La venue de la lumière
dans le prologue du quatrième Évangile
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Cet article est le troisième consacré à l’étude du prologue de l’Évangile de saint Jean. Les deux précédents étaient intitulés : « La personne du Verbe » (Le Sel de la terre 22, p. 6) et : « Le Verbe créateur et illuminateur » (Le Sel de la terre 24, p. 8).
Le Sel de la terre.
Jean-Baptiste, le témoin de la lumière
APRÈS les considérations sur le Verbe en lui-même (versets 1-2) et sur ses rapports avec la créature spirituelle en général (versets 3-5), l’évangéliste nous plonge brusquement dans l’histoire du monde avec l’apparition de Jean-Baptiste : « Advint un homme envoyé de Dieu ; son nom était Jean… » Trois versets nous renseignent sur la personnalité (verset 6), la mission (verset 7) et les limites de cette mission du Précurseur (verset 8). Lisons-les :
(6) Advint un homme, dépêché de par Dieu ; son nom était Jean.
(7) Celui-là vint pour [rendre] témoignage, afin qu’il témoignât sur la lumière, afin que tous se missent à croire à travers [par] lui.
(8) Il n’était pas la lumière, lui, mais il fallait qu’il témoignât sur la lumière [1].
Des versets interpolés ?
Ces versets semblent introduire une parenthèse dans le développement sur le « Verbe-lumière » commencé au paragraphe précédent et continué ensuite aux versets 9-13. La même chose reviendra d’ailleurs un peu plus loin, lorsque le développement sur la plénitude de grâce du Verbe incarné – aux versets 14, 16 et 17 – sera coupé par le verset 15, également consacré à Jean-Baptiste.
Il est à noter, du reste, que le style de ces deux incises concernant le Précurseur tranche avec le reste du prologue. Alors qu’on trouve partout des phrases courtes simplement juxtaposées qu’on a pu comparer à des vers, ces deux passages ont une structure plus complexe, plus proche de la prose, avec un grand nombre de propositions subordonnées.
Il n’en fallait pas tant pour que les exégètes modernes considèrent ces versets comme des additions tardives au texte primitif, interpolées par la « communauté primitive » au moment de « l’édition définitive » du quatrième Évangile. Ces versets ne seraient pas à leur place. Avec leur introduction typique : Fuit homo missus a Deo, ils seraient l’ancien préambule du long récit consacré à Jean-Baptiste qu’on trouve à la fin du chapitre premier (versets 19 à 36). Quant au verset 15, il serait un « doublet » légèrement modifié du verset 30 du même chapitre [2].
Plutôt que de se prêter à de telles manipulations faussement scientifiques, prenons le texte tel qu’il est, et cherchons à le comprendre à la sûre lumière de son contexte et de l’interprétation traditionnelle que l’Église en donne.
Or nous constatons que ce n’est pas une rupture qu’opèrent ces versets, mais une transition entre le Verbe-Principe (versets 1-5) et le Verbe « venant en ce monde » (verset 9 et suivants). Ils font la charnière entre la fonction du Verbe créateur et illuminateur, « au principe » de toutes choses, et sa fonction de rédempteur « dans le monde », dont il va être maintenant question. Ces versets sont donc parfaitement en situation. C’est ce que souligne saint Thomas :
Plus haut, l’évangéliste a traité de la divinité du Verbe ; il commence maintenant à traiter de son incarnation. A ce sujet, il parle d’abord du témoin du Verbe incarné, c’est-à-dire du Précurseur ; il parlera ensuite de l’avènement du Verbe, quand il dira : Il était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme venant en ce monde [3].
Et si ces versets « charnière » sont consacrés à Jean-Baptiste, c’est parce que c’est précisément son rôle, en tant que Précurseur, d’introduire le Verbe dans le temps et dans l’histoire.
La personne de Jean-Baptiste
• « Advint un homme dépêché de par Dieu » (a[nqrwpo" ajpestalmevno")
Cette introduction solennelle fait penser à la formule qui sert assez souvent, dans l’Ancien Testament, à annoncer la venue prochaine d’un envoyé de Dieu : « Et il y eut un homme, (…) dont le nom était Manué… » (le père de Samson, Jg 13, 2) ; « dont le nom était Elcana… » (le père de Samuel, 1 S 1, 1), etc.
Le verbe guinesthai (givnesqai) n’a plus, ici, le même sens qu’au verset 3 (« Par lui, tout devint ») ; il est employé de manière défective comme dans les expressions : « il arriva », « il se produisit ». Quand la plénitude des temps fut accomplie, advint un homme [4].
