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Le mouvement des Focolari

et ses ramifications internationales

 

 

 

par le docteur Regina Hinrichs

 

 

 

Cet article a été rédigé à partir d’une conférence donnée par l’auteur au congrès de Theologisches, à Fulda, en octobre 1997.

Depuis plusieurs années, le docteur Hinrichs a entrepris des recherches sur les mouvements religieux subversifs contemporains. Au cours de ses travaux, elle a naturellement été amenée à s’intéresser à la puissante organisation des Focolari (foyers, en italien) et à leur fondatrice « charismatique », Chiara Lubich.

Les Focolari (dont le nom originel est Opus Mariæ – « l’Œuvre de Marie ») se définissent comme un mouvement militant pour l’unité, ouvert aux personnes de toutes convictions. Leur influence s’étend aujourd’hui au monde entier. Ils sont des propagateurs très actifs de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux.

Le Sel de la terre.

 

 

 

L’organisation visible des Focolari

 

POUR porter un jugement pertinent sur le mouvement des Focolari, comprendre la personnalité de sa fondatrice Chiara Lubich et démêler les interdépendances qui unissent les multiples ramifications internationales de ce mouvement, il faut commencer par jeter un regard sur son organisation et l’étendue de ses réseaux.

 

Commençons par quelques chiffres. Lors de l’assemblée œcuménique de Graz, au cours de l’été 1997, Chiara Lubich s’est vantée de ce que des adeptes de plus de trois cents églises adhéraient à son œuvre fondée en 1943. Selon ses propres informations, le mouvement compte plus de 90 000 membres internes, auxquels il faut ajouter deux millions de sympathisants issus de plus de cent quatre-vingts pays. Les « Paroles de Vie », commentaires de passages de l’Écriture sainte composés par Chiara Lubich et publiés chaque mois, sont traduites en quatre-vingt quatre langues. Vingt-sept maisons d’éditions appartiennent aux Focolari.

Les formes d’adhésion au mouvement sont multiples : au centre se situent les membres qui sont liés par un engagement formel et vivent regroupés en petites communautés selon la pratique des trois vœux (pauvreté, chasteté, obéissance) ; ensuite, viennent les adhérents mariés qui font également des vœux ; enfin, se trouvent les collaborateurs volontaires qui appartiennent à l’une des organisations satellites ouvertes sur l’extérieur.

C’est ainsi qu’est né le mouvement des volontaires, c’est-à-dire le groupement des laïcs sans engagement formel, lequel a donné naissance au Mouvement pour une société nouvelle. Celui-ci, à son tour, a promu le Bureau international de l’économie et du travail qui jouit d’une voix consultative à l’ONU.

On doit également citer les diverses associations Gen (de l’italien : generatione) : celle des jeunes adultes, celle des jeunes et celle des enfants, qui rajoutent toutes à leur nom cette formule : « pour un monde uni ». Signalons encore les musiciens (Gen Rosso) et les musiciennes (Gen Verde), et aussi le Gen S (les séminaristes), car les Focolari disposent de leurs propres séminaires pour la formation des prêtres. C’est donc à juste titre que la fondatrice parle de « nos » théologiens et de « notre » théologie. Plus loin, nous reviendrons sur ce point.

A intervalles réguliers, les Gen organisent des fêtes. Il y a également les rencontres estivales appelées Mariapolis et les « conférences téléphoniques générales » de chaque mois. Ces réunions ont pour but d’assurer la cohésion au sein de cet organisme très étendu, de stimuler la vie spirituelle des membres et d’échanger des nouvelles du mouvement.

Il faut encore mentionner les colonies. Dix-neuf existent à ce jour. Les premières ont été fondées en Italie, comme celle de Lopiano installée près de Florence depuis 1964. D’autres s’y sont ajoutées au fil des années, en Suisse, en Allemagne, en Afrique, aux États-Unis, en Argentine et aux Philippines.

 

Ainsi, reconnaissons-le, en à peu près cinquante ans, s’est développée et répandue dans le monde entier une œuvre considérable, une œuvre qui ne cesse de croître et que soutiennent de nombreux prêtres diocésains, des religieux, des évêques, des cardinaux et le pape lui-même. A ce propos, un fait donne une idée de l’approbation que Jean-Paul II accorde aux Focolari : il leur a réservé l’usage exclusif de sa salle d’audience de Castelgandolfo.

 

 

Les Focolari : mouvement

pour l’unité des religions

 

Après avoir brièvement esquissé la structure externe de l’Œuvre de Marie (Opus Mariæ, tel est le nom officiel des Focolari), il faut examiner les fondements sur lesquels repose cette construction vraiment impressionnante. Quelles sont les convictions spirituelles et religieuses qui forment l’assise de cet organisme ?

 

Trois textes évangéliques – étrangement interprétés – sont à l’origine de l’intuition de Chiara Lubich : 1º la prière de Jésus ut unum sint ; 2º la promesse du Seigneur : « Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » ; et 3º l’abandon de Jésus sur la croix qui s’exprime dans son cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Ces trois formules sont étroitement liées entre elles par l’idée d’unité. Car c’est cette expérience de l’unité qui est à la base de l’œuvre de Chiara Lubich. Voici ses confidences à cet égard :

 

Dans un abri éclairé par une bougie, nous étions en train de lire l’Évangile. Nous nous sentions particulièrement attirées par la prière de Jésus ut unum sint [Évangile selon saint Jean, chapitre 17]. Nous étions surprises nous-mêmes, car ces mots ne nous paraissaient plus difficiles à comprendre ; au contraire, nous avions l’impression de les comprendre un peu. Nous en étions sûres : c’était la charte, la Magna Carta de notre nouvelle vie [1]

 

De même, ces explications recueillies de la bouche de la fondatrice :

 

Le Focolare est une petite communauté dans le monde. Ses membres ne se distinguent en rien de ce monde, ils s’habillent et ils travaillent comme les autres. Tout de même, cette communauté est quelque chose de spécial, car elle se compose de gens qui ont quitté le monde, leur patrie, leur famille, leur travail, afin de mettre leur vie au service de l’unité du monde [2].

 

De quelle unité s’agit-il ? Sur quoi repose-t-elle ? Dans une « conférence téléphonique », Chiara Lubich a défini l’unité par ces mots : « L’unité est ce qui résulte de la recherche commune de la même vérité lumineuse [3]. »

Le principe de l’unité religieuse d’un groupe de personnes n’est donc pas l’unité de la foi qu’elles professent ; ce n’est pas la vérité révélée à laquelle elles adhèrent et croient toutes de la même manière, mais le partage d’un même élan de recherche.

 

L’expérience œcuménique de Londres,

accomplissement de la prière de Jésus ut unum sint

 

Le propre témoignage de Chiara Lubich décrivant ce qu’elle ressentit au moment où elle reçut le prix Templeton, à Londres, peut nous aider à saisir ce qu’elle entend par unité. (Signalons au passage que ces paroles expliquent pourquoi son mouvement a pu si facilement se répandre dans le monde entier.)

