LA CROIX DANS NOTRE VIE
fr. Marie-Dominique o.p.
Par sa passion, le Christ nous a délivrés du péché, du démon, de la peine due à nos péchés, nous a réconciliés avec Dieu et nous a rouvert la porte du ciel. Nous l'avons vu dans l'article précédent sur la passion de Notre Seigneur ("Le sel de la terre" n° 1).
Une question se pose maintenant pour nous . Nous la laissons formuler par dom Vonier o.s.b.[1] :
"Nous croyons que, par sa mort, le Fils de Dieu a racheté en principe l'humanité tout entière et satisfait pour le péché ; nous savons qu'il y a dans le Christ une rédemption surabondante ... Mais ces vérités universelles laissent intact un autre problème : celui de notre participation personnelle aux trésors de la passion : comment chaque homme en particulier rentre-t-il en contact avec ce grand Christ qui est la passion en personne ? ... Comment puis-je, moi personnellement, être effectivement relié à ce grand mystère de la mort du Christ ? Quand pourrai-je savoir que le Christ est non seulement le Rédempteur, mais mon Rédempteur ?"
Le bénéfice de la passion du Christ, en effet, n'est pas et ne saurait être automatique[2]. Comme le dit saint Thomas: "la passion du Christ est comme la cause universelle préalable de la rémission des péchés. Il est pourtant nécessaire qu'on l'applique à chacun afin d'effacer les péchés propres". (III, q.49, a.1, ad 4).
Et comment se fera cette application ? Comment allons-nous être mis en communication avec les bienfaits de la passion ? "Nous sommes mis en communication avec la vertu de la passion du Christ par le moyen de la foi et des sacrements", répond saint Thomas (III, q.62, a.6).
C'est ce que nous allons examiner dans les lignes qui suivent.
1. L'UNION AU CHRIST RÉDEMPTEUR PAR LA FOI .
"De même que les patriarches furent sauvés par la foi dans le Christ à venir", dit encore saint Thomas (III, q.61, a.4), ainsi nous sauvons-nous par la foi dans le Christ qui est né et qui a souffert".
Quelle est la première étape, en effet, pour être sauvés ? "Pour accéder à Dieu," dit saint Paul (épître aux Hébreux 11/6) "il faut croire[3] qu'il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent". Cette foi dans le but à atteindre inclut bien sûr la foi dans les moyens que Dieu nous donne pour y parvenir (II-II, q.2, a.7). Or il n'y a qu'un seul moyen pour accéder au Père, c'est Notre Seigneur Jésus-Christ, "car nul autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés"(Ac 4/12). Avoir la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ, seul Sauveur des hommes par le mystère de son incarnation et de sa passion est donc la première condition à remplir pour pouvoir être sauvés[4].
Ce n'est pas suffisant, bien sûr. Pour être sauvés à la fin, il est nécessaire d'avoir la charité, mais il n'y a pas de charité possible sans la foi qui est la porte d'accès au salut . Pour reprendre le bel exemple de la vigne et des sarments donné par Notre Seigneur (Jn 15/1-5) : pour que la sève (la charité) puisse vivifier le sarment, il est nécessaire que celui-ci soit greffé sur le cep. Or, quiconque a la foi "est déjà entré dans l'ordre surnaturel..., a mis la main sur le salut offert par le Christ"[5] et par suite se trouve en contact avec le Christ. Saint Thomas (III, q.8, a.3) dit que la foi est le premier degré d'union au Christ. C'est la foi qui greffe le sarment sur le cep. Par la foi, l'homme qui croit est déjà membre du Christ, fût-il en état de péché mortel . Seul un péché mortel contre la foi elle-même pourrait faire qu'il ne soit plus membre, mais, tant qu'il garde la foi, il reste greffé sur le Christ, membre mort peut-être, mais prêt à revivre dès que la charité recommencera à le vivifier.
