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Les Portugais au Tibet

 

 

Ce livre rassemble les six récits des premiers Européens à avoir pénétré au Tibet, entre 1624 et 1635. Il s’agit de pères jésuites portugais, qui, mus par l’es­poir de retrouver les « chrétientés per­dues », avaient entrepris d’atteindre le Toit du Monde. Depuis les Croisades, des récits circulaient concernant des chrétien­tés isolées survivantes, évangélisées peut-être par l’apôtre saint Barthélémy, réfu­giées dans les montagnes, à l’est de l’em­pire du Grand Mongol.

Antônio de Andrade et ses compa­gnons (Francisco de Azevedo, Estêvào et Joào Cabral) parvinrent, au prix d’efforts inouïs, à atteindre les royaumes du Tibet central et occidental, le Gu-ge et l’Utsang. Partis sans aucun équipement de Goa, ils durent franchir des cols à plus de 5 000 mètres, voyager par des températures de moins 40°, et dans certaines extrémités, leur survie a tenu du miracle.

Les souverains locaux, et même les lamas, les y reçurent avec un grand res­pect, et leur permirent de bâtir des églises et de prêcher. Ils ne connaissaient pas la langue. Cela ne les arrête pas : ils com­mencent à prêcher tout de suite, en es­sayant de se faire comprendre par gestes et en montrant leurs images, en recourant au truchement de marchands musulmans qui d’ailleurs les trahissaient. Dès qu’ils com­prennent un peu la langue tibétaine, ils commencent des conférences avec les la­mas. Le roi est favorable, les gens com­mencent à demander le baptême. Avaient-ils vraiment trouvé la chrétienté perdue ? Le traducteur universitaire presque aussi éloigné de la compréhension chrétienne de l’histoire que les traducteurs-traîtres mu­sulmans, ironise sur le grossier malen­tendu : prendre le vénérable bouddhisme tibétain pour une dégradation d’un ancien christianisme ! Mais justement, leur té­moignage de première main, dépourvu de préjugés, l’attitude des lamas qui avouent tâtonner dans une doctrine ancienne qu’ils ont perdue en grande partie, les analogies évidentes qu’ils constatent, sans aucun a priori, tout cela laisse vraiment songeur. Si c’était vrai ? Au fond, on ne sait rien de sûr historiquement sur Bouddha, et les da­tations sont des conjectures incertaines. Les chrétientés ont souvent survécu dans les montagnes : en Espagne après l’inva­sion musulmane, en Syrie, en Arménie. Nous aurions alors un cas d’école : com­ment se dégrade une chrétienté quand le sacerdoce et le magistère doctrinal sont perdus : il reste des pratiques (monastères, pratiques ascétiques, processions, pèleri­nages, cérémonies vidées de leur sens sa­cramentel), et des miettes de doctrines qui se diluent peu à peu, confondues dans les explications imagées qui les déforment, ou dans les mythes empruntés aux idolâtres hindouistes (la réincarnation) qui finissent par se greffer sur les croyances résiduelles.

La mission fut finalement un échec. Le roi presque converti jugea bon de per­sécuter les lamas pour assurer politique­ment ses arrières avant de se faire baptiser. Les jésuites connaissaient encore trop peu la langue et les coutumes pour pouvoir conseiller ou intervenir efficacement. Son irrespect pour la religion lui aliéna le peuple, les lamas devinrent un bloc hos­tile. Le roi finit trahi et vaincu par ses en­nemis, les convertis commencèrent à se disperser.

Les jésuites étaient partis avec la même stupéfiante audace que les apôtres pour conquérir au Christ des royaumes entiers. Mais ces nations n’étaient pas l’empire romain. Quand les structures so­ciales sont trop primitives, la base hu­maine manque, les hommes n’ont pas le sens de la responsabilité morale person­nelle. On comprend ainsi pourquoi Dieu a si longuement préparé Israël pour la ve­nue du messie. Voilà ce qu’on ne trouve pas dans le long dossier historique du tra­ducteur, qui laisse insatisfait malgré une réelle érudition.

Rédigés par des religieux lettrés, ces textes ont une indiscutable qualité litté­raire. Mais la traduction laisse parfois un goût amer. On trouve des phrases comme : « Quant à moi, le Seigneur ne m’avait pas refilé une longue maladie » ou bien : « Et ils lui sont nécessaires pour les tripotées qu’il est tout le temps obligé de distribuer dans la guerre contre les Assa­mais » (page 220).

Ce qui est particulièrement intéres­sant, c’est la mentalité catholique de ces héros de l’apostolat missionnaire. Ils sont bons, ils écoutent, ils s’efforcent de comprendre, mais ils ne croient pas – mais alors, pas du tout – que les fausses reli­gions sauvent et que la bonne foi obtient le pardon des péchés. Ce qu’ils écrivent fe­rait hurler un adepte de Vatican II. Ils connaissent les nuances théologiques concernant le païen de bonne foi, mais ils ne se nourrissent pas d’illusions irréalistes : les païens non baptisés sont presque sûre­ment damnés. Les cultes païens, quels qu’ils soient, sont à leurs yeux rendus au démon. Les royaumes païens sont l’empire du démon. Ce jugement sévère concer­nant les païens est celui d’hommes qui ont tout quitté et sont partis sans bourse ni sé­curité humaine pour l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il mérite d’être pris en considération. Le Saint-Esprit leur donnait certainement un jugement juste sur l’état des âmes.

La valeur « touristique » de ces récits n’est pas moindre. Les préoccupations apostoliques de leurs auteurs s’accompa­gnent de l’évocation détaillée des contrées que ces hommes durent traverser : Inde du nord du Grand Mongol et surtout Hima­laya qu’ils franchirent en sandales, soumis au mal des montagnes et aveuglés par la lumière des neiges.

 

Abbé Ph. Marcille

 

 

Didier Hugues, Les Portugais au Ti­bet, Collection Magellan, Paris, Éd. Chandeigne, 1996, in octavo, 382 p., 160 F.


Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Philippe Marcille exerce son ministère en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 25

p. 164-165

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