 

Après mon allocution à Londres, tous ceux qui étaient présents et qui adhéraient à des religions différentes me paraissaient être unis. Je me suis demandé : comment cela s’est-il fait ? Peut-être que la raison en était que presque tous croyaient en Dieu et, qu’en ce moment, il nous embrassait tous ? Quand je sortis, les premiers à m’aborder furent des membres d’autres religions : un moine tibétain me dit qu’il allait écrire tout de suite au dalaï-lama pour que celui-ci se mette en contact avec moi. Quatre juifs exprimèrent leur joie en me disant qu’au fond, l’Ancien Testament est le tronc de l’arbre sur lequel le christianisme est greffé. Évidemment, ils voulaient dire que le développement de notre mouvement provenait de ce même arbre. Après, vinrent des hindous, des sikhs et d’autres [4]

 

Chiara Lubich a interprété elle-même cet événement comme une réalisation de la prière de Jésus ut unum sint :

 

Même si nous adhérions à des religions différentes, nous étions devenus un. Peut-être était-ce ainsi parce que tous croyaient en Dieu et que, dans un sens, il nous entourait tous à ce moment [5]

 

Le catholique étonné se demandera : comment est-il possible que des chrétiens, des tibétains bouddhistes, des juifs, des hindous et des sikhs réunis dans cette salle, croient tous en Dieu ? En quel Dieu ? Il n’est pas pensable que ce soit le Dieu trinitaire professé par les chrétiens.

Partant de cette expérience de Londres, le mouvement des Focolari s’est étendu de plus en plus en renversant les « barrières étroites » des diverses confessions, y compris celles du christianisme comme c’est visible dans les citations qu’on vient de lire. Ainsi, parce qu’elle avait été particulièrement impressionnée par le fait qu’après son allocution, à Londres, des bouddhistes, des juifs et des sikhs l’avaient abordée, l’idée de l’unité entre les religions s’imposa-t-elle à l’esprit de Chiara Lubich et devint le premier pilier de son œuvre.

Se pose alors la question : comment atteindre cette unité conçue comme une unité globale ? Cette unité, répond Chiara Lubich, prend corps et se réalise dans la mesure où nous devenons un avec nos frères. « Devenir un », « se faire un », est une expression-clé du mouvement des Focolari. Elle signifie : écouter, s’intéresser aux problèmes d’autrui, se mettre d’accord avec lui, le confirmer dans ses préférences, nouer une amitié étroite avec lui.

Ce programme : « se faire un », implique même davantage : des personnes, il s’étend aux religions et aux diverses traditions ; son champ d’action est universel. Il faut « faire siennes les civilisations différentes et si riches, les traditions parfois millénaires, et faire croître le germe de l’Évangile », explique Chiara Lubich dans un discours intitulé : « Le prêtre aujourd’hui », dans lequel elle met en relief l’idée que le prêtre d’aujourd’hui doit être, avant tout, un homme de dialogue.

 

« Quand deux ou trois s’unissent… » ,

Jésus est au milieu d’eux

 

L’unité étant la volonté de Dieu (puisque Jésus le dit dans sa prière ut unum sint), dès lors que le mouvement des Focolari travaille à l’accomplissement de cette unité, il fait la volonté de Dieu et œuvre au nom de Jésus.

Par conséquent, Chiara Lubich croit pouvoir se référer à la parole du Seigneur : « Quand deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis présent au milieu d’eux » et l’appliquer à son œuvre. Elle en tire le commentaire suivant : Cette parole de Jésus…

 

…est pour le mouvement [Focolari] la norme des normes, c’est elle qui a la priorité incontestable : la présence du Christ parmi nous. Ainsi la fraternité divine que Jésus a apportée sur terre pour toute l’humanité est investie de sens et de vie [6].

 

Jésus est au milieu de nous, explique-t-elle, quand nous pratiquons l’amour réciproque qu’il nous demande de pratiquer : c’est cet amour qui accomplit l’unité. Jésus est donc…

 

…une aide énorme [!] pour un œcuménisme très vivant [7]. (…) Avec son aide, nous retrouvons la fraternité qui facilite la compréhension mutuelle et qui détruit les préjugés multiséculaires [8]

 

Le cri de Jésus sur la croix : un appel à dépasser

les divisions et à refaire l’unité par le dialogue

 

Ces réflexions nous conduisent au troisième pilier de fondation sur lequel repose la spiritualité des Focolari : la croix ou, plus exactement, le cri de déréliction de Jésus sur la croix.

Le cri que Notre-Seigneur poussa dans son agonie est interprété par Chiara Lubich comme un cri d’angoisse à cause des divisions et donc, comme un pressant appel à la réconciliation :

 

Par lui, par son cri, nous sommes capables de nous engager au-delà de toutes les blessures, de toutes les séparations et de toutes les divisions, à reconstituer l’unité de l’Église. Grâce à lui, nous avons fait la connaissance de nombreuses églises et confessions, nous avons saisi leurs particularités et nous avons appris à les estimer ; nous nous sentons comme frères et sœurs, unis par le baptême et l’amour réciproque [9].

 

En d’autres termes, les schismes et les séparations sont dus à des préjugés, à la diversité des mentalités et des cultures [10]. Le moyen qui, logiquement, doit permettre de surmonter ces différences et ces séparations si douloureusement ressenties, est le dialogue.

Pour Chiara Lubich, le remède aux divisions n’est donc pas dans la mission apostolique qui obéit à l’ordre du Christ : « Allez, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant (…) et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 19), c’est-à-dire : Annoncez-leur la vérité révélée, délivrez-les des erreurs qui les enchaînent. Pour elle, l’unité ne vient pas de la vérité ; l’intolérance doctrinale constitue au contraire un ferment de déchirures insupportables.

Pour faire l’unité, le seul chemin est donc le dialogue. Le dialogue interconfessionnel entre chrétiens, mais aussi – puisque le mouvement dépasse largement les frontières du christianisme – le dialogue interreligieux.

 

 

Chiara Lubich, digne

lauréate du prix Templeton

 

Auprès des organisations et des sociétés de pensée qui encouragent ce dialogue religieux, Chiara Lubich occupe, depuis longtemps, une place éminente. Il suffit pour s’en convaincre de considérer les récompenses internationales dont elle a été comblée au cours de sa vie.

Les prix qu’elle a reçus sont nombreux et révèlent l’estime qu’on lui témoigne dans les milieux religieux mondiaux :

— 1977 : prix Templeton ;

— 1988 : prix de la Fête de la paix d’Augsbourg ;

— 1996 : docteur honoris causa de l’université catholique de Dublin ;

— 1997 : prix de l’Éducation pour la paix de l’UNESCO ; docteur honoris causa des universités catholiques de Manille, de Taipeh et de Bangkok.

