L’aveugle-né
(Jn 9, 1-41)
par le frère Emmanuel-Marie o.p.
Alors se dessilleront les yeux des aveugles,
Et s’ouvriront les oreilles des sourds.
Alors le boiteux bondira comme un cerf,
et la langue du muet éclatera de joie.
(Is 35, 5-6a.)
APRÈS AVOIR EXAMINÉ l’entretien de Jésus avec la Samaritaine [1], penchons-nous sur un autre passage du quatrième Évangile : la guérison de l’aveugle-né (Jn 9, 1-41).
Il s’agit de l’un des sept miracles de Notre-Seigneur que nous rapporte saint Jean dans son Évangile.
Jésus a accompli de très nombreux miracles, beaucoup plus que ceux racontés par les quatre Évangiles [2], qui en contiennent pourtant une bonne quarantaine. Ces miracles du Christ furent de différentes sortes : Notre-Seigneur a chassé des démons et en a délivré les hommes qui en étaient possédés ; il a modifié le cours des astres (au moment de sa mort, par exemple) ; il a guéri un très grand nombre d’infirmes et ressuscité des morts ; il a multiplié les pains et les poissons, calmé la tempête, changé l’eau en vin, etc.
Dans la Somme théologique, saint Thomas précise le but de ces miracles du Christ. Il explique qu’ils étaient ordonnés à deux choses : manifester la divinité du Christ et confirmer la vérité de sa doctrine.
Au sujet du Christ, il importait de manifester aux hommes ces deux choses : 1) que Dieu était en lui par la grâce – grâce d’union et non pas grâce d’adoption –, et 2) que sa doctrine surnaturelle venait de Dieu. Aussi fût-il de la plus haute convenance que le Christ opérât des miracles : « Si vous ne voulez pas me croire, croyez au moins en mes œuvres » (Jn 10, 38) [3].
Que les miracles du Christ aient été suffisants pour manifester sa divinité, cela découle de leur nature même, explique encore saint Thomas : ils dépassent absolument les capacités de n’importe quelle puissance créée, et n’ont donc pu se faire que par une vertu divine [4]. Et il donne précisément l’exemple du miracle de l’aveugle-né. Après sa guérison, le miracul é déclare en effet : « Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si celui-ci [Jésus] ne venait pas de Dieu, il n’aurait rien pu faire » (Jn 9, 32).
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Pourquoi étudier ce miracle-ci plutôt qu’un autre ? Quel intérêt particulier présente-t-il ?
Le miracle de l’aveugle-né traduit en acte la parole de Notre-Seigneur : « Je suis la lumière du monde – Ego sum lux mundi » (Jn 8, 12 et 9, 5). Non seulement Jésus donne la lumière physique aux yeux de cet homme plongé dans les ténèbres depuis sa naissance, mais surtout, il illumine son âme bien disposée en lui donnant la grâce de la foi et en se découvrant à lui comme le Fils de Dieu. Suivant un chemin inverse, ce même épisode montre l’obstination des Juifs spirituellement aveugles, qui ne veulent pas voir la lumière en dépit de l’évidence et préfèrent rejeter le miracle plutôt que de croire et de reconnaître le Messie. « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue – lux in tenebris lucet et tenebræ non comprehenderunt » (Jn 1, 5).
D’autre part, les commentateurs ont noté l’analogie avec la guérison du paralytique de la piscine de Bézatha (racontée au chap. 5 du même Évangile). Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un miracle extraordinaire, accompli un jour de sabbat, en rapport avec une piscine clairement identifiée (la piscine aux cinq portiques et la piscine de Siloé), et qui provoque la colère et la haine des pharisiens. Cependant, dans le cas de l’aveugle-né, il y a en plus une circonstance des plus intéressantes : le miracle est confirmé par une double enquête privée et publique. « Des juges officiels qui sont en même temps les ennemis déclarés de Jésus l’examinent dans un interrogatoire multiple, et ils n’en peuvent nier la vérité [5]. » Au point de vue apologétique, ces investigations soupçonneuses des pharisiens apportent à la cause du miracle et à son authenticité des arguments décisifs.
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Le récit, riche en détails, est conduit avec une grande simplicité, tout en étant plein de vie et de pittoresque. Les personnages, notamment, sont finement dépeints avec leurs qualités et leurs défauts : l’aveugle mendiant, ses voisins, ses parents, les pharisiens, tous sont observés avec beaucoup de réalisme et de naturel. C’est incontestablement l’œuvre d’un témoin oculaire.
On peut diviser la narration en trois sections :
– Il y a d’abord la guérison de l’aveugle [Jn 9, 1-7], qui comprend : un préambule [v. 1-5], et le récit du miracle proprement dit [v. 6-7].
– Puis vient l’enquête [Jn 9, 8-34], qui se déroule en deux temps :
• l’enquête populaire [v. 8-12], portant sur : 1) l’identité du miraculé [v. 8-9] ; 2) la façon dont le miracle a été opéré [v. 10-11] ; 3) la personnalité du thaumaturge [v. 12] ;
• l’enquête officielle [v. 13-34], avec ses trois étapes : 1) le premier interrogatoire du mendiant [v. 13-17] ; 2) la convocation et l’interrogatoire de ses parents [v. 18-23] ; 3) la deuxième comparution du miraculé devant ses juges [v. 24-34].
– Enfin, Jésus se fait reconnaître comme le Fils de Dieu [Jn 9, 35-41] : après avoir rendu la vue à l’aveugle, il lui donne la lumière de la foi et lui révèle sa divinité [v. 35-38], puis il montre aux pharisiens incrédules la portée symbolique du miracle [v. 39-41].
La guérison de l’aveugle-né (9, 1-7)
Faisant le lien avec la violente controverse entre Jésus et les pharisiens rapportée au chapitre précédent (chap. 8), et qui commence
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[1] — Voir Le Sel de la terre 132, p. 4 et sv.
[2] — Voir Jn 20, 30 : « Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. » Voir également Mc 1, 32-34 ; Mt 14, 35-36.
[3] — III, q. 43, a. 1. Voir aussi III, q. 44, a. 3, 4e objection.
[4] — Voir III, q. 43, a. 4, corpus.
[5] — Tholuck, Comment. Zum Evang. Johannis. Cité par l’abbé L.-Cl. Fillion, La Bible avec commentaires, Évangile selon saint Jean, Paris, Lethielleux, 1887, p. 189.

