Face à la Révolution, quelles traditions ?
par Charles de Durras
Le sophisme de la « Tradition »
FACE À LA CRISE DE LA MODERNITÉ, différentes réactions appellent à un retour aux « traditions ».
Mais toute tradition n’est pas bonne. Une tradition ou un courant de traditions charrie avec elle une vision du monde, une anthropologie, une pensée politique. Refuser la modernité pour la tradition ? Mais pour quelle tradition ? Il est nécessaire d’interroger les fondements de celle-ci.
L’opposition réelle n’est pas entre la modernité et la tradition, mais entre la vérité et l’erreur. Il ne suffit donc pas de se réclamer de la tradition pour éviter l’erreur. C’est le danger de la Nouvelle Droite, fausse solution au problème de la modernité, parce que son socle philosophique participe de cette modernité.
Ce qu’est la Nouvelle Droite
La Nouvelle Droite est un naturalisme appliqué. Pourquoi cela ?
La Nouvelle Droite est une nébuleuse, comme le reconnaît Alain de Benoist, un des penseurs fondateurs du mouvement ; c’est « un ensemble informel (…) de groupes d’études, d’associations et de revues, dont l’activité se situe exclusivement sur le terrain culturel [1] ». L’idée initiale est de cultiver une pensée, une réflexion culturelle et politique et d’influencer ainsi la sphère politique sans y prendre part de façon active et politicienne. L’objectif est donc métapolitique ; on parlera à ce propos de « gramscisme de droite », en référence à la théorie de la révolution culturelle de Gramsci. Celui-ci expose que la prise du pouvoir doit être préparée par un travail général sur les esprits, par les médias, la culture, l’éducation, et que la tête de l’État tombe quand toute la base est préparée à cette fin. La Nouvelle Droite s’inspire de cette idée de bataille culturelle.
Qu’est-ce qui fait l’unité de ce courant très divers ? Nous croyons pouvoir dire que deux critères, l’un pratique et l’autre théorique, sont le socle commun de cette nébuleuse.
Révolutionnaire
Tout d’abord, la Nouvelle Droite naît d’un rejet de ce qu’on peut appeler la vieille droite, qu’elle soit catholique, monarchique et sociale, ou bourgeoise, financière et libérale, ou encore nationale et sécuritaire [2]. La Nouvelle Droite ne rentre pas dans le classement ; elle rejette l’aspect embourgeoisé, libéral, ou même conservateur de ces vieilles droites. Elle en rejette à la fois les méthodes et les fidélités considérées comme surannées. Il ne faut pas oublier qu’on est à la sortie de la guerre d’Algérie qui demeure pour une partie de la droite un point d’accroche. Alain de Benoist et Dominique Venner y voient un combat d’arrière-garde inutile et stérile. Ils veulent bâtir la colonne vertébrale intellectuelle de la droite de demain.
En rejetant les fidélités passées, la nostalgie en général, qu ’elle soit monarchique, chrétienne, ou coloniale, ils se définissent eux-mêmes comme révolutionnaires. Ils le sont de toute évidence, et la Nouvelle Droite conserve une part d’ADN révolutionnaire par ce rejet du passé, et la volonté d’imposer un ordre nouveau.
Nietzschéenne
La Nouvelle Droite s’ancre dans un socle de pensée globalement nietzschéen. La pensée de Friedrich Nietzsche (1844-1900) y entraîne plusieurs conséquences parmi lesquelles :
– Un rejet du christianisme en général.
– Un rejet de la conception chrétienne de l’histoire pour une conception cyclique.
– Un rejet du libéralisme et de l’universalisme.
Cependant, elle se veut antisystème. Nietzsche ne dit-il pas : « Je me méfie de tous les gens à système, et je les évite : la volonté de système est un manque de loyauté [3]. » Il y a chez Nietzsche un primat de la vie et de l’esthétique qui plaît à ce courant et qui permet son éclectisme.
Si le beau et le développement de la vie comptent plus que le vrai, si le mouvement lui-même est plus important que l’être, on peut accepter de composer au sein du même mouvement avec des doctrines différentes voire contradictoires.
C’est le romantisme de la Nouvelle Droite. L’adhésion à ce corps de pensée éclaté en diverses tendances tient plus de l’adhésion du cœur que de la raison. Chez Nietzsche la raison n’est pas la faculté première. Ce qui compte, c’est la vie et ce développement exponentiel de la vie dans le monde, cette « volonté de puissance » que l’on pourrait aussi définir comme l’appétit constant d’accroissement de soi-même.
