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La Terre sainte,

royaume du Christ

 

La Terre sainte et les Croisades

 

 

 

Par le frère Emmanuel-Marie O.P.

 

 

 

Nous célébrons cette année le 900e anniversaire de la prise de Jérusalem par les premiers croisés. Nous sommes également à moins d’un an de l’année sainte qui marquera le 2000e anniversaire de l’incarnation du Sauveur.

Pour ces deux raisons, il nous a paru opportun de placer dans notre habi­tuelle rubrique d’Écriture sainte une chronique de Terre sainte, afin d’évo­quer les principaux lieux où vécut Notre-Seigneur et retracer sommairement leur histoire aux temps bibliques, évangéliques et chrétiens. La connaissance de ces lieux et des découvertes archéologiques qu’on y a faites est pleine d’enseignements. Elle permet de mieux comprendre la vie du Christ et le texte de l’Écriture, de les replacer in situ, dans leur contexte réel. Elle nous montre également le prix que la tradition chrétienne a attaché à cet héritage du Christ et les efforts qu’elle a déployés pour le conserver à l’Église. Nous espérons que ces quelques pages aideront nos lecteurs à marcher plus résolu­ment sur les traces de Notre-Seigneur et à s’imprégner de son esprit.

En l’honneur de la reconquête de Jérusalem, nous commencerons par évoquer aujourd’hui l’épopée des croisés qui répondirent généreusement à l’appel des papes et quittèrent tout pour aller délivrer le tombeau du Christ et les témoins historiques de son séjour en Terre sainte.

Le Sel de la terre.

 

 

La reconquête croisée du royaume du Christ

 

Sur la trace des croisés de 1099

 

C’EST au cours de l’année 1096, répondant à l’appel lancé l’année précédente par le pape Urbain II au concile de Clermont, que les premiers croisés s’ébranlèrent au cri de « Dieu le veut » [1].

Quelle était alors la situation politique de la Terre sainte ?

Depuis 638, la Palestine était occupée par l’islam. Jérusalem, conquise par le calife Omar, fut, à partir de 661, le siège d’un califat de la fameuse dynastie des Omeyyades [2] qui gouverna depuis Damas le monde musulman alors au sommet de son expansion.

En 750, les Abbassides [3] de Bagdad évincèrent les Omeyyades et la Syrie-Palestine passa sous leur joug. Souverains cultivés, ils traitèrent les chrétiens avec une relative tolérance, leur laissant l’accès aux Lieux saints.

Mais, à la veille de la première croisade, l’apparition de deux nouvelles puissances modifia ce fragile modus vivendi.

D’abord, les califes Fatimides d’Égypte [4] qui dominaient l’Afrique du Nord s’emparèrent de la Palestine (fin Xe siècle). C’est à cette dynastie chiite qu’appar­tenait le calife fou al-Hakîm qui se prétendait d’essence divine et régna de 996 à 1021. Il ordonna notamment la destruction du Saint-Sépulcre et d’autres sanc­tuaires chrétiens en 1009. Cet événement, qu’accompagna une vague de persécu­tions et de vexations infligées aux chrétiens de Terre sainte, souleva une vive émotion en Occident.

Un peu plus tard, au début du XIe siècle, les tribus turques des steppes de la mer d’Aral, récemment converties à l’islam sunnite, se lancèrent dans de grandes conquêtes. Leur clan dominant, les Seldjoukides, s’empara du Kharezm, du Khorâsân, de l’Arménie et du califat de Bagdad où leur chef, Toghrul-Beg, appelé par le calife, prit le titre de sultan [5]. Les Turcs étendirent bientôt leur do­mination à l’Asie Mineure (victoire de Mantzikert sur les Byzantins, en 1071), à la Syrie et à une partie de la Palestine (Antioche tomba en 1084 ; Damas fut prise aux Fatimides en 1086). L’empire Seldjoukide connut son apogée sous le sultan Malik-Châh (1072-1092), mais la désunion des chefs amena la formation de plu­sieurs états indépendants (Perse, Syrie, Irak et Asie Mineure [6]).

