Un exemple représentatif : l’apport des Frères Prêcheurs
par Philippe Legrand
Préambule
LA DÉVOTION AU SACRÉ-CŒUR a sa source dans l’Évangile. Si les apparitions de Paray-Le-Monial ont montré plus précisément les deux aspects du culte, qui sont l’amour et la réparation, si elles ont manifesté le plan de l’amour de Dieu sur le monde pour les derniers siècles de l’histoire – marqués par le refus des appels du Cœur de Jésus, ce qui a, hélas, entraîné la Révolution et mené le monde à l’apostasie (mais ce Cœur règnera malgré Satan et tous ceux qui s’opposent à lui), pour autant, elles n’ont rien créé de fondamentalement nouveau.
La dévotion au Cœur de Jésus a grandi progressivement dans l’Église universelle comme dans ses différentes parties, et l’Ordre des Frères Prêcheurs en fournit un exemple bien représentatif malgré quelques traits particuliers [1]. Alors que le rite romain souligne sur le caractère douloureux de la passion, la liturgie et la mystique dominicaines insistent davantage sur l’amour du Cœur de Jésus et montrent ce Cœur actuellement glorieux dans le Ciel.
Dès l’origine : le germe de la dévotion (12e-13e s.)
Chez saint Dominique (1170 – 1221)
Il n’y a pas de mention explicite de la dévotion au Sacré-Cœur dans les témoignages historiques sur saint Dominique.
Cependant, toute sa physionomie spirituelle manifeste une tendre affection pour la personne de Notre-Seigneur : ses larmes en célébrant la messe, ses inclinations profondes devant le crucifix, son zèle pour lui conduire les âmes.
Son premier successeur et biographe, Jourdain de Saxe, parle de « la grande familiarité que notre bienheureux père a toujours eue avec Jésus-Christ », et il ajoute : « Que pourrait refuser le Bien-aimé à son bien aimé ? »
Cette dévotion de saint Dominique pour l’humanité sainte de Notre-Seigneur s’est nettement manifestée dans l’institution du Rosaire qui est une contemplation affective des mystères de la vie terrestre du Verbe incarné.
Le bienheureux Jourdain de Saxe (1190 – 1237)
Premier successeur du patriarche des Prêcheurs, Jourdain est un apôtre infatigable qui a peuplé son Ordre de vocations innombrables, mais en même temps un grand mystique. Il a ouvert son âme en particulier dans sa correspondance avec la bienheureuse Diane d’Andalo, sa fille spirituelle, fondatrice des moniales dominicaines de Bologne. En lui appliquant un verset du psaume 44, il lui écrit :
Siège à la droite de ton Époux, revêtue d’un vêtement d’or. […] Mais d’où recevras-tu l’or pour dorer ton vêtement ? […] Si tu te tiens à la droite du Christ, près de la source qui coule de son côté droit, tu seras revêtue d’or. [Lettre VII, de 1223.]
A la même époque, deux autres dominicains, frères Ventura et Rodolphe envoient des conseils analogues à la bienheureuse Diane et à ses sœurs :
Le Seigneur qui vous aime particulièrement, vous introduira dans son côté percé par la pointe cruelle de la lance. Dans cette fente du rocher vous pénétrerez et vous y attendrez en sûreté jusqu’à ce que l’Époux vienne et vous fasse entrer dans la salle des noces et dans son amour.
Ainsi, le Cœur de Jésus a été ouvert pour qu’il en coule un fleuve de vie, mais aussi pour que nous entrions par cette ouverture et y trouvions refuge.
Jean le Teutonique (1180 – 1252)
Émile Mâle a écrit que « les franciscains et les dominicains ont fait pleurer l’Europe médiévale sur les plaies de Jésus-Christ [2] ».
Dès le généralat de Jean le Teutonique (quatrième successeur de saint Dominique), les maîtres généraux de l’Ordre de saint Dominique ont, dans leurs sceaux, l’image d’un frère prêcheur agenouillé devant le Christ en croix répandant son sang par la plaie du côté.
Saint Thomas d’Aquin (1226 – 1274)
Saint Thomas a donné l’éclairage théologique nécessaire à cette dévotion.
Dans l’Ave Verum, il a chanté celui « dont le côté percé d’une lance a versé du sang et de l’eau » (Cujus latus perforatum fluxit aqua et sanguine).
