Que penser de la danse ?
par le frère Marie-Dominique O.P.
« Quoi que vous fassiez, ou en parlant ou en agissant, faites tout au nom du Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le Père » (Col 3, 17).
Avant-propos
LE repos, la détente, font partie de la vie humaine, surtout dans une société agitée comme la nôtre. Il est normal, parfois obligatoire, lorsqu’on vit en société, d’organiser, de participer à des réunions de détente, de distraction. Mais en quel siècle sommes-nous ? Quels genres de loisirs, de distractions attirent nos contemporains ? Nous voilà confrontés à la situation de la société présente, et en particulier à la question des danses et des soirées mondaines.
Il faut avoir le courage de convaincre des âmes saines comme la vôtre que la rupture volontaire avec la mentalité du monde est le premier symptôme de l’Amour. Je sais très bien ce que vous allez me dire : « Alors, mon père, dans ce cas-là on ne peut plus continuer à donner des réunions, il ne faudra plus rien faire, s’habiller en carmélites ! » Non ! Il faudra continuer à donner des réunions, mais il faudra les donner avec un tel luxe de vie spirituelle qu’elles fassent passer le Christ chez les autres. Regardez sainte Élisabeth de Hongrie. Elle était reine. Dieu sait si elle était obligée de briller dans les réunions officielles... Personne ne se doutait de sa vie personnelle et cachée de pénitence et de prière. C’était là le secret de son prestige, même auprès de son mari. C’est pour elle que Dieu a permis ce joli miracle, changeant en roses le pain qu’elle comptait secrètement porter aux pauvres, au moment où son mari (...) lui demanda de lui découvrir ce qu’elle cachait sous son tablier. Je vous donne cet exemple pour vous montrer cette supériorité que je voudrais réveiller en vous, trouvant tout à fait normal de vous savoir destinée, je ne dis pas à changer le pain en roses... mais à changer le milieu qui vous entoure en christianisme authentiquement vécu. Car vous avez peur de vos qualités spirituelles, en famille ou dans le monde, ou alors, sans vous en douter, vous les utilisez au rebours d’un épanouissement total. Et elles deviennent pour vous une espèce d’anxiété intime qui vient de ce que vous ne faites pas le lien entre votre vie sociale et votre vie spirituelle [1].
La présente étude est dédiée aux éducateurs (prêtres, religieux, parents) ainsi qu’aux jeunes gens et jeunes filles avides d’une grande pureté et d’une authentique vie chrétienne.
La danse considérée en elle-même
Il ne serait pas conforme à la saine théologie de dire que la danse est intrinsèquement mauvaise. Elle n’est pas plus répréhensible en soi que la musique ou la poésie.
De même que le langage, soumis à des règles particulières de rythme, de mesure et de cadence, a donné naissance à la poésie, la succession des sons, suivant des lois analogues, est devenue la musique et, par une évolution semblable, l ’ordonnance des gestes et des attitudes est devenue la danse.
Ces trois arts, poésie, musique et danse, ont pour objet de mettre en lumière les beautés de l’ordre naturel et de l’ordre de la grâce. Dans la danse, le corps veut lui-même s’associer aux dispositions de l’âme.
On peut considérer la danse comme une simple activité de détente et de distraction, expression de la joie de l’âme, ou bien comme un art plus perfectionné, ainsi la chorégraphie [2].
L’essentiel de cette étude consistera cependant à parler de la danse en tant que détente pour les jeunes et moins jeunes, telle qu’elle peut se pratiquer à l’occasion de rencontres familiales ou entre amis.
Notons quand même que les Grecs, les Égyptiens ont pratiqué la danse pour leurs fêtes civiles et religieuses ; le peuple hébreu aussi : la Bible en parle comme expression de la joie ou de la piété. Ainsi, après le passage de la mer Rouge, « Myriam (...) prit en mains un tambourin et toutes les femmes la suivirent avec des tambourins en dansant » (Ex 15, 20). Lorsque l’Arche d’Alliance fut transportée à Jérusalem, « David dansait de toutes ses forces devant Yahweh » (2 R 6, 14). Plus près de nous, on pourrait mentionner la vénérable Mère Isabelle de Saint-François, moniale dominicaine, restauratrice du monastère de Notre-Dame de Grâce à Abrantès au Portugal, au XVe siècle, que ses sœurs ont vue plusieurs fois danser devant le tabernacle (mais en privé). Ses sœurs, la voyant agir ainsi de manière si sainte et angélique, loin de se moquer, en furent grandement édifiées [3].