 

Le mouvement des Focolari a évidemment profité de la réputation de sa fondatrice : sa croissance, sa reconnaissance internationale et son introduction dans les organismes qui poursuivent les mêmes buts en ont été grandement facilitées.

 

Le prix Templeton

 

En premier lieu, nous devons présenter le prix Templeton institué en 1972 par Sir John Templeton et décerné chaque année depuis 1973. C’est le prix le plus richement doté du monde (plus d’un million de dollars). Parmi les bénéficiaires, nous trouvons : Mère Térèsa, Roger Schutz, le cardinal Suenens, C.-F. v. Weizsäcker, un bouddhiste, un musulman, un rabbin, un hindou, et… Chiara Lubich.

Sir John Templeton a institué son prix pour être le pendant religieux du prix Nobel. Celui-ci a pour but d’honorer le progrès dans le secteur des sciences naturelles. Pareillement, le prix Templeton encourage le « progrès dans la religion ».

Le prospectus de la fondation Templeton dit clairement ce qu’il faut entendre par « progrès dans la religion » : puisqu’on constate qu’il existe un progrès en tout ce qui relève de l’expérience et de l’effort humains, la même chose doit se réaliser en matière religieuse. Bien plus, puisqu’en d’autres domaines, nous sommes témoins d’un progrès toujours plus accéléré, il faut s’attendre au même phénomène quand il s’agit de la religion : un univers qui ne cesse de s’élargir exige également une conscience religieuse élargie, des horizons cultuels et des libertés spirituelles nouveaux.

Donc, l’intention pour laquelle ce prix est accordé, est claire : il s’agit de récompenser les travaux accomplis pour la conquête de la liberté de conscience en matière religieuse et de stimuler les initiatives des pionniers en ce domaine. Ainsi, sont jugés dignes d’intérêt, quelle que soit la religion dont ils procèdent, tout effort pour arriver à une conscience spirituelle plus approfondie ou à une meilleure compréhension de ce qu’est le sens de la vie, toute entreprise qui inspire le dévouement et l’amour ou oriente vers Dieu la vie de l’homme pour qu’il y trouve des énergies nouvelles et créatrices.

Le prospectus souligne que le syncrétisme – l’essai de fusion et de réconciliation de convictions religieuses divergentes – doit être évité. Car le prix Templeton est au contraire destiné à mettre en relief la diversité des religions, à faire connaître et apprécier la multiplicité des croyances religieuses et des formes qui les traduisent. En conséquence, la tolérance y occupe une place très importante. La question de la vérité ou de l’erreur ne se pose pas. Il s’agit, au contraire, d’aider l’homme à reconnaître « l’infinité de l’esprit universel [11] », la multiplicité des chemins par lesquels le Créateur se révèle aux hommes.

C’est en vain qu’on cherche la mention d’un dieu personnel, comme l’exige la foi chrétienne. En revanche, quelques lignes plus bas, le texte du prospectus parle du « divin » (the Divine). Cette référence équivoque semble bien être une allusion au Grand Architecte de l’univers.

 

Un prix bien décerné ?

 

Pourquoi Chiara Lubich fut-elle jugée digne de recevoir ce prix Templeton ? Qu’est-ce qui motiva le jury à faire ce choix ?

La brochure de la Fondation Templeton consacrée à Chiara Lubich donne plusieurs raisons.

D’abord, le mouvement des Focolari a montré au monde qu’il ne suffit plus d’adhérer aujourd’hui à une Église instituée. Les théologiens des années 1950 – expose ce document – considéraient l’Église comme corpus Christi mysticum (le corps mystique du Christ). A présent, la théologie a fait un double progrès : on parle du « peuple de Dieu » et on insiste sur l’expérience de la conversion personnelle au Christ. Or ce sont là des traits caractéristiques du mouvement Focolari.

Un autre signe de progrès (présent également chez les Focolari) – continue la brochure – est la tonalité nouvelle donnée à la spiritualité : traditionnellement, elle était impersonnelle et abstraite ; elle se nourrit désormais de l’expérience vécue de l’individu. Le lecteur, bien surpris, se demandera comment une multitude de saints a tout de même pu pousser dans cette terre si aride de l’Église d’antan, jusqu’en 1950 !

En outre – poursuit la publication – le commandement nouveau : « aimez-vous les uns les autres » s’étend indistinctement à tous les hommes [12], et c’est bien ce que pratiquent les Focolari en s’ouvrant aux personnes de toutes convictions. (Est même citée à cet endroit la parole de Pie XII proclamant le XXe siècle : « siècle du corps mystique du Christ », comme si cette phrase désignait l’extension de l’amour réciproque entre tous les hommes de toutes les religions.) Si donc nous pratiquons ce commandement dans cet esprit, notre comportement fera naître le respect mutuel entre les États et les peuples, provoquera une diminution de la peur entre les hommes et l’abolition de toutes leurs frontières.

Enfin, le texte relève que Chiara Lubich et toute son œuvre militent efficacement dans l’Église au service de l’œcuménisme.

 

Les « qualités » soulignées dans ces lignes sont pour le moins ambiguës. Ce sont celles dont se réclament les tendances et les changements qui ont amené la révolution dans l’Église. Par conséquent, nous devons nous demander : Chiara Lubich possède-t-elle vraiment ces « qualités » ; a-t-elle mérité cet étrange prix ou bien a-t-on mal compris et mal interprété sa personne et ses intentions ?

Pour répondre, reportons-nous directement aux jugements formulés par l’intéressée sur l’œcuménisme et sur la nouvelle ecclésiologie.

 

Chiara Lubich et l’œcuménisme

 

Dans son allocution, après la remise du prix Templeton, Chiara Lubich a longuement traité de l’expansion de son œuvre au-delà des limites du christianisme.

Elle y mentionne les juifs à qui, en un certain sens, nous lie la Révélation. Au sujet des musulmans, elle souligne, pleine d’admiration, à quel point ils sont fidèles à leur religion. Elle s’extasie devant les hindous qui donnent, dit-elle, la première place à l’amour :

 

Nous les aimons tels qu’ils sont (…) et c’est ensemble que nous cherchons ces vérités qui nous unissent le plus étroitement pour les vivre ensemble, pour échanger nos expériences dans notre engagement pour Dieu et pour nos frères [13].

 

Se référant au mouvement Gen que nous avons décrit plus haut, elle explique que les adhérents des autres religions peuvent être reçus dans les Focolari et s’appellent alors, selon leur religion d’origine : Gen-musulmans, Gen-bouddhistes, etc. Quant au fait que ces membres d’autres religions aient une conception de Dieu totalement étrangère à celle du christianisme, cela importe peu, paraît-il. Seul l’amour compte et l’effort que nous faisons pour construire un monde d’amour [14].

