+ Veilleur avant l’aube,
Le Père Eugène de Villeurbanne
Ce livre raconte la vie du Révérend père Eugène de Villeurbanne qui fonda la communauté capucine d’observance traditionnelle établie à Morgon (dans le Rhône).
Comment ce religieux exemplaire, passionnément attaché à son ordre et à sa règle, qui exerça tour à tour les fonctions de professeur dans un collège capucin, de prédicateur, de secrétaire provincial et de missionnaire en Afrique, se vit contraint de demander, en raison du relâchement de son ordre, à se retirer comme ermite, puis fonda une communauté de stricte observance, telle est l’histoire que racontent ces pages. Ce livre est un témoignage de grand intérêt, qui met en lumière un aspect essentiel quoique assez méconnu de la crise de l’Église : la tourmente qui emporta, au lendemain du concile Vatican II, tous les instituts de vie parfaite et détruisit leurs règles.
La première partie du livre, en nous relatant l’enfance et la vocation du père Eugène, nous fait pénétrer dans l’intime des anciennes familles catholiques du début du siècle, où s’éveillèrent tant de vocations religieuses et sacerdotales. Enfant du Nord, comme Mgr Lefebvre, le futur père Eugène eut des parents très chrétiens, modestes artisans (son père était dessinateur en tulle) affiliés au Tiers-Ordre de la pénitence de saint François. Ils donnèrent à leurs enfants un spécial amour du travail bien fait, de la pauvreté et de la simplicité évangéliques.
Après une intéressante digression sur l’histoire de l’ordre capucin et ses exploits apostoliques, nous suivons le jeune religieux au noviciat puis au studentat de la province capucine de Lyon. Aux nombreux souvenirs personnels, l’auteur a mêlé des considérations plus générales sur l’organisation de la vie religieuse, les études, la vie spirituelle, l’emploi du temps, etc., qui nous permettent de saisir le sérieux et la richesse de la formation que recevaient les jeunes religieux capucins de cette époque. Ordonné prêtre en 1934, le père Eugène fut d’abord nommé professeur à l’école séraphique du Val-Brian, dans la Drôme, où il avait été élève avec son frère (devenu capucin comme lui). Puis, après l’interruption de la guerre, il reçut la charge de prédicateur et de confesseur. Il excella dans cette fonction qu’il exerça longtemps, dans des endroits et des milieux très variés. Il eut, à cette époque, l’occasion de prêcher beaucoup de missions paroissiales. Ces missions étaient de véritables retraites, données à la demande des curés par un petit groupe de pères durant deux ou trois semaines. Elles permettaient de renouveler la ferveur et la pratique de toutes les couches de la population. Les programmes des exercices – car le père Eugène notait tout et travaillait d’arrache-pied pour préparer ses sermons et ses instructions – sont très instructifs et donnent une idée de ce qu’il faudra faire pour ramener à la foi les fidèles dégoûtés par trente ans de déformation moderniste.
Mais la partie la plus intéressante du livre concerne le combat que le père livra pour sauver l’observance de son ordre, à partir de 1963-1964, seul ou presque, au milieu de l’hostilité des uns et de l’indifférence des autres, avec la fermeté douce que donne la vérité. Derrière les péripéties, les espoirs et les déceptions de cette tragique histoire, se trouve un magnifique témoignage de foi et de fidélité à la gloire de la vie religieuse intégralement conservée.
Au cœur de cette résistance, une des motivations qui revient le plus souvent sous la plume du père et qui inspira ensuite son projet de fondation, fut ce qu’il appelait « la charité profonde de la prière », de plus en plus abandonnée par les couvents. Dans le constat du relâchement introduit dans la vie capucine, le père note en bonne place l’abandon de l’oraison. Les capucins, dans leurs anciennes constitutions (encore en vigueur à Morgon), consacraient de longs moments à l’oraison silencieuse au chœur. En abandonnant cette pratique (et beaucoup d’autres !), ils laissèrent l’esprit du monde et le relâchement pénétrer dans leurs maisons.