Cet homme, Jean-Baptiste, n’agit pas de son propre chef : il est envoyé – dépêché [5] – par Dieu. Saint Thomas commente :
Pour que quelqu’un rende témoignage à Dieu, il faut qu’il soit envoyé par lui : Comment prêcheront-ils, s’ils ne sont pas envoyés ? (Rm 10, 15). Et, envoyés par Dieu, ils ne doivent pas chercher leurs intérêts mais ceux de Dieu : Car ce n’est pas nous-mêmes que nous prêchons, mais le Christ Jésus Notre-Seigneur (2 Co 4, 5). Celui, en revanche, qui est envoyé non par Dieu, mais par lui-même, cherche ses intérêts ou ceux des hommes, mais non pas ceux du Christ. Aussi l’évangéliste dit-il ici : Il y eut un homme envoyé par Dieu, pour que tu comprennes que Jean n’a rien annoncé que de divin, qu’il n’a rien annoncé d’humain [6].
Jean fut un prophète. Le Christ le proclama même plus quam propheta – « plus qu’un prophète » (Mt 11, 9), car il fut le dernier des prophètes, précurseur immédiat du Messie, sanctifié par lui dès le sein de sa mère [7]. Nul enfant des hommes, depuis la faute originelle, ne l’égale, parce que, chez lui, le rapport de lumière et d’amour avec Dieu est sans obstacle. Et c’est pourquoi Notre-Seigneur ajouta : « En vérité, je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a point paru de plus grand que Jean-Baptiste » et pourtant « le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ».
• « Jean » (∆Iwavnnh")
Son nom était Jean. En hébreu, ce nom signifie : « Dieu a fait grâce » (ˆn:j;/y Yôhânân). C’est l’ange venu annoncer à Zacharie la naissance miraculeuse de l’enfant qui exigea, par ordre de Dieu, qu’on l’appelât ainsi (Lc 1, 13 et 63). Ce nom complète à merveille celui du Christ pour caractériser l’œuvre messianique : Jésus signifie en effet « Dieu a sauvé ». Or, en envoyant son propre Fils sauver les hommes de leurs péchés, Dieu a fait vraiment preuve de miséricorde – il a fait grâce – et c’est ce que laisse augurer le nom de Jean.
Dans le quatrième Évangile, on trouve onze fois ce nom de Jean, sans autre qualificatif, pour nommer le Précurseur [8]. Il n’y a pas de confusion possible avec l’autre Jean – l’évangéliste – parce que ce dernier se désigne toujours au moyen de la périphrase : « le disciple que Jésus aimait » [9].
La mission de Jean
• « Il vint pour un témoignage » (eij" marturivan)
L’évangéliste nous dit d’abord quel est le ministère pour lequel Jean fut envoyé : le témoignage. C’est toute sa raison d’être. Aussi, à l’expression : eij" marturivan – pour un témoignage –, ajoute-t-il une proposition finale redondante : i{na marturhvsh/ – afin qu’il rendît témoignage.
Le témoin, c’est celui qui a vu (ou entendu) et qui rapporte fidèlement ce qu’il a vu à ceux qui n’étaient pas présents [10]. Par conséquent, ce qui fonde l’aptitude du Baptiste à témoigner, c’est ce qu’il a vu et entendu sur les bords du Jourdain lors du baptême de Jésus :
Et Jean rendit témoignage en disant : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe, et il s’est reposé sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et se reposer, c’est lui qui baptise dans 1’Esprit-Saint. Et moi j’ai vu et j’ai rendu témoignage que celui-ci est le Fils de Dieu » (Jn 1, 32-34).
L’importance accordée au témoignage vient de ce que la foi de l’Église ne repose pas sur des évidences rationnelles, à l’instar de la science, mais sur des faits dûment attestés par des témoins qualifiés. Le christianisme n’est ni un mythe, ni une « théologie » élaborée par une quelconque communauté primitive, c’est une révélation divine étroitement liée à des faits historiques – au premier rang desquels se trouvent la naissance, la mort et la résurrection du Sauveur – et recueillie par des témoins directs et fiables qui l’ont fidèlement transmise. Placé au seuil du ministère de Jésus, Jean-Baptiste fut le premier de ces témoins du Verbe [11].
De plus, en s’incarnant, le Verbe met les hommes en demeure de choisir entre lui et le péché, entre la lumière et les ténèbres, et ce choix engage leur vie éternelle. Il y a donc ceux qui accusent et rejettent le Christ, et ceux qui le reçoivent (versets 11-13). Dans ce procès que lui font les méchants en attendant qu’il les juge à son tour, Notre-Seigneur veut avoir une phalange de témoins pour le défendre et pour engager les hommes à le suivre.