Il est cohérent pour Nietzsche d’être éclectique, et son incohérence est fidèle à sa matrice, comme le dit Gustave Thibon : « La mesure apollinienne s’allie chez lui à l’ivresse dionysiaque » ; et plus loin : « Chaque chose est grosse de son contraire – et tout cela alterne et se mêle dans une ronde à laquelle il faut participer pour en percevoir la mystérieuse harmonie [4] ».
Le nationalisme européen
Pour la Nouvelle Droite, l’essentiel est de s’inscrire dans la même perspective de défense culturelle de l’Europe. C’est cette perspective qui unit toute cette nébuleuse. L’objectif est de sauver une identité européenne plus ou moins imaginaire au nom de principes assez divers, mais selon un point de vue strictement naturel. L’identité chrétienne des pays est évincée, ainsi que le christianisme comme doctrine. Celui-ci n’est considéré que comme une composante culturelle, parfois positive, parfois néfaste, selon les auteurs. En défendant l’Europe au nom de la diversité culturelle, la Nouvelle Droite condamne en même temps l’universalisme catholique et son expansion missionnaire. Sauver l’Europe sans le christianisme ou malgré lui, tel est l’objectif de la Nouvelle Droite. Bernard Lugan nous explique que c’est dans les pays d’Afrique ayant reçu le plus de missionnaires et les plus christianisés, qu’ont été perpétrées les pires atrocités modernes, parce que le christianisme engendre la modernité.
La Révolution conservatrice
Cette défense de l’Europe, fondée sur une pensée nietzschéenne, est inspirée directement d’un courant de pensée allemand né entre les deux guerres et nommé « la Révolution conservatrice allemande ». Alain de Benoist le qualifie de « troisième force » entre la démocratie libérale et le national-socialisme montant.
La Révolution conservatrice sera accusée, sinon de nazisme, du moins d’en avoir préparé l’avancée. C’est aller trop loin, car les deux pensées sont assez étrangères, bien que certains parallèles soient réels. Ce mouvement a été étudié par Armin Molher [5], secrétaire de Ernst Jünger, qui se liera plus tard avec Alain de Benoist et lui fera rencontrer Jünger. Les liens ne sont pas seulement intellectuels, ils sont humains.
L’unité de la R évolution conservatrice est son nietzschéisme. Son développement s’est fait sur une idée de Moeller van den Bruck, disciple de Nietzsche : il faut selon lui, à la suite de Dostoïevsky, être des « révolutionnaires par conservatisme [6] ». C’est à travers les auteurs de ce courant (Jünger, von Salomon, Weber, Schmitt, Spengler) que la Nouvelle Droite construira sa pensée sur des fondements nietzschéens. Carl Schmitt est la principale référence juridique de la Nouvelle Droite, mais, contrairement au reste de la Révolution conservatrice, il n’est pas nietzschéen.
Le paganisme
La Nouvelle Droite est également païenne. A travers diverses tendances, l’ensemble du mouvement se réclame du néopaganisme. Celui-ci peut être de deux sortes : soit purement intellectuel, comme chez Alain de Benoist qui y voit une façon d’appréhender le monde, soit religieux, devenant alors à une sorte de foi ritualisée. C’est par exemple le cas de Romain Petitjean, le directeur de l’institut Iliade.
Au printemps, il y a quelques mois, le magazine Éléments titrait « Le retour des dieux [7] ». Il ne s’agit donc pas d’une ancienne lubie, mais d’une constante qui continue d’influencer le mouvement jusqu’aujourd’hui.
A travers ses colloques, ses conférences, la Nouvelle Droite attire les jeunes, même catholiques, par son enthousiasme, ses propositions concrètes et le culte d’une esthétique « aristocratique ».
Face à la Nouvelle Droite : soyons catholiques !
Alors que faire ? Ce constat de l’influence de la Nouvelle Droite doit-il nous laisser amers ? Devrions-nous collaborer avec elle sur les points qui semblent nous rapprocher : condamnation de la culture des droits de l’homme, du mondialisme, du libéralisme sans borne ?
La question concerne les principes. Quels principes voulons-nous suivre ? Quel idéal voulons-nous servir ? A quelle tradition voulons-nous adhérer ? Est-ce Jésus-Christ et les deux mille ans de civilisation chrétienne dont nous sommes les héritiers ? ou bien le mirage d’une « civilisation » européenne qui n’a jamais existé ? — Est-ce la vérité chrétienne avec ses immenses richesses doctrinales, spirituelles, historiques, culturelles et l’exemple de ses saints ? ou bien le mensonge d’un néopaganisme abscons et plein de suffisance ? — Est-ce la sainteté que nous confère la vie de la grâce et les sacrements de l’Église ? ou un naturalisme desséchant et impuissant à procurer la paix et le bonheur ?