Ce que Chiara Lubich veut, c’est « vivre l’Évangile ». Mais, vu ce qui précède, nous sommes en droit de nous demander : de quel Évangile s’agit-il ? Qu’y deviennent certaines paroles du Christ comme celles-ci : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. (…) Je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité » ? Que fait-elle de la mise en garde contre les faux prophètes, de la condamnation de l’idolâtrie, de l’affirmation que le Christ est la clé de voûte qui doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre, et de bien d’autres paroles encore ?

Comme nous l’avons vu, le but recherché par le mouvement des Focolari est l’unité des chrétiens, puis, dans un deuxième temps, l’unité des religions et, enfin, de toute l’humanité. En s’efforçant de réaliser cette unité, Chiara Lubich croit accomplir la volonté de Dieu, puisque, dit-elle :

 

Jésus s’est incarné afin que tous soient un. Sur la croix, dans sa déréliction, c’est pour cela qu’il a donné sa vie. A présent, il nous appartient de l’aider à réaliser ce but : avant tout, l’Opus Mariæ a fait sienne la tâche d’unir l’humanité entière [15].

 

Par conséquent, l’effort œcuménique accompli par les Focolari, s’il se concentre d’abord sur « l’instruction et la sensibilisation des catholiques en vue de l’unité des chrétiens et en vue d’obtenir une communauté fraternelle avec les membres des autres églises chrétiennes [16] », ne peut logiquement en rester là ; il aspire à s’étendre aux membres des autres religions.

 

Chiara Lubich et la nouvelle ecclésiologie

 

Concernant l’Église, les propos de Chiara Lubich vont également dans le même sens que ceux de la Fondation Templeton.

Elle est convaincue que, grâce à Vatican II, l’Église a fait un grand pas en avant dans la bonne direction. Elle en donne comme indices : la collégialité et la priorité donnée à l’amour.

Si, lors de l’assemblée œcuménique de Graz, elle semble professer sans ambiguïté la foi en l’unique Église fondée par Jésus-Christ, elle ajoute cependant : « Dans ce contexte surgit l’importance fondamentale de l’ecclésiologie [17]. » De quelle ecclésiologie s’agit-il ? Faisant allusion au Cardinal Willebrands qui lui avait adressé la parole quand lui fut remis le prix Templeton, elle explique qu’il faut approfondir l’ecclésiologie de la « communio », qu’en cela réside la grande chance de l’œcuménisme futur et que les efforts pour atteindre l’unité de l’Église doivent prendre cette ecclésiologie-là comme point de départ.

C’est d’ailleurs dans ce sens que travaille le Conseil œcuménique des églises et d’autres institutions, dit-elle, lorsqu’ils cherchent à mettre en œuvre une « spiritualité œcuménique ». Car les divisions qui ont ébranlé les fondements de l’Église au cours des deux mille ans passés, sont des divergences d’opinions dues à un défaut d’amour parmi les chrétiens.

Elle déplore ces divisions des chrétiens, qui sont contraires à la volonté divine exprimée dans les paroles du Christ ut unum sint. Et puisqu’un manque d’amour est responsable de ces divisions, un accroissement d’amour pourrait nous ramener à l’unité perdue :

 

Au cours des siècles, à cause de l’indifférence grandissante, à cause d’un manque de compréhension ou même d’une certaine haine pour les autres églises, chaque église s’est pétrifiée, pour ainsi dire. Dans chacune d’elles, donc, il faut un amour plus grand : un courant d’amour devrait saisir toute la chrétienté, un amour qui nous pousse à avoir tout en commun, à être chacun un don pour les autres [18]

 

On le constate à nouveau : la question de la vérité ou de l’erreur ne se pose même pas ; l’unique Église qu’on veut construire n’est donc pas l’una, sancta, catholica et apostolica Ecclesia qui, une en elle-même, dans sa doctrine et dans ses rites, est vivante jusqu’à nos jours. Qu’est-elle alors ?

 

On pourrait se figurer l’Église future ainsi : qu’il y a une seule vérité, mais que celle-ci s’exprime de façons différentes, qu’elle est comprise sous des points de vue différents et qu’elle nous offre toute sa richesse dans une multiplicité d’interprétations [19]

 

Cela se passe de commentaires.

Dernier point : comment mettre en œuvre cette nouvelle conception de l’Église ? Nous l’avons déjà dit ; en instaurant un dialogue universel qui englobe tout le peuple de Dieu :

 

Grâce à ce dialogue, nous sommes plus aptes à découvrir, à apprécier et à vivre consciemment ce grand héritage qui est le lien commun de tous les chrétiens. Nous désirons voir ce peuple unique qui se dessine déjà partout, en tout lieu où il y a une église [20]

 

Le mouvement des Focolari,

prototype de l’Église de demain

 

Les Focolari se situent au cœur de ce chantier de l’Église de demain. Déjà des centaines de milliers de personnes appartenant à environ trois cents églises, nous dit Chiara Lubich, vivent le charisme d’unité au sein des Focolari. Ces personnes sont le modèle de ce qui, à l’échelle universelle du monde, reste encore à accomplir.

Au cours de l’allocution qu’elle prononça à Manille pour la remise de son titre de docteur honoris causa, la fondatrice des Focolari parla de nos théologiens et de notre doctrine, en se référant à l’Opus Mariae. Que voulait-elle dire ? Elle s’imaginait dans une situation analogue à celle de saint François d’Assise qui, par sa propre expérience de la pauvreté, fut à l’origine d’une nouvelle doctrine universelle, ou encore de saint Thomas d’Aquin qui, avant d’être reconnu comme le doctor communis, fut le théologien de son ordre particulier. Pareillement, Chiara Lubich estime que sa théologie et son expérience particulière au sein des Focolari, doivent préparer l’intégration du charisme de l’unité dans l’Église entière :

 

Ce charisme de l’unité nous fournit les conditions pour créer une grande théologie de Jésus [qui, évidemment, n’existait pas jusqu’à présent !], non pas une théologie du Jésus d’il y a mille ans, mais de ce Jésus vivant aujourd’hui dans son Église [21]

 

La présence du petit mot « aujourd’hui » est toujours bien révélatrice et inquiétante, dans ce genre de discours. Car : Christus heri, hodie, et in saecula, le Christ est toujours le même. Poser un contraste entre le Jésus historique et celui qui vit aujourd’hui dans l’Église est illégitime. Les paroles célèbres de G.-K. Chesterton nous reviennent à l’esprit : « seule, l’Église nous préserve de l’esclavage humiliant d’être un enfant de son époque. »

 

Ainsi donc, de façon exemplaire et vivante, le mouvement des Focolari prétend nous démontrer que l’unité est devenue possible, et qu’il incarne le premier pas – mais il se peut bien que ce soit déjà le deuxième ! – sur la route qui mène à l’Église de demain.

 

Le rêve d’une unité cosmique

et d’un monde nouveau ?