Allons plus loin et remarquons qu’en grec témoin se dit martus (mavrtu"). Le témoin est un « martyr » ; il ne se contente pas d’affirmer ce qu’il a vu et entendu, il y appose le sceau de sa conviction et de sa vie, il montre en sa personne la réalisation du salut dont il proclame la vérité [12]. A cet égard, Jean-Baptiste a également tracé la voie en mourant décapité. Saint Augustin, dans son commentaire de la première épître de saint Jean, nous a laissé de belles paroles à ce sujet [13] :
Certains de nos frères, qui ignorent le grec, ne savent peut-être pas quel terme grec correspond à notre mot « témoin » [testis]. C’est un terme bien connu de tous et qui a pris une acception religieuse ; en effet, ceux qu’en latin nous appelons témoins [testes], en grec, ce sont les martyrs [martyres]. (…) Jean dit donc : « Nous l’avons vu et nous en sommes les témoins » ; nous l’avons vu et nous en sommes les martyrs. En effet, ils ont rendu témoignage de ce qu’ils ont vu, ils ont rendu témoignage de ce qu’ils avaient entendu de la bouche de ceux qui ont vu, et, comme leur témoignage déplaisait aux hommes contre lesquels il était proféré, ils ont souffert tout ce qu’ont souffert les martyrs. Les témoins de Dieu sont les martyrs. Dieu a voulu avoir pour témoins des hommes, afin que les hommes à leur tour aient Dieu pour témoin.
• « à la lumière » (peri; tou' fwtov")
L’évangéliste nous dit ensuite quel est l’objet du témoignage de Jean : il est venu pour rendre témoignage à la lumière.
Cela peut sembler étrange : la lumière, c’est-à-dire le Verbe illuminateur, la vérité substantielle, a-t-elle besoin qu’on témoigne pour elle ? Ne lui suffit-il pas de se manifester pour convaincre les hommes ? A cette objection, saint Thomas donne quatre réponses très intéressantes [14] :
— Premièrement, dit-il,
Dieu veut avoir des témoins, non qu’il ait besoin lui-même de leur témoignage, mais pour ennoblir ceux dont il fait ses témoins. C’est ce que nous voyons également dans l’ordre de l’univers : Dieu produit certains effets par des causes secondes, non qu’il soit impuissant à les produire immédiatement, mais parce qu’il daigne, pour les ennoblir, leur communiquer la dignité de la causalité.
— Ensuite, par ses témoins (et spécialement grâce à ceux qui ont rédigé les écrits des deux Testaments), le Verbe atteint tous les hommes, ceux qu’il a personnellement côtoyés et les autres :
Les paroles des prophètes, confiées à l’Écriture, peuvent parvenir non seulement à ceux qui sont présents, mais encore aux hommes à venir. Le Seigneur voulut donc que les hommes viennent à la connaissance du Verbe par le témoignage des prophètes : ainsi tous seraient illuminés à son sujet.
— En outre, les conditions des hommes sont variées et exigent une prédication appropriée :
Les hommes sont conduits et disposés de diverses manières à la connaissance de la vérité. En effet certains sont amenés à la connaissance de la vérité plutôt par des signes et par des miracles ; d’autres au contraire, plutôt par la sagesse. (…) Pour montrer à chacun une voie de salut, le Seigneur voulut donc ouvrir l’une et l’autre voie, celle des signes et celle de la sagesse exposée par les prophètes et les autres livres de l’A.T.
— Enfin, si Dieu recourt à la médiation de témoins, c’est par condescendance pour la faiblesse humaine :
Les hommes d’intelligence faible ne peuvent saisir en elles-mêmes la vérité et la connaissance de Dieu. Pour se mettre à leur portée, Dieu a voulu illuminer certains hommes plus que les autres sur les mystères divins ; de la sorte, les faibles reçoivent d’eux, d’une manière humaine, la connaissance des mystères divins qu’ils n’avaient pas en eux-mêmes la possibilité d’atteindre.
En d’autres termes, dans la mesure où la lumière divine a habité parmi les hommes sous le voile de la chair (Jn 5, 14) et selon la forme d’un esclave (Ph 2, 6), il convenait qu’elle eût des témoins pour la désigner et la révéler aux âmes diposées à la recevoir. Ainsi Jean fut-il chargé de montrer la future victime du calvaire cachée sous les traits du fils du charpentier de Nazareth : « Ecce Agnus Dei… » (1, 29 et 36). Cette manière de faire est plus profonde qu’une manifestation directe : elle excite la sagacité des justes et soustrait la vérité aux railleries des méchants.
• « afin que tous crussent par lui » (i{na pavnte" pisteuvswsin)
Enfin, l’évangéliste nous dit le but du témoignage de Jean. Ce but, c’est de croire. Pisteuein (pisteuvein) employé absolument, sans complément, désigne la foi au Christ. La foi et le témoignage sont en effet corrélatifs, comme on l’a dit plus haut ; le témoignage est une condition nécessaire de la foi : fides ex auditu.
Tous (pavnte") doivent croire par lui : la mission de Jean-Baptiste est regardée ici comme universelle, elle dépasse le cadre limité de son auditoire et de son ministère historique. Étant le premier, il est le modèle des témoins à venir. A ce titre, tous ceux qui croiront lui sont redevables de la foi reçue. On peut dire de lui ce que l’épître aux Hébreux dit d’Abel : « Par la foi, bien que mort, il parle encore » (He 11, 4).