Un aventurier turc, Atsiz, prit même Jérusalem aux Fatimides en 1071, la perdit, puis la réoccupa en 1077, massacrant sans pitié les habitants musulmans qui s’étaient réfugiés dans la mosquée al-Aqsâ. Impuissants à contenir l’avancée des clans turcomans, les califes d’Égypte, devenus, après al-Hakîm, le jouet de leurs vizirs, et privés du soutien des Berbères d’Afrique du Nord qui constituaient leurs meilleures troupes, ne conservèrent que quelques places côtières de Palestine.

Quant aux Byzantins, après une série de campagnes victorieuses sur les armées Abbassides au cours du Xe siècle, ils avaient été refoulés par l’invasion turque. Ils étaient constamment inquiétés, en outre, par les offensives des Nor­mands de Sicile et des Petchenègues [7]. Une guerre civile éclata bientôt entre les divers prétendants au trône de Constantinople. Finalement, en 1081, Alexis Com­nène se proclama Basileus et, après avoir vaincu ses rivaux, il s’occupa de la re­conquête des terres perdues d’Anatolie.

 

Mais il ne parvint à reprendre pied en Asie Mineure que grâce à l’arrivée des croisés. Ceux-ci, ayant passé le Bosphore, remportèrent d’abord une grande victoire à Dorylée (juillet 1097), éliminant pour un temps les forces turques et li­bérant la route qui menait au cœur de l’Anatolie. Un an après, au terme d’un siège de huit mois et de bien des péripéties, ils s’emparèrent d’Antioche et réussi­rent même à écraser l’armée turque venue en renfort pour les déloger (juin 1098). Enfin, au mois de juin 1099, les quelques vingt-cinq mille combattants qui restaient de l’énorme contingent qui avait quitté la France trois ans plus tôt, arri­vèrent sous les murs de Jérusalem que les Fatimides d’Égypte avaient repris aux Turcs l’été précédent.

Un corps de troupes alla d’abord occuper le bourg de Bethléem qui avait envoyé des émissaires au devant des croisés (7 juin). Puis, le 13 juin, on lança contre la muraille occidentale de Jérusalem un assaut qui échoua faute d’un nombre suffisant d’échelles. Le 8 juillet, sur le conseil des clercs qui accompa­gnaient l’expédition, les chefs de l’armée ordonnèrent un jeûne général et une procession qui fit le tour des remparts, sous les projectiles et les blasphèmes des assiégés musulmans. Le soir du 13 juillet, l’assaut reprit, au Nord-Est cette fois, et se poursuivit jusqu’au 15. Godefroy de Bouillon et son frère Eustache de Bou­logne furent les premiers à prendre pied sur la muraille. Bientôt, la ville fut enva­hie de toutes parts. La lutte fut acharnée parce que les défenseurs disposaient d’un effectif et de machines de guerre en nombre supérieur.

La ville prise, les croisés, parvenus au terme de leur pèlerinage, se précipi­tèrent au Saint-Sépulcre [8] pour rendre grâce. Les chroniques du temps présentent à juste titre leur victoire comme miraculeuse, tant il avait fallu surmonter d’obs­tacles et de dangers. D’ailleurs, la situation aurait bien pu se retourner si le siège s’était prolongé.

Le royaume latin de Jérusalem était né. Le duc Godefroy de Bouillon en fut le premier roi, mais il refusa ce titre, se contentant de celui d’« avoué du Saint-Sépulcre » parce qu’il ne voulait pas porter « couronne d’or, là où le Christ avait porté couronne d’épines ».

 

Deux siècles de présence chrétienne

 

Jérusalem devait rester latine jusqu’au 2 octobre 1187, jour de sa prise par Saladin [9], trois mois après la défaite des Francs à Hattin, en Galilée.

Il faut toutefois préciser qu’en 1229, profitant des rivalités entre factions sarrasines, l’empereur d’Allemagne Frédéric II se fit restituer par le traité de Jaffa une grande partie de la Ville sainte [10] (ainsi que Nazareth et Bethléem, qu’un cou­loir reliait aux terres franques). Bien plus, pour un bref temps, entre 1241 et 1244, le royaume latin de Jérusalem put être reconstitué de Beyrouth à Ascalon [11], suite à un traité passé entre Richard de Cornouailles et le sultan d’Égypte Malik. Cette alliance fut prorogée en 1243 avec plusieurs princes Ayyoubides de Syrie. Mais un changement de sultan et l’intervention des Turcs Kharezmiens ramena la guerre et la défaite. Jérusalem fut définitivement perdue le 23 août 1244. Le dé­sastre de La Forbie [12], le 17 octobre de la même année, entraîna le démantèlement du royaume franc dont les villes tombèrent les unes après les autres.

