Nietzsche, maître à penser de la Nouvelle Droite
par Charles de Durras
ETRE NIETZSCHÉEN nous dit Henri Birault, ce n’est pas penser comme Nietzsche, c’est penser avec Nietzsche [1].
Cette phrase, maintes fois citée par Alain de Benoist, établit la perspective dans laquelle s’inscrit la Nouvelle Droite vis-à-vis de ce penseur. Il entend par là que c’est moins le contenu précis, intellectuel, qui importe, que la nécessité de s’inscrire dans le sillage de Nietzsche, et d’adopter sa façon de penser « à coup de marteau », comme il le dit dans le sous-titre du Crépuscule des idoles.
On peut, sans se tromper, affirmer qu’il est le penseur le plus cité dans les cercles néo-droitiers. Antimoderne, pourfendeur de l’universalisme et du libéralisme, de l’esprit bourgeois et pantouflard de nos contemporains, Nietzsche semble appeler à dépasser la modernité par une nouvelle aristocratie, l’aristocratie du surhomme, à l’opposé de l’individualisme égalitaire moderne.
Tout cela plaît et séduit. Car Nietzsche est un séducteur. L’aspect affectif prédomine, touché par l’esthétique qui compte ici plus que la vérité : c’est l’art qui permet de sortir du nihilisme de la modernité. Dans un fragment de mai-juin 1888, Nietzsche expose parfaitement sa dernière conception de l’art, comme puissant et unique remède contre le nihilisme sous toutes ses formes :
L’art, et rien que l’art ! C’est lui seul qui rend possible la vie, c’est la grande tentation qui entraîne à vivre, le grand stimulant qui pousse à vivre. L’art, seule force antagoniste supérieure à toute négation de la vie, l’art, l’antichristianisme, l’antibouddhisme, l’antinihilisme par excellence [2].
Il faut d’abord rappeler brièvement qui était Nietzsche. Friedrich Wilhelm Nietzsche est né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, dans une famille luthérienne ; son père était même pasteur. Talentueux, le jeune homme devient professeur de philosophie à seulement vingt-quatre ans, à l’université de Bâle. De santé fragile, il ne demeure pas longtemps en poste et voyage en publiant peu à peu ses œuvres : La naissance de la tragédie en 1872, Ainsi parlait Zarathoustra de 1883 à 1885, Par-delà le bien et le mal en 1886, et La Généalogie de la morale en 1887.
Sa santé se détériore et, en 1889, il est pris de folie. Les débats demeurent ouverts sur les causes : pour beaucoup, c’est la syphilis au stade final qui a provoqué cette folie ; en réalité le syndrome est plus grave ; d’après Jacques Rogé, il aurait été maniaco-dépressif [3]. Évidemment, ce n’est pas l’aspect de Nietzsche qui attirera le plus. Son état dégénère peu à peu jusqu’à ce qu’il ne puisse même plus tenir aucun discours cohérent. Sa sœur, qui s’occupe de lui, se chargera de la publication de ses dernières œuvres et en déformera l’orientation post mortem pour aller davantage dans un sens qui servira aux nazis. Il meurt en 1900 à Weimar.
A la fois grand écrivain, à la plume remarquable, Nietzsche est un penseur qui se caractérise par l’absence de système et de recherche de cohérence interne. En effet, il annonce la fin de la vérité. La vérité n’est plus liée à la réalité. Par conséquent, la vérité n’est plus la correspondance entre l’intelligence et le réel. Pour lui, ce qui compte est plutôt la correspondance entre l’homme et l’expansion affirmative de la vie. On comprend ainsi que, les contradictions logiques n’étant pas forcément des contradictions vitales, Nietzsche puisse aller dans des sens très différents, et ensuite être interprété de la façon qu’on veut. Nietzsche est ainsi aujourd’hui autant utilisé à gauche de l’échiquier politique, par les philosophes de la déconstruction comme Derrida et Foucauld, qu’à droite par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite en général. Comme le dit bien Pierre-André Taguieff dans Les Nietzschéens et leurs ennemis : Pour, avec et contre Nietzsche [4], chacun peut finalement se faire son petit Nietzsche. Il ne faut donc pas être surpris de cette postérité nombreuse et contradictoire de Nietzsche : elle était déjà contenue dans son œuvre.
Alors que tire la Nouvelle Droite de Nietzsche ? En quoi est-elle nietzschéenne ? Enfin, pourquoi cela poserait-il problème ?