Ceci a des conséquences très importantes :
* Tout d'abord, si la foi en l'incarnation et la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ seul Sauveur des hommes est la première étape sur la voie du salut, il est nécessaire de prêcher cette vérité à temps et à contre-temps pour qu'un nombre d'âmes le plus grand possible soit sauvé. Nous sommes aux antipodes de l'œcuménisme actuel qui organise des réunions avec les représentants des fausses religions (comme à Assise, Kyoto ou Bruxelles), réunions où l'on taît le nom du seul Sauveur ; œcuménisme cruel qui éloigne du salut des millions d'âmes et qui est totalement opposé à la pratique multiséculaire de l'Église.
* Une autre conséquence est que la crise actuelle de l'Église qui est une crise de la foi est le plus grand désastre qui pouvait arriver à l'humanité. Les réformes issues du concile Vatican II, ayant pour résultat de faire perdre peu à peu la foi à ceux qui les fréquentent, éloignent du salut et coupent du Christ des milliers de catholiques. Les branches sont arrachées de l'arbre et gisent à terre, ne pouvant plus être vivifiées par la sève de la charité.
* Une autre conséquence, enfin, dans un tel contexte, est que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour conserver et fortifier la foi de notre baptême : par la prière[6], par l'étude des vérités de notre religion, et aussi en ayant une vie en conformité avec les principes de notre foi, sans compromission avec les faux principes du monde ni avec ces réformes conciliaires qui font perdre la foi. C'est notre salut éternel qui est en jeu.
Le rameau est donc greffé sur le cep. Passons à l'étape suivante en réfléchissant à ce qui va permettre de lui apporter la vie : à savoir les sacrements, qui sont la principale source de la grâce (et donc de la charité).
2. L'UNION AU CHRIST RÉDEMPTEUR PAR LES SACREMENTS, EN PARTICULIER LE SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.
"Un des soldats lui ouvrit le côté avec une lance, et il en sortit aussitôt du sang et de l'eau" (Jn 19/34)
Il est essentiel de considérer les sacrements dans leur rapport avec la passion de Notre Seigneur. Saint Thomas l'explique très bien dans le traité des sacrements (III, q.62, a.5). Il part du fait que le sacrement cause efficacement la grâce dans nos âmes. Or, dit-il, "la grâce sacramentelle paraît surtout ordonnée à deux fins : supprimer les désordres causés par les péchés passés, et en outre perfectionner l'âme en ce qui regarde le culte de Dieu selon la religion chrétienne". Mais justement, c'est la passion du Christ qui a réparé le désordre du péché[7], et c'est encore par sa passion que le Christ a inauguré le régime cultuel de la religion chrétienne en "s'offrant lui-même en offrande et victime à Dieu" (Ep 5/2). Il s'ensuit que "les sacrements de l'Église tiennent spécialement leur vertu de la passion du Christ : c'est la réception des sacrements qui nous met en communication avec la vertu de la passion du Christ" pour purifier notre âme du péché et de ses suites, et les disposer à offrir à Dieu, par Notre Seigneur, un vrai culte en esprit et en vérité. "L'eau et le sang jaillis du côté du Christ en croix symbolisent cette vérité, l'eau se rapportant au baptême et le sang à l'eucharistie, car ce sont là les sacrements les plus importants". Nous approcher des sacrements est comme venir boire à ce fleuve de vie qui coule du cœur percé de Notre Seigneur depuis le Vendredi Saint:
"Vidi aquam egredientem de Templo, a latere dextro, alleluia: et omnes ad quos pervenit aqua ista salvi facti sunt, et dicent : alleluia, alleluia."[8] (antienne pour l'aspersion de l'eau bénite le dimanche en temps pascal).[9]