Comme dans tous les autres ordres, en 1968, se tint un chapitre général des frères mineurs capucins qui entérina les évolutions déjà accomplies depuis quelques années et modifia complètement les constitutions de l’ordre pour les mettre au diapason de la sacro-sainte « mentalité moderne ». Ne voulant pas se résoudre à ce qui était la destruction de son ordre, tout comme Mgr Lefebvre ne voulut pas, à la même époque, accepter la trahison de la nouvelle messe, le père Eugène, après quelque temps de retraite comme ermite-prédicateur dans le diocèse de Bourges, se résolut à fonder une communauté d’observance traditionnelle, dans l’Ain, à Verjon, en 1972. C’est cette communauté qui, après des débuts riches en joies mais aussi en croix de toutes sortes, s’est transplantée en 1983 à Morgon, dans le Beaujolais.
De ce livre, nous retenons surtout le combat pour la fidélité à la vie religieuse, qui a fait la grandeur du cher père Eugène [1]. Comme il l’a signé dans l’avant-propos de sa brochure intitulée : Dans la tourmente… des religieux !, écrite en 1973, il fut un custos noctis, un gardien dans la nuit qui s’est abattue sur la vie religieuse. Au milieu de cette nuit, il a maintenu et transmis le flambeau de l’observance intégrale non seulement à ses propres enfants de la famille capucine, mais encore à bien d’autres à qui il a communiqué son amour brûlant de la vie consacrée, son courage et sa persévérance pour la conserver contre vents et marées. Notre communauté dominicaine fut, à ses débuts, l’heureuse bénéficiaire de ses conseils et de ses encouragements paternels. Nous n’oublions pas la dette de reconnaissance contractée envers celui qui fut, avec Mgr Lefebvre et de manière complémentaire, pour les jeunes religieux pratiquement orphelins que nous étions alors, un véritable père et un guide.
Bien sûr, à la suite de nos frères capucins, nous regrettons certains passages de l’introduction de l’ouvrage et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici l’avertissement qu’ils ont fait paraître dans la dernière livraison de leur Lettre aux amis de saint François :
Nous vous annoncions l’an passé la parution du livre consacré à la vie du R.P. Eugène ; c’est chose faite, sous le titre de Veilleur avant l’aube. Sa lecture a réjoui notre mois d’octobre [1997]. Dans le prolongement de la fête de saint François, n’est-il pas bon de suivre pas à pas la vie d’un tel imitateur de notre Séraphique Père ? Son auteur, M. Chiron, a fourni un très sérieux travail historique, mettant bien en relief les différentes étapes de l’existence du père Eugène. Nous-mêmes avons fait de belles découvertes, tout au long d’un récit au style agréable ; plus spécialement durant les périodes de vie missionnaire et de vie érémitique.
Nous regrettons que l’introduction mette sur une même ligne, dans le combat pour la Tradition, Monseigneur Lefebvre et Dom Gérard, ce qui ne correspond pas à la réalité actuelle. Chacun sait que Monseigneur Lefebvre a poursuivi la vraie résistance catholique alors que Dom Gérard se trouve actuellement dans la mouvance de l’Église conciliaire. Cette introduction révèle bien les convictions personnelles de l’auteur au sujet de la crise de l’Église. Il n’en demeure pas moins que nous vous recommandons cette lecture : elle vous permettra de bien connaître et apprécier le R.P. Eugène de Villeurbanne.
Ces réserves étant faites, ce n’est pas sans émotion que tous ceux qui ont connu le père Eugène liront ces pages. Elles sont pleines de souvenirs. Puissent-elles mieux faire connaître celui que Dieu rappela à lui le jour de la fête de la Très Sainte Trinité de l’année 1990, et – pourquoi pas ? – donner à quelques âmes de bonne volonté le désir de se consacrer au service du Bon Dieu à la suite de ce champion de la vie religieuse.
Fr. E.-M.
Chiron Yves, Veilleur avant l’aube, Le Père Eugène de Villeurbanne, Étampes, Clovis, 1997, 510 p., 138 F.
[1] — Voir dans Le Sel de la terre 5, p. 151 à 158, le sermon donné à l’occasion des obsèques du Révérend Père Eugène de Villeurbanne, qui développe cette idée.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 185-187
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