Hélas, en raison du péché originel et de la blessure de la concupiscence, la danse est devenue souvent occasion de désordres passionnels. Ce danger n’a pas échappé aux auteurs sacrés (« Ne fréquente pas de danseuse de peur d’être pris dans ses filets », dit l’Ecclésiastique 9, 4) et les Pères de l’Église n’ont pas de termes trop forts pour fustiger la danse : saint Pierre Chrysologue va jusqu’à appeler les danseuses « une véritable peste [4] ». Il ne faudrait pas en conclure qu’ils ont condamné la danse en elle-même : elle reste un art noble. Ils ont réprouvé certaines formes de danses telles qu’elles se pratiquaient trop souvent à l’époque, danses lascives et dangereuses que le paganisme expirant avait laissées comme un ferment de corruption au sein de la société chrétienne. On pense aux danses telles qu’elles se pratiquaient au palais d’Hérode et dont l’épisode de la mort de saint Jean-Baptiste nous décrit les conséquences (Mc 6, 22-23).
L’Église, dans ses conciles, s’est plus d’une fois préoccupée des danses : « Les chrétiens qui assistent aux noces ne doivent pas sauter ni danser, mais assister avec décence au repas ou au dîner comme il convient à des chrétiens », dit le concile de Laodicée au IVe siècle, dans son 53e canon [5]. De même le concile de Tolède en 589, et quantité de synodes [6]. Encore une fois, ces règlements ne visent pas à interdire la danse pour elle-même, mais les danses qui se pratiquaient couramment à l’époque et qui constituaient un danger pour les mœurs.
On connaît aussi les invectives de saint Louis-Marie Grignion de Montfort et du saint Curé d’Ars. Nous les citerons en annexe en fin d’article.
Citons plus récemment, au XXe siècle, ce texte du pape Benoît XV dans son encyclique Sacra propediem du 6 janvier 1921 [7] : « Ces danses exotiques et barbares plus malsaines les unes que les autres, importées récemment dans les cercles mondains : on ne saurait imaginer rien de plus propre à bannir tout reste de pudeur. »
En janvier 1925, l’épiscopat allemand intervenait de la façon suivante : « Les milieux catholiques doivent, en remplissant leurs obligations sociales et en recevant leurs hôtes, retourner à la simplicité et aux bonnes mœurs des anciens (...) Les danses modernes, qui sont presque toutes de la plus mauvaise origine, menacent les bonnes mœurs et la pudeur, et ne peuvent être tolérées en aucune circonstance [8] »
En 1927, le bulletin du diocèse de Vienne (Autriche) contenait cette mise en garde : « La conférence des évêques d’Autriche s’est occupée récemment, lors de sa session d’automne 1926, de la défense des danses soi-disant modernes ou internationales. Elle confirme sa défense de 1923 dans toute sa portée, et défend maintenant comme avant, à tous les catholiques, ces danses mondaines qui, étant d’origine exotique, servent exclusivement à exciter la sensualité et manifestent ce but clairement dans l’attitude des danseurs, dans l’habillement des danseuses, dans les figures particulières des danses, dans une musique d’origine africaine qui excite les sens, ou dans les textes scandaleux accompagnant la musique [9]. » Et c’est une époque où le rock n’avait pas encore fait son apparition.
Depuis le concile Vatican II, papes et épiscopats sont muets sur cette question pourtant importante pour la conscience catholique.
Ces mises en garde constantes depuis l’Ancien Testament ne peuvent faire conclure que la danse est un divertissement sans danger. On doit plutôt dire que, de fait, étant donnée la blessure du péché originel, la danse est un divertissement rarement innocent. Qui peut se vanter de pouvoir toujours se maîtriser ?
