+ Lépante, l’Histoire étouffée
Lépante est « une leçon très actuelle, source de réflexion et de redécouverte pour le IIIe millénaire qui va s’ouvrir à nous. Ces leçon et source se sont progressivement imposées à moi, dans mon Lépante, l’Histoire étouffée, par le dépouillement attentif des archives de l’époque et les rapprochements très forts qu’elles mettaient en évidence avec les données qui sont celles de notre histoire française et de son temps présent. »
Ainsi s’explique Jean Dumont au sujet de son dernier livre, dans un article de présentation très intéressant, paru dans la revue Fideliter [1], et qui résume bien son ouvrage. « Dans les près de soixante-quinze ans auxquels je suis parvenu – continue-t-il – il m’a semblé que le temps était venu pour moi, au terme probable de mon œuvre d’historien, de remplir mon devoir de vérité, en hommage même à la vérité de Lépante. » Cela nous vaut un livre vif, agréable à lire, qui tranche avec l’historiographie habituelle, sans complaisance pour la politique de cette France qu’il appelle « parisienne ».
La vérité de Lépante, c’est d’abord l’histoire de la formidable victoire remportée sur la flotte turque, le dimanche 7 octobre 1571, par l’armada de la sainte Ligue créée par le pape saint Pie V. En bon historien, Jean Dumont consacre la première partie de son livre à donner les faits, qu’il répartit en quatre chapitres bien documentés : la menace, la honte, la gloire et les résultats.
Il nous décrit d’abord l’énorme menace islamiste, avant 1571. Menace grandissante, inexorable, réunie en bélier sous un commandement unique (Soliman le Magnifique et son successeur le second Sélim), et bénéficiant de la connivence passive de l’Europe protestante et de la complicité active de la France des Valois. Les dates tombent, comme autant de couperets : 1453, chute de Constantinople ; 1459 effondrement de la Bulgarie, puis de la Serbie, de la Bosnie et de la Croatie ; 1461, prise de Trébizonde, le dernier royaume chrétien d’Orient. La Grèce est menacée à son tour. Otrante, en Italie, est occupée en 1480. Même le Maghreb musulman passe sous la férule turque. En 1522, Rhodes est submergée, puis la Hongrie est envahie, Vienne est assiégée. Les nations chrétiennes, débordées, disparaissent les unes après les autres. Rome est menacée. Quant aux populations de toutes ces régions, elles sont razziées, massacrées, brutalisées, rackettées. La Méditerrannée, dominée par la flotte islamiste, devient « un immense et productif camp de concentration pour chrétiens » (p. 19), qu’on rançonne ou qu’on enlève pour être vendus comme esclaves et pour garnir les chiourmes de la flotte du sultan.
La honte, c’est la complicité de l’Europe occidentale et singulièrement des rois de France. Au cœur de la chrétienté, « on arme, on finance, on soutient le bras turc » (p. 25). L’auteur dénonce surtout le rôle tenu par François Ier, Henri II (qui, toutefois, rejettera cette politique à partir de 1559) et Charles IX, qui signèrent des traités d’alliance militaire avec la puissance ottomane – alliance contre nature qui ne rapporta rien à la France, sinon l’hostilité des autres nations chrétiennes et le mépris des Turcs. Il se trouva même des hommes d’Église, conseillers ou agents des Valois, pour favoriser ces agissements scandaleux : Monluc, évêque de Valence (déchu de sa charge par saint Pie V en 1566, comme hérétique notoire), Pellicier, évêque de Montpellier (que le parlement de Toulouse condamna comme complice des protestants), Noailles, évêque de Dax (également déposé par le pape pour les mêmes raisons). Jean Dumont nous raconte comment, en 1543, Barberousse, le Kapudan-Pacha de la flotte turque, aidé par une escadre française, bombarda, pilla et saccagea la ville de Nice (alors savoyarde). Après cette glorieuse expédition, François Ier offrit le port de Toulon aux galères islamistes, qui n’en délogèrent qu’après avoir reçu de la France 800 000 écus d’or de compensation. On croit rêver ; cela se passait au pays du Roi Très-Chrétien ! D’ailleurs, ces actes indignèrent profondément l’Europe. En témoigne cette déclaration officielle de la diète (protestante) de Spire : « Le roi de France est autant ennemi de la chrétienté que le Turc lui-même ! »
Suite au refus de Charles IX de participer à la sainte Ligue constituée par le pape saint Pie V, la France officielle fut donc absente à Lépante. En revanche, pour l’Espagne catholique, pour l’Italie et pour tous les protagonistes qui s’impliquèrent totalement dans cette croisade (parmi lesquels se trouvaient, Dieu merci, de nombreux français venus à titre personnel), ce fut une heure de gloire sans équivalent peut-être dans l’histoire de la chrétienté.
