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La disparition du surnaturelA propos d’une double thèse

par le frère Pierre-Marie o.p.

 


MÈRE MARIE DE L’ASSOMPTION O.P. (l’A.) a publié une double thèse sur la nature et la grâce.

La première est une thèse de doctorat de l’université Paris Sciences & Lettres (PSL), préparée à l’École Pratique des Hautes Études et soutenue le 13 décembre 2019 [1].

La deuxième est une thèse de doctorat en philosophie préparée à l’Institut Catholique de Toulouse (ICT), soutenue à distance, le 7 avril 2021 [2].

Avant d’analyser brièvement [3] ces ouvrages, disons un mot de la question débattue et de son importance [4].

Est-ce que nous pouvons affirmer qu’il existe chez la créature spirituelle, un désir de voir Dieu qui s’achève dans la vision béatifique ? Ce problème est débattu depuis longtemps [5].

La plupart des théologiens, surtout thomistes, affirment que cette béatitude surnaturelle dépasse absolument les forces et les exigences de la créature.

En revanche,

le père de Lubac expose l’opinion des théologiens les plus avancés sur ce sujet [6]. Selon sa position, il n’existe pas d’autre fin possible pour la créature spirituelle que la vision béatifique [7].

Si pointue qu’elle puisse paraître, cette question est capitale, et pour le prouver nous nous contenterons de citer quelques mots d’une étude du père Garrigou-Lagrange dont nous aurons l’occasion de reparler [8]. Dans une note de bas de page, il avertit de façon prémonitoire : « Dans une telle perspective [celle du père de Lubac], l’ordre surnaturel disparaît [9] ».

Il en va donc de l’existence même de l’ordre surnaturel, d’où le titre que nous avons donné à cette étude. Nous y reviendrons en conclusion.

Laissons maintenant l’A. présenter elle-même son travail :

La publication par Lubac de Surnaturel en 1946, en accusant l’ensemble des thomistes d’infidélité au maître sur la question des rapports entre nature et grâce, déclencha une controverse, avant que sa démonstration ne donne l’impression de s’imposer. Depuis les années 2000 pourtant, on assiste à une recrudescence d’études tentant d’infirmer sa thèse et de réhabiliter l’interprétation qui prédominait depuis Cajetan. Pour reprendre le problème, la seule méthode était une lecture intégrale et chronologique de l’œuvre thomasienne. Celle-ci permet d’établir que, pour Thomas, 1° la capacité naturelle à la grâce de l’homme n’est pas une puissance obédientielle ; 2° il y a un appétit naturel et inné de l’intellect pour cette vision ; 3° par conséquent, aucune autre fin ultime ou béatitude n’est envisageable pour lui en dehors de la vision de l’essence divine ; 4° celle-ci reste cependant gratuite du fait qu’elle est inaccessible aux facultés naturelles [10].

Les trois premières affirmations sont opposées à l’enseignement de l’école thomiste dans son ensemble. Nous traiterons brièvement des deux premières après avoir discuté plus en détail la troisième affirmation de l’A. [11], car, en plus de s’opposer à l’école thomiste, elle s’oppose à l’enseignement de l’Église catholique.


« Aucune autre fin ultime n’est envisageable pour l’homme en dehors de la vision de l’essence divine »


Nous allons montrer que cette troisième affirmation de l’A. s’oppose à l’enseignement de l’Église.

On pourrait nous reprocher de porter un jugement théologique sur une thèse de philosophie.

Nous répondrons qu’il n’y a pas de double vérité (une vérité philosophique et une vérité théologique qui peuvent se contredire) : par conséquent, si cette affirmation de l’A. est condamnée par le magistère, c’est qu’elle est fausse. Restera à analyser philosophiquement l’erreur. Ce que nous ferons en partie en discutant les deux premières affirmations de l’A., qui servent de prémisses à la troisième [12].