Saint Thomas continue son raisonnement en comparant maintenant l'union à la passion réalisée par la foi, et l'union à la passion réalisée par les sacrements :"la vertu de la passion du Christ nous est communiquée par le moyen de la foi et des sacrements, encore que de manière différente ; car la jonction opérée par la foi se fait par un acte de l'âme (l'acte de croire), tandis que la jonction opérée par les sacrements se fait par l'emploi de choses extérieures" (III, q.62, a.6)[10] . Dom Vonier ajoute[11] : "Gardons bien dans notre esprit cette admirable distinction de saint Thomas. Nos actes personnels nous mettent en communication avec le Christ : en cela protestants et catholiques sont d'accord. Mais l'emploi des choses extérieures, des signes sacramentels, lui aussi nous met en communication avec le Christ, avec le Christ historique tout autant qu'avec le Christ actuel. Cette dernière prise de contact (par les sacrements) est d'une importance égale à celle qui a lieu par la foi, mais (la différence est qu'avec le sacrement) ... le catholique possède une absolue certitude d'atteindre le Christ, certitude qui manque au protestant". Il suffit que la forme soit appliquée à la matière[12] (par un ministre valide qui a l'intention de faire ce que fait l'Église) pour que nous soyons absolument certains de rentrer en communication avec la passion . Lorsqu'il reçoit l'absolution par exemple, le catholique est absolument certain d'être pardonné par Dieu et d'être libéré du poids de ses péchés par la vertu du sang du Christ . Le protestant, lui, ne sait jamais si Dieu lui a pardonné car il ne sait pas si son regret est suffisant . C'est en découvrant cette vérité, d'ailleurs, que beaucoup de protestants se convertissent au catholicisme .
Il faut ajouter que la communication du sacrement avec le Christ réel du calvaire est entendue par saint Thomas en un sens extrêmement réaliste . Au traité du baptême, par exemple, saint Thomas va jusqu'à dire :"les souffrances de la passion du Christ sont communiquées à celui qui est baptisé pour autant qu'il devient un membre du Christ, comme si lui même avait supporté ces souffrances, et par conséquent tous ses péchés sont remis par les souffrances de la passion du Christ" (III, q.69, a.2, ad 1), et encore :"il est donc clair qu'à tout baptisé, la passion du Christ est communiquée pour le guérir, comme si le baptisé lui-même l'avait soufferte et était mort" (III, q.69, a.2 corpus).
Bien sûr, c'est le sacrement de l'eucharistie qui manifeste de la manière la plus éclatante le lien entre la passion et les sacrements de l'Église .
Quand ce sacrement est-il réalisé ?
Comme pour tout sacrement : quand la forme (paroles du prêtre) est appliquée à la matière (pain et vin ici), c'est-à-dire, pour l'eucharistie, au moment de la double consécration.
Que réalise cette double consécration ?
Le corps et le sang de Notre Seigneur qu'elle place sur nos autels est la représentation[13] du Christ qui fut immolé au calvaire. Cela ne veut pas dire qu'à la Messe le Christ descend du ciel pour être sacrifié, mais en offrant à son Père, sur nos autels, l'un après l'autre, son corps et son sang qui ont été séparés à la croix[14], Notre Seigneur renouvelle sacramentellement son sacrifice du calvaire pour nous en appliquer les fruits aujourd'hui. Le sacrifice eucharistique "place sur l'autel le Christ du Calvaire, le grand spectacle que Marie avait sous les yeux lorsqu'elle contemplait le corps de son Fils mort" dit dom Vonier[15] qui ajoute :
"Le corps et le sang du Christ étant une re-présentation parfaite du Fils de Dieu immolé sur le calvaire, ils assurent ainsi à l'âme le contact le plus immédiat et le plus complet avec toute la vertu salvifique du Golgotha". Ce contact se réalise dans toute sa perfection par la communion sacramentelle.
Deux citations de saint Thomas résument parfaitement cette doctrine :
* "L'eucharistie est le sacrement parfait de la passion du Seigneur en tant qu'elle contient le Christ lui même qui a souffert" (III, q.73, a.5, ad 2). Elle le place en effet sur nos autels.
* Et pour ce qui est de son effet dans nos âmes, principalement par la communion sacramentelle : "L'eucharistie est le sacrement de la passion du Christ en tant que l'homme y est rendu parfait par son union au Christ dans la passion" (III, q.73, a.3, ad 3).
