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Esquisse de la pensée politico-juridique de Carl Schmitt : 

un antidote au libéralisme ?


par Guillaume Bernard



Lu par les universitaires et intellectuels de tous bords, Carl Schmitt est devenu pour les penseurs de la Nouvelle Droite une référence juridique majeure en raison de sa critique radicale du libéralisme universaliste. Pour Le Sel de la terre, l’historien du droit et des idées politiques Guillaume Bernard [1] a bien voulu relire le Kronjurist avec lucidité, afin de dégager les forces et les limites d’un auteur talentueux, mais piégé dans la modernité [2].

Le Sel de la terre.


Prolégomènes. Une articulation spécifique du politique et du droit


JURISTE ET THÉORICIEN POLITIQUE ALLEMAND, Carl Schmitt naquit en 1888 et décéda en 1985. Il vécut donc, tour à tour, sous l’empire prussien, la République de Weimar, le troisième Reich et, enfin, l’Allemagne partagée entre Est et Ouest. Son œuvre a profondément marqué la pensée du 20e siècle. S’il connut une éclipse après la seconde guerre mondiale en raison de sa proximité temporaire avec le régime nazi [3] – ne fut-il pas qualifié de Kronjurist [4] ? –, ses œuvres maîtresses furent produites avant 1933. Elles connaissent un regain d’intérêt, depuis les années 1980, tant dans la mouvance de la « Nouvelle droite » [5] que dans celle de l’extrême gauche [6].

Auteur de travaux d’envergure dont l’importance fut révélée en France par le sociologue Julien Freund (1921-1993) [7], il est célèbre pour avoir défendu une conception existentialiste du politique [8] et une vision « décisionniste » du pouvoir. Carl Schmitt s’opposa à une partie de la modernité (le libéralisme et le normativisme). Mais, est-il, pour autant, un penseur ayant rejoint la philosophie classique ? Pour tenter une analyse synthétique de sa pensée (qui ne prétend nullement à l’exhaustivité), il semble judicieux de s’attacher à :

–    sa distinction entre l’ami et l’ennemi (I),

–    sa conception de la souveraineté comme puissance décisionnaire (II),

–    et, enfin, à son adhésion au volontarisme juridique (III).

–    Cela permettra, in fine, de tenter d’esquisser, avec prudence, l’intérêt et les limites de sa pensée (IV).


La permanence du risque de guerre en raison de l’existence de l’ennemi


Schmitt a défini le politique non par des institutions ou des procédures, mais par une antinomie essentielle. Pour lui, le critère du politique, ce qui le constitue comme tel, est la distinction de l’ami et de l’ennemi [9]. Autrement dit, un groupe politique se forme en identifiant un ennemi collectif extérieur vis-à-vis duquel il est nécessaire de se défendre. L’ennemi est celui qui met en danger l’existence d’une communauté politique ; il incarne la négation du mode de vie du groupe qui entend se maintenir [10]. Il s’agit donc d’un ennemi public (hostis) et non privé (inimicus[11]. La désignation de l’ennemi ne découle pas d’une norme morale ou esthétique [12], mais révèle simplement une situation de fait. C’est parce que la guerre est possible que le politique est nécessaire [13]. Celui-ci permet à une communauté de persister et de se défendre contre ce qui menace son existence. Pour Schmitt, refuser la distinction ami/ennemi, revient à nier l’essence même du politique et désarme le collectif face aux menaces existentielles [14].

 

Dans ces conditions, puisque la menace militaire est le fondement implicite de toute vie politique, il considérait le concept de guerre juste comme inefficient [15] : la guerre a une « juste cause » du seul fait qu’elle est dirigée « contre un ennemi véritable » [16]. Contrairement à l’optimisme libéral, Schmitt pensait que le pacifisme ou le consensualisme ne peuvent jamais dissoudre tous les conflits [17]. En somme, la guerre est vue comme l’horizon permanent du politique : un groupe sait qu’il est politique dès lors qu’il peut se retrouver en situation de combat existentiel contre un autre [18]. Cette conception s’inspire en partie de Carl von Clausewitz (1780-1831) pour qui la guerre était la continuation de la politique par d’autres moyens [19]. Mais Schmitt était plus radical : chez lui, ce n’est pas la politique qui vise la paix à travers la guerre, mais la guerre (ou du moins sa possibilité) qui fonde le politique. Cela justifie, à ses yeux, l’assujettissement voire la destruction de l’ennemi dans des situations extrêmes. Cependant, Schmitt s’est opposé à la tentation de transformer l’ennemi en criminel ou de le déshumaniser.