 

On se demande, bien sûr, quels peuvent être le fondement et la nature de cette unité qui offre aux adhérents des religions les plus diverses et des philosophies les plus variées le moyen de vivre ensemble – car nous sommes déjà bien loin du point de départ du mouvement des Focolari, c’est-à-dire du désir de vivre l’Évangile. Comment un chrétien, un hindou ou un musulman peuvent-ils vivre cette unité au quotidien ? On a du mal à se l’imaginer. Sur quoi va reposer leur communauté de vie ?

A Graz, Chiara Lubich a répondu à cette question :

 

Ne fais à personne ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. C’est la base qui nous permet de vivre dans une relation d’amour avec les adhérents d’autres religions [22].

 

Mais, d’après ce qu’elle a également dit dans ce discours de Graz, l’unité entre les religions ne lui suffit pas ; elle veut aller plus loin, jusqu’à envisager une spiritualité de l’unité encore plus globale, qui permette à l’homme de communier avec la nature :

 

Vivre une spiritualité œcuménique signifie donner à l’homme une possibilité plus vaste de se révéler comme fils et filles de Dieu. Et quand, dans chaque domaine, nous nous efforcerons tous de préserver la nature, celle-ci répondra mystérieusement à notre amour ainsi que tout ce qui vit de Dieu et subsiste grâce à lui [23]

 

En pesant ces paroles étranges, nous nous demandons quel sens il faut donner à « révéler », car, évidemment, le mot n’est pas utilisé dans le sens que nous lui connaissons. Nous sommes très loin de la révélation surnaturelle de la vie de la grâce. La même question se pose concernant cette mystique de la nature qui « vit de Dieu » et « répond à notre amour ». L’idée panthéiste de l’unité du cosmos tout entier dont parlent si souvent les publications du Nouvel Age, n’a-t-elle pas influencé cette conception ?

La fin de ce discours nous fait aussi penser aux visions d’avenir fréquemment énoncées dans des cercles de pensée apparemment étrangers aux Focolari – mais le sont-ils vraiment ? :

 

Notre planète est menacée par des divisions dramatiques, voire de destruction. Cette vie nouvelle nous permet de régresser et de progresser à la fois. C’est ainsi que l’humanité retrouvera cette unité pour laquelle Dieu l’a créée, et les églises réaliseront cette communauté plénière que le Christ a conférée à son Église en la fondant [24].

 

En d’autres termes, par l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, l’humanité dépasse ce qui la divise et tend vers l’ère de paix et de régénération totale qui est son but ultime. Quant aux « églises », leur rôle est de promouvoir ce « nouvel âge » mirifique de l’homme et du monde devenus un.

 

Dans les propos tenus lors de la collation du prix de l’Éducation pour la paix (UNESCO), Chiara Lubich avait déjà exprimé des idées semblables :

 

C’est ensemble [c’est-à-dire avec les adhérents d’autres religions] que nous avançons vers la plénitude de la vérité à laquelle nous aspirons tous. Grâce à la spiritualité des Focolari, des hommes et des femmes de presque toutes les nations du monde tentent aujourd’hui (…) d’être (…) germes d’un peuple nouveau, d’un monde de paix, (…) d’un monde plus uni [25].

 

En résumé et à la lumière de tous ces textes, on constate donc, vingt ans après la remise du prix Templeton, que Chiara Lubich a pleinement confirmé qu’elle était vraiment digne de recevoir cette ténébreuse récompense.

 

 

Les alliances internationales

des Focolari

 

Dans la suite logique des prix dont Chiara Lubich a été honorée, il nous faut maintenant jeter un coup d’œil sur quelques-unes des organisations internationales avec lesquelles le mouvement des Focolari est lié plus ou moins étroitement.

 

Nikkyo Niwano et la Conférence

mondiale des religions pour la paix

 

Deux ans après Chiara Lubich, en 1979, un homme avec qui, de son propre aveu, elle poursuivait depuis des années un échange spirituel profond, fut jugé digne de recevoir à son tour le prix Templeton. Cet homme, très connu dans des cercles religieux mondiaux, s’appelle Nikkyo Niwano. Il est le fondateur d’une organisation laïque bouddhiste : Rissho Kosai-Kai [26], et de la Conférence mondiale des religions pour la paix. Il fut l’unique bouddhiste à avoir été invité au Concile Vatican II comme observateur.

La Fondation Templeton a expliqué qu’elle avait choisi Nikkyo Niwano pour honorer ses efforts inlassables dans le domaine du dialogue interreligieux et de la paix mondiale.

Dans son allocution de remerciement, le lauréat développa ce point : Avant tout, dit-il, il importe que l’humanité forme une communauté globale. Dans le processus engagé pour y parvenir, les religions jouent un rôle très important. Leurs buts doivent être : la recherche du bonheur, l’approfondissement spirituel et la paix mondiale. C’est la tâche de la Conférence mondiale des religions pour la paix d’écarter tout obstacle placé sur le chemin qui mène à un monde vivant dans la paix.

Ces précisions ne sont pas inutiles et ne nous écartent pas de notre sujet, car Nikkyo Niwano est lié à Chiara Lubich par une amitié étroite et celle-ci est présidente honoraire de la Conférence mondiale qu’il a fondée. Elle adhère donc parfaitement aux objectifs poursuivis par cette institution :

 

Nous approuvons et nous appuyons pleinement des initiatives bouddhistes pour la paix dans le monde. Un exemple en est la contribution très appréciée que la Conférence mondiale des religions pour la paix y apporte [27].

 

Les amitiés « onusiennes » de

la Conférence mondiale des religions

 

Cette conférence fut fondée en 1970. Son acte fondateur se réclame des idées de trois leaders religieux américains dont l’un n’est autre que Mgr Wright, le futur cardinal ! On décida d’en installer le secrétariat international à New-York, en face du bâtiment de l’ONU, car, dès le début, on envisagea une collaboration étroite avec cette organisation mondiale.

D’ailleurs, quelques faits permettent d’illustrer l’efficacité de cette collaboration. Ainsi est-ce la Conférence des religions qui proposa Chiara Lubich pour recevoir le prix de l’Éducation pour la paix décerné par l’UNESCO, prix qu’elle reçut effectivement en 1996. D’autre part, la Conférence des religions  jouit du statut consultatif auprès de l’ONU et de l’UNICEF. Elle a également obtenu d’être approuvée comme NGO (organisation non-gouvernementale) auprès de l’UNESCO, en 1996.

Il existe donc des liaisons étroites entre toutes ces organisations internationales, religieuses ou laïques, qui forment un réseau tentaculaire, agissant dans le même sens. C’est un fait qu’il est impossible de nier. A titre d’exemple , Féderico Mayor, directeur général de l’UNESCO, a publié une interview dans le magazine allemand du mouvement des Focolari : Neue Stadt (Cité Nouvelle). Or, il faut savoir que F. Mayor, et bien d’autres fonctionnaires qui occupent des positions élevées à l’ONU, collaborent très activement avec le Lucis Trust d’A.-A. Bailey [28]. Il est clair qu’en s’associant avec ces gens-là, on s’engage sur un terrain dangereux.