Nous avons la plus belle religion du monde, la seule vraie, la seule capable de combler les aspirations les plus profondes du cœur et de l’intelligence humaine, la seule parfaitement universelle et adaptée à tous les âges, à tous les peuples et à toutes les mentalités, et qui nous a laissé un héritage vivant, d’une richesse et d’une diversité inouïes, ainsi que des exemples innombrables de sainteté et de dévouement. Comment pourrions-nous ignorer tout cela ? Hélas, c’est là que le bât blesse. Les catholiques ne connaissent pas, ou pas assez, leur patrimoine.
Ne nous laissons donc pas charmer par les sirènes néo-droitières. Nous n’avons pas à avoir honte de notre tradition et de ses réalisations (les « bastions de chrétienté » du père Calmel). La tradition catholique n’a-t-elle pas bâti des écoles, des paroisses, des communautés, des universités ? N’a-t-elle pas écrit, publié, enseigné ? Il y a une sorte de plaisir malsain à se dénigrer et à croire que l’herbe du champ d’à côté est meilleure. La vitalité de la tradition catholique est réelle et, si nous sommes fidèles, prometteuse ; alors que la Nouvelle Droite pèche par manque de réalisations concrètes, se contentant de produire un discours et une esthétique séduisants peut-être, mais incapables de construire une civilisation.
Défendons notre Cité chrétienne, soyons chrétiens et apôtres sans rien concéder à l’erreur et à la Cité du mal.
Nous fêtons cette année le centenaire de Quas Primas, l’encyclique de Pie XI sur le Christ-Roi. C’est l’occasion de lire ou de relire ce texte, et de mieux réaliser la nécessité de faire rayonner le Christ dans la cité. Quas Primas, c’est bien sûr la condamnation du laïcisme d’État ; mais cette doctrine nous concerne tous : le Christ est-il Roi de nos associations, de nos entreprises, de nos familles, de toutes nos activités sociales ?
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[1] — Alain de Benoist, Les Idées à l’endroit, Paris, Éditions Libre-Halliers, 1979, p. 18.
[2] — Voir René Rémond, Les Droites en France, Aubier, Paris, 2014, 544 pages. L’ouvrage, paru initialement en 1955, développe une typologie distinguant trois droites : légitimiste, orléaniste et bonapartiste, dont les clivages demeurent aujourd’hui comme explicités ici.
[3] — Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, Paris, Le Mercure de France, 1908, p. 8.
[4] — Gustave Thibon, Nietzsche ou le déclin de l’esprit, Paris, Fayard, 1975, p. 22.
[5] — Armin Molher, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, F. Vorwerk, Berlin, 1950, 287 pages.
[6] — Cité in Alain de Benoist, Moeller van den Bruck, site des Amis d’Alain de Benoist, p. 7: arthur_moeller_van_den_bruck.pdf.
[7] — Revue Éléments, n°212, janvier 2025.
Informations
Face à la crise de la modernité, de nombreuses voix s'élèvent pour appeler à un retour aux « traditions ». Mais toute tradition n'est pas bonne ; elle doit être jugée d'après ses fondements et ses fruits. C'est ce que fait Charles de Durras dans cet article du Sel de la terre (n° 134), en soumettant à un examen rigoureux la Nouvelle Droite — ce courant métapolitique fondé notamment par Alain de Benoist — qui prétend offrir une alternative à la modernité tout en s'enracinant dans un naturalisme philosophique issu de Nietzsche.
L'auteur montre que la Nouvelle Droite, héritière de la Révolution conservatrice allemande (Jünger, Schmitt, Spengler, Moeller van den Bruck), porte en elle un ADN révolutionnaire : rejet du christianisme, vision cyclique de l'histoire, néopaganisme revendiqué. Non seulement elle est fausse restauration, mais, plus profondément elle constitue une erreur philosophique fondamentale, incompatible avec la doctrine sociale et politique catholique et avec la civilisation chrétienne qu'elle prétend parfois défendre.
S'appuyant sur les sources premières (Nietzsche, de Benoist, Armin Mohler) et sur le magistère de Pie XI (Quas Primas), l'article conclut que la seule réponse cohérente à la Révolution est la fidélité intégrale à la Tradition catholique — et non la séduction des sirènes néo-droitières.
L'auteur
Le numéro

p. 4-8
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