Ceci a des conséquences immédiates :
— Quant à notre manière d'assister à la Messe : assister à la Messe, c'est être au calvaire avec la Vierge Marie, nous unissant aux sentiments qui étaient ceux de Notre Seigneur sur la croix et qui sont les siens sur l'autel : sentiments d'adoration de son Père, d'action de grâces, de supplication pour tous nos besoins et de réparation pour nos péchés.
— Quant à notre manière de communier : nous devons communier pour nous unir à Jésus s'offrant en sacrifice, et pour pouvoir nous offrir avec lui en réparation pour nos péchés et les péchés des autres hommes . Nous allons communier pour pouvoir porter notre croix à la suite de Notre Seigneur, "pour être crucifiés avec Notre Seigneur" disait Mgr Lefebvre[16].
Ceci nous amène à notre dernier point :
3. NOTRE PARTICIPATION AUX SOUFFRANCES DU REDEMPTEUR
On fera remarquer, peut-être, que jusqu'ici nous n'avons parlé que de communier à la vertu de la passion du Christ, nous n'avons parlé que des moyens d'entrer en communication avec cette passion pour nous en appliquer les fruits de salut.
Il faut aller plus loin. La vocation[17] du chrétien est d'être inséré dans la réalité douloureuse de la passion.
Lisons ce que saint Thomas écrit au traité du baptême (III, q.69, a.3) : "Puisque le baptême nous incorpore au Christ et fait de nous ses membres, il convient[18] qu'il en soit des membres comme de la tête". Or le Christ, bien qu'il fût, depuis sa conception, plein de grâce et de vérité, eut pourtant un corps passible[19] qui ressuscita à la vie glorieuse après avoir traversé la passion et la mort. Ainsi le chrétien qui, au baptême, reçoit la grâce pour son âme, garde cependant un corps passible dans lequel il peut souffrir pour le Christ, mais qui, à la fin, ressuscitera dans une vie impassible, comme le dit saint Paul : "Nous sommes les héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ, si toutefois nous souffrons avec lui pour être glorifiés avec lui" (Rm 8/17).
"Vous êtes membres de Jésus-Christ, quel honneur !" s'exclame saint Louis-Marie-Grignion-de-Montfort[20]. "Mais quelle nécessité de souffrir en cette qualité ! Le chef est couronné d'épines, et les membres seraient couronnés de roses ? Le chef est bafoué et couvert de boue dans le chemin du calvaire, et les membres seraient couverts de parfums sur le trône ? Le chef n'a pas un oreiller pour se reposer, et les membres seraient délicatement couchés sur la plume et le duvet ? Ce serait un monstre inouï. Non, non, mes chers compagnons de la croix, ne vous y trompez pas, ces chrétiens que vous voyez de tous côtés, ornés à la mode, délicats à merveille, élevés et graves à l'excès, ne sont pas les vrais disciples ni les vrais membres de Jésus crucifié ; vous feriez injure à ce chef couronné d'épines et à la vérité de l'Évangile que de croire le contraire. O mon Dieu ! que de fantômes de chrétiens qui se croient être les membres du Sauveur, et qui sont ses persécuteurs les plus traîtres, parce que, tandis que de la main ils font le signe de la croix, ils en sont les ennemis dans leur cœur !"
Il faut donc souffrir, comme et parce que le Christ notre chef a souffert.
Cette vocation à porter notre croix à la suite du Maître est inscrite au cœur même de notre organisme spirituel :
* Tout d'abord la grâce sanctifiante, qui est dans notre âme lorsqu'aucun péché ne nous sépare de Dieu, est la même, identique en son essence, en Notre Seigneur et en nous.
Or, explique le père Chardon[21], en Notre Seigneur Jésus-Christ, la grâce sanctifiante inclinait son âme à obéir amoureusement à la volonté de son Père jusqu'à la mort de la croix. En Notre Seigneur Jésus-Christ, la grâce sanctifiante causait une inclination à la croix qui le faisait tendre au calvaire tous les jours de sa vie terrestre par amour pour son Père et par amour pour nous : "Je dois être baptisé d'un baptême, et combien je me sens pressé jusqu'à ce qu'il s'accomplisse" (Lc 12,5O).