On peut aussi répondre que, si la première thèse est philosophique, la deuxième est théologique. Or, cette affirmation de l’A. l’entraîne à énoncer des positions théologiques discutables (par exemple la négation de l’existence des limbes, comme nous le verrons).


Humani generis


Le texte du magistère le plus clair sur notre question est le passage d’Humani generis qui condamne la thèse d’Henri de Lubac. Évoquant les nouveautés qui ont déjà produit des fruits empoisonnés dans toutes les parties, ou presque, de la théologie, Pie XII affirme :

D’autres corrompent la véritable gratuité de l’ordre surnaturel, puisqu’ils tiennent que Dieu ne peut pas créer des êtres doués d’intelligence sans les ordonner et les appeler à la vision béatifique [13].

L’A. n’ignore pas ce texte. Elle y fait référence trois fois en note de bas de page [14]. C’est peu pour un texte aussi important qui aurait mérité un examen approfondi. Examinons ces trois passages.


Première mention d’Humani generis


Dans le premier passage, à propos d’une phrase du père Garrigou-Lagrange (« Il est de foi que ce désir naturel [de la vision de l’essence divine] peut être de fait frustré, comme il arriverait si Dieu n’avait pas voulu nous élever à la vie surnaturelle »), l’A. écrit :

Dire que c’est de foi est exagéré, puisqu’il n’a jamais été défini dogmatiquement que le désir naturel de la vision pouvait être frustré, même dans Humani generis, tandis que le concile Vatican I avait refusé de s’engager sur cette question, et modifié pour cela sur ce point le schéma initial de Franzelin. Pour cette histoire, cf. G. Colombo, Del soprannaturale, 2ème partie, chapitre 2, « La dottrina della elevazione all’ordine soprannaturale al Concilio Vaticano I », p. 155-176 [15].

L’A. oublie qu’il n’y a pas que les définitions dogmatiques qui sont à croire de foi divine, il y a aussi ce qu’enseigne le magistère ordinaire universel. Or, il semble bien que la thèse que dénonce le père Garrigou-Lagrange soit condamnée par plusieurs textes du magistère [16], et pas seulement par celui d’Humani generis.





[1]    — Mère Marie de l’Assomption o.p., Nature et grâce chez saint Thomas d’Aquin. L’homme capable de Dieu, Paris, Parole et Silence, 2021, 858 p. Dans la suite NG I. Les membres du jury étaient : Christophe Grellard (président), Serge-Thomas Bonino o.p. (rapporteur), Pasquale Porro (rapporteur), Olivier Boulnois (directeur de thèse), Thierry-Dominique Humbrecht o.p. (co-directeur). Nous donnons la pagination d’après la version disponible sur internet : https://theses.hal.science/tel-03917562v1.

[2]    — Mère Marie de l’Assomption o.p., De la grâce à la béatitude. Nature et grâce chez saint Thomas d’Aquin II. Nouvelles perspectives, Paris, Parole et Silence, 2022, 828 p. Dans la suite NG II. Les membres du jury étaient : Philippe Soual (président), Thierry-Dominique Humbrecht o.p. (directeur), Olivier Boulnois, François Daguet o.p., Stéphane Loiseau. Ce livre contient le dernier chapitre de la thèse soutenue à l’École Pratique des Hautes Études, qui n’avait pas été publié dans l’ouvrage précédent.

[3]    — Par rapport à la double thèse qui comprend plus de 1 600 pages, cet article ne sera qu’une brève recension.

[4]    — Une recension de la première thèse par Iacopo Costa est parue dans la RSPT 105 (2021/1). La revue Sedes Sapientiæ a fait paraître une recension des deux thèses : Eduardo Vadillo Romero, « A propos de deux ouvrages sur la nature et la grâce chez saint Thomas d’Aquin », Sedes Sapientiæ n° 169, septembre 2024 et n° 170, décembre 2024. — L’A. a répondu à cette recension dans la Revue Thomiste (RT 125 (2025), p. 581-590) en faisant des « Remarques sur la recension d’Eduardo Vadillo Romero ». — L’A. a aussi publié une étude sur cette question dans l’ouvrage collectif Théologie de Saint Thomas d’Aquin : Synthèse et thèmes, sous la direction de Philippe-Marie Margelidon o.p., Cerf, 2025, « Béatitude, nature, loi, grâce » (dans la suite BNLG), chapitre 6, p. 267-302.