Deux événements pesèrent ensuite lourdement sur l’histoire palestinienne :

1. — En mai 1250, les Mamelouks (esclaves soldats turco-égyptiens prépo­sés à la garde du sultan) prenaient le pouvoir en Égypte.

2. — En 1260, sous la conduite de leur chef Hülegü, les envahisseurs Tar­tares (Mongols) qui venaient de conquérir Bagdad (1258), prenaient Alep et Da­mas et recevaient la soumission du dernier sultan Ayyoubide de Syrie, al-Nâsir. Mais, défait par les Mamelouks en Galilée (septembre 1260) et rappelé en Iran par des problèmes de succession, Hülegü se retira.

Il s’en suivit une série de grandes calamités pour la Terre sainte : persécu­tions, revers diplomatique, échecs militaires.

Persécutions d’abord. — L’émir Mamelouk Baîbars, devenu sultan par l’as­sassinat de son prédécesseur Qutuz, s’acharna avec fanatisme sur les chrétiens de Palestine et de Syrie. Il rompit toutes les trèves et se jeta sur Nazareth, le Thabor, Bethléem, etc., dont il ruina les sanctuaires et massacra les habitants chrétiens (1263). En 1265, il conquit Césarée récemment fortifiée par saint Louis ; en 1266, Saphet ; en 1268, Jaffa et Antioche ; en 1271, le Krak des Chevaliers et Montfort (forteresse des Chevaliers Teutoniques, près d’Acre), etc.

Revers diplomatique, ensuite. — Les Tartares qu’on avait d’abord beaucoup redoutés parurent favorables au christianisme ; le pape Clément IV espéra même convertir Hülegü et son successeur Abagha, et les amener à se joindre à la croi­sade. Mais le projet d’alliance mongole avec l’Occident chrétien n’aboutit pas. Malgré les efforts et les ambassades envoyées par Grégoire X, les princes Tartares finirent par embrasser l’islam.

Désastres militaires enfin. — La huitième croisade, partie à la conquête de Tunis avec l’intention de prendre l’Égypte à revers, échoua : l’épidémie ravagea l’armée et emporta saint Louis (1270), et la flotte croisée fut anéantie dans une terrible tempête au large de Trapani. Seul, un petit contingent parvint à Acre pour aider les rescapés du royaume franc. Mais la lutte était désormais inégale. Baîbars étant mort (1277), c’est le sultan Qalawûn qui conquit Tripoli en 1289 et son fils, al-Ashraf Khalîl, prit Acre en quarante-quatre jours, le 28 mai 1291, mal­gré la résistance héroïque des assiégés. La ville fut mise à sac, les rescapés furent massacrés ou vendus comme esclaves [13].

Les Syriens et les Palestiniens chrétiens se retrouvèrent dans la situation de dhimmi. Le royaume latin avait vécu.

La présence des croisés en Terre sainte et en Syrie avait donc duré deux siècles, de 1099 à 1291. Au cours de ces deux siècles, les Lieux saints ressuscitè­rent de la destruction et de l’oubli où l’occupation musulmane les avait long­temps plongés. Une moisson d’églises et de sanctuaires romans et gothiques s’éleva sur les ruines des anciens édifices constantiniens et byzantins, partout où le Christ avait laissé un souvenir.

Ces églises furent presque toutes saccagées après 1187 et 1291. A partir de 1516, la domination Ottomane (Turcs d’Asie Mineure), qui atteignit son apo­gée sous le règne de Soliman le Magnifique [14], n’apporta pas d’amélioration au sort des chrétiens. Ce n’est que peu à peu, au cours du XVIIe siècle et surtout à la fin du XIXe siècle, que les franciscains d’abord puis les autres congrégations, purent revenir, racheter les sanctuaires, ou plutôt les terrains sur lesquels ils avaient naguère été construits, et rebâtir quelques pauvres édifices pour les pèlerins.