Par lui (di∆ aujtou') : c’est-à-dire « au travers de lui », par l’intermédiaire de son témoignage [15], mais sans s’arrêter à lui. Et ce fut effectivement grâce au témoignage du Baptiste que les premiers disciples rejoignirent Jésus (voir Jn 1, 31 et suivants).
Jean, témoin de la lumière
• « Il n’était pas la lumière » (Oujk h\n ejkei'no" to; fw'")
L’évangéliste souligne la distance qui sépare le Précurseur du Messie. Ces mots font écho aux propres paroles du Baptiste : « C’est lui qui doit venir après moi, qui a été fait plus grand que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure » (Jn 1, 27 [16]).
Saint Thomas commente :
Jean est certes grand ; néanmoins sa venue ne suffit pas aux hommes pour le salut ; car le salut de l’homme consiste à participer à la lumière elle-même. Si donc Jean avait été la lumière, sa venue aurait suffi aux hommes pour le salut ; mais lui-même n’était pas la lumière. Par suite, la lumière était nécessaire, elle qui devait suffire aux hommes pour le salut.
Le Fils de Dieu est la lumière par essence, mais Jean ne l’est que par participation. Et donc, parce que Jean participait à la vraie lumière, il était vraiment apte à rendre témoignage à la lumière (de même que le feu est manifesté de manière plus appropriée par quelque chose d’enflammé que par toute autre chose) [17].
En d’autres termes, Jean-Baptiste n’est pas lumen illuminans ac lucens per se – « la lumière qui illumine et qui brille par elle-même », mais lumen illuminatum – « la lumière illuminée ». Il n’est que « fils de lumière », même s’il l’est à un titre tout spécial.
Une parole de Jésus le confirme : Ille erat lucerna (luvcno~) ardens et lucens – « celui-là est une lampe ardente et brillante » (Jn 5, 35). Le père Lagrange commente par une comparaison : « Il est l’étoile du matin qui annonce la venue du soleil [18] », c’est-à-dire du Christ. D’où l’avertissement de saint Augustin : « Que l’homme ne s’arrête point à la lampe, qu’il ne pense pas se contenter de la lumière de la lampe [19]. »
Lumière par participation (lucerna) qui rend témoignage à la lumière par essence (lux vera, verset 9), saint Jean-Baptiste est aussi la voix humaine qui rend témoignage à la Parole (au Verbe) incréée. L’image, prise dans un autre registre, est parallèle et mérite d’être ici soulignée à l’aide du commentaire d’Origène [20] :
Je pense que, tout comme en nous voix et parole diffèrent, (…) de même, puisque le Sauveur est Parole, selon l’un de ses attributs, Jean diffère de lui en étant la voix, par une certaine analogie avec le Christ qui est la Parole. Ce qui me pousse à dire cela, c’est Jean lui-même qui répondit à ceux qui lui demandaient qui il était : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
C’est peut-être pour cette raison, parce qu’il a douté de la voix qui révèle la Parole de Dieu, que Zacharie perdit la voix, et qu’il la recouvre lorsqu’est engendrée au monde cette voix qui est le Précurseur de la Parole. Car il faut écouter la voix pour qu’ensuite l’esprit puisse saisir la Parole qu’elle montre.
Écoutons donc la voix, regardons la lampe, pour parvenir au Verbe, à la lumière véritable.
Nouveau témoignage de Jean
(15) Jean sur lui témoigne, et il y a sa clameur [et il crie, disant] : C’était celui-là que je désignai [dont j’ai dit] : Celui qui vient derrière moi est devenu devant [est passé devant] moi parce qu’il était, avant moi, le premier [21].
Puisque nous en sommes à saint Jean-Baptiste, faisons un bond en avant et regardons dès maintenant le verset 15 qui lui est également consacré [22].
L’évangéliste y répète que Jean-Baptiste « témoigne » (marturei, marturei'), au présent, pour marquer la valeur permanente de ce témoignage. Mais il précise : il crie (kékraguen, kevkragen : parfait au sens d’un présent intemporel). C’est donc une attestation énergique, rendue avec force à la manière des prophètes de l’Ancien Testament. Ainsi, Dieu commande-t-il à Isaïe (58, 1) : « Crie à plein gosier, sans contrainte, élève la voix comme le cor, révèle à mon peuple ses péchés. »
Mais l’apport le plus important de ce verset est dans la suite. C’est une précision sur l’objet du témoignage de Jean. Nous savons déjà qu’il est un témoignage rendu au Verbe-lumière. Nous apprenons, à présent, qu’il concerne plus précisément l’excellence du Christ préexistant, c’est-à-dire sa dignité et sa primauté en tant que Dieu.