 

Mais continuons notre examen de la Conférence mondiale des religions fondée par Nikkyo Niwano.

Parmi ses présidents honoraires figure Rodrigo Carazo. Cet ancien président du Costa Rica entretient des liaisons semblables à celles de Federico Mayor : lui aussi est un collaborateur actif du Lucis Trust.

La Conférence des religions eut également comme président (actuellement à la retraite) l’ancien archevêque de New Delhi, Angelo Fernandes. Cet homme soutient ouvertement l’organisation puissante des Citoyens planétaires (Planetary Citizens), qui est devenue franchement occulte [29]. Lors d’une assemblée organisée par l’UNESCO à Barcelone, il prononça un discours ayant pour thème : « Une spiritualité globale de la responsabilité sociale ». Il y définissait la spiritualité de la façon suivante :

 

La conscience de notre responsabilité pour une organisation nouvelle des institutions politiques et économiques, une responsabilité qui est ancrée dans l’expérience personnelle du divin [30].

 

Pour un archevêque, c’est vraiment une définition remarquable.

D’autres points rendent son allocution digne de notre attention. Angelo Fernandes cite à plusieurs reprises Robert Muller (fonctionnaire qui a occupé un poste de direction à l’ONU pendant une quarantaine d’années et qui collabora également au Lucis Trust où il était responsable). Fernandes s’appuie encore sur Dag Hammarskjöld et U Thant, autres grands promoteurs d’une spiritualité globale à l’échelle du monde, rendue indispensable, selon eux, par notre nouvelle conscience planétaire. On le voit, et Angelo Fernandes s’en explique abondamment, l’élément décisif de cette nouvelle « spiritualité » est sa dimension mondiale et l’intérêt qu’elle porte à la planète. Nous avons besoin, dit-il, d’instaurer une nouvelle communauté globale et universelle, car c’est désormais la seule forme de communauté viable. Dans cette logique, il termine son discours en nous exhortant à tous devenir ce que, en réalité, nous sommes déjà : un.

 

Il est impossible de ne pas voir les rapports qui existent entre ces principes et ceux de Chiara Lubich, que nous avons exposés plus haut. Jusque dans le choix des mots, les objectifs propagés depuis des années par les cercles proches du Verseau et par les puissants groupes de mondialistes, se retrouvent dans les idées de la fondatrice des Focolari. Au reste, on l’a vu, ces notabilités du mondialisme sont ses amis qu’elle ne cesse de fréquenter.

 

Quelques entreprises communes

de la Conférence des religions et des Focolari 

 

Mais ce qui précède appartient à l’ordre des déclarations d’intention et des discours. La collaboration ne s’arrête pas là. Il reste à dire par quelles entreprises concrètes la Conférence mondiale des religions pour la paix et les sociétés internationales qui lui sont liées, appliquent leurs principes et réalisent leurs appels à l’unité mondiale avec les Focolari.

Deux événements survenus ces dernières années sont à cet égard, dignes de considération parce qu’ils ont donné lieu à des manifestations d’envergure auxquelles ont été mêlés les Focolari. Nous précisons que les informations que nous allons donner à ce sujet proviennent de la documentation de la Conférence mondiale elle-même.

 

• Le centenaire du Parlement des religions

 

Il y eut tout d’abord, en 1993, grâce à l’hospitalité de l’archidiocèse de Chicago, le congrès du centenaire du Parlement des religions du monde – qui s’était réuni à Chicago en 1893.

Dans le cadre de cet anniversaire, une réunion se tint également à Amsterdam. Elle nous intéresse davantage parce qu’elle concerne plus directement notre propos. En effet, l’organisation et la tenue de cette assemblée furent, en grande partie, confiées au mouvement des Focolari.

On donna lecture, pour commencer, d’un texte de Pir Vilayat Khan, dans lequel il exhortait ses auditeurs à poursuivre le dialogue interreligieux. Notamment – et nous retrouvons là un refrain connu – il demandait aux représentants des religions d’encourager les aspirations vers l’universalité cachées dans leurs traditions. Pir Vilayat Khan n’est point un inconnu dans les cercles internationaux : il est président honoraire du Club de Budapest fondé par le Club de Rome ; il est aussi l’un des signataires du Manifeste de la conscience planétaire publié par ce club.

Plusieurs orateurs prirent la parole, parmi lesquels un membre de l’Église Réformée suisse – également membre des Focolari –, et un adepte de Brahma Kumaris, groupement dont nous reparlerons plus loin. Des prières, des méditations tirées de diverses traditions religieuses et une cérémonie florale qui, malheureusement, n’est pas décrite dans la documentation, accompagnèrent les allocutions et les discussions.

 

• La sixième conférence mondiale des religions

 

Le second événement qui éclaire l’activité de la Conférence mondiale et des organisations qui lui sont liées, est la « sixième conférence mondiale des religions » tenue à Rome – plus exactement au Vatican et à Riva del Garda – en 1994.

La devise autour de laquelle se réunirent les participants était : « Sauver le monde – Les religions pour la paix ». Sans doute, le monde et chacun de nous a besoin d’être sauvé, mais, à l’évidence, le véritable et unique Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ, fut le grand oublié de cette conférence.

Le but principal était d’établir un dialogue approfondi entre les religions, de se rapprocher effectivement les uns des autres. Deux genres d’activités permettaient d’y arriver : d’une part, des appels et des discours prononcés devant l’assemblée par divers leaders religieux ; d’autre part, la participation commune à des cérémonies de plusieurs religions : islam, shintoïsme, judaïsme et religions indigènes (animisme).

Comme nous l’avons déjà souligné, ces rassemblements se défendent d’être syncrétistes. On ne cherche pas à réunir des éléments pris dans chaque religion pour refaire avec ce mélange quelque chose de nouveau, une supra-religion qui occuperait la place des anciennes. Il s’agit de parvenir à l’unité entre les religions existantes par la tolérance mutuelle, en surmontant et en préservant les particularismes de chaque tradition et en respectant ses propres formes historiques.

Cependant, au-delà des mots, une telle entreprise est-elle possible ? Dans l’édifice commun qu’elles construisent ensemble, les traditions mêlées cessent forcément d’être spécifiques et ne constituent, de fait, qu’un enrichissement pittoresque destiné à satisfaire les sensibilités disparates de chacun. De plus, comment pourraient se maintenir ensemble des éléments d’origine opposée qui se contredisent formellement ? Il faut bien que les uns ou les autres cèdent. Une certaine forme de syncrétisme est donc inévitable.

Mais surtout, comment un catholique peut-il garder sa foi intacte au milieu d’une telle confusion ? Comment peut-il continuer de prétendre qu’elle est l’unique vérité et qu’en dehors du Christ et de l’Église véritable, il n’y a pas de salut ? Il pourra bien persister à le croire dans son intérieur, mais il faudra qu’il ne le dise plus à haute voix, qu’il réduise sa foi à une opinion religieuse parmi d’autres (ce qui est un reniement et une infidélité) et qu’il accepte de ne pas troubler la paix universelle.

