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L’ouverture du Cœur de Jésus  A l’origine du culte du Sacré-Cœur [1]


par Dom Bernard Maréchaux, abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance



LE CULTE CHRÉTIEN prend sa racine dans l’Évangile ; il tire de là toute sa valeur.

Le culte du Sacré-Cœur en particulier se fonde sur l’épisode de la transfixion du côté sacré du Sauveur, qui clôt le récit de sa passion, et qui nous est raconté comme il suit par saint Jean (19, 30-38) :

Jésus, ayant pris le vinaigre, dit : « Tout est consommé. » Et, inclinant la tête, il rendit l’esprit. Les juifs donc, comme c’était la préparation de la Pâque, afin que les corps ne restassent pas sur la croix le sabbat qui était pour eux un grand jour, demandèrent à Pilate que les jambes des suppliciés fussent rompues et leurs corps enlevés. Les soldats se rendirent au calvaire, et ils rompirent les jambes du premier des suppliciés, et de l’autre qui fut crucifié avec lui. Étant venus à Jésus, et voyant qu’il était mort, ils ne lui rompirent pas les jambes. Mais l’un des soldats, de sa lance, lui ouvrit le côté ; et incontinent il en sortit du sang et de l’eau. Et celui qui l’a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est véridique. Il sait qu’il a dit vrai, afin que vous croyiez. Ces choses ont été faites, afin que fût accomplie l’Écriture : « Vous ne briserez pas un seul de ses os. » Une autre Écriture dit : « Ils ont vu celui qu’ils ont percé. »


Le soin que prend saint Jean d’appuyer son récit par un double témoignage prophétique fait voir l’importance qu’il y attache.

Il note expressément que Notre-Seigneur rendit l’esprit, après qu’il eut incliné la tête : ce qui eut lieu à la neuvième heure du jour. Les soldats, arrivant dans la soirée au pied de la croix, constatèrent qu’il était bien mort, et à cause de cela ils ne lui rompirent pas les jambes. Donc, ce ne fut pas le coup de lance de l’un d’eux qui donna la mort à Jésus ; et toutefois il peut servir de preuve que sa mort fut bien véritable ; car il l’aurait causée, si elle n’eût pas été consommée.

L’évangéliste explique pourquoi on voulut rompre les jambes aux suppliciés, et amener ainsi la mort de ceux qui respiraient encore : c’est que leurs corps ne devaient pas rester attachés à la croix, et contrister les regards par un spectacle funeste, le jour du grand sabbat de Pâques.

Dieu ne permit pas que fût violée par un attentat aussi barbare l’intégrité du corps de son Fils suspendu à la croix. II avait fait dire prophétiquement de lui, au sujet de l’agneau pascal qui était son image : Vous ne briserez pas un seul de ses os. Le corps virginal de l’Agneau de Dieu, lacéré de plaies, demeura intact dans sa structure.

La transfixion de son côté par la lance apparaît d’autant plus mystérieuse, qu’elle ne répondait à aucune nécessité d’avancer sa mort, qui était d’ores et déjà consommée.

Elle eut lieu sous une impulsion qui venait de plus haut que l’homme. C’était la réalisation d’une prophétie de Zacharie. Il fallait que le Sauveur eût le côté ouvert, le Cœur percé, qu’il en sortît du sang et de l’eau. La rédemption était acquise par la mort de l’Homme-Dieu ; et néanmoins elle réclamait ce complément.

Saint Jean fut témoin de cette transfixion ; il insiste sur la véracité de son témoignage, afin, dit-il aux fidèles, que vous croyiez. L’ouverture du côté du Sauveur a une vertu particulière pour stimuler et affermir la foi : le sang et l’eau qui en jaillirent s’unissent au souffle que Jésus exhala en mourant pour démontrer qu’il était vraiment homme, en sorte que, comme il y a trois témoins célestes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, pour établir sa divinité, il y a trois témoins terrestres, le souffle, l’eau et le sang, pour établir la vérité de son humanité (1 Jn 5, 7-8). La foi consiste à confesser que Jésus est vraiment homme et vraiment Dieu ; elle consiste aussi à reconnaître qu’il est vraiment ressuscité. Or, pour démontrer qu’il est bien ressuscité, Jésus fait appel aux plaies qu’il porte dans sa chair glorifiée, et spécialement à l’ouverture de son côté.

