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Le stoïcisme, une voie vers le bonheur ?

par Charles de Durras


Cet article est une version améliorée d’une conférence donnée à l’université d’hiver de la Fraternité-Saint-Pie X, dont le thème en 2026 était « le bonheur ».


Introduction


JE SUIS UN HOMME DU 21e SIÈCLE, plongé, immergé même, dans un monde que je n’aurais jamais osé (ni pu) imaginer lorsque j’étais adolescent, alors que mes rêves me projetaient dans un avenir de science-fiction. Aujourd’hui je rêve éveillé ! Un tourbillon de sollicitations, d’excitations, de distractions… en mode accélération constante et exponentielle qui, si l’on n’y prend garde, pourrait bien nous entraîner dans le siphon de l’oubli de qui nous sommes, d’où nous venons, et nous précipiter dans un nulle part absurde. Marc Aurèle, qui ne connaissait pas internet et vivait dans un monde ô combien différent du nôtre, nous prodigue un conseil cependant toujours audible : « Qu’est-ce donc qui peut nous servir de guide ? Une seule et unique chose : la philosophie ». Parmi ces questions existentielles qui me semblent dignes d’échapper au siphon de l’oubli, il y a celle de notre origine et de notre devenir. La philosophie du Portique peut-elle nous apporter des réponses [1] ?

Ce constat de Pierre Haese, philosophe contemporain, peut être partagé de façon universelle. Nous vivons dans un mouvement et un bruit permanents, et cette agitation ne nous satisfait pas. Qui n’a jamais connu, un soir, une sorte de lassitude en prenant conscience de l’inutilité de l’excitation contemporaine ? Au-delà de l’agitation pénible du quotidien, les plaisirs, même les plus légitimes, finissent par nous lasser. A quoi bon !

Chacun sait, au fond de lui, que son bonheur ne dépend pas de ces biens extérieurs. C’est le point de départ de la réflexion stoïcienne.

Le stoïcisme, né dans l’Antiquité, connaît un regain de mode. Il n’est plus l’affaire de vieillards en toges du 3e siècle avant J.-C. Il a aujourd’hui ses associations d’adeptes, en France, comme Stoa Gallica, mais aussi en Angleterre, comme Modern Stoicism ou encore Aurelius foundation [2]. Ces groupements collaborent à l’occasion de la stoic week, du stoic day, ou de colloques qui mêlent exercices pratiques et conférences théoriques. Les stoïciens modernes réussissent à unir la pensée et l’action, à relier connaissance spéculative universitaire et agir moral, chose bien rare aujourd’hui.

D’où vient ce succès ? Qu’apporte donc ce courant philosophique dont on garde souvent une image un peu rigide et peut-être un peu contrefaite ? Que propose-t-il comme bonheur humain ? Cette conception est-elle recevable et suffisante ?


Qu’est-ce que la philosophie stoïcienne ?


Le stoïcisme naît dans la Grèce du 3e siècle avant Jésus-Christ. Zénon de Cittium, grec de Chypre, crée son école vers -294 après avoir suivi un maître cynique pendant une quinzaine d’années [3]. La Grèce vit à cette époque au rythme de quatre écoles : l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Portique de Zénon et le Jardin d’Épicure. Le stoïcisme se répand durablement, parce que, contrairement aux doctrines de Platon et d’Aristote, il est destiné à tous et non à une élite. C’est une doctrine qui libère intérieurement l’esclave comme le maître.

Le cheminement du stoïcien correspond au cheminement grec : il commence par une compréhension du monde qui l’entoure : une théoria, que nous appellerions une cosmologie. Puis il cherche quelle est sa place : c’est l’éthique. Enfin, il souhaite être sauvé, on parlera de sotériologie (soteria = délivrance, salut).


La theoria ou conception du monde


La theoria est globale. Elle est une vision proprement philosophique, qui considère la cohérence du monde, comme un tout ordonné, un cosmos. Chaque élément y trouve une place adaptée, qui correspond à sa nature et à sa finalité. De plus, ce tout est vivant. On parle « d’hylozoïsme », ce qui indique que le monde en tant que tel serait un être doué de vie et donc d’âme. Il faut préciser que l’âme n’est pas ici un principe spirituel, un esprit, car le stoïcien est matérialiste. L’âme est un principe de vie attaché à la matière, une sorte de souffle, un pneuma au sens littéral.

Le monde est ordonné, rationnel, finalisé, et comprend pour le stoïcien une part de divin. Un paradoxe apparaît : comment un matérialiste peut-il concevoir le divin ? C’est que, pour le grec, « divin » n’est pas l’attribut d’une divinité personnelle et éternelle, mais qualifie le surhumain. Le monde n’étant pas l’œuvre de l’homme, et le dépassant, est divin. Les mots cosmos (le monde), mais aussi theion (divin) et logos (ordre rationnel) seront à peu près synonymes pour le stoïcien. L’éclat de cette harmonie générale est la beauté du monde, visible par le philosophe qui contemple l’ordre établi. Les éléments du monde qui nous paraissent nocifs (tempête, épidémie, catastrophes) ne sont pas négatifs, comme le dit Marc-Aurèle dans Les Pensées pour moi-même :

Tout provient de là-haut, directement mû par ce commun principe directeur, ou indirectement, par voie de conséquence. Ainsi donc, même la gueule du lion, même le poisson, et enfin tout ce qu’il y a de nocif, comme l’épine, comme la fange, sont des conséquences de tout ce qu’il y a là-haut de vénérable et de beau. Ne t’imagine donc pas que cela soit étranger au principe que tu révères mais réfléchis à la source d’où procèdent les choses [4].