Pour approfondir la question, interrogeons la théologie. Saint Thomas d’Aquin traite de la danse dans son commentaire du chapitre 3 d’Isaïe où il est question de la mondanité des femmes d’Israël [10]. « La danse en elle-même n’est pas mauvaise, dit-il, tout dépend de la fin que l’on se propose en dansant et des circonstances qui entourent cette danse, et qui peuvent en faire un vice ou un acte de vertu. » Et saint Thomas énumère les circonstances nécessaires pour que l’on puisse parler de danse honnête, ce qui est très intéressant : « Qu’il ne s’agisse pas d’une personne dont il ne conviendrait pas qu’elle danse, comme un clerc ou un religieux, que la danse se fasse entre personnes honnêtes et sur un chant honnête » (précision importante quand on pense aux paroles, même anglaises, sur lesquelles on veut faire danser les jeunes d’aujourd’hui), enfin « que les gestes ne soient pas lascifs », c’est-à-dire ne provoquent pas de tentations de luxure. Voilà une série de critères que l’on pourrait appliquer sur toute « soirée » pour discerner ce qui est innocent de ce qui ne l’est pas. Combien de soirées seraient qualifiées d’honnêtes ?
Ces arguments de saint Thomas se retrouvent chez tous les théologiens : les carmes de Salamanque, saint Antonin, saint Alphonse [11].
Saint François de Sales, dans son Introduction à la vie dévote (3e partie – chapitre 33), dit aussi : « Les danses et les bals sont choses indifférentes de leur nature, mais selon l’ordinaire façon avec laquelle cet exercice se fait, il est fort penchant et incliné du côté du mal, et par conséquent plein de dangers et de périls. »
Entrons un peu dans le détail de ces circonstances qui rendent les danses peu dignes, voire dangereuses pour un chrétien.
La danse considérée dans ses circonstances
Circonstances objectives
1. L’habillement
Outre les multiples péchés véniels de vanité (signe et cause de tiédeur chrétienne) que provoquent les soirées, « rallyes », etc., il faut considérer surtout les tentations contre la chasteté. Il est bien rare que, dans des soirées, il n’y ait pas des jeunes filles qui, même inconsciemment, ne soient occasion de tentations pour les jeunes gens à cause de leur habillement peu modeste. Il faut que les jeunes filles sachent que les jeunes gens sont en règle générale beaucoup plus sensibles qu’elles aux tentations contre la chasteté. A une jeune fille qui, dans une école, disait : « Qu’est-ce que cela peut faire aux garçons si je suis en mini-jupe ? », l’aumônier qui passait par là répondit : « On voit bien que ce n’est pas vous qui les confessez, mademoiselle ! » (l’histoire est véridique). Le Bon Dieu demandera un compte rigoureux des tentations dont certaines jeunes filles ont été l’occasion pour les jeunes gens par leur manque de modestie... et il n’y a pas besoin d’être en mini-jupe pour être immodeste.
On objectera que l’on peut avoir ce genre de tentations ailleurs que dans une soirée. C’est exact, mais cela ne donne pas le droit d’aller s’exposer librement à ces mêmes tentations dans certaines soirées. Ce qu’on appelle communément soirée n’est jamais un lieu où domine la modestie chrétienne, et les circonstances énumérées ci-après risquent fort d’augmenter les tentations causées par l’habillement.
2. Les attouchements
Étant donnée la blessure de la concupiscence, plus les danses facilitent et multiplient les occasions de rapprochement physique, plus il y a risque de tentations et nécessité d’être prudents. Même la valse, qualifiée de danse honnête dans les « bonnes familles », n’est pas innocente. Voici le jugement qu’en portaient les frères Goncourt qui pourtant ne sont pas connus pour être des défenseurs du catholicisme : « Tout le Directoire est dans la valse. Ce n’est plus alors la danse, une marche élégante ou noble, un pas sévère ou agréable, un ballet de décence et de grâce, un choix aimable de gestes et de poses cadencées, qui séduisaient comme la musique du corps. A des danseuses sans voile, il faut une danse abandonnée et une sollicitation absolument physique. Comme la femme du Directoire a ravalé son ambition à n’être que désirée, elle livre plus que son sourire, plus que sa main, elle se donne toute au cavalier. C’est une ronde de volupté intime et molle, où le couple que le rythme marie, poitrine contre poitrine, haleine contre haleine, tourbillonne enlacé... les mères ont peur de gronder, les maris craignent de passer pour jaloux, et la valse, toute nouvelle débarquée de l’Allemagne, commence en ces années délicieuses son règne charmant et immodeste dans les salons français dégénérés [12]. » S’il en est ainsi de la valse, qu’en est-il de tant de danses modernes ?
