Évangéliser les peuples du 1er au20e siècle : quelle pédagogie ?
par Yannick Essertel
Researcher to Boston University (CGCM) ; Member of GWCHM, Yale-Edinburgh ; Professeur des universités en histoire contemporaine.
La Nouvelle Droite accuse l’universalisme chrétien d’avoir engendré l’universalisme moderne, mondialisé et uniformisateur : « La christianisation de l’Europe, l’intégration du christianisme au système mental européen, fut l’événement le plus désastreux de toute l’histoire advenue à ce jour — la catastrophe au sens propre du terme [1] », écrit Alain de Benoist, pour qui l’universalisme moderne s’enracine dans ce qu’il nomme « l’idéologie du Même », c’est-à-dire « toutes les formes de pensées, religieuses ou laïques, qui ont eu pour visée, ou pour effet, d’effacer les différences [2] » entre cultures et peuples.
Cette critique repose sur un malentendu profond. Le christianisme n’est pas une « culture » parmi d’autres, qu’on pourrait opposer ou substituer aux cultures particulières : il est une foi surnaturelle, capable de s’incarner dans toute culture sans la nier. Loin de détruire les cultures, l’Évangile les élève en s’y coulant avec une étonnante capacité d’adaptation. La Nouvelle Droite, en réduisant le christianisme à une culture, méconnaît ainsi la clé de voûte de la chrétienté : son universalité n’est pas uniformisatrice, mais incarnée, et c’est précisément cela qui a permis la fécondité missionnaire de vingt siècles d’histoire.
DU 1er AU 20e SIÈCLE, la comparaison entre des traités et directoires de pédagogie missionnaire montre une approche paulinienne des cultures. Elle consiste en une inculturation (incarnation dans la culture). Le christianisme a vocation à « informer » les cultures sans les détruire, en y coulant l’Évangile. Néanmoins, afin d’éviter tout malentendu, et par souci d’objectivité, il faut bien préciser que cette pédagogie n’a pas été exclusive d’autres pratiques au cours de l’histoire. Nous ne prétendons pas la généraliser, car d’aucuns objecteraient, avec raison, qu’il n’est pas rare de rencontrer diverses autres formes d’évangélisation. En effet, la réalité – si l’on excepte les conversions plus ou moins forcées et qui relèvent des politiques [3] – révèle des pédagogies qui vont de la « tabula rasa » à l’inculturation en passant par la « culturi servire » (« s’adapter, s’accommoder aux cultures. »).
Avertissement
Nous employons le terme d’inculturation, né peu avant Vatican II, vers 1950 [4], dans un contexte de remise en question du passé missionnaire de l’Église au sein même de l’institution ecclésiale. Dans l’esprit de Vatican II, l’inculturation a été défendue comme une méthode de dialogue afin de se mettre à l’écoute des autres religions : « L’Église en dialogue écoute et apprend » [5].
On lit, par exemple, dans Nostra ætate :
L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes [6].
« Il ne s’agit plus d’aller convertir les indigènes pour en faire de bons chrétiens mais de les rencontrer, leur annoncer Jésus-Christ, les aider à se convertir et nous convertir, nous aussi, à leur contact », préconise le théologien Philippe Barras [7].
Il faut noter que ce concept d’inculturation concernait la liturgie. Dans la pratique, il arrive par exemple que l’on use de « nourritures locales » pour l’Eucharistie en lieu et place du pain et du vin, ou encore que l’on prône le dialogue avec le vaudou au nom de l’inculturation [8]. Il ne s’agit plus seulement d’un dépouillement culturel du missionnaire et d’un dépouillement religieux du missionné, mais d’un dépouillement culturel et religieux du missionnaire, invité à recevoir l’autre religion, étrangère à l’Évangile, à laquelle il est confronté pour s’en enrichir.
Dans notre travail, le terme inculturation n’a pas le sens qu’il a pris trop souvent depuis Vatican II. Il désigne la méthode d’évangélisation consistant à ne pas faire « table rase » des cultures locales, à ne pas imposer le mode de vie occidental, mais à respecter ces cultures en ce qui ne contredit pas la foi et la morale, dans l’esprit de ce que préconisait au 17e siècle la Propaganda Fide. L’inculturation, ainsi comprise, vise à utiliser et promouvoir tout ce qu’il est possible de conserver dans une culture pour véhiculer l’Évangile, l’y enraciner, et mener un peuple au Christ. Ce sont les fameux « semina Verbi » de Justin le martyr.
S’il était demandé au missionnaire de respecter les cultures pour y incarner l’Évangile, il n’était pas question de dialoguer avec la religion dite « païenne » et d’y faire des emprunts qui auraient été une forme de syncrétisme déguisé, confinant à l’hérésie. Ainsi, l’inculturation telle qu’elle était pratiquée avant le Concile ne pouvait concerner que des aspects accidentels, culturels, et jamais les principes : la foi, les mœurs, et ce qui relève de la métaphysique naturelle de l’esprit humain. En conclusion, pour l’historien, elle est l’action du missionnaire dans le respect d’une culture et de sa réception par les populations.
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Pourquoi, de saint Grégoire le Grand jusqu’aux papes du 20e siècle, est-ce précisément cette méthode d’évangélisation qui s’est imposée ? Au vu des sources, il apparaît que dans un souci d’orthodoxie et d’efficacité, les concepteurs de pédagogies missionnaires se sont toujours tournés vers leurs prédécesseurs qu’ils citent dans leurs traités. Il s’ensuit un processus de capitalisation des expériences missionnaires tout au long de l’histoire, qui présente certes des variantes, mais dont le fond reste relativement stable, sinon identique. En se nourrissant des pratiques successives, cette pédagogie se complexifie, devenant plus efficace et adaptée aux cultures. Au 20e siècle, des papes comme Pie XII, « valident » cette pédagogie à travers des textes officiels.
Une des caractéristiques les plus impressionnantes de ce processus d’évangélisation est de conserver, à travers sa longue histoire, une structure similaire, une « architecture » qui s’articule en deux grandes étapes et des sous-étapes, identiques : 1) l’insertion culturelle avec l’oubli de soi ; apprendre les langues ; et vivre selon les usages des populations locales ; 2) la pastorale d’inculturation, qui voit la culture comme véhicule de l’Évangile ; puis l’herméneutique culturelle et religieuse ; enfin la création d’un clergé local. Le tableau donne une synthèse comparative de cette pédagogie qui s’articule autour des deux étapes d’insertion / inculturation :
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[1] — Alain de Benoist, « La religion de l’Europe », Éléments n° 36.
[2] — Alain de Benoist, « Entretien » avec le magazine Zinnober, 2004 : « Dans “ethnopluralisme”, le mot important est “pluralisme”. Ce que je n’ai cessé de combattre tout au long de ma vie se résume dans ce que j’ai appelé l’idéologie du Même, en l’occurrence toutes les formes de pensées, religieuses ou laïques, qui ont eu pour visée, ou pour effet, d’effacer les différences, c’est-à-dire de ramener l’humanité à l’Unique. Dans cette définition, c’est évidemment l’universalisme qui est visé, universalisme dont je me suis efforcé de montrer qu’il est toujours un ethnocentrisme masqué. »
[3] — Raffaele Savigni, « La conversion à l’époque carolingienne », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires, n° 9, 2011. — Alexander Dessens, Res voluntaria, non necessaria : the conquest and forced conversion of the Saxons under Charlemagne, Thesis of Louisiana State University, 2010. Publication on line, December 2013. — Bruno Dumezil, Les Racines chrétiennes de l’Europe. Conversion et liberté dans les royaumes barbares, 5e-8e siècles. Paris, Fayard, 2005.
[4] — Le père Pierre Charles s.j., de la Faculté théologique jésuite de Louvain, est le premier à l’avoir employé en 1953 dans le sens qu’on lui donnera après Vatican II.
[5] — « Foi et inculturation », La Documentation catholique 86 (1989), p. 281-289 : 3. Problèmes actuels d’inculturation. b) Inculturation de la foi et religions non chrétiennes – Le dialogue des religions. § 12. Il s’agit d’un document de la Commission théologique internationale publié en 1988 avec le placet du Cardinal Ratzinger. Cité à partir de : https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_cti_1988_fede-inculturazione_fr.html#_ftn1
[6] — Vatican II, Déclaration Nostra ætate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, no 2, citée dans « Foi et inculturation », DC 86 (1989), art. cit.
[7] — « Philippe Barras explique l’inculturation dans la liturgie », entretien avec Philippe Barras, enseignant au Theologicum de l’Institut catholique de Paris, propos recueillis par Claire Rocher, Église et Migrations, Service National Mission et Migrations (https://migrations.catholique.fr/sinformer/actualites/297189-philippe-barras-explique-linculturation-dans-la-liturgie/#:~:text=Toute %20traduction%20est%20inculturation%20%20puisquede%20Dieu%20en% 20est%20enrichie).
[8] — A Haïti, « le jésuite Kawas François (2005), l’un des principaux défenseurs de cette perspective, a même suggéré des pistes pour un dialogue avec le vaudou ». Voir Lewis Ampidu Clorméus, « L’Église catholique face à la diversité religieuse à Port-au-Prince (1942-2012) », Archives de sciences sociales des religions n° 166, avril-juin 2014, p. 159.
Informations
Dans cette étude de synthèse, Yannick Essertel, professeur d'université et spécialiste de l'histoire contemporaine, expose deux millénaires de pédagogie missionnaire. L'auteur répond au grief de la Nouvelle Droite qui accuse l'universalisme chrétien d'avoir uniformisé le monde en détruisant les identités. Par une analyse rigoureuse des traités de pastorale, il démontre au contraire la permanence d'un modèle hérité de saint Paul fondé sur l'insertion culturelle et l'inculturation (bien comprise!).
Le sérieux de ce travail repose sur l'examen de documents fondateurs : des instructions de saint Grégoire le Grand au VIe siècle aux directives de la Propaganda Fide en 1622, jusqu'aux écrits de grandes figures comme le père Libermann en Afrique ou Matteo Ricci en Chine. L'auteur distingue soigneusement l'inculturation classique — qui consiste à "incarner" l'Évangile dans une culture pour la corrigier et l'élever sans la détruire — de certaines interprétations contemporaines nées après Vatican II qui tendent vers le relativisme religieux.
L'auteur
Le numéro

p. 140-162
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