Eh bien, en nous-mêmes, qui recevons de Notre Seigneur la même grâce sanctifiante, celle-ci produit en notre âme une inclination surnaturelle à la croix, nous incline à embrasser les croix que la Providence nous a préparées pour nous faire entrer dans la gloire.
La grâce sanctifiante qui est germe et principe de gloire est en même temps principe de souffrance et de mort, parce que nous devons souffrir avec le Christ pour ressusciter avec lui.
* Mais il faut aussi mentionner le caractère sacramentel[22], reçu avec les sacrements de baptême, confirmation et ordre. Le caractère est un "signe spirituel"[23] indélébile, imprimé dans l'âme, qui surélève l'intelligence en lui donnant le pouvoir de participer au culte chrétien. Or tout le culte chrétien dérive du sacerdoce du Christ. Le caractère est donc une certaine participation du sacerdoce du Christ, lequel est inséparable de la croix. "Si donc il faut accorder que la «frappe» chrétienne qui vient de la grâce est plus directement exigeante de croix, parce qu'elle nous insère plus immédiatement en la vie même du crucifié, il faut reconnaître aussi que la «frappe» chrétienne qui vient du caractère sacramentel constitue, sur un autre plan, un nouvel appel à la souffrance. Elle achève de nous insérer «dans le Christ», en achevant de nous introduire dans le plan rédempteur qui est aussi, de fait, un plan de réparation et de sanctification par la croix. Ainsi le baptisé, le confirmé, le prêtre, sont orientés, de par leur caractère, vers des croix...Il faut même aller plus loin, nous dit Chardon. Si l'on admet la nécessité de nous conformer, ou plutôt de nous laisser conformer au Christ crucifié, il faut dire, pour être tout à fait logique, que plus on est «dans le Christ», plus on est en croix...quitte à reconnaître que cela s'applique avec des nuances très différentes selon les cas. Il faut du moins avouer que c'est la mathématique des saints : "Plus il aime," disait sainte Thérèse d'Avila "plus les croix qu'il leur fait porter sont pesantes"[24].
Il s'agit non seulement des croix purificatrices (les purifications des sens et de l'esprit étudiées en particulier par saint Jean de la Croix) mais aussi des croix réparatrices par lesquelles le chrétien répare non seulement pour ses propres péchés[25], mais aussi pour ceux des autres hommes : de la même manière que le Christ a souffert non point pour ses péchés mais pour les nôtres, à quelqu'un qui n'a pas péché Dieu peut envoyer des souffrances pour réparer les fautes d'autrui (I-II, q.87, a.7). Dieu peut envoyer des souffrances à une mère de famille pour lui permettre de sauver ses enfants par exemple. L'on devient alors co-rédempteur avec Notre Seigneur, selon ce que dit saint Paul : "J'achève dans ma chair ce qui manque à la passion du Christ pour son corps qui est l'Église" (Col 1/24). C'est la seule explication des croix inévitables et nécessaires rencontrées dans l'apostolat :"Ne vous étonnez pas,chère enfant, de trouver la croix sur votre route, et surtout dans les sentiers de l'apostolat. C'est moins l'action que l'immolation qui convertit. Notre Seigneur a moins besoin de nos services que de nos sacrifices. C'est de la croix qu'il a attiré le monde à lui. Il a fallu qu'il meure pour donner la vie à l'humanité. C'est la loi, la grande loi. Par suite, qu'elle vous préserve de l'étonnement, à plus forte raison du découragement, dans votre apostolat. Des succès trop rapides et trop faciles sont superficiels la plupart du temps. La souffrance est la meilleure garantie d'une fécondité de bon aloi. Confiance donc, chère enfant, et courage, au milieu des peines diverses intérieures et extérieures qui vous assaillent. Vous cheminez alors, croyez-le, vraiment dans l'amour"[26].
