L’enseignement des papes sur la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus
par le frère Angelico o.p.
QUAND IL S’AGIT DU SURNATUREL, Dieu nous donne des voix autorisées pour nous guider avec certitude. Pour les messages de portée universelle, l’Église, parlant par son vicaire sur terre, est la première de ces voix.
Les apparitions du Sacré-Cœur n’échappent pas à cette règle, c’est aux papes que nous devons demander une explication de la vraie nature et des fondements de cette dévotion, ainsi que la manière dont nous devons la pratiquer.
Avec sa prudence habituelle, mais dans une progression constante, l’Église a élaboré un enseignement sur la dévotion au Sacré-Cœur qui culmina avec les papes Léon XIII, Pie XI et Pie XII.
Annum Sacrum de Léon XIII (25 mai 1899)
La consécration du genre humain au Sacré-Cœur de Jésus
Cette encyclique a pour but d’annoncer la consécration du genre humain au Sacré-Cœur de Jésus, qui est « le Prince et le Maître suprême ». Elle est la première encyclique au sujet du Sacré-Cœur, mais cela ne veut pas dire que les papes ne s’étaient pas auparavant intéressés à cette question : Léon XIII prend soin de montrer que sa décision s’insère dans une longue tradition. Il la voit comme le couronnement, « la plénitude et la perfection de tous les hommages que l’on a coutume de rendre au Cœur très sacré [de Jésus] ».
La consécration prévue pour le mois de juin suivant n’est que la réponse aux suppliques adressées en ce sens à son prédécesseur, Pie IX, à l’occasion du bicentenaire des apparitions à Paray-le-Monial. Cependant, Léon XIII remonte encore plus loin, en rappelant les décisions en faveur du culte du Sacré-Cœur d’Innocent XII, Benoît XIII, Clément XIII (qui établit la fête liturgique en 1765), Pie VI, Pie VII et Pie IX (qui étend la fête à l’Église universelle).
Les droits de Notre-Seigneur à un tel hommage
Une consécration du genre humain peut surprendre. Jésus, n’est-il pas seulement le roi des croyants, de ceux qui ont accepté son règne dans leur cœur ? Le pape écarte une telle erreur :
En effet, son empire ne s’étend pas seulement aux nations qui professent la foi catholique, ou aux hommes qui ayant reçu régulièrement le saint baptême se rattachent en droit à l’Église, quoiqu’ils en soient séparés par des opinions erronées ou par un dissentiment qui les arrache à sa tendresse. Le règne du Christ embrasse aussi tous les hommes privés de la foi chrétienne de sorte que l’universalité du genre humain est réellement soumise au pouvoir de Jésus.
Pour justifier cette affirmation, le saint Père invoque les mêmes raisons que Pie XI développera plus tard dans son encyclique pour instituer la fête du Christ-Roi. En premier lieu, cet honneur solennel lui est dû « par droit de naissance » :
Celui qui est le Fils unique de Dieu le Père, qui a la même substance que lui et qui « est la splendeur de sa gloire et l’empreinte de sa substance » (He 1, 3), celui- là nécessairement possède tout en commun avec le Père ; il a donc aussi le souverain pouvoir sur toutes choses.
Cet honneur lui est dû aussi « par droit acquis » :
Jésus-Christ commande non seulement en vertu d’un droit naturel et comme Fils de Dieu, mais encore en vertu d’un droit acquis. Car « il nous a arrachés de la puissance des ténèbres » [Col 1, 13] ; et, en outre, il « s’est livré lui- même pour la rédemption de tous » [1 Tm 2, 6]. Non seulement les catholiques et ceux qui ont reçu régulièrement le baptême chrétien, mais tous les hommes et chacun d’eux sont devenus pour lui « un peuple conquis » [1 P 2, 9].
Puis, il précise ce qu’il vient de dire, en citant saint Thomas :
« Tout est soumis au Christ quant à la puissance, quoique tout ne lui soit pas soumis encore quant à l’exercice même de cette puissance » [III, q. 59, a. 4].
A ce double fondement, Jésus invite les hommes à ajouter la consécration volontaire, car « cet empire sur les hommes s’exerce […] surtout par la charité » :
Dieu et rédempteur à la fois, il possède pleinement, et d’une façon parfaite, tout ce qui existe. […] Cependant, dans sa bonté et sa charité souveraine, il ne refuse nullement que nous lui donnions et que nous lui consacrions ce qui lui appartient, comme si nous en étions les possesseurs. Non seulement il ne refuse pas cette offrande, mais il la désire et il la demande : « Mon fils, donne-moi ton cœur ».
