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Comment les saints ont civilisé l’Europe 

pendant et après la chute de l’Empire romain d’Occident


par Louis de Rouvray



Edward Gibbon, dans The History of the Decline and Fall of the Roman Empire (1776-1788), puis Ernest Renan, avaient répandu la thèse selon laquelle le christianisme aurait été coupable du meurtre de l’Empire romain – et donc le responsable du désordre qui a suivi, ainsi que d’une « perte » de civilisation. D’après Ernest Renan, Jésus serait ainsi le « destructeur » de l’Empire romain. C’étaient déjà les vieilles accusations portées contre les chrétiens par les païens de l’Empire romain, et dont saint Augustin avait fait justice dans La Cité de Dieu.

Cette thèse a été reprise notamment par Louis Rougier (1889-1982), qui fut le maître à penser du G.R.E.C.E. et d’Alain de Benoist. Même si, aujourd’hui, tous les historiens sérieux l’ont abandonnée (Dominique Venner lui-même le reconnaît dans son Histoire et tradition des Européens), cette théorie a infusé dans tous les milieux de « Nouvelle Droite » et reste présente chez certains auteurs ou mouvements actuels [1]. Elle conduit du moins à considérer en permanence le christianisme comme « décadent » par rapport à l’exaltation de la grandeur de l’Empire romain païen ; ce qui justifierait le mépris de la chrétienté médiévale, et de prôner un renouveau du paganisme.

Il s’agira ici, non seulement de rappeler que le christianisme n’a aucunement « tué » l’Empire romain, mais surtout de montrer l’incroyable œuvre civilisatrice de l’Église à cette époque charnière de notre histoire.



Exulte Rome, cité sacerdotale et royale. Le siège sacré de Pierre te place à la tête du monde pour exercer avec l’aide de la religion une autorité encore plus vaste que celle que tu avais avec l’autorité terrestre.

Saint Léon le grand [2].


Le malheur qui est venu fondre sur Rome n’est pas une destruction mais un châtiment dont Dieu se servit pour la convertir.

Saint Augustin [3].


Tout ce que Rome ne possède pas par les armes, elle le tient par la religion.

Saint Prosper d’Aquitaine [4].

 


QUE CES TROIS CITATIONS sont éloquentes ! Trois acteurs, trois témoins, trois saints résument ainsi la situation politique, militaire et intellectuelle de l’Empire romain, dans un 5e siècle bouleversé et même déchiré. Mais le bouleversement qu’ils constatent n’est pas un coup d’État ; ce n’est pas non plus un changement de régime suite à une crise quelconque. Il s’agit de l’élévation à un rang inégalé de tout ce que Rome avait pu produire de beau et de grand pendant mille ans d’histoire.



Depuis sa fondation au 8e siècle avant J.-C., jusqu’au 4e siècle après J.-C., le génie romain a recueilli peu à peu la substance de tout le monde antique et a préparé, sans le savoir, l’avènement du christianisme. Pour faire de la farine, il faut broyer le grain de blé ; pour produire du vin, il faut presser le raisin ; pour que croisse un chêne, il faut que le gland meure. Pour que se développe le christianisme et pour qu’il magnifie ce que Rome avait fait jusque-là, il fallait que Rome meure mais non qu’elle disparaisse. Nous utilisons cette formule car le christianisme est souvent accusé d’être la cause de la chute de l’Empire romain. Certains en oublient donc qu’un Empire romain d’Orient a subsisté mille ans de plus. Cette accusation est portée par des témoignages irréfutables, ceux des empereurs romains et d’une partie de la société d’alors, qui voyaient chez les chrétiens des éléments perturbateurs qui bafouaient les dieux romains et divisaient la société. Mais, comme pour toutes sources, il convient d’user d’un œil critique et de voir si, réellement, les chrétiens ont précipité la chute de l’Empire romain. Nous examinerons donc les éléments qui ont, petit à petit ou brusquement, causé le déclin de l’Empire, puis l’action des saints pour relever encore plus haut cette civilisation malade.