Alors, en toutes nos épreuves, nous souvenant que "le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire" (2 Co 4/17), puissions-nous nous exclamer avec l'apôtre saint André lorsqu'on lui apporta la croix de son martyre : "O bonne croix, qui as reçu ta beauté des membres du Seigneur, croix longtemps désirée, ardemment aimée, cherchée sans relâche et enfin préparée à mon ardent désir, prends-moi d'entre les hommes, et rends-moi à mon Maître, afin que par toi me reçoive celui qui par toi m'a racheté"[27].
ANNEXE 1 : LES SEPT SACREMENTS DANS LEUR RAPPORT AVEC LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR.
* Le baptême : est "le sacrement de la mort et de la passion du Christ, en tant que l'homme est régénéré dans le Christ en vertu de sa passion" (III,q.73, a.3, ad 3)
* La confirmation : nous donne le Saint Esprit comme les apôtres l'ont reçu à la Pentecôte. Mais la venue du Saint Esprit en plénitude depuis la Pentecôte est une conséquence de la victoire de la croix, et dans ce sacrement le confirmé est d'ailleurs marqué du signe de la croix, de cette croix par laquelle, dit saint Paul, "notre Roi a triomphé".
(Col 2/15. III, q.72, a.4)
* L'eucharistie est le "sacrement de la passion du Christ en tant que l'homme y est rendu parfait par son union au Christ dans la passion" (III, q.73, a.3, ad 3).
* La pénitence : dans ce sacrement "opère la vertu de la passion du Christ ... pour la rémission des péchés" (III,q.84, a.5)
* Le mariage : dans ce sacrement, l'homme se "conforme à la passion du Christ par l'amour, car c'est par amour que le Christ a souffert pour s'unir à l'Église, son épouse" (Suppl. q.42, a.1, ad 3). Ce sacrement fait participer l'union des époux à l'union du Christ et de son Église.
* L'ordre : sacrement imprimant dans l'âme une ineffaçable configuration au Christ, communiquant à celui qui le reçoit tous les pouvoirs sacerdotaux du Verbe Incarné, exercés principalement à la croix.
* L'extrême-onction : ce sacrement ayant pour effet principal d'enlever les traces du péché (III, q.65, a.1) qui n'ont pas été suffisamment détruites par la pénitence, la vertu de la passion du Christ y opère pour la rémission de ces péchés (III, q.84, a.5). L'extrême-onction est le sacrement de la suprême configuration à la mort du Christ en croix.
ANNEXE 2 : LETTRE D'UNE MÈRE DE FAMILLE.
Il y a quelques années nous recevions cette lettre d'une mère de famille qui venait d'apprendre qu'elle avait un cancer . Cette lettre nous semble une très belle application pratique de la doctrine que nous avons essayé d'exposer. Nous la publions avec l'autorisation de ses proches. Deux années après, cette courageuse épouse rendait son âme à Dieu dans de grandes souffrances, ayant parcouru le chemin qu'elle traçait dans les lignes suivantes :
Le 14 septembre 19 ...
Exaltation de la Sainte Croix
Mon père ,
Voilà. C'est une belle fête aujourd'hui, n'est-ce pas ? C'est celle qu'a choisie le Bon Dieu pour m'apprendre que "oui, c'était une tumeur maligne" m'a dit le chirurgien.
Je vais rester sous surveillance étroite pendant au moins trois ans (je ne sais plus trop... C'est tout neuf, et ça "danse" un peu dans ma tête...je l'ai entendu dans une sorte de vide...Je ne m'y attendais pas). Ensuite nous avons quitté l'hôpital pour rentrer à la maison. Entre les deux, nous sommes allés à la chapelle traditionnelle. Avant d'entrer à l'hôpital, j'y étais allée m'offrir et confier mon mari, mes cinq enfants. Il fallait y retourner, vous comprenez.