Car tel est est le but ultime, le summum bonum de cette entreprise de récupération religieuse mondiale : établir la paix sur la terre. Non pas la paix que Dieu donne, mais celle de l’homme. Les mondialistes veulent se servir des religions comme d’instruments pour accomplir cette mission planétaire qu’ils se sont octroyés au nom de l’humanité.

 

La seconde partie de la conférence – la plus intéressante pour nous – se déroula à Riva del Garda. Le mouvement des Focolari y fut extrêmement actif, le feuillet d’informations de la Conférence mondiale ne cesse de le souligner. Sans leur engagement désintéressé, spécialement en ce qui concerne les rapports avec les média, il n’aurait pas été possible que cette réunion connût un tel succès, assure ce compte rendu.

Il vaut la peine de jeter un coup d’œil sur la liste des orateurs de Riva del Garda, car nous retrouvons toujours les mêmes réseaux de fraternité internationale. Du côté catholique, on notera la présence des cardinaux Arinze, Etchegaray et Martini, ainsi que de Mgr Fernandes, que nous connaissons déjà, et du théologien Hans Kung. L’ONU était représentée par Yasushi Akashi, son délégué en ancienne Yougoslavie. Il y avait aussi, naturellement, le fondateur de la Conférence mondiale, Nikkyo Niwano dont nous avons parlé plus haut.

 

Comme conclusion, on adopta « la déclaration de Riva del Garda » qui fut lue solennellement à bord d’un bateau en marche. Cette cérémonie a une portée symbolique : le bateau naviguant sur le lac signifie le voyage des hommes vers la paix, guidés par les religions ; mais le rivage, le but, n’est pas encore atteint.

Cette déclaration résume les résultats et les objectifs visés par l’assemblée. Le point central concerne l’intention de former une communauté mondiale et d’en fixer les droits et les devoirs. D’autre part, elle souligne le caractère sacré de la terre et notre unité avec elle [31]. Elle proclame qu’une religiosité éclairée contribue à faire triompher la liberté et les droits de l’homme. Elle affirme l’importance du dialogue interreligieux pour « guérir la terre » et en chasser les éléments destructeurs. Il n’est pas trop difficile de deviner ce qu’on entend par ces « éléments destructeurs » et, d’ailleurs, la déclaration prend la peine de l’expliquer : ce sont le nationalisme religieux et l’extrémisme.

De telles ambitions exigent, bien sûr, la collaboration avec l’ONU : la conférence confirme son engagement dans ce sens. La déclaration parle encore de « la guérison du monde », tant à l’échelle locale qu’à l’échelle globale. Elle dépeint un univers harmonieux et pacifique, but de la vie et des aspirations de l’homme.

L’unité entre les religions est spécialement encouragée. En vue de la réconciliation, on demande à tous de savoir utiliser les textes sacrés provenant des autres traditions religieuses, de traiter les autres religions avec respect, de méditer ensemble, car tout cela est source d’enrichissement mutuel.

Pour finir, le texte dresse la vision d’une religion unifiée, semblable à une coupole géante (ne s’agirait-il pas plutôt de la pointe d’une pyramide ?), qui intègre généreusement en son sein toutes les religions. Si les diverses religions se conduisent ainsi, alors, « sans attenter à leur identité et à leur prétention de posséder la vérité dans l’ordre purement religieux, elles peuvent découvrir des convergences et des compléments dans l’ordre socio-éthique [32] ».

 

Il est inutile de montrer, point par point, que cette déclaration ne contient presque aucun principe auquel un chrétien puisse consentir sans réserves. C’est effrayant, car un grand nombre de représentants de l’Église catholique étaient présents et ont activement participé à cette réunion, et les Focolari l’ont énergiquement encouragée. Mais, finalement, il est cohérent que ces « catholiques » n’aient pas condamné en paroles ce qu’ils ont pratiqué et vécu en acte pendant toute la durée de la conférence. Car il y eut des invocations et des méditations bouddhistes, indiennes et hindoues et de nombreuses cérémonies païennes.

D’ailleurs, la Conférence mondiale des religions pour la paix publie, dans son feuillet d’informations, un calendrier interreligieux, dans lequel se trouvent réunies les fêtes de neuf religions : christianisme, sikhisme, islamisme, bouddshime, baha’i, judaïsme, hindouisme, jainisme et zoroastrisme. Les seules fêtes chrétiennes nommées sont : Noël, l’Épiphanie, le mercredi des Cendres, Pâques et la Pentecôte. Elles sont citées au même titre que les fêtes païennes, comme l’expression d’une tradition religieuse parmi d’autres. On les tolère, on leur permet même de se montrer, mais à la condition qu’elles respectent les autres, qu’elles ne cherchent pas à prévaloir, ni à troubler ou empêcher la grande unité envisagée.

 

L’université Brahma Kumaris

 

Parmi les organisations internationales et interreligieuses que nous avons nommées et auxquelles le mouvement des Focolari est lié, il a été question de Brahma Kumaris, une société fondée à Karachi en 1936 et qui se décrit comme une « université spirituelle mondiale » (Brahma Kumaris World Spiritual University).

Cette université a fait des fondations dans le monde entier, surtout en Asie et en Europe (dans dix-huit pays). Son but premier est d’encourager à la méditation et à l’apprentissage spirituel par le développement du « Moi ». Mais, à côté de ces préoccupations qui concernent l’individu, cette université poursuit les mêmes buts que les organisations dont nous avons parlé : la paix mondiale, l’avènement d’un monde harmonieux, la collaboration avec les instances religieuses mondiales, avec l’UNICEF et avec l’ONU (elle possède également voix consultative au conseil économique et social de l’ONU et a été reçue aussi comme NGO).

Nous retrouvons donc le même milieu et les mêmes fréquentations auxquels le mouvement des Focolari est lié.

Une publication du Conseil du Parlement des religions mondiales (pour laquelle le Lucis Trust fait de la publicité !) fait d’ailleurs explicitement état des liaisons qui unissent tous ces organismes internationaux [33]. On y trouve des documents publiés par ces organisations et de nombreuses preuves qu’elles font toutes partie d’un même vaste réseau aux mailles plus ou moins serrées. Il est vrai que ni le mouvement des Focolari ni Chiara Lubich ne figurent dans cette publication, mais tous leurs amis mondialistes avec qui ils collaborent y sont.

 

 

Conclusion

 

Une experte dans le domaine du Nouvel Age, Cornelia Ferreira, a solennellement exprimé le danger dans lequel nous vivons :

 

Un des buts poursuivis depuis longtemps par le Nouvel Ordre Mondial maçonnique semble enfin à portée de la main : l’Église mondiale UNE, à la construction de laquelle on travaille depuis 150 ans, prend forme. Parmi les collaborateurs œuvrant dans ce sens, on voit certains chefs de l’Église catholique qui, à travers l’organisation internationale appelée la Conférence mondiale des religions pour la paix, y contribuent [34].