Cet article aura pour objectif : tout d’abord d’expliquer la pensée nietzschéenne, ainsi que l’héritage qu’en reçoit la Nouvelle Droite ; puis de montrer l’incompatibilité de la pensée nietzschéenne, d’une part avec le réalisme, c’est-à-dire avec une pensée cohérente et attachée au réel, et d’autre part avec le christianisme.
Nietzsche et la Nouvelle Droite
Nietzsche se proclame certes contre l’esprit de système ; pourtant, à travers ses écrits et son « ivresse dionysiaque », trois principaux concepts se distinguent et s’articulent : la volonté de puissance, l’éternel retour, et le surhomme. Au-delà des clichés et des simplifications, que recouvrent réellement ces trois points qui fondent la pensée nietzschéenne ?
• La volonté de puissance et le biologisme
Thème essentiel chez Nietzsche, la volonté de puissance est le fondement de sa vision du monde. Il ne faudrait pas mal interpréter cette notion à cause de son nom. Il ne s’agit pas d’une simple exaltation d’une faculté, mais d’une ontologie, c’est-à-dire d’une vision de l’être. La volonté de puissance, c’est une tension de tout l’être vers un accroissement de lui-même. Nietzsche dit : « L’essence la plus intime de l’être est la volonté de puissance [5] ». Cette tension de tout l’être vers son accroissement est donc la définition même de l’être. Autrement dit, il n’y a pas de substance pour Nietzsche, il n’y a pas d’être stable, de réalité qui demeure, il n’y a qu’un mouvement d’accroissement permanent. D’ailleurs le terme allemand est plus précis : « Wille zur Macht », la volonté vers la puissance. Cette tension d’accroissement est reprise telle quelle par Alain de Benoist qui en donne un commentaire intéressant, inspiré d’Heidegger : « Il est légitime d’interpréter cette volonté comme volonté qui se veut elle-même, c’est-à-dire comme volonté de volonté [6] ».
Pour lire la suite, vous pouvez acheter le fichier pdf ci-dessus
1] — Cité par Alain de Benoist, Mémoire vive, Entretiens avec François Bousquet, Krisis, 2022, p. 323.
[2] — Friedrich Nietzsche, Fragment n°16, in Fragments posthumes, in Œuvres philosophiques complètes, Paris, 1972.
[3] — Voir Jacques Rogé, Le Syndrome de Nietzsche, Odile Jacob, 1999, cité in « Un catholique peut-il s’inspirer de Nietzsche », par Ludovic von Schwartz, in Le Sel de la terre 126, automne 2023.
[4] — Pierre-André Taguieff, Les Nietzschéens et leurs ennemis : Pour, avec et contre Nietzsche, Éditions du cerf, 2021.
[5] — Friedrich Nietzsche, Fragment 14, in Fragments posthumes, in Œuvres philosophiques complètes, Paris, 1972.
[6] — Alain de Benoist, « Heidegger critique de Nietzsche, Volonté de puissance et métaphysique de la subjectivité », in Nouvelle École n°55, 2005, p. 128.
Informations
Dans cette étude, Charles de Durras explore l'influence prépondérante de Friedrich Nietzsche sur la Nouvelle Droite. L'auteur démontre que, pour ce courant, « être nietzschéen » consiste moins à adopter un système qu'à épouser une méthode de pensée « à coup de marteau » pour renverser les valeurs établies. L'article analyse les trois piliers de cette influence : la volonté de puissance, l'éternel retour et le surhomme, montrant comment ils servent de socle à un antichristianisme radical et à une vision cyclique de l'histoire.
Le sérieux de ce travail repose sur une confrontation directe entre les textes de Nietzsche et leur réception par des auteurs contemporains comme Alain de Benoist. Charles de Durras souligne le danger de cette séduction esthétique qui substitue l'art et la force à la recherche de la vérité. L'intérêt majeur de l'article réside dans sa démonstration de l'incompatibilité absolue entre ce naturalisme biologiste et le réalisme chrétien.
En rappelant que le Christ est le seul vrai Maître des esprits, l'auteur replace le combat de la foi sur son véritable terrain : celui de la vérité révélée contre les mirages du néopaganisme.
L'auteur
Le numéro

p. 45-66
Les thèmes
trouver des articles connexes
Acheter le fichier ici :
3,50€