 

Ainsi, la position schmittienne heurtait-elle de plein fouet l’idéologie des droits de l’homme : c’est d’abord la cohésion de la communauté politique (le Volk) qui importe, non la valeur abstraite des droits à prétention universelle. Schmitt s’opposait à l’érection d’un ordre juridique mondialisé, considérant la pluralité politique comme intrinsèque à l’humanité. Mais il ne rejoignit pas pour autant la vision classique, où une solution juste entre belligérants peut être dégagée (le jus gentium), et doit s’imposer tant au vainqueur qu’au vaincu d’un conflit. Sa vision resta moderne dans la mesure où elle reposait sur un affrontement de subjectivités et d’impérialismes. Dans le fond, il considérait que les relations entre États étaient identiques à celles qu’avaient eu les hommes entre eux dans le (supposé) état de nature des contractualistes [20]. Dès lors, Schmitt est-il considéré comme l’un des penseurs du réalisme par opposition à l’idéalisme




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[1]    — Docteur et habilité à diriger des recherches en histoire des institutions et des idées politiques, maître de conférences de l’ICES (Institut catholique de Vendée), membre du CRICES (Centre de recherche de l’ICES).

[2]    — Texte revu de l’intervention prononcée le 14 juillet lors de la « Session cardinal Pie 2025 ».

[3]    — Sur cette question, voir notamment Olivier Beaud, Les derniers jours de Weimar, Carl Schmitt face à l’avènement du nazisme, Paris, Descartes & Cie, 1997.

[4]    — Ce terme allemand signifie littéralement « juriste de la couronne ». Schmitt n’a pas revendiqué un tel titre ; il lui a été appliqué par les milieux universitaires et journalistiques dans la mesure où il a pu apparaître comme un « juriste officiel » du IIIe Reich en raison de son influence intellectuelle.

[5]    — Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel, Paris, Krisis, 2007.

[6]    — Aristide Leucate, Carl Schmitt et la gauche radicale, Une autre figure de l’ennemi, Paris, La nouvelle librairie éditions, 2021.

[7]    — Julien Freund, L’essence du politique, Paris, Seuil, 1965 ; du même auteur : Qu’est-ce que la politique ?, Paris, Seuil, 1967.

[8]    — Voir Jacky Hummel, Carl Schmitt, L’irréductible réalité du politique, Paris, Michalon, 2005.

[9]    — Carl Schmitt, La notion de politique [1932], Théorie du partisan [1962], trad. de l’all. par Marie-Louise Steinhauser, préf. de Julien Freund, Paris, Flammarion, 1992, p. 64 : « La discrimination de l’ami et de l’ennemi […] fournit un principe d’identification qui a valeur de critère » ; p. 112-113 : « Les sommets de la grande politique sont les moments où il y a perception nette et concrète de l’ennemi en tant que tel. […] Et inversement : […] l’incapacité ou le refus d’opérer ce discernement se présentent comme le symptôme du déclin politique. »

[10]  — Ibid., p. 66 : « Les concepts d’ami et d’ennemi doivent être entendus dans leur acception concrète et existentielle ».

[11]  — Ibid., p. 67.

[12]  — Ibid., p. 64-66.

[13]  — Ibid., p. 74 : « La guerre, ce moyen extrême de la politique, rend manifeste cette éventualité d’une discrimination de l’ami et de l’ennemi sur quoi se fonde toute notion politique ».

[14]  — Ibid., p. 70 : « La guerre est une lutte armée entre unités politiques organisées » ; p. 95 : « Qu’un peuple n’ait plus la force ou la volonté de se maintenir dans la sphère du politique, ce n’est pas la fin du politique dans le monde. C’est seulement la fin d’un peuple faible. »

[15]  — Ibid., p. 90 : « La justice n’est pas incluse dans la définition de la guerre ».

[16]  — Ibid., p. 91.

[17]  — Ibid., p. 92-93 ; p. 94 : « Ce serait une stupidité de croire qu’un peuple sans défense n’aurait que des amis, et il serait bas et malhonnête de compter que l’ennemi se laisserait peut-être attendrir par la non-résistance. »

[18]  — Ibid., p. 78 : « Est politique tout regroupement qui se fait dans la perspective de l’épreuve de force ».

[19]  — Carl von Clausewitz, De la guerre, préf. de Camille Rougeron, intr. de Pierre Naville, trad. par Denise Naville, Paris, Les éditions de Minuit, 1992.

[20]  — Schmitt, La Notion de politique, ibid., p. 102.

Informations

Dans cette étude, l'historien du droit Guillaume Bernard propose une relecture lucide de l'œuvre de Carl Schmitt (1888-1985). 

Souvent présenté comme le Kronjurist du IIIe Reich, Schmitt est aujourd'hui remis à l'honneur pour sa critique radicale du libéralisme universaliste et du normativisme juridique représenté par Hans Kelsen. L'auteur structure son analyse autour de trois piliers schmittiens : la distinction existentielle entre l'ami et l'ennemi comme critère du politique , la souveraineté définie par la capacité de décider de l'état d'exception, et le décisionnisme selon lequel le droit découle d'une volonté concrète plutôt que de normes abstraites.

L'intérêt majeur de cet article réside dans sa méthode critique : Guillaume Bernard ne se contente pas d'exposer les thèses de Schmitt, il en montre les limites doctrinales. Bien que Schmitt s'oppose à la modernité libérale, il reste prisonnier d'un volontarisme moderne qui l'éloigne de la philosophie classique et du réalisme chrétien . En refusant de soumettre le souverain à un ordre naturel supérieur, Schmitt risque de verser dans une forme d'omnipotence décisionnelle.

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 134

p. 67-74

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