3. Le rythme de la musique
Il y a beaucoup de danses modernes où les danseurs ne se touchent pas, mais ces danses n’en sont pas moins dangereuses à cause de l’influence du rythme sur les passions de l’âme, et de ses répercussions sur les sens.
Les travaux du père Régimbal [13] et de quantité de spécialistes ont mis en relief la formidable entreprise de perversion de la jeunesse mondiale par la musique rock, en particulier. Cette musique est caractérisée par la combinaison d’anciens rythmes sauvages africains [14] avec les effets obtenus par les instruments électriques de l’Occident moderne. « Ce qu’apportent aux rythmes africains les musiciens rock pour plonger le monde entier dans un “océan sonore en furie”, c’est la panoplie de la technologie moderne » écrivait, Mgr Williamson dans un article paru il y a quelques années dans la revue Fideliter (n° 46). « Certains artistes du rock ne manquent pas de talent, continuait le même auteur..., mais le rock ne met pas en valeur la mélodie et l’harmonie qui relèvent trop de la partie supérieure et spirituelle de l’âme [15]. » Ce qui compte pour eux, c’est le rythme animal, le beat. Dans un orchestre de rock, continuait Mgr Williamson, « la guitare est l’instrument de base à cause de son caractère rythmique d’abord, mais la guitare classique est transformée en guitare métallique et électrique, raccordée à des haut-parleurs, ce qui donne un son mécanique et plus fort. La guitare basse est amplifiée également par un ou deux speakers puissants à tel point que l’on peut sentir vibrer en unisson l’intérieur de son corps [16]. Le rythme de fond est assuré par la batterie, sur les tambours de laquelle sont installés des synthétiseurs, comme des orgues électroniques. Le batteur et son rythme ont une telle importance que les solos de batteries peuvent durer jusqu’à un quart d’heure dans un concert de rock [17]. Et l’électricité sert non seulement à amplifier mais aussi à distordre le son (...), c’est dire son caractère artificiel, outrancier (propre à déséquilibrer les nerfs). (...) A titre d’exemple d’analyse médicale du processus par lequel le rythme peut “casser” le corps, les médecins font observer que le système nerveux du corps humain baigne dans un liquide cérébro-spinal qui a une pulsation dirigée en partie par la glande pituitaire, la glande maîtresse du corps. Cette glande influe sur presque tous les processus vitaux du corps, dirigeant par exemple la sécrétion des hormones des glandes endocrines du corps [18]. Si donc la glande pituitaire est déclenchée par les vibrations physiques du beat, tout le système nerveux en est détraqué, d’où une sécrétion anormale, par exemple, des hormones sexuelles, ce qui expliquerait les mouvements érotiques des danses rock . “Le rythme et la danse sont des moyens d’atteindre le système nerveux. J’ai des films qui démontrent que les rythmes primitifs d’une tribu “préhistorique” au Kenya et un groupe de musiciens dans une salle de danse à Londres produisent les mêmes émotions de transe”, dit le Dr William Sargant à la Royal Society of Medecine [19]. De plus, le beat, en stimulant la sécrétion de l’hormone épinéphrine, fait diminuer dans le sang le calcium ionique, de grande importance pour diriger le système nerveux, et le sucre, unique nourriture du cerveau, d’où les nerfs épuisés et le cerveau détraqué à la suite d’un concert de rock. Cette forte stimulation de la sensualité avec la dépression de l’intelligence et de la raison débouche dans l’érotisme et la violence. »
Tout ceci est d’autant plus inquiétant que, se référant à une enquête américaine effectuée en 1981, le père Régimbal révèle que 90% des disques sur lesquels les jeunes du monde entier ont dansé cette année-là étaient des disques rock.
Nous sommes aux antipodes de l’idéal chrétien où il s’agit au contraire de se détacher peu à peu de tout ce qui est sensible pour que l’âme s’élève plus facilement vers Dieu. Comment une vraie vie chrétienne peut-elle donc être conciliable avec l’audition de telles musiques ? Jusqu’où peut résister une formation spirituelle et morale solide ? D’autre part, même si l’on reste insensible à l’excitation des passions (et qui pourrait le garantir ?), est-il vraiment digne d’un chrétien de gesticuler sur de tels rythmes ? Aurions-nous oublié ces paroles de saint Paul : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui réside en vous et qui vous a été donné de Dieu, et que vous n’êtes plus à vous-mêmes ? Vous avez été rachetés d’un grand prix. Glorifiez et portez Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 19-20).