Le second effet que produisent dans les âmes ces plaies divines, et surtout le côté ouvert de Jésus, est d’y exciter un esprit de componction et d’amour. « Ils verront celui qu’ils ont percé, dit Zacharie ; et ils pleureront sur lui » (Za 12, 10). Ils pleureront pour l’avoir percé ; ils seront percés eux-mêmes de componction ; et ils pleureront comme on pleure la mort d’un premier-né.

Ces merveilleux effets de grâce nous font comprendre pourquoi le Sauveur voulut que son Cœur fût percé après sa mort. Mais entrons plus avant dans le mystère de cette transfixion, et nous y découvrirons des merveilles plus étonnantes encore.



Notons tout d’abord que, si Notre-Seigneur ne souffrit pas physiquement, puisqu’il était mort, de la transfixion de son Cœur, il porta spirituellement tout le long de sa vie sainte cette profonde blessure à l’état invisible ; elle fut acceptée, voulue, choisie par lui. Durant son agonie au jardin des Olives, qui fut la passion de son Cœur précédant celle de son corps, il ressentit avec une vivacité extrême, outre les souffrances qui devaient atteindre ses divers membres, le coup de lance qui ouvrit son Cœur. A ce point de vue, la transfixion de son Cœur est entrée dans l’ensemble de sa passion pour y mettre le sceau définitif qui la caractérise, offrande de soi par amour.

Considérons ensuite que la vertu rédemptrice s’était comme accumulée dans le Cœur de l’Homme-Dieu, au moment où il rendit l’âme : par la transfixion de son Cœur, elle sortit et se répandit.

L’écoulement du sang et de l’eau qui jaillirent du Cœur, nous disent les saints Pères, fut le symbole de l’effusion des grâces de la rédemption sur le monde. Voulu par le Sauveur, ce symbole ne fut pas seulement représentatif, il fut opérant ; il constitua une sorte de sacrement de la rédemption, acquise par la mort de Jésus, s’épanchant par la blessure de son Cœur.

Ici, développons les magnifiques pensées des saints Pères. Leur concordance sur ce point, de l’Orient à l’Occident, montre qu’ils expriment le sentiment de l’Église elle-même, et quelque chose comme une tradition apostolique.

Donc, saint Jean Chrysostome en Orient, saint Augustin en Occident, font observer que le sang et l ‘eau, sortis du sacré côté de Jésus, représentent les sacrements de l’Église, qui, vivifiés par le précieux sang du Sauveur, ont leur principe dans les fonts du baptême. Celui-ci est indiqué par l’eau mystérieuse ; le sang désignerait plus spécialement l’eucharistie.

Or, l’Église est formée, construite et vivifiée par les sacrements. C’est donc elle, en définitive, qui, par le sang et l’eau, sort du côté de Jésus entr’ouvert par la lance du soldat ; Épouse, elle sort du Cœur de son Époux, qui est mort pour elle et dans sa mort lui donne naissance ; elle en sort, blanche de sa pureté, rouge des ardeurs de sa charité ; elle s’affirme au sein du monde, et elle le subjugue.

Tel est le mystère.

Mais cette création de grâce de l’Église évoque une autre création, celle d’Ève qui sort du côté d’Adam endormi. Écoutons saint Augustin : « C’est en vue du mystère de Jésus-Christ, dit-il, que la première femme a été formée du côté de l’homme endormi, et qu’elle a été appelée vie et mère des vivants. Avant même le grand mal de la prévarication, fut préfiguré le grand bien de la réparation. Le second Adam, inclinant la tête sur la croix, s’y endormit ; afin que dans son sommeil lui fût formée une Épouse qui surgît de son côté entr’ouvert. » Pour cette création, comme pour celle d’Ève, il fallut de la part de Dieu une opération puissante et mystérieuse ; le coup de lance intervint, le Cœur de l’Époux fut percé, et l’Épouse parut, formée par le sang et l’eau qui en jaillirent.



Montés à cette hauteur, nous embrassons le plus vaste horizon qu’il soit donné à l’intelligence humaine de découvrir.

Dieu crée le premier Adam ; il exprime en lui le mystère de son unité ; de lui naîtra la race humaine tout entière. Mais il ne peut suffire seul à la produire : il a besoin, pour cela, d’une aide semblable à lui-même. En Dieu, l’unité est féconde ; dans l’homme, elle devient dualité pour l’être. Toutefois, l’unité du principe demeure : car Ève, la première femme, sort d’Adam le premier homme, elle est formée de ses os et de sa chair.