 

Trois convictions erronées constituent la base de toutes ces conceptions auxquelles travaille assidûment la Conférence des religions et, avec elle, le mouvement des Focolari :

1º L’homme doit, avant tout, établir la paix sur la terre (le premier commandement du chrétien, lui, vise l’amour de Dieu).

2º Les religions sont responsables des guerres et des conflits (l’Église enseigne que les guerres et les querelles viennent du péché).

3º L’unité des religions peut amener la paix (Notre-Seigneur dit, au contraire : « Je vous donne ma paix, je ne vous la donne pas comme le monde la donne »).

 

A l’inverse, la seule fin qui intéresse le catholique est de s’enraciner toujours plus profondément dans le Corps mystique du Christ. C’est cet enracinement qui – Deo juvante – nous conduira un jour à la visio beatifica, la vision béatifique, et ainsi, à la paix éternelle.

 


 

Chiara Lubich

 


[1] — We zwei oder drei…, Die Fokolar-Bewegung, Entstehung – Spiritualität – Initiativen, Verlag Neue Stadt München Zürich Wien, 4. Aufl. 1992, p. 14.

[2] — Lubich Chiara, Gespräche mit der Gründerin der Fokolar-Bewegung, Verlag Neue Stadt München Zürich Wien, 2. Aufl. 1988, p. 36.

[3] — Urquhart Gordon, Im Namen des Papstes, Die verschwiegenen Truppen des Vatikans, Verlag Droemer Knaur, München 1995, p. 52.

[4] — Lubich Chiara, Die Welt wird eins, Franca Zamborini im Gespräch mit der Gründerin der Fokolar-Bewegung, Verlag Neue Stadt München Zürich Wien, 2. Aufl. 1992, p. 25.

[5] — Lubich Chiara, Gespräche …, p. 25.

[6] — Id., ibid., p. 59.

[7] — Id., ibid., p. 60.

[8] — Id., ibid., p. 60.

[9] — Lubich Chiara, Die Welt wird eins, p. 118.

[10] — Id., ibid., p. 118.

[11]The Infinity of the Universal Spirit, Second Brochure on the Templeton Foundation Prize, New-York 1976, appendix c, p. 145.

[12] — Il est clair que ce commandement de Notre-Seigneur est universel et que nul ne doit être exclu de notre charité. Mais l’amour, ici, n’est pas l’amour de charité surnaturelle qui aime le prochain « à cause de Dieu » et « pour qu’il soit en Dieu » – selon les belles expressions de saint Thomas –, c’est un faux amour, purement naturel et dévoyé et qui ne cherche pas le bien, un faux respect qui porte sur l’erreur et le péché. (NDLR.)

[13]We love them as they are (…) seek together the truths which most unite us in order to live them together and to tell each other about the experiences which show our concern for God and our brothers. Templeton Foundation Prize publication, New-York 1977, Chapter nine : « Chiara Lubich », p. 128.

[14]Ibid., p. 129 : « A world of love », p. 129.

[15] — Lubich Chiara, Jesus der Verlassene und die Einheit, Verlag Neue Stadt München Zürich Wien, 2. Aufl. 1992, p. 56.

[16] — Lubich Chiara, Die Welt wird eins, p. 116.

[17] — Lubich Chiara, Eine Spiritualität der Versöhnung, EÔV 2, 23.– 29.6.97 Graz, p. 2.

[18] — Id., ibid., p. 4.

[19] — Id., ibid., p. 4.

[20] — Id., ibid., p. 6.

[21]Ehrendoktorwürde in Theologie von der St.-Thomas-Universität in Manila, Rede von Chiara Lubich, offizielle Publikation der Fokolar-Bewegung, 1997, p. 5.

[22] — Lubich Chiara, Eine Spiritualität der Versöhnung, p. 8.

[23] — Id., ibid., p. 8.

[24] — Id., ibid., p. 9.

[25] Allocution de Chiara Lubich le  17 décembre 1996, Publication de l’UNESCO, Paris, PF 171296, DOC, p. 5.

[26]Rissho : établir l’enseignement de la vraie doctrine dans le monde. Kosai : se réfère à l’échange d’idées entre les croyants. Kai : perfectionnement de la personnalité, atteinte de l’état du Bouddha. Voir : Proctor William, The Templeton Touch, New York, Doubleday 1983, p. 201. Cette fondation bouddhiste date de 1938.

[27] — Id., ibid., p. 121.

[28] — Alice Ann Bailey (1880-1949), disciple de la Société théosophique de Madame Blavatsky qu’elle quitta pour fonder en 1922 le Lucifer Publishing Company, dont le nom fut transformé une année plus tard en Lucis Publishing Company. En 1923, elle fonda sa propre école ésotérique basée sur la méditation occulte et le développement des pouvoirs spirituels : l’École Arcane. En 1932, elle créa l’association Bonne volonté mondiale. Tous ces groupes (ainsi que le World Service Forum) forment le Lucis Trust. Ce réseau planétaire a pour but de propager la pensée de sa fondatrice et se donne pour objectifs de « mobiliser l’énergie de bonne volonté de par le monde, éduquer l’opinion publique sur les causes des grands problèmes mondiaux et (…) préparer le retour de l’Instructeur mondial, du Christ » (cité par Vernette Jean, Le Nouvel Age, Paris, Téqui, 1990, p. 66). Le Lucis Trust travaille en collaboration étroite avec Greenpeace, Freunde der Erde, World Wildlife Fund, Amnesty International et l’ONU. Alice Bailey est un des maîtres à penser du Nouvel Age. Elle est la première à avoir énoncé de manière construite ce concept de nouvel âge. (NDLR.)

[29] — Voir Ferreira Cornelia , One-World Church Expected This Year, Christian Order, March 1997, London, p. 142.

[30]The Contribution by Religions to the Culture of Peace, Centre UNESCO de Catalunya, Barcelona, 1995, p. 50.

[31]Religion for Peace, A newsletter on multi-religious dialogue and action for peace, issued by The World Conference on Religion and Peace, Issue 65, February 1995, New York, p. 6.

[32]VI. Weltkonferenz der Religionen für den Frieden in Riva 1994, Die Riva-Erklärung p. 16, WCRP Informationen, Stuttgart.

[33] — Publication : When we change… the world changes, published by Brahma Kumaris World Spiritual University, International Co-ordinating Office, London, p. 11.

[34] — Ferreira Cornelia, One-World Church…, p. 135.

Informations

L'auteur

Au cours de ses recherches sur les « mouvements religieux émergents » le Dr Regina Hinrichs (1935-1999) n’a pu manquer de rencontrer la puissante organisation des Focolari et sa fondatrice Chiara Lubich (1920-2008).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 25

p. 62-83

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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