Dans les rues que nous prenions pour y aller, en voiture, j'ai voulu offrir cet avenir "pas sûr"... que ce soit fait une bonne fois ! Oh! rien ne partait du cœur. C'est affreux d'avoir 46 ans et de vouloir tant vivre ! Je disais au bon Dieu : "Je vous dis oui parce qu'on ne peut vous dire non, mais vous voyez bien que je vous supplie de me laisser vivre et de m'ôter ce cauchemar." Et puis, on est entré dans la chapelle. Je suis allée, comme à l'aller, le plus près possible du tabernacle, et là, je n'ai rien pu lui refuser. C'est toujours là, depuis toujours, que son Amour m'a touchée, vaincue. J'ai dit oui aux possibles métastases. N'imaginez pas de grands élans ! Il n'y en avait pas. J'ai seulement pu dire oui, du fond du cœur . Maintenant je suis paisible.
L'abbé m'a dit que j'avais gagné la première manche, qu'il fallait laisser la suite au bon Dieu, que de toutes façons je ne craigne rien, que je serai soutenue instant après instant...
Par ces souffrances, le Seigneur va mettre en branle ses moyens secrets de conversions... Ce n'est pas le moment de faire la légère, la sotte. Il m'a payée assez cher, lui !
Mon aîné est parti pour trois jours en pèlerinage à X . Il est parti de grand matin, à la nuit, en me disant : «Je reviendrai voir au retour si la sainte Vierge t'a fait descendre la fièvre ; ça t'use la volonté». La sainte Vierge l'a exaucé, au moment où je décrochais sérieusement ! ...
Quand la souffrance déborde de tous les côtés, on est réfugié étroitement et très misérablement dans une volonté entêtée qui répète à Dieu inlassablement : «J'ai confiance quand même»... et encore ! c'est si étroit que souvent il n'y a que le mouvement de volonté, et pas de place pour des mots, encore moins des raisonnements ! Il me semble que c'est comme cela qu'il faudra entrer dans la mort quand elle arrivera.
Quand vous priez tous pour moi, la grâce qu'il vous faut mendier, c'est que je dise oui et qu'il me soutienne pour chaque oui, sinon je coule.
"Donne ce que tu prescris, et prescris ce que tu veux" a écrit notre saint Augustin.
De tout cœur à vous tous.
[1] "La clef de la doctrine eucharistique" (Ed. de l'Abeille, Lyon, 1942), au chapitre 1.
[2] Le catéchisme du concile de Trente, expliquant les paroles de la consécration du précieux sang au cours de la messe, fait remarquer qu'elles disent que le sang de Notre Seigneur a été répandu "pour beaucoup" et non "pour tous" : "si nous considérons l'efficacité de la passion", il est évident que "le sang du Seigneur a été répandu pour le salut de tous. Mais si nous examinons les fruits que les hommes en retirent, il est évident que beaucoup en profitent, mais pas tous". Le texte français des paroles de la consécration du précieux sang, employé dans la nouvelle messe est à cet égard bien ambigu puisqu'à la place des mots "pour beaucoup" , il met :"pour la multitude". Encore plus ambigu le discours papal actuel : ainsi dans sa première encyclique, Redemptor Hominis (Ed. du Centurion. Paris 1979), le Saint Père écrivait : "tout homme sans aucune exception a été racheté par le Christ, parce que le Christ est en quelque sorte uni à l'homme, à chaque homme sans aucune exception, même si ce dernier n'en est pas conscient"(pages 54 et 55).
La suite de l'article va montrer ce que l'homme doit faire s'il veut être sauvé par la passion du Christ, car il n'est pas du tout sauvé automatiquement.
[3] Il s'agit bien sûr ici d'un acte de foi surnaturel puisque, par don purement gratuit de Dieu, le but de notre vie est au-dessus de notre nature, surnaturel. La première étape pour accéder à un but surnaturel ne peut être que dans ce même ordre surnaturel :"c'est par la grâce que vous êtes sauvés au moyen de la foi ; et cela ne vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu" dit saint Paul (Ep 2/8).