Cette création d’Ève est pour l’humanité l’acte décisif du Tout-Puissant ; elle apparaît comme le couronnement de toutes les choses créées : grâce à elle le fleuve de la vie va couler, l’humanité peuplera la terre. Salut à Ève, la mère des vivants, la reine de la création !

Mais combien le mode de sa formation est suggestif ! Elle sort d’Adam, endormi d’un mystérieux sommeil : avait-il conscience de ce que Dieu se préparait à faire en lui et de lui ? Oui, disent quelques saints Pères. En tout cas, son sommeil est prophétique : il regarde et préfigure un événement qui devait se produire dans la suite des âges, et devant lequel l’œuvre même de la création s’éclipse.

Cet événement majeur est la rédemption. Le premier Adam ayant perdu par sa faute la paternité spirituelle que Dieu lui avait départie vis-à-vis de sa race, le Tout-Puissant lui substitue un autre Adam, il donne à l’humanité un autre chef ; et c’est Jésus-Christ, réconciliateur des hommes avec Dieu, médiateur vis-à-vis d’eux d’une grâce réparatrice. Or, comment le nouvel Adam opère-t-il la réconciliation de l’humanité ? Par sa mort sur le gibet de la croix. Eh bien ! cette mort est esquissée dans le premier Adam, avant même qu’il ait prévariqué ; elle est représentée par un sommeil mystérieux dont Dieu lui-même l’endort, et durant lequel il tire de son côté Ève son épouse.

C’est ainsi que l’Église sortira du flanc de Jésus-Christ, étendu mort sur la croix. L’Église, c’est avant tout Marie, la sublime rachetée parce que préservée du péché d’origine ; c’est toute la société des rachetés, qui reconnaît Marie pour son type virginal, pour sa mère et formatrice ; c’est le long des âges chacune de nos âmes. Telle est l’Ève nouvelle, épouse de l’Adam nouveau.

Un fleuve de vie coule de la porte ouverte sur le côté du temple saint, du Cœur transpercé de l’Homme-Dieu. Une humanité nouvelle apparaît, laquelle ira se développant jusqu’à la fin des temps. C’en est fait : une création supérieure est surajoutée à la création première, dont elle répare la ruine.

Le fait décisif, c’est l’ouverture du sacré côté. Le Cœur de l’Homme-Dieu, qui a conçu cette humanité nouvelle, qui a embrassé l’âpre travail et la dure souffrance pour la produire, veut être percé pour lui donner naissance. Elle jaillit de la blessure profonde de ce Cœur.

Comprend-on, à la lumière de ces réflexions, que le Cœur, qui la conçoit, qui la produit, qui lui donne naissance, soit pour elle, Église et Épouse, l’objet d’un culte spécial ?

Résumons ces pensées, fondamentales pour la dévotion au Sacré-Cœur.

Notre-Seigneur était mort, quand fut percé son divin Cœur.

Mais toute sa vie, il porta dans son Cœur le coup de lance, à l’état de blessure invisible ; et même on peut dire que, durant son agonie au jardin des Olives, il en ressentit la douleur physique par un ébranlement mystérieux. Cette blessure profonde, acceptée, voulue, ressentie par avance, fait donc partie intégrante de sa passion dont elle est le complément.

Notre-Seigneur détermina que son Cœur percé serait la source de toutes les grâces de la rédemption, la fontaine des sacrements, et par suite le lieu de naissance de son Église.

Il fait entendre par là à celle-ci que l’amour qu’il a pour elle est son principe générateur. Sortie de son Cœur, elle est sollicitée, par un mouvement puissant, à y rentrer sans cesse, pour trouver en lui son accroissement et sa perfection. Car tout être reçoit sa perfection du principe qui lui a donné naissance.

Ce retour de l’Église à son principe générateur, cette rentrée dans le Cœur de son Époux, est l’essence du culte du Sacré-Cœur.


[1]    — Extrait de l’ouvrage de Dom B. Maréchaux, Pages doctrinales sur le Sacré-Cœur, Troyes-Paris, Beauchesne, 1924, p. 14-22.

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n°135

p. 90-94

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