Ce témoignage est introduit par une déclaration solennelle : « Voici celui dont j’ai dit », ou, comme traduit M. Delebecque : « C’était celui-là que je désignai ». Ces mots résument toute la mission du Précurseur : il doit désigner celui qui est le Messie-Dieu. Son père Zacharie n’avait-il pas prophétisé : « Toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut » (Lc 1, 76), c’est-à-dire prophète du Dieu fait homme ?
• « Celui qui vient derrière moi » (ÔO ojpivsw mou ejrcovmeno")
Jean est effectivement entré en scène le premier ; il est né dans le monde et a commencé son ministère avant Jésus. « Il fallait que l’enseignement parfait du Christ vînt après l’enseignement imparfait de Jean », explique saint Thomas [23].
• « est passé (mot à mot est devenu) devant moi » (e[mprosqevn mou gevgonen)
Le Christ est passé devant (en dignité) par l’exercice d’une fonction plus haute. Jean n’était que le Précurseur, Jésus est le Sauveur. Le parfait gevgonen (est devenu) n’indique pas une origine postérieure – et donc créée – du Verbe, comme le prétendaient les ariens, mais le rang qu’il s’est trouvé prendre devant et au-dessus de Jean. Saint Augustin, avec son merveilleux sens des formules raccourcies, commente : Post me venit et præcessit me… antepositus est mihi – « Il vint après moi mais me précèda… parce qu’il a été posé avant moi. »
• « parce qu’il était, avant moi, le premier » (o{ti prw'tov" mou h\n)
Le Verbe existait (imparfait d’éternité qui rappelle les imparfaits des versets 1-2) avant Jean dans sa vie pré-incarnée. Comme s’il y avait : « parce que lui [le Verbe] est éternel et que moi [Jean] je suis dans le temps », glose saint Thomas [24]. Prôtos (Prw'to") suivi du génitif équivaut au comparatif proteros (provtero~, le premier de deux).
La première phrase marque la priorité de Jean sur le Christ dans l’ordre chronologique de la naissance et de la prédication ; la deuxième indique la primauté du Christ sur Jean dans l’ordre de la dignité et de l’excellence ; enfin la troisième dit l’antériorité du Christ dans l’ordre de l’être et de l’éternité.
Le Verbe, vraie lumière
qui illumine tout homme
(9) Il [le Verbe] était la lumière, la vraie, celle qui, venant dans le monde, illumine tout homme [25].
Reprenons le texte là où nous l’avons laissé, au verset 9. La pensée de l’évangéliste continue de progresser par coups d’aile successifs dont les étapes sont marquées par quelques mots-clefs autour desquels tout gravite : la lumière est un de ces mots.
Problèmes de traduction
Il faut d’abord résoudre deux difficultés concernant la traduction de ce verset :
1) Le mot « lumière » (to; fw'") est-il sujet ou attribut ? La présence de l’article semblerait indiquer qu’il s’agit du sujet (« La lumière, la vraie, était… »). Mais – nous l’avons déjà vu au verset 4 – lorsque l’article est emphatique, on le met même à l’attribut. La solution communément retenue, parce qu’elle s’harmonise mieux avec le contexte, est donc celle qui fait de lumière un attribut : « Il [le Verbe] était la lumière, la vraie. »
2) L’expression venant dans le monde se rattache-t-elle à tout homme ou à lumière ? Car le participe erkhoménon (ejrcovmenon – venant) peut être également compris comme un accusatif masculin se rattachant à homme (a[nqrwpon), ou comme un nominatif neutre se rattachant à lumière (to; fw'"). On aboutit ainsi à l’une ou l’autre de ces solutions :
— A : « Il était la lumière, la véritable, qui illumine tout homme venant en ce monde » (Vulgate, Fillion, Dom Delatte et la plupart des interprètes anciens) ;
— ou bien B (lumière étant sujet) : « la lumière, la véritable, qui illumine tout homme, était venant (= venait ; forme périphrastique) en ce monde » (Crampon, Braun, Lagrange) ;
— ou encore B’ (le Verbe étant sujet) : « Il [le Verbe] était la lumière, la véritable, celle qui, venant dans le monde, illumine tout homme. » (Delebecque, Bible de Maredsous).
La possibilité B (ou B’) est signalée par saint Augustin et saint Cyrille d’Alexandrie ; elle est retenue par Théodore de Mopsueste, Tertullien, saint Cyprien, et la plupart des modernes [26].
Sens du verset
Les choses ainsi clarifiées, on peut déterminer le sens. La lumière a un triple caractère :
1º Elle est la lumière, la véritable (avec l’article répété deux fois). Il s’agit donc de la lumière du Verbe, de la lumière incréée (comme dans 1 Jn 1, 5 : Dieu est lumière), par opposition à la lumière communiquée et participée (la lumière de la révélation ou de la grâce) et par opposition à Jean-Baptiste qui n’est que le témoin de la lumière. On revient donc, avec ce verset, au sujet principal du prologue : le Verbe, pour nous dire qu’il « était » la lumière, comme il « était » au principe, auprès de Dieu, Dieu.