Ajoutons pour terminer que les musiques actuelles se dégradent de plus en plus vite et méritent de moins en moins le qualificatif de « musique », l’harmonie et la mélodie disparaissant de plus en plus au profit du rythme [20].
4. Les paroles des chansons
Pour qu’une danse soit honnête, il faut que les paroles de la musique sur laquelle on danse (quand il y en a) soient honnêtes, avons-nous vu avec saint Thomas.
Or, la plupart des paroles sur lesquelles dansent les jeunes d’aujourd’hui, quant elles ne prônent pas un amour romanesque ou vulgaire peu apte à édifier la jeunesse et à l’élever, sont le plus souvent l’expression d’une contre-culture destructrice de la religion et de la morale. C’est le cas des paroles jointes aux musiques appelées rock, techno, rap, hard, reggae, véritable vague déferlante qui submerge aujourd’hui la jeunesse. « Le rock est à juger comme une révolte (...) qui s’aligne sur le péché originel et l’exploite et, en faisant rejeter toute retenue, pousse à mille péchés personnels dont les jeunes sont pleinement conscients et responsables (...). “J’ai calculé ; la seule chose à faire, c’est de voler les enfants (...) par là je n’entends pas les kidnapper, je veux dire simplement changer tellement leur système de valeurs qu’ils sont très effectivement enlevés au monde de leurs parents”, dit David Crosby [21]. »
Citons encore dans la revue Rolling Stones : « Le rock est plus que de la musique, c’est le centre énergétique d’une nouvelle culture et d’une jeunesse en révolution [22] » ; et Jerry Rubin : « Rock’n’Roll’ a marqué le début de la Révolution. (...) Nous avons combiné la jeunesse, la musique, le sexe, les drogues et la révolte avec la trahison – combinaison imbattable [23]. »
A côté du matérialisme, de l’humanisme athée, du nihilisme, de l’hédonisme, ces « chansons » poussent à la perversion sexuelle, à la révolte contre l ’ordre établi, à la drogue, au suicide, à la violence, au meurtre et à la consécration à Satan. Pour ne prendre qu’un exemple, tous ces thèmes se retrouvaient chez les Beatles tant prisés par de nombreux jeunes catholiques.
Il y a, il est vrai, quelques exceptions inoffensives. Elles sont rarissimes et n’infirment donc pas notre propos.
Certains objectent que la plupart de ces « chansons » sont en langure anglaise et que les jeunes n’y comprennent rien. Nous répondrons : garderait-on dans sa bibliothèque un hymne à Satan ou une apologie de l’érotisme, même s’ils sont écrits dans une langue qu’on ne comprend pas ? Relevons aussi ce témoignage éloquent d’un jeune homme cité par la Lettre de la Péraudière [24] : « Même les musiques anglaises dont on ne comprend pas les paroles nous emportent sans que nous nous en rendions compte (...) Mon comportement a beaucoup changé, j’étais gentil, je m’énerve facilement. Je me suis encore disputé violemment avec ma mère hier soir. » A ceci, il faudrait ajouter les considérations suivantes : comment des catholiques peuvent-ils accepter de danser sur les slogans de la Révolution ? Comment peuvent-ils accepter de coopérer à cette œuvre diabolique en achetant ces disques ? Comment peut-on à la fois aimer Dieu de tout son cœur et accepter de danser sur des textes qui l’insultent et le bafouent ?
Que les âmes de bonne volonté ouvrent enfin les yeux.
5. Le lieu
Le lieu est à considérer bien sûr : les « boîtes de nuit », dancings, salons loués pour des bals de grandes écoles... avec leur ambiance de chaleur, d’obscurité, de lumières tamisées, de jeux de lumières, etc., et leur alternance de musiques frénétiques puis langoureuses, romantiques à l’excès, sont un cadre propice à l’excitation des passions avec tous les péchés qui s’ensuivent. De plus, l’usage de l’alcool, servi parfois abondamment dans ces lieux, diminue la maîtrise et le contrôle des sens. Mais combien de soirées dites « de bonne famille », combien de soirées de mariages, ne rassemblent-elles pas aussi les mêmes éléments ?