Causes de la chute


Il convient de rappeler ici quelques éléments essentiels :

— La civilisation romaine naît au 8e s. avant J.-C. (753 d’après Tite-Live) chez un peuple de paysans, de bergers qui, au contact des Étrusques et des colonies grecques, développe certaines spécificités religieuses, morales, politiques sous la Royauté, artistiques et intellectuelles sous la République. Comme toute grande civilisation, elle s’appuie sur un centre urbain dès la moitié de la période royale.

— L’Empire territorial ne commence réellement à se constituer que tardivement : à partir des guerres puniques (3e et 2e s. avant J.-C.), la ville de Rome acquiert en Méditerranée occidentale un statut qu’elle ne cessera d’amplifier jusqu’au 2e s. après J.-C., où son empire atteint une superficie de cinq millions de km2, incluant toute l’Afrique du Nord, une partie du Moyen-Orient et une bonne partie de l’Europe.

Comme souvent lorsque l’on analyse les causes d’un événement, il est simpliste d’examiner la période précédant immédiatement ce fait. Il faut donc s’intéresser à la période où les Romains eux-mêmes disaient : « C’était mieux avant. » Nous aborderons ensuite certaines figures qui ont préparé le déclin, avant d’en venir aux derniers éléments déclencheurs.


Trois symptômes du déclin


La crainte de la décadence, du déclin, est apparue très tôt à Rome. On pourrait dire qu’elle remonte presque aux origines. Mais elle est saisissante sous la République, au moment même où Rome entame son ascension. Dans son Traité de l’Agriculture, Caton l’ancien s’inquiète de plusieurs symptômes qui, selon lui, sont le signe d’un changement profond de la société, et qui sont à même de saper petit à petit les fondements de la civilisation romaine. Ce sont trois éléments résultant directement des conquêtes romaines, spécialement en Orient : l’afflux des esclaves étrangers, l’attrait immodéré du Romain pour les richesses, la perte de moralité.


• L’afflux des esclaves étrangers

L’afflux des esclaves étrangers par millions, prisonniers de guerre, pouvaient mettre en danger la cohésion romaine en détruisant la romanité vouée désormais à un métissage dangereux : le Démosthène romain devait voir sa prophétie en partie se réaliser plus tard car au 2e siècle, sous Trajan, près de la moitié de la population de Rome était esclave ou affranchie de fraîche date et d’autres villes dans l’Empire subissaient ce problème.


• L’attrait pour les richesses

Mais cet afflux d’esclaves engendre un autre problème : l’oisiveté des Romains de souche qui, auparavant, quittaient leurs champs pour aller défendre Rome puis retournaient cultiver : « Le citoyen avec sa charrue et sur le champ de bataille avec l’épée et la lance, représente tout ce qu’il y a de meilleur à Rome [5]. » Désormais le travail des champs est fait par cette nouvelle population qu’il fallait bien occuper. Étant à l’origine des paysans, cultivant du blé dans les zones drainées, la richesse des Romains se mesurait en tête de bétail (pecunia). A l’époque de Caton, de grandes exploitations voient le jour, stimulées par les sommes vertigineuses remportées lors des différentes guerres. Le butin de la troisième guerre de Macédoine est si prodigieux que le tributum (l’impôt) prend fin, ce qui affaiblira doucement le sentiment national des Romains.