Puisque tout est matériel et rationnel, tout est causé. Si une tuile tombe d’un toit sur un passant, c’est d’abord que le passant devait passer à ce moment-là pour aller au marché, ensuite que la tuile a été mal posée par l’ouvrier, lui-même préoccupé par certains problèmes personnels, et enfin que la tuile fut poussée par le vent, causé par une dépression, etc. Ainsi le hasard n’existe pas, il n’est que l’ignorance des causes. L’homme lui-même est matériel et donc dépourvu de liberté. Le monde comme l’homme est porté par un destin aveugle et divin à la fois, qui est le mouvement déterminé du cosmos. Marc-Aurèle dit ainsi :

Le temps est comme un fleuve et un courant violent formé de toutes choses. Aussitôt, en effet, qu’une chose est en vue, aussitôt elle va être entraînée ; une autre est-elle apportée, celle-là aussi va être emportée. Tout ce qui arrive est aussi habituel et prévu que la rose au printemps et les fruits en été ; il en est ainsi de la maladie, de la mort, de la calomnie, des embûches et de tout ce qui réjouit ou afflige les sots [5].

La cosmologie peut paraître parfois abstraite ou déconnectée des questions morales. Pour les stoïciens, elle est primordiale parce que la morale consiste à adopter l’attitude que la nature exige pour l’harmonie du monde. En ce sens les stoïciens reconnaissent une certaine loi naturelle.


L’éthique stoïcienne


L’éthique stoïcienne se veut une éthique de la vertu. Mais quelle est cette vertu ? Avant tout, elle consiste à connaître le cosmos comme tel, pour en saisir l’ordre et l’accepter comme destin. Il n’y a ainsi qu’une seule vertu à pratiquer : soit on accepte le destin et la place qu’il nous assigne dans le cosmos, soit on provoque un désordre pour l’harmonie du monde. Ce n’est pas l’objet spécifique de l’acte qui le rend vertueux de telle ou telle façon mais l’attitude intérieure de celui qui agit. La connaissance et l’acceptation permettent de trouver une juste place dans l’univers. Curieusement, certains stoïciens étaient superstitieux, ce qui peut sembler contradictoire. Si tout est déterminé, à quoi peuvent donc servir les rituels de superstitions ? En réalité il s’agit moins d’influencer le cours des choses, que de décrypter l’avenir (par l’astrologie, par exemple).

Mais la notion de morale suppose la responsabilité et donc la liberté. Quelle morale peut prôner une philosophie déterministe ?

La distinction fondamentale est donnée par Épictète :

Partage des choses : ce qui est à notre portée, ce qui est hors de notre portée. A notre portée le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion : tout ce qui est notre œuvre propre ; hors de notre portée le corps, l’avoir, la réputation, le pouvoir : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre propre. Et ce qui est à notre portée est par nature libre, sans empêchement, sans entrave, ce qui est hors de notre portée est inversement faible, esclave, empêché, étranger [6].

Les événements se partagent donc entre ceux qui dépendent de nous, essentiellement nos réactions et notre réflexion, et ceux qui ne dépendent pas de nous. L’éthique stoïcienne repose sur cette distinction : il faut cesser de se faire souffrir par tous les éléments qui ne dépendent pas de nous, et contrôler les réactions qui sont notre œuvre. Devant une insulte, un deuil, ou une difficulté, le moyen de ne pas souffrir n’est pas d’éradiquer la cause extérieure de la souffrance, qui ne dépend pas de nous, mais de comprendre que ce qui arrive devait arriver. Devant cet aspect fatal, au lieu de s’affliger inutilement, il faut dépasser la souffrance par l’acceptation et l’amour du destin.

Épictète distingue trois lieux où l’effort doit s’exercer, ce sont les trois topoï stoïciens




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[1]    — Pierre Haese, « Les stoïciens et l’âme », sur le site de StoaGallica, 9 mars 2023.

[2]    — Le stoïcisme contemporain comprend de nombreux groupes, des partenaires, des organisations mondiales comme Stoic Fellowship. L’objectif n’est pas d’en donner ici un point de vue exhaustif mais simplement d’en montrer l’actualité. Le youtubeur le plus suivi en philosophie, Le Précepteur, alias Charles Robin, se réclame en partie du stoïcisme.

[3]    — Les cyniques sont les disciples du philosophe Diogène qui prône un détachement du monde matériel quasi absolu. Aristote est mort quelques années auparavant, en 322 avant J.‑C.

[4]    — Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, XXXXVI-XL, trad. Mario Meunier, GF-Flammarion, 1992, p. 93.

[5]    — Marc-Aurèle, ibid., IV, XLIII-XLVI, p. 67.

[6]    — Épictète, Manuel, XXXII, trad. Emmanuel Cattin, GF-Flammarion, 1997, p. 63.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n°136

p. 88-104

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