Les conséquences
Les conséquences vont de soi. Le saint Père incite les fidèles à accomplir cette consécration et, en tant que vicaire de « celui qui est venu sauver ce qui était perdu et qui a donné son sang pour le salut du genre humain tout entier », il consacre lui-même tous les infidèles au Sacré-Cœur, pour les « ramener vers la véritable vie ».
Les fruits escomptés
De cet acte de consécration, le pape attend d’immenses avantages pour les âmes :
Après l’avoir accompli, ceux qui connaissent et aiment Jésus-Christ sentiront croître leur foi et leur amour. Ceux qui, connaissant le Christ, négligent cependant sa loi et ses préceptes, pourront puiser dans son Sacré-Cœur la flamme de la charité.
Toutefois, la consécration solennelle et publique du genre humain est surtout destinée à porter remède aux maux qui rongent la société elle-même :
Une telle consécration apporte aussi aux États l’espoir d’une situation meilleure, car cet acte de piété peut établir ou raffermir les liens qui unissent naturellement les affaires publiques à Dieu.
En effet, « il arrive fatalement que les fondements les plus solides du salut public s’écroulent lorsqu’on laisse de côté la religion ».
Léon XIII montre à l’humanité la voie du salut :
Il nous sera enfin permis de guérir tant de blessures, on verra renaître avec toute justice l’espoir en l’antique autorité, les splendeurs de la foi reparaîtront, les glaives tomberont et les armes s’échapperont des mains lorsque tous les hommes accepteront l’empire du Christ et s’y soumettront avec joie, et quand « toute langue confessera que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père » [Ph 2, 2].
Conclusion
L’encyclique finit sur une note optimiste :
A l’époque où l’Église, toute proche encore de ses origines, était accablée sous le joug des Césars, un jeune empereur aperçut dans le ciel une croix qui annonçait et qui préparait une magnifique et prochaine victoire. Aujourd’hui, voici qu’un autre emblème béni et divin s’offre à nos yeux. C’est le Cœur très sacré de Jésus, sur lequel se dresse la Croix et qui brille d’un magnifique éclat au milieu des flammes. En lui nous devons placer toutes nos espérances ; nous devons lui demander et attendre de lui le salut des hommes.
Miserentissimus Redemptor de Pie XI (8 mai 1928)
Cette encyclique développe principalement le thème de la réparation. Après avoir rappelé la promesse consolante de Notre-Seigneur d’être « avec nous jusqu’à la fin du monde », Pie XI avertit que cela ne doit pas nous faire oublier « le devoir qui nous incombe de faire amende honorable au Cœur Sacré de Jésus » pour les outrages dont il est l’objet.
Ce qu’est le Cœur de Jésus
La dévotion du Sacré-Cœur doit être située dans son contexte historique, et même eschatologique. Cette dévotion a été proposée au monde pour contrecarrer la diminution de la charité dans le cœur des hommes au fur et à mesure que nous approchons de la fin du monde [1] :
Alors que la charité des fidèles allait se refroidissant, ce fut la charité même de Dieu qui se proposa pour être honorée d’un culte spécial, et les trésors de sa bonté se répandirent largement, grâce à la forme du culte rendu au Cœur Sacré de Jésus […]. A l’époque si troublée où se répandait l’hérésie, perfide entre toutes, du jansénisme qui étouffait l’amour et la piété dus à Dieu, en le présentant moins comme un Père digne d’amour que comme un juge à craindre pour sa sévérité implacable, Jésus vint, dans sa bonté infinie, nous montrer son Cœur Sacré tel un symbole de paix et de charité offert aux regards des peuples […].
Reprenant l’image du « labarum » employée par son prédécesseur, Pie XI rappelle que le Sacré-Cœur est en même temps « un gage assuré de victoire dans les combats », qui ne feront que s’intensifier.
Bien plus, cette image est une véritable « synthèse de la religion », et non pas une simple évocation sentimentale de l’amour :
[1] — En parlant de la fin du monde, Notre-Seigneur nous prévient qu’« à cause des progrès croissants de l’iniquité, la charité d’un grand nombre se refroidira. Mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé » (Mt 24, 12-13).