6. Le temps
La nuit, le danger est plus grand que le jour. C’est d’ailleurs le soir que sont organisées le plus souvent ces réunions o ù l’on danse. Et le fait qu’elles se prolongent fort tard dans la nuit augmente le danger des tentations, car on risque de perdre sa vigilance en se laissant prendre de plus en plus par l’ambiance amollissante que la fatigue empêche de combattre.
Que de mariages, de soirées du samedi soir, où l’on danse jusqu’à trois ou quatre heures du matin le dimanche ! C’est une curieuse façon de sanctifier le jour du Seigneur. Faut-il citer cette réponse (véridique) d’un jeune homme à un prêtre lui ayant demandé comment il avait fait pour avoir la messe du dimanche matin : « Nous y sommes allés directement après la soirée », répondit-il. Dans quelles dispositions ? Et ces messes du dimanche soir auxquelles on participe d’une âme distraite, l’esprit envahi des souvenirs de la nuit précédente, valent-elles mieux ?
Pour combien de jeunes gens et de jeunes filles, la fin de semaine n’est-elle plus occasion de repos, mais de fatigues inutiles et de lassitude ? On passe la journée du dimanche à moitié endormi à cause de la sortie de la veille, oubliant que la loi divine nous a donné ce jour de repos pour vaquer aux choses spirituelles. Le lundi matin, on est incapable de se fixer à son travail et d’y trouver le moindre intérêt, les soirées ayant donné aux âmes le goût de l’oisiveté.
7. La répétition
Dans certains milieux qui se flattent d’être catholiques, on va en soirée presque tous les samedis. Certains parents espèrent que leurs enfants arriveront par là à se marier. C’est une méthode impensable pour chercher à fonder une famille authentiquement chrétienne. Une religieuse dominicaine, directrice d’une école, écrivait ces lignes pertinentes aux parents de ses élèves :
Les sorties fréquentes risquent de faire perdre aux adolescents le sens du sérieux de la vie, risquent même de les tromper sur le vrai sens de la vie. Habitués à considérer cette vie comme une succession de fêtes, le devoir d’état leur paraît peu à peu un pensum à bâcler le plus vite possible, un trouble-fête sans intérêt, une corvée imposée du dehors par des autorités qui ne comprennent rien à la jeunesse [25].
Ce sont les études qui en souffrent [26]. Car si leur esprit est axé sur le souvenir de la dernière sortie et sur la préparation de la suivante avec toutes les satisfactions d’amour-propre, de vanité que cela implique, comment pourrait-il rester disponible aux grands problèmes de la vie, aux idées éternelles, aux principes qui, de tout temps, en toute civilisation, ont donné un sens à la vie humaine ?
Quel détriment aussi pour leur avenir ! D’abord parce qu’il est façonné par la culture qu’ils auront ou n’auront pas acquise. Mais aussi quelle illusion risque de s’installer en eux sur la vie qui les attend, et par là quel désenchantement ne se préparent-ils pas, quel désespoir même dans certains cas ? Quand ils auront leur foyer, l’humble tâche quotidienne leur paraîtra bien terne, bien fastidieuse et, comme on dit aujourd’hui, bien limitée.
Il faudrait encore citer ici ces lignes de sœur Lucie de Fatima au sujet de son enfance : « La passion pour le bal jetait des racines profondes dans mon pauvre cœur. J’avoue que, si le Bon Dieu n’avait pas employé de miséricorde spéciale envers moi, le démon m’aurait perdue [27]. »
Ces lignes montrent que, dans la question des soirées, la chasteté n’est pas seule en cause, mais tout l’esprit chrétien, ce qui n’est pas de moindre importance.
Est-ce à dire qu’il n’est plus permis de se distraire, de se détendre joyeusement ? Bien sûr que si, mais il y a distraction et distraction, détente de ce monde et détente chrétienne. Nous allons en reparler.
Circonstances subjectives
Nous n’examinerons ici que la question de la chasteté.
Nous avons dit que les jeunes gens sont en règle générale beaucoup plus sensibles que les jeunes filles aux tentations contre la chasteté, et les jeunes filles doivent le savoir.