[4] Nous n'entrons pas ici dans la question de savoir si cette foi doit être explicite ou si une foi implicite suffit. Cela n'entre pas dans le cadre de cet article.
[5] Dom Vonier op. cit., chapitre 1.
[6] La foi étant un don de Dieu, c'est à l'auteur de la foi, Dieu lui-même, qu'il faut d'abord demander de conserver et augmenter en nous ce don :"et les Apôtres dirent au Seigneur : augmentez notre foi" (Lc 17/5).
[7] Cf. article sur la passion de Notre Seigneur . "Le sel de la Terre" n° 1.
[8] "J'ai vu une eau sortir du Temple (le corps de Notre Seigneur), du côté droit, alleluia : et tous ceux qui furent touchés par cette eau furent sauvés, et ils chantent : alleluia, alleluia".
[9] Pour être complets, il faut ajouter qu'"un sacrement est un signe qui, tout à la fois, remémore la cause passée (de notre sanctification) : la passion du Christ ; manifeste l'effet de cette passion en nous : la grâce et les vertus ; et annonce la gloire future" qui nous a été méritée par la passion (III, q.6O, a.3). Nous le chantons dans la belle antienne des Vêpres de la Fête-Dieu :"O sacrum convivium, in quo Christus sumitur, recolitur memoria passionis ejus, mens impletur gratia, et futurae gloriae nobis pignus datur" :
"O banquet sacré où le Christ est reçu en nourriture, où sa passion est commémorée, où notre âme est comblée de grâces, où nous est donné le gage de notre gloire future".
Le sacrement tient à la fois du passé, du présent et de l'avenir.
[10] C'est-à-dire les paroles du prêtre et la matière (eau, huile...) employée pour le sacrement.
[11] op. cit. chapitre 5.
[12] La matière des sacrements est la chose sensible qu'on emploie pour les faire : eau, huile ...La forme des sacrements consiste dans les paroles qu'on prononce pour les faire. Le ministre des sacrements est la personne qui confère le sacrement.
[13] dans le sens où ils "présentent de nouveau".
[14] Bien sûr, depuis la résurrection, le corps et le sang de Notre Seigneur restent unis pour toujours, "parce que le Christ, étant ressuscité d'entre les morts, ne mourra plus" (Rm 6/3) : un rite signifie cette réalité au cours de la messe : lorsqu'après l'Agnus Dei le prêtre remet dans le calice une parcelle de la sainte hostie.
[15] Op. cit. chapitre 13.
[16] Nous sommes loin de la "messe-repas" ou du "pain partagé pour un monde nouveau" des évêques de France . S'il y a repas, c'est un repas sacrificiel : nous mangeons une victime qui a été immolée sacramentellement sur l'autel, et cela n'est plus jamais dit par nos clercs modernes.
[17] Du latin "vocare" qui veut dire : appeler. Notre Seigneur nous appelle en effet à porter notre croix si nous voulons être sauvés :"si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive" (Mc 8/34).
[18] Dans III, q.49, a.3 saint Thomas dit même : "il faut que les membres soient conformes à leur tête".
[19] = qui peut souffrir.
[20] "Lettre circulaire aux amis de la croix". Deuxième partie.
[21] Illustre dominicain du XVIIème siècle.Voir son livre :"La croix de Jésus" (Cerf Paris 1937), en particulier : Premier entretien, chapitre 5.
[22] Nous résumons ici la question 63 de la troisième partie de la Somme.
[23] Selon l'expression des conciles de Florence et de Trente (D.S. 1313 et 1609).
[24] Père Florand o.p. Introduction au livre du P. Chardon , op. cit. page cv., et sainte Thérèse d'Avila :"Chemin de la Pefection"
chapitre XIX.
[25] La peine est alors en même temps une médecine : Dieu nous fait travailler à notre propre correction.
[26] "Le Père Vayssière o.p." par Marcelle Dalloni, Ed. Alsatia,.Paris, 1957, p 124. (Lettres de direction.)
[27] Matines de la fête du 3O novembre (saint André). 6ème lecture.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 84-96
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