L’auteur nous raconte en détail la célèbre bataille navale. Il nous montre les dizaines de milliers de marins et de soldats embarqués sur la flotte chrétienne, se confessant et communiant à l’issue d’un jeûne de trois jours. Il nous dresse un tableau enthousiaste des chefs et spécialement de leur amiral prestigieux et profondément catholique, le jeune prince Don Juan d’Autriche (qui n’a que 25 ans). Il nous démontre que Lépante fut une victoire obtenue bien plus par la prière et le rosaire de Notre-Dame que par le génie tactique et la valeur des armes, qui, pourtant, ne manquèrent pas. Mais ces événements sont connus ; ce n’est pas sur ce point que le livre apporte le plus d’originalité, encore que, grâce aux sources espagnoles qu’il a soigneusement consultées, Jean Dumont corrige plusieurs données communément reçues dans l’historiographie consacrée à ce sujet, et réhabilite notamment l’honneur du capitaine génois Doria.
Sur les résultats de la victoire de Lépante, les historiens ont souvent fait l’impasse, quand ils n’ont pas carrément prétendu qu’elle n’eut pas les effets escomptés. L’auteur fait justice de ces allégations comme du silence qui entoure plusieurs des héros ou des témoins de Lépante (ainsi, le cardinal de Granvelle, ministre de Philippe II, grand français dont le nom remplit presque tout le XVIe siècle, et qui n’est connu que des universités allemande et flamande).
La deuxième partie du livre, intitulée « les excuses et les enjeux », est consacrée à la discussion des motivations qui poussèrent la France à s’allier avec les Turcs.
Jean Dumont montre que le danger d’encerclement austro-espagnol des Habsbourg, sans cesse revendiqué par ceux qui cherchent à défendre la politique de la France aux XVIe-XVIIe siècles, n’était en réalité qu’une fausse menace. Les rois de France commirent une grave erreur, dit-il, en s’attaquant à la Maison d’Autriche et à l’Espagne catholiques qui constituaient ses alliés naturels, puisque Charles Quint était un prince de culture et de langue françaises et de religion catholique, né à Gand et héritier de la province française de Bourgogne. En définitive, cette erreur, qui s’est prolongée aux siècles suivants, a précipité la chute de l’Europe monarchique et catholique au profit d’une Europe libérale et protestante, celle des démocraties actuelles. C’était couper la branche sur laquelle nous étions assis et préparer les bouleversements révolutionnaires des XVIIIe et XXe siècles.
Bien plus, explique l’auteur, la raison inavouée de l’alliance franco-turque dressée contre Charles-Quint, ce fut le rêve italien. D’abondantes sources le prouvent : « François Ier ne pouvait se résigner d’avoir été chassé d’Italie. (…) Ses relations avec le sultan (…) devaient aboutir à une alliance offensive destinée à lui rendre le Milanais et Gênes » (p. 139). De Londres même, Cromwell, ministre d’Henri VIII, le confirme : « Le roi de France, pour reconquérir le Milanais, ne sera retenu par aucun scrupule pour attirer le Turc et même le Diable, au cœur de la chrétienté » (p. 140). Politique de gribouille, commente Jean Dumont, qui obligea l’Europe à combattre, en plus des Turcs, l’aberration française mise au service de l’Islam.
Au demeurant, cette collusion avec la puissance ottomane fut pour la France un marché de dupes qui ne lui rapporta rien, pas même l’assurance que ses sujets seraient à l’abri des coups de mains des corsaires islamiques. Jean Dumont montre que les « simagrées françaises » furent stériles même au plan des avantages commerciaux, alors qu’à la même époque, les négociants génois ou vénitiens pratiquaient de fructueux échanges avec les Turcs dont ils étaient pourtant les adversaires déclarés.
Alors, au bout du compte ? Indirectement, l’alliance franco-turque n’aura sauvé que la Réforme qui en fut le principal bénéficiaire. En effet, les impériaux, trop occupés à contenir la poussée turque extérieure, ne purent résorber l’avancée protestante à l’intérieur de leurs frontières. Le parti huguenot, qui en avait bien conscience, encouragea de tout son pouvoir la coalition française avec les infidèles, qui servait si bien ses intérêts. On comprend alors pourquoi les ambassades de François Ier auprès du sultan étaient truffées d’agents protestants. On s’explique également que saint Pie V, travaillant à sauver aussi bien la chrétienté du péril turc que l’Église du péril protestant, dut déposer en 1566, comme hérétiques notoires, un archevêque et sept évêques français, dont plusieurs étaient intimement liés au roi de France et à son alliance turque.