• La perte de moralité

Cette nouvelle richesse se perçoit dans le changement de mode de vie du Romain : la maison s’agrandit, devient plus luxueuse, plus confortable, la cena (repas du soir) est plus abondante, plus raffinée. Toutes ces choses désespèrent Caton car il y voit les signes d’un amollissement de la population et d’un désintéressement progressif de la chose publique. C’est pour lutter contre cet enrichissement et l’ostentation de ces richesses qu’il s’oppose à la suppression de la Lex Oppia : c’était une loi votée en 215 avant J.-C. qui interdisait aux femmes de monter dans des voitures attelées, de porter des vêtements de pourpre et plus d’une demi-once d’or. Mais cette loi fut abrogée… Caton s’est donc présenté comme le défenseur de la morale et de la vertu romaines traditionnelles contre l’influence corruptrice de la culture étrangère, spécialement dans le domaine de la moralité. En 184 avant J.-C., il devient censeur, personnage certes chargé du recensement, mais surtout détenteur de la cura morum : cette mission permet de rayer de l’album sénatorial les sénateurs indignes. Deux exemples illustrent la progression de l’immoralité à Rome à cette époque : la multiplication des divorces (très exceptionnels jusque-là dans la République romaine) et l’affaire des Bacchanales en 188 avant J.-C., sordide histoire d’orgies conduisant aux pires crimes rituels.

 

Caton, deux siècles avant notre ère, s’inquiète donc déjà des évolutions dans le monde romain.


Les figures du déclin de l’Empire


La fin de la République romaine et le début de l’Empire sont marqués par l’alternance entre crise sociale, retour à certaines traditions, révolutions de palais. Le 2e siècle de notre ère voit l’apogée de l’Empire romain : les Antonins sont garants d’une paix romaine garantie par le choix du meilleur. Ainsi, de Nerva à Marc-Aurèle, malgré leurs défauts, l’Empire est pérenne. Mais déjà cet empereur philosophe, féru de stoïcisme, annonce une série d’empereurs incapables de contrer le déclin désormais bien enclenché de l’Empire romain. Commode, Valérien et Dioclétien, chacun à sa manière, marquent un palier dans la déchéance de la civilisation romaine.



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[1]    — Voir notamment les nombreux articles de Laurent Guyénot sur le site Egalité et Réconciliation. Laurent Guyénot reprend régulièrement l’idée de Renan et de Gibbon, par exemple dans un article récent : « Christianisation et dépaganisation de l’Empire romain (Partie I) » paru le 20 juillet 2025. La partie II de cette série est annoncée comme « Le christianisme a-t-il contribué à la chute de Rome ? ».

[2]    — 391-461. Sermon LXXXII, I.

[3]    — 354-430. Sermon sur la chute de Rome, VII.

[4]    — 390-46. Cité par Joël Schmidt, Le déclin de l’Empire romain, coll. « Que sais-je ? », Paris, PUF, 2018.

[5]    — Goujard R., trad. : Caton, De l’Agriculture, Paris, Les Belles Lettres, 1975, prologue.

Informations

Dans cette étude historique de haute tenue, Louis de Rouvray réfute la thèse de Gibbon et Renan selon laquelle le christianisme aurait été le « meurtrier » de l'Empire romain. L'auteur démontre au contraire que, loin d'être une cause de décadence, l'Église a été la force vitale capable de recueillir, de protéger et de sublimer l'héritage antique au moment où les institutions impériales s'effondraient sous le poids de l'anarchie et des invasions.

L'article analyse avec précision les vraies causes de la chute de Rome. Ceci permet de faire apprécier ensuite l'action héroïque des saints qui, par leur double fidélité à la cité terrestre et à la Cité de Dieu, ont structuré l'Europe naissante. De l'influence politique des évêques "défenseurs des cités" dont le plus emblématique est saint Ambroise au rôle de sainte Clotilde dans la conversion des Francs , jusqu'à l'œuvre civilisatrice immense des moines défricheurs sous les règles de saint Benoît et saint Colomban , l'auteur dresse un panorama complet de la naissance de la civilisation européenne.

Ce texte montre que l'Europe n'est pas née d'un mythe païen imaginaire, mais de la transformation des peuples par la grâce. Ce rappel historique est une pièce maîtresse pour le combat de la foi actuel, prouvant que l'Église possède le pouvoir de restaurer par la sainteté les civilisations agonisantes.

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 134

p. 124-139

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