Cela dit, qu’il s’agisse de jeunes gens ou de jeunes filles, certaines personnes sont très sensibles aux tentations contre la chasteté, d’autres moins. C’est une question de tempérament, de sensibilité personnels. On ne pourrait dire : « Toute personne qui danse a forcément des tentations contre la chasteté », ou « toute personne qui danse commet un péché ». Ce serait contraire à la réalité, à la saine raison et à l’opinion commune des moralistes, voire au simple bon sens. Saint Charles Borromée, le grand évêque de la contre-réforme, peu suspect de laxisme, classe les danses parmi les occasions relatives ou personnelles de péché, non parmi les occasions absolues [28]. Le risque de péché dépend de l’influence des circonstances objectives vues précédemment sur la sensibilité personnelle, et celle-ci varie d’individu à individu.
On devra être d’autant plus prudent que l’on est plus sensible aux tentations contre la chasteté et que la réunion où l’on se rend présente des risques dans ce domaine : plus les risques augmentent, plus il faudra une raison sérieuse et grave pour s’y rendre, jusqu’à l’abstention complète s’il le faut [29].
Mais n’y aurait-il aucun risque de péché ou de tentation pour soi-même – et qui peut l’affirmer pour de telles réunions où tant d’occasions de tentations, parfois même imprévues, sont présentes ? – encore faudrait-il penser au prochain. A un jeune homme ou une jeune fille qui prétendrait n’avoir aucune tentation en dansant – et est-ce bien sûr ? – il serait facile de répondre :
« Celui ou celle avec qui vous dansez : qui dit que vous n’aurez pas été occasion de tentations pour lui ou pour elle ? Qui pourrait affirmer que votre partenaire n’a pas eu même une mauvaise pensée ? Si vous n’aviez pas dansé cette danse peu honnête, il ou elle n’aurait pas eu ces tentations. »
« Que de péchés contre la charité sont commis dans ces sortes de soirées ! Il faudra en rendre compte au jour du jugement [30]. »
« Il faut aussi penser à ceux qui vous voient danser : “Si je mange de la viande sacrifiée aux idoles sans commettre de péchés”, dit saint Paul , “peut-être que mon frère qui croit encore aux idoles va être porté à faire de même et à pécher” (1 Co, 8). Alors, si je danse sans commettre de péché et que mon frère plus faible me voit danser, il se dira qu’il peut danser aussi... et pèchera peut-être parce qu’il est plus faible que moi. Alors, par mon exemple, je serai responsable du péché de mon frère. »
C’est une circonstance qu’il faut aussi envisager : la valeur du témoignage, de l’entraînement.
Il faudrait rappeler cette phrase de Notre Seigneur : « Si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui pendît au cou une de ces meules qu’un âne tourne et qu’on le jetât au fond de la mer. Malheur au monde à cause des scandales, car il est nécessaire qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive » (Mt 18, 6-7). Dans l’Évangile, scandaliser quelqu’un veut dire : le faire tomber dans le péché. C’est un péché contre la charité qui devient grave si le péché dans lequel on fait tomber le prochain est grave. Ces fortes paroles devraient faire réfléchir.
Récapitulation
Voici ce qui est en jeu dans cette question :
Enjeu personnel
1. La chasteté : mise en danger par l’habillement, les attouchements, le rythme, le lieu, le temps. Au vu de toutes ces circonstances, il est clair que de nombreux péchés graves se commettent dans ces soirées. Cette situation s’aggrave encore avec la perte croissante du sens moral chez les participants. Ceux qui organisent ce genre de réunions doivent savoir qu’ils auront à rendre compte, au jour du jugement, de ces péchés dont ils ont créé l’occasion.
2. La dignité du chrétien : peu respectée (c’est le moins qu’on puisse dire) dans les gesticulations des danses modernes.
3. L’esprit chrétien : les musiques des danses actuelles enfoncent l’âme dans ce qui est sensible au lieu de se servir de ce qui est sensible pour la conduire à Dieu. D’autre part, disait l’abbé Berto : « On ne fera jamais que les danses (actuelles) ne soient une manifestation de l’esprit du monde auquel il nous est commandé de ne pas nous conformer : “Ne vous conformez pas à ce monde”, dit saint Paul (Rm 12, 2) [31]. » Un choix s’impose donc pour le chrétien : ou se livrer au monde et y sacrifier, ou savoir se distraire sainement, et alors choisir ses distractions.
Enjeu social
1. Tentations que l’on peut provoquer chez le prochain.
2. Mauvais exemple qu’on lui donne, et qui peut le faire tomber.
3. Capitulation des catholiques devant l’esprit du monde et la Révolution, du moins l’une de ses armes importantes.