 

 

L’héritage visible du Christ

 

La délivrance des Lieux saints

 

Qu’est-ce qui avait mis en marche cette foule de croisés – cruce signati, marqués du signe de la croix – et provoqué leur extraordinaire épopée qui devait durer jusqu’à la fin du XIIIe siècle et même au-delà, jusqu’à Lépante ?

Plusieurs motifs peuvent être avancés. Les appels des papes signalent la charité fraternelle à l’égard des chrétiens d’Orient opprimés par les envahisseurs turcs [15], ou encore le secours qu’exigaient les captifs des Sarrasins et les pauvres pèlerins menacés de mort ou d’esclavage.

Ils évoquent aussi le souci de « porter plus loin le nom du Christ » (dilatare christianitatem). Or l’expérience avait montré que la prédication auprès des po­pulations musulmanes n’était fructueuse que si elle était exercée dans un terri­toire où la croix avait remplacé le croissant. Mais cette préoccupation n’apparaît explicitement qu’au XIIIe siècle. Au XIe et XIIe siècles, ce qui l’emporte, c’est le souci de délivrer les Lieux saints : « la récupération de la Terre sainte » et la res­tauration des sanctuaires et du culte, tel est le but assigné par les papes aux croisés.

Il faut dire que la vénération des Lieux saints était très vivante dans ces époques de foi, et la pensée de leur profanation était insupportable aux chrétiens de ce temps. Ils considéraient la Palestine comme une terre vraiment consacrée, la « Terre sainte » comme elle est appelée depuis, la propriété et le royaume du Christ.

Or voilà que ce territoire si précieux était tombé entre les mains d’infidèles qui y abolissaient par la violence toute trace du règne de Notre-Seigneur. La conquête turque avait transformé des églises et des cathédrales en mosquées, en Arménie particulièrement, mais aussi en Syrie et en Palestine [16]. Non seulement les populations chrétiennes étaient persécutées et souffraient des razzias menées par les hordes de soldats et d’irréguliers qui pillaient les réserves et raflaient des esclaves, mais les sanctuaires, même les plus vénérables, étaient profanés, parfois détruits, et leur accès était durement rançonné [17]. Ainsi, se rappelait-on encore, en 1095-1096, au moment des préparatifs de la première croisade, les profanations de 1009 commises par le calife al-Hakîm. De même, après le désastre de 1187, la crainte d’outrages infligés à la vraie Croix (qu’on avait retrouvée en 1099 grâce aux Syriens chrétiens) émut l’Occident et contribua à mobiliser les volontaires de la troisième croisade (le bruit courut même que Saladin avait fait du Saint-Sépulcre une écurie). Par dessus tout, la piété des chrétiens s’offusquait de voir Jérusalem, la Ville sainte, la cité du Christ, aux mains des « païens » [18]. Aussi le premier soin des croisés, en 1099, fut-il d’expulser les juifs et les musulmans en dehors de la ville [19].

 

De la « terre promise » aux témoins de la vie du Christ

 

Cette vénération des Lieux saints se fondait sur la sainte Écriture, dont les catholiques des XIe et XIIe siècles étaient nourris. Ils savaient que la Palestine est non seulement le pays de la Bible, mais qu’elle est chargée d’un profond symbo­lisme messianique que rend bien l’expression biblique : « la terre promise ».

Cette terre fut en effet promise par Dieu à Abraham et à sa descendance, puis à Moïse et au peuple d’Israël auquel l’Église du Christ s’est légitimement substituée. Les Hébreux ne la reçurent en partage qu’après avoir été libérés de l’esclavage de Pharaon, traversé la mer Rouge et connu l’épreuve purificatrice de l’exode. Josué la conquit de haute lutte et la débarassa de ses occupants ido­lâtres, pour qu’elle soit un domaine digne du vrai Dieu et de la nation dépositaire de l’alliance du Sinaï. David et Salomon y érigèrent leur royaume préfigurant le royaume éternel et immuable de Jésus-Christ. Les prophètes, enfin, la comparè­rent tantôt à une vigne choyée, tantôt à une épouