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Le combat des deux Cités Comment comprendre ce qui se passe dans le monde


par Dominicus



L’histoire et le monde vus par le néopaganisme


L'INTERPRÉTATION DE L’HISTOIRE donnée par la Nouvelle Droite est aberrante et ses accusations contre le christianisme, jugé responsable du déclin de la civilisation européenne, sont infondées. Les raisons en ont été développées dans les exposés précédents.

Comme cela a été dit, c’est la philosophie de Nietzsche qui constitue, à des degrés divers, le fond des erreurs de la Nouvelle Droite [1]. Commençons donc par récapituler les positions principales de cette doctrine néopaïenne héritée de Nietzsche pour bien voir où se situent les points de rupture avec la doctrine catholique et comprendre quelle réponse nous devons apporter.



1. L’histoire, dit Nietzsche, est un devenir pur, un mouvement sans mobile, parce que l’histoire, tout comme l’homme et le monde, est vie, et que la vie, chez Nietzsche, est une sorte d’absolu, « le fait primitif », l’étoffe de toute chose, l’être même. Nous n’avons pas d’autre représentation de l’être que le fait de vivre. Tout n’étant que vie, tout est donc devenir, mouvement, évolution. D’où la conception cyclique de l’histoire (« l’éternel retour ») : l’évolution de toutes choses doit ramener périodiquement les mêmes combinaisons ; chaque homme vit, meurt et renaît indéfiniment, comme un sablier que l’on tourne et retourne indéfiniment.

2. Ce mouvement a pour source et pour fin sa propre puissance interne. Il n’a ni cause ni fin extérieures. Car la vie est tout entière « volonté de puissance » [2]. Son mouvement spontané n’est pas la conservation de l’individu ou de l’espèce, ni la recherche du plaisir ou du bonheur, mais l’accumulation de forces, leur expansion, et la domination. Ce que le vivant cherche, c’est le développement interne de sa puissance, son propre dépassement, sans aucune tendance altruiste ; ce qu’il veut, c’est la victoire, et donc d’abord la lutte, dans laquelle il risque volontiers sa vie et supporte la souffrance. Et comme pour lutter il a besoin de résistance, il se suscite des adversaires.

3. D’où la distinction entre les forts et les faibles. Il y a des volontés fortes, qui aiment leur propre vie dans toutes ses composantes, y compris tragiques, qui sont capables de dominer leurs semblables, et des volontés faibles, c’est-à-dire, comme dit Nietzsche, la foule, le troupeau, la canaille, les esclaves. A l’origine, dans les temps anciens, les forts dominaient, mais il y a eu la double révolution platonicienne et surtout chrétienne au cours desquelles les faibles, animés par le ressentiment et lassés d’être dominés par les forts, ont pris le dessus et imposé leurs valeurs pour culpabiliser les forts et justifier leur faiblesse. Ils ont ainsi inventé la morale, imposé les notions de bien et de mal, méprisé le corps considéré comme un ennemi, transformé la faiblesse en vertu en lui donnant les noms d’humilité, d’obéissance, de chasteté, etc. ; et finalement, ils ont ajouté un autre monde au-delà du monde présent, dans lequel Dieu est censé récompenser le faible et châtier le fort.

4. Il faut donc « briser les anciennes tables de valeurs », opérer la « transvaluation des valeurs », affranchir l’homme des idoles qu’il s’est créées, en détruisant cette morale d’esclaves imposée par les faibles, c’est-à-dire supprimer les valeurs religieuses (la foi en Dieu, les dogmes, etc.) qui culminent dans le christianisme ; également les valeurs théoriques (philosophie et sciences), qui résultent de la croyance en la vérité ; puis les valeurs proprement morales (notions de devoir, de vertu, de pitié) ; enfin les valeurs sociales (l’égalité, la démocratie, le socialisme, soi-disant engendrés par le christianisme !).

5. Concrètement, tout cela aboutit à l’exaltation du paganisme, dans lequel survit l’esprit des forts et peut s’épanouir l’idéal du surhomme. « Le paganisme, c’est l’affirmation de l’instinct naturel, c’est un sentiment d’innocence à l’égard de ce qui est naturel, c’est le naturel. Le christianisme nie la nature, c’est la honte de ce qui est naturel, c’est le contraire du naturel. »



Le retour au paganisme est donc l’objectif poursuivi par la Nouvelle Droite. C’est pourquoi ses adeptes font sans cesse l’apologie de la « civilisation européenne » antique, où l’homme, disent-ils, vivait heureux en communion avec la nature, jusqu’à ce que l’avènement du christianisme détruise cette « civilisation » et apporte avec lui les germes de la décadence moderne.

Mais prétendre qu’il a existé un âge d’or européen façonné par les vertus supposées des peuples nordiques et germaniques, puis gâté par la morale dégénérée du christianisme, est une supposition gratuite qui n’a rien à voir avec la réalité, un mythe contredit par l’histoire [3]. Avant le christianisme, il n’y avait que le paganisme, en Europe comme ailleurs, un paganisme semblable à tous les autres paganismes, rempli d’erreurs grossières et de vices. L’Europe est née avec le christianisme. En se convertissant à Notre-Seigneur, les peuples européens se sont peu à peu transformés sous l’influence de l’Église, donnant naissance à la civilisation chrétienne dont l’apogée ne sera atteinte qu’au 13e siècle.


C’est ce que Mgr Lefebvre rappelait avec force dans son commentaire de l’encyclique Divini Redemptoris de Pie XI sur le communisme (1937) :

[…] Il n’existe pas de civilisation européenne – d’une Europe imaginaire d’ailleurs – mais […] il s’agit d’une civilisation chrétienne. La civilisation an­tique, païenne, qui existait avant l’ère chrétienne, avant que Notre-Seigneur ne soit reconnu, était comparable à celles d’autres peuples encore païens, qui ne re­connaissent pas encore Notre-Seigneur. L’Europe était dans le même état. […] C’est donc tout ce que Notre-Seigneur lui a apporté qui a transformé l’Europe [4].

Saint Augustin face au paganisme


A l’époque de saint Augustin, Nietzsche n’était pas né évidemment, mais un bon nombre des idées que le penseur allemand a propagées circulait déjà. L’affirmation de la supériorité païenne, le mépris des valeurs chrétiennes, la haine du christianisme, tout juste sorti des persécutions, étaient très répandus. C’est donc à une situation analogue que saint Augustin dut faire face. Et au-delà de la situation particulière à laquelle il se trouva confronté, son génie apporta des réponses générales qui transcendent son époque et valent pour tous les temps.


Le christianisme coupable des malheurs de Rome ?


En effet, à la fin du 4e et au début du 5e siècle, le paganisme avait encore ses défenseurs au sein de l’Empire, même s’il était devenu minoritaire.

Les accusations contre le christianisme concernaient ses dogmes, sa morale et, de manière générale, sa crédibilité. On déclarait absurde l’incarna­tion, impossible et dangereuse la morale du pardon et de l’amour des ennemis, utopique l’espérance d’une vie future, folie la résurrection des morts. N’est-ce pas précisément les mêmes critiques que la Nouvelle Droite formule aujourd’hui encore à l’encontre du catholicisme ?



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[1]    — Voir notamment dans ce numéro l’article de Charles de Durras, « Nietzsche, maître à penser de la Nouvelle Droite ».

[2]    — « Voulez-vous un nom pour cet univers, une solution pour toutes ses énigmes ? […] Ce monde, c’est le monde de la volonté de puissance et nul autre. Et vous-mêmes, vous êtes aussi cette volonté de puissance et rien d’autre » (Nietzsche, La volonté de puissance, XVI, 402).

[3]    — Voir, dans ce numéro, les articles de Cyprien Gandillon (« La Nouvelle Droite et l’histoire ») et de Louis de Rouvray (« Comment les saints ont civilisé l’Europe »).

[4] — Mgr Marcel Lefebvre, C’est moi, l’accusé, qui devrais vous juger, Fideliter, 1994, p. 318.

Informations

L'histoire du monde n'est pas une suite chaotique d'événements : elle est le théâtre d'un affrontement que saint Augustin a nommé, une fois pour toutes, le combat des deux Cités. Cet article de fond, qui conclut le dossier consacré à la Nouvelle Droite, en offre la réponse théologique décisive : face aux illusions du néopaganisme et aux séductions de la modernité, seule la doctrine augustinienne des deux Cités permet de comprendre ce qui se passe vraiment dans le monde.

S'appuyant sur le grand ouvrage de saint Augustin, La Cité de Dieu — écrit après le sac de Rome de 410 pour répondre aux accusations des païens contre le christianisme —, ainsi que sur le Traité du Saint-Esprit de Mgr Gaume (1865), l'auteur expose la structure fondamentale de l'histoire : deux amours ont bâti deux Cités. La Cité de Dieu, animée par le Saint-Esprit, s'oppose à la Cité du mal, organisée par Satan. Leurs organisations parallèles dans l'ordre religieux, social et politique sont décrites avec précision, depuis le paganisme antique jusqu'à la Révolution française et au concile Vatican II. La théologie de l'histoire ainsi dégagée — linéaire, non cyclique, orientée vers le jugement dernier — constitue l'antidote doctrinal direct à la conception cyclique propre à la philosophie de Nietzsche et à la Nouvelle Droite. Un article qui rend intelligibles les grandes fractures de la civilisation occidentale.

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 134

p. 163-181

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