Faut-il voir dans le choix de l’adjectif alèthinos (ajlhqinov~) une nuance de sens voulue par l’évangéliste ? En effet, le Verbe n’est pas seulement la lumière « ajlhqhv~ » (alèthès), mot qui, dans le quatrième Évangile, signifie vrai au sens de véridique (qui ne ment pas, qui accomplit ses promesses) et que la Vulgate a rendu le plus souvent par verax. Mais il est la lumière « ajlhqinov~ » (alèthinos), véritable, mot que saint Jean applique à ce qui réalise vraiment les qualités de sa nature et de son nom, et que saint Jérôme a rendu ordinairement par verus. Il faut donc comprendre : le Verbe est la lumière par excellence, toute pure, qui n’est que lumière, celle de qui provient toute lumière, l’unique source de toute clarté.
2º Elle illumine (fwtivzei, au présent, pour indiquer une action permanente) tout homme, pavnta a[nqrwpon, car la volonté salvifique de Dieu est universelle, et il offre sa grâce à tous sans exception. Ce qui ne veut pas dire que le salut soit de facto universel, et que tous sont sauvés par le seul fait d’être homme. Car il faut, pour être effectivement sauvé, recevoir cette lumière par la foi et le baptême, comme cela sera dit plus loin (verset 12). Le présent verset affirme que le sujet du salut est l’homme et uniquement lui, mais il ne dit pas qu’être homme donne automatiquement et effectivement droit au salut.
3º Elle vient dans le monde (si, du moins, on rattache le participe venant à la lumière), et c’est comme cela qu’elle illumine. Le monde, ici, désigne l’univers créé. Mais, comme l’homme en est le principal habitant, ce terme équivaut en fait à l’univers moral, à l’humanité [27].
Cette lumière venant dans le monde est celle de l’incarnation [28]. L’expression « venant dans le monde » désigne en effet, chez saint Jean, l’événement de l’incarnation [29].
En s’incarnant, le Verbe apporte la véritable lumière qui éclaire tout l’univers. C’est la réalisation des prophéties d’Isaïe prédisant que le Serviteur de Yahvé serait la lumière non seulement des Juifs mais encore des Gentils. Ainsi, dans Is 9, 1 et 5 : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière ; sur les habitants du pays de l’ombre une lumière a resplendi (…) ; car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. » Ou encore, en Is 42, 6 : « Moi, Yahvé, je t’ai désigné comme alliance du peuple et lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles, pour faire sortir de prisons les captifs… » De même, en Is 49, 6 : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob ; (…) je ferai de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre. »
*
Le Verbe est la vraie lumière et cette lumière illumine tout homme. Dans l’ordre surnaturel, la première manifestation du Verbe sur l’homme est une action de lumière, une action qui affecte sa faculté de voir. Ce point est très important, il nous fait comprendre le primat de la foi dans l’économie divine.
Car cette illumination n’est pas une quelconque perfection naturelle apportée à notre intelligence pour parfaire nos connaissances acquises, scientifiques ou philosophiques. Il s’agit de la foi qui transforme notre intelligence en la divinisant et qui fait de nous des miroirs où se reflète la lumière divine, des témoins de la lumière.
C’est ce qu’a bien mis en relief le père Calmel dans les réflexions qui suivent sur « le Christ, vraie lumière » dans le quatrième Évangile :
Ce terme de lumière véritable par lequel le Christ se désigne maintes fois dans saint Jean pourrait sembler, à première vue, général et vague. En réalité cette généralité est infiniment dense, riche et profonde. (…)
Quand le Verbe s’est fait chair, c’est donc la lumière qui est apparue parmi nous, plus exactement « qui a brillé dans les ténèbres » (car nous, nous sommes ténèbres). Par rapport à nous, le Christ est lumière ; cela veut dire que par rapport à notre faculté de voir, de connaître, de juger, d’apprécier, le Christ est notre tout ; dans cet ordre-là, le Christ nous apporte tout et hors de lui nous n’avons en définitive rien. (…) C’est proprement par le Christ, et par lui seul, que nous devenons ceux qui connaissent. (…)
Nous savons tous et nous disons que le Christ est Fils de Dieu et notre Sauveur, qu’il tend à nous transformer en lui et que nous devons l’aimer, lui être dociles et être ainsi assimilés à lui. Qu’est-ce que cela ajoute de dire avec saint Jean qu’il est lumière en lui-même et qu’il veut l’être pour nous et que nous avons à devenir lumière en lui ? En réalité, cela ajoute beaucoup : cela décrit un aspect essentiel et trop souvent négligé du salut qu’il nous apporte et de notre attachement, de notre fidélité à lui, comme de notre transformation par lui. Les expressions johanniques sur le Christ lumière ont l’avantage de marquer le rôle essentiel de notre faculté de vision dans le salut. Pour être sauvés, pour être du Christ, c’est d’abord dans notre pouvoir de connaître, de juger, d’apprécier qu’il faut être pris par lui ou plutôt se laisser prendre par lui. (…) Quel que soit le degré, fort ou faible, de nos facultés intellectuelles, leurs aptitudes et leur développement, il reste que tous nous avons une aptitude à voir : eh bien, c’est à la racine même de cette aptitude que nous devons être touchés et transformés par le Christ. « Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » L’avantage des expressions johanniques c’est de faire saisir qu’un chrétien est un être de lumière, qu’une certaine lumière très particulière, surnaturelle à vrai dire, une lumière de vie, habite en lui, se reflète à travers lui. (…)
La foi est une participation à cette lumière qu’est le Christ. Eh bien, la manière dont saint Jean nous présente le Christ nous rappelle inéluctablement qu’être chrétien, c’est d’abord croire, être participant de la lumière.