La dernière partie de l’ouvrage (« De frappantes permanences françaises ») tire les leçons de cette page d’histoire et, surtout, tente d’établir des rapprochements entre les attitudes et les situations d’hier et celles d’aujourd’hui. Car le mal français qui fit notre malheur à Lépante continue : c’est l’islamophilie.
On regrettera peut-être que, dans cette dernière partie, l’argumentation et le ton perdent quelque peu de leur rigueur et de leur gravité. Certaines comparaisons, certains jugements, certains survols de l’actualité contemporaine sont exprimés trop schématiquement pour être vraiment significatifs. Il est vrai que le sujet est brûlant et porte à une certaine véhémence d’expression.
D’ailleurs, il nous semble que c’est un travers plus ou moins répandu dans tout le livre : à une solide documentation, souvent inédite, l’auteur joint volontiers un style fougueux et un vocabulaire légèrement persifleur, pour marquer son indignation. Pour tout dire, cette ardeur polémique – indice de bonne santé intellectuelle et d’orthodoxie sans états d’âme – n’est pas pour nous déplaire. Mais il faut convenir que ce genre plutôt journalistique est assez inattendu dans un travail d’historien. Ne risque-t-il pas d’occulter la pertinence des documents produits et de faire passer certaines pages pour du militantisme partisan ?
Surtout que le livre fait la part belle à Charles-Quint et n’aborde aucun des aspects contestables de sa personnalité. Or ce prince, s’il lutta militairement contre les Turcs et les protestants, fut aussi un érasmien convaincu [2] et un adversaire obstiné du concile de Trente, sous prétexte qu’en s’occupant de condamner l’hérésie protestante, le concile allait augmenter les divisions dans l’Empire [3].
Plus profondément, il nous semble qu’il y a un oubli important dans les rapprochements de la dernière partie. Si, du côté de « la France parisienne », certaines permanences méritent effectivement d’être soulignées entre hier et aujourd’hui, du côté de Rome, le parallèle doit aussi être fait, mais en antithèse. Car, dans l’Église, il s’est opéré une profonde fracture. Or, de ces deux confrontations, la seconde est la plus instructive et c’est elle qui prête le plus à conséquence. En 1571, le pape s’appelait saint Pie V ; il était un champion irréductible de la foi catholique et un saint. En dépit de l’alliance franco-turque, il fit Lépante et sauva l’Église et la chrétienté. En 1997, le pape prêche l’œcuménisme et prépare, pour l’an 2000, le rassemblement du Sinaï avec le protestantisme, le judaïsme et l’islam. Il défait l’œuvre de Lépante… Rome est à nouveau menacée, mais de l’intérieur. L’erreur et le mal sont-ils toujours français ? Ils sont surtout conciliaires [4].
Nos lecteurs seront certainement heureux de lire ce livre qui apporte une contribution importante au débat que les numéros 17 et 19 du Sel de la terre ont déjà largement évoqué, concernant « les erreurs et reniements de la France ».
Fr. E.-M.
Dumont Jean, Lépante, l’Histoire étouffée, Paris, Critérion, 1997, 22,5 x 14,5, 251 p., 110 F.
[1] — Fideliter 120, novembre-décembre 1997, p. 49-54.
[2] — Au sujet d’Érasme, Jean Dumont écrit : « Le grand bourguignon Érasme, humaniste, bibliste et conseiller en titre de Charles Quint » (p. 72). On aurait aimé quelques réserves pour décrire cet intellectuel novateur et caustique, inspirateur de l’humanisme et de la pré-Réforme en France, ennemi déclaré de la scolastique et des commentaires patristiques de l’Écriture.
[3] — En 1548, Charles Quint fit adopter comme loi d’Empire « l’Interim d’Augsbourg », qui était une formule de foi minimum, œcuménique, commune aux protestants et aux catholiques. Il espérait ainsi réconcilier l’Empire et empêcher les travaux du concile commencé malgré lui en 1545. Pressé par l’empereur, le pape Paul III dut ordonner l’interruption des sessions en 1549 ; elles ne reprirent qu’en 1551, sous Jules III, pour un an seulement. Il fallut attendre 1561 (sous Pie IV – Charles Quint était mort en 1556) pour reprendre et achever l’œuvre du concile de Trente.
[4] — On se souvient que Paul VI, en 1965, voulut « restituer » le drapeau de Lépante aux autorités turques qui le reçurent d’ailleurs dans la plus grande indifférence. Un incroyable bref apostolique accompagnait cette remise : « Le souverain Pontife a décidé de restituer aux autorités de cette République [turque] le drapeau turc qui a été pris autrefois lors du combat naval qui s’est déroulé près des îles Echinades et qui, jusqu’à maintenant, était conservé dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure. C’est ainsi que cet ancien trophée de guerre sert aujourd’hui à favoriser l’amitié et la paix » (Documentation catholique, 4 avril 1965, col. 589).

