de remettre d’abord en cause cette révolution plutôt que de renier totalement le christianisme ?

La réponse est assez claire : ses préjugés étaient trop forts. 


Préjugés conscients et préjugés inconscients

Car si JVK dénonce et désavoue les préjugés islamophobes de sa jeunesse, il ne semble pas réaliser qu’il a reçu, par son éducation, tout un lot de préjugés anticatholiques qui n’ont aucune raison d’être moins prégnants, et qui méritent peut-être, eux aussi, quelque examen.

S’il n’y songe pas, c’est que ces partis-pris anti-catholiques n’ont pas le même statut social. Imposés depuis plusieurs siècles par le protestantisme et la modernité, promus par l’élite dirigeante, pleinement intégrés au discours officiel, ils n’ont pas le caractère marginal et provocateur des slogans anti-musulmans scandés par des militants que toute la presse bien-pensante s’accorde à qualifier d’extrémistes. Ancrés dans la mentalité collective depuis plusieurs générations, les préjugés anti-catholiques appartiennent désormais à la norme. Ils passent inaperçus à cause de l’habitude, et constituent des verrous mentaux d’autant plus efficaces qu’ils restent souvent inconscients.

JVK en fournit lui-même la preuve en racontant son évolution. Il explique avoir été troublé dans son islamophobie par un éloge de Mahomet proféré par « l’historien écossais et agnostique du 19e siècle » Thomas Carlyle. Avec une naïveté déconcertante, il ajoute :



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[1]    — Titre original en néerlandais : Afvallige (‘t Kennishuys, 2019). Titre anglais : Apostate (Sunni Publications, 2019). Titre français : Le Renégat, Héritage, 2024 (traduction à partir de l’anglais par Quentin Chamblay).

[2]    — PVV (Partij voor de Vrijheid) : Parti pour la Liberté.

[3]    — VNL (VoorNederland) : Pour les Pays-Bas.

[4]    — P. Philippe Barbe (1723-1792) « Les deux chevreuils ». — Sur ce fabuliste pédagogue et ses autres fables, voir Le Sel de la terre 78 (automne 2011), p. 120-153.

[5]    — Commentaire de la fable dans Le Sel de la terre 78, p. 151.

[6]    — Sur cette théorie de la justification par la foi seule, inventée par Luther pour sortir d’une crise d’angoisse personnelle, voir Le Sel de la terre 99, p. 103-122. — Sur l’opposition de ce principe à la sainte Écriture, voir Michel Wason dans Le Sel de la terre 102, p. 65-66.

[7]    — Le principe du Sola Scriptura, inventé par Luther pour justifier sa révolte contre l’Église, se contredit lui-même, puisqu’il est introuvable dans l’Écriture. Jésus n’a lui-même laissé aucun écrit, et on ne lui connaît aucune consigne d’écrire quoi que ce soit. Il s’est contenté d’instituer une autorité doctrinale à qui il a donné la consigne de prêcher. Quant aux Apôtres, l’Écriture montre qu’ils ont enseigné par la prédication orale, par le culte liturgique, par l’exemple et par des entretiens personnels, bien plus que par leurs écrits. Voir les explications de saint François de Sales dans Le Sel de la terre 122, p. 76-81.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 131

p. 80-111

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