Dans les ouvrages, opuscules, commentaires du Docteur angélique, on trouve d’innombrables annotations qui permettent d’appuyer la dévotion au Sacré-Cœur sur la théologie la plus solide. Donnons-en quelques exemples :
« Considérez […] que son cœur est ouvert pour faire voir son amour » (Opuscule 60, a. 19). Ou encore ce passage dans son commentaire des épîtres de saint Paul :
Comme Dieu seul connaît les inspirations intimes de notre cœur, l’apôtre le prend à témoin de l’ardeur de sa prière. Avec Job, il peut affirmer : « J’ai un témoin dans le ciel ». C’est Dieu lui-même, et il sait « combien je vous aime tous dans le Cœur du Christ Jésus », et combien je souhaite que vous demeuriez dans ce Cœur. Il sait avec quelle ardeur je souhaite votre salut, et que vous participiez à cette intimité d’amour avec le Christ, et cela « par les entrailles de la miséricorde de Dieu », car c’est jusqu’en ces mystérieuses profondeurs que le cœur est atteint par la puissance de l’amour. Je souhaite que vous soyez dans le Cœur de Jésus pour que s’établisse entre lui et vous cet échange d’amour qui est ici-bas le tout de notre vie [3].
Dans son commentaire de l’évangile de saint Jean, au chapitre XIX, saint Thomas dit encore qu’il voit « dans l’assidue contemplation de ce Cœur une marque de prédestination, parce que l’ouverture du Cœur divin est, comme celle de l’Arche, la porte du salut ».
Mais, de façon plus large et plus profonde, saint Thomas a donné l’éclairage théologique nécessaire à cette dévotion.
• Nature et cause de la dévotion en général
Dans la Somme théologique, au traité de la religion, saint Thomas explique d’abord que la dévotion est « une volonté de se livrer promptement au service de Dieu » (II-II, q. 82, a. 1).
Il continue en observant que la dévotion a pour cause la contemplation ou la méditation :
Tout acte de volonté procède d’une certaine vue de l’esprit, l’objet de la volonté étant le bien perçu par l’intelligence. […] Nous en déduisons que la méditation est cause de dévotion pour autant qu’elle fait naître en nous cette conviction qu’on doit se livrer au service divin. A cela mène la considération prise de la divine bonté et de ses effets. […] Cette considération éveille l’amour, cause prochaine de la dévotion. [II-II, q. 82, a. 3.] Ce qui tient à la divinité même, doit plus que toute autre chose, à le prendre en soi, éveiller l’amour et par suite la dévotion : Dieu est le souverain objet d’amour. Mais la faiblesse de l’esprit humain, tout comme elle exige un guide en la connaissance du divin, veut que nous n’atteignions pas à l’amour sans l’aide de réalités sensibles, adaptées à notre connaissance. En premier lieu, ce sera l’humanité du Christ, en sorte que « connaissant Dieu sous forme visible, nous soyons par lui ravis en l’amour des choses invisibles [4] ». Regarder l’humanité du Christ, voilà donc le moyen par excellence d’exciter la dévotion. C’est comme un guide qui nous prendrait par la main. Mais la divinité fournit à la dévotion son motif essentiel et premier. [II-II, q. 82, a. 3, ad. 2.]
Ces lignes éclairent parfaitement la dévotion au Sacré-Cœur : qu’est-ce qui appartient davantage à l’humanité du Christ que ce qui en est l’organe central, le cœur, symbole de son amour ?
• Fruits de la dévotion en général
A la prendre en soi et considérant son effet principal, la dévotion est cause de l’épanouissement en l’âme de la joie spirituelle. Mais à titre dérivé et accidentel, elle engendre la tristesse. Voici comment. Deux ordres de considérations, avons-nous dit, font naître la dévotion. Le rôle principal y revient à la considération de la divine bonté. […] Par elle-même, cette vue est cause de joie. […] Accidentellement pourtant, elle cause de la tristesse chez ceux qui n’ont point encore la pleine fruition de Dieu. […] Vient en second la vue de nos propres déficiences. […] Par elle-même, cette considération est de nature à causer de la tristesse, mais elle peut être occasion de joie dans l’espoir du secours divin. [II-II, q. 82, a. 4.]
Faisons maintenant l’application à la dévotion envers le Sacré-Cœur. Notre-Seigneur, en montrant son Cœur embrasé d’amour, ne l’a-t-il pas présenté comme tout aimable. Mais aussi, en le montrant blessé et couronné d’épines, n’a-t-il pas rappelé ses souffrances ; et n’a-t-il pas demandé qu’on s’associât à ces souffrances, spécialement à celles de sa sainte agonie ?
[1] — Voir La Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus dans l’Ordre de Saint-Dominique, Bar-le-Duc, Imprimerie Saint-Paul, 1929.
[2] — Émile Mâle, L’art religieux de la fin du Moyen Age en France, p. 383.
[3] — Commentaire de l’épître aux Philippiens 1, 8 (trad. du P. Ledent, Vie Spirituelle, janvier 1926).
[4] — Préface de la Nativité.