[5]    — Jean-Louis Cazelais S.S., Le Désir de voir Dieu chez Saint Thomas d’Aquin, Grand Seminaire, Montréal, 1953, p. 4.

[6]    — Voir H. de Lubac, Surnaturel, étude historique, Paris, Aubier, 1946.

[7]    — Jean-Louis Cazelais S.S., p. 3.

[8]    — « La nouvelle Théologie où va-t-elle ? », Angelicum 23, 1946.

[9]    — La note se trouve en bas de la page 133, et le père Garrigou-Lagrange rapporte ici une réflexion du père Descoqs S. J. dans son livre Autour de la crise du Transformisme. Les mots en italique sont déjà tels dans le texte du père Garrigou-Lagrange. — Il est paradoxal que la disparition du surnaturel soit provoquée par un livre intitulé Surnaturel. On pourrait sans doute assez facilement trouver des cas similaires.

[10]  — NG I, p. 4. On peut remarquer dans cette présentation plusieurs fautes de style regrettables. On en retrouve dans la suite, nous ne les relèverons pas car ce n’est pas notre objet. Mais nous signalons que cela ne facilite pas la lecture : il faut parfois lire plusieurs fois un passage pour en deviner le sens.

[11]  — On trouve cette affirmation répétée de différentes manières dans ses ouvrages : « L’homme est appelé à une unique béatitude d’ordre surnaturel, qui consiste en la vision de l’essence divine et constitue l’unique fin ultime possible pour une créature rationnelle », BNLG, p. 268. « Un désir naturel ne pouvant être vain, la vision de l’essence divine est possible pour toute créature intellectuelle », RT 125 (2025), p. 589. « Pour l’Aquinate, en réalité, il n’y a qu’une fin ultime possible pour toute créature rationnelle, la vision de l’essence divine, que seule la grâce permet d’atteindre » (NG II, p. 172).

[12]  — L’A. le reconnaît puisqu’elle commence la troisième affirmation ainsi : « 3° par conséquent ».

[13]  — « Alii veram "gratuitatem" ordinis supernaturalis corrumpunt, cum autument Deum entia intellectu prædita condere non posse, quin eadem ad beatificam visionem ordinet et vocet. » (Humani Generis, Dz 2318 : DS 3891).

[14]  — Note 2110 (p. 601), note 2162 (p. 621), et note 2176 (p. 626) de NG I. Le texte n’est pas mentionné dans le deuxième tome, NG II.

[15]  — NG I, note 2110 (p. 601).

[16]  — Nous donnerons ci-après quelques indications à ce sujet.

Informations

La question des rapports entre la nature et la grâce est l'une des plus décisives de la théologie catholique, car en dépend l'existence même de l'ordre surnaturel. Le frère Pierre-Marie o.p. soumet à un examen rigoureux la double thèse doctorale de Mère Marie de l'Assomption o.p. (Nature et grâce chez saint Thomas d'Aquin, 2021 ; De la grâce à la béatitude, 2022), qui entend réhabiliter la position d'Henri de Lubac et prétend que la vision béatifique est l'unique fin envisageable pour toute créature intellectuelle.


L'analyse montre que la thèse examinée s'oppose non seulement à l'interprétation commune de l'école thomiste, mais à l'enseignement formel de l'Église, conduisant logiquement à nier les limbes et à estomper la distinction entre nature et grâce — soit, au bout du compte, à la disparition du surnaturel lui-même, selon l'avertissement du père Garrigou-Lagrange en 1946.

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n°135

p. 4-46

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