En se proclamant lumière, le Christ nous fait mieux sentir ce qui est décisif dans la foi. Ici encore, la manière johannique de s’exprimer est pleine de signification. Car ce qui est décisif dans la foi, ce n’est pas l’élaboration théologique, ce n’est même pas son déploiement en longues prières, (…) c’est qu’elle soit lumière, c’est qu’elle soit elle-même en ce qu’elle a de pur, d’irréductible ; c’est que, à la racine même et au cœur de ce qui est en nous capable de voir, nous soyons touchés et transformés. (…) La première chose pour chacun est d’être un homme de foi et un enfant de lumière [30].
Saint Jean appuyé sur le cœur de Jésus
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[1] — Comme précédemment, nous suivons la traduction de Delebecque É. (Évangile de Jean, Paris, Gabalda, 1987) calquée sur le texte grec. Les passages entre crochets renvoient à des variantes de sens. Voici les textes grec et latin de ces versets :
(6) ∆Egevneto a[nqrwpo" ajpestalmevno" para; qeou', o[noma aujtw'/ ∆Iwavnnh":
Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Iohannes ;
(7) ou|to" h\lqen eij" marturivan, i{na marturhvsh/ peri; tou' fwtov", i{na pavnte" pisteuvswsin di∆ aujtou'.
hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine, ut omnes crederent per illum.
(8) Oujk h\n ejkei'no" to; fw'", ajll∆ i{na marturhvsh/ peri; tou' fwtov".
Non erat ille lux, sed ut testimonium perhiberet de lumine.
[2] — Ces subtiles recompositions sont artificielles et invérifiables. Elles procèdent des a priori philosophiques et littéraires que la Formgeschichte projette sur le texte évangélique. Voir Viteau, « Remarques sur le prologue de saint Jean », dans RSR II (1922), p. 459, et Boismard M.-É., Le Prologue de saint Jean, (Lectio Divina 11), Paris, Cerf, 1953, p. 40.
[3] — Thomæ Aq. s., Super Evangelium S. Ioannis lectura, Taurini, Marietti, 1952, n°108.
[4] — Comme nous l’avions déjà remarqué précédemment, l’aoriste indique un moment de l’histoire par opposition aux imparfaits des premiers versets qui désignaient l’éternité de Dieu.
[5] — Pour dissocier l’envoi des prophètes (ou des apôtres) de celui du Verbe (l’Envoyé par excellence, Jn 9, 7), M. Delebecque propose de rendre en français les nuances des verbes grecs : « Le verbe ajpostevllein (27 exemples dans l’Évangile de Jean) tend à signifier une mission d’apôtre, voulue par Dieu. Dans la traduction, il convient de le distinguer de son quasi-synonyme pevmpein, envoyer (31 exemples) fréquemment dit par Jésus pour la mission qu’il a reçue de Dieu » (Delebecque É., ibid., p. 144). D’où l’expression adoptée : « dépêché de par Dieu ».
[6] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, n°111.
[7] — Sur l’annonce du Précurseur par les prophètes de l’A.T., voir : Ml 3, 1 ; Is 40, 3. Sur sa mission racontée par les évangélistes : Mt 3, 1-12 ; Mc 1, 1-8 ; Lc 3, 3-18 et Jn 1, 19-31.
[8] — L’appellation « Baptiste » est propre aux synoptiques, on ne la trouve pas dans le quatrième Évangile.
[9] — L’emploi de cette périphrase n’est-elle pas une confirmation que Jean l’évangéliste est l’auteur de l’Évangile qui porte son nom ? Il ne se nomme jamais, par humilité.
[10] — Saint Jean qualifie ainsi le témoignage des apôtres concernant Jésus : « Ce qui était dès le Principe, ce que nous avons entendu, ce qui a été vu de nos yeux, ce que nous contemplâmes, ce que nos mains touchèrent du Verbe de vie – car la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, nous en rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie, l’éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue – ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi vous ayez communion avec nous » (1 Jn 1, 1-3).
[11] — Du Baptiste, Jésus dira : « Il a rendu témoignage à la vérité » (Jn 5, 33).
[12] — Spicq père Ceslas O.P., Lexique théologique du Nouveau Testament, Fribourg, EUF/Cerf, 1991, p. 970.
[13] — Traité I, 2, dans : Augustin saint, Commentaire de la première épître de saint Jean, Sources Chrétiennes 75, Paris, Cerf, p. 115.
[14] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, n°119. Les trois premières réponses sont tirées du commentaire d’Origène sur saint Jean, 2, 199. La quatrième est empruntée à saint Jean Chrysostome (in Jn, hom. 6).
[15] — Voir le commentaire du v. 3 : Tout devint par lui (Le Sel de la terre 24, p. 12-13). Ici cependant, la cause intermédiaire peut être dite instrument.
[16] — Cité selon certains manuscrits grecs et la Vulgate. Car d’autres manuscrits omettent la première partie de la phrase.
[17] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, n°122 et 123.
[18] — Lagrange père M.-J. O.P., Évangile selon saint Jean (2e édition), Paris, Gabalda, 1925, p. 11.
[19] — PL 35, col. 1583.
[20] — Commentaire sur saint Jean, II, 193-194, Sources Chrétiennes 120, Paris, Cerf, 1966, p. 339.
[21] — ∆Iwavnnh" marturei' peri; aujtou' kai; kevkragen levgwn, Ou|to" h\n o}n ei\pon, ÔO ojpivsw mou ejrcovmeno" e[mprosqevn mou gevgonen, o{ti prw'tov" mou h\n.
Iohannes testimonium perhibet de ipso et clamat dicens : Hic erat quem dixi : Qui post me venturus est, ante me factus est, quia prior me erat.
[22] — Comme dans les versets que nous venons de voir, l’évangéliste interrompt provisoirement sa méditation des vv. 14-17 sur la plénitude du Christ incarné, et revient sur le témoignage du Baptiste.
[23] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, n °197.
[24] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, n°199.
[25] — «Hn to; fw'" to; ajlhqinovn, o} fwtivzei pavnta a[nqrwpon, ejrcovmenon eij" to;n kovsmon.
Erat lux vera, quae illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum.
[26] — En faveur de A, on fait valoir que l’expression : « le venant dans le monde » est la traduction littérale de la locution rabbinique : µl;/[ yaeB…AlK; (kol bâ’èy ‘ôlâm), servant à désigner l’homme. Mais ici, le mot homme se trouve déjà ; on ne voit donc pas l’utilité d’une telle formule à cet endroit. On souligne encore, à l’appui de A, qu’il est plus naturel de relier venant à homme qu’à lumière, à cause de la proximité des mots. Il faut répondre qu’il n’est pas rare de rencontrer dans l’Évangile de saint Jean des mots éloignés qui s’accordent entre eux (voir, par exemple : 2, 6 ; 13, 23 ; 18, 18).
En faveur de B (ou B’), il y a les nombreuses formulations identiques ou voisines qu’on trouve dans le quatrième Évangile. La venue de la lumière (ou du Christ) dans le monde est une des idées maîtresses de saint Jean. Ainsi, en 3, 9 : « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » ; en 12, 46 : « Moi, je suis venu, lumière pour le monde, afin que quiconque croit en moi ne reste pas dans les ténèbres. » (Voir encore : 9, 39 ; 4, 25 ; 6, 14 ; 11, 27 ; 16, 28 ; 18, 37.)
Enfin, B’ a l’avantage d’éviter la formule périphrastique de B : « la lumière était venant [pour : venait] dans le monde ». Du coup, était garde toute sa force, comme plus haut, dans les parallèles des vv. 1, 2 et 4 : « Le Verbe était la lumière, la véritable ». Cette solution cumule les avantages de A et de B. C’est celle qui paraît donc la plus heureuse.
[27] — Dans le même sens, voir Jn 6, 51 ; 7, 4 ; 12, 19.
[28] — On pourrait peut-être comprendre qu’il s’agit encore des manifestations du Verbe préparatoires à l’incarnation. La venue de la lumière (v. 9) désignerait globalement, per modum unius, les « visites » et révélations de Dieu que détailleraient les versets suivants, à savoir : la présence du Verbe dans le monde comme principe créateur (v. 10), sa présence spéciale dans le peuple juif avant l’incarnation (v. 11), enfin la naissance physique du Verbe incarné (v. 14).
[29] — Voir Jn 3, 19 ; 6, 14. 38 ; 9, 39 ; 11, 27 ; 12, 46 ; 16, 28 ; 18, 37.
[30] — Calmel père Roger-Thomas O.P., Selon l’Évangile, Paris, Lethielleux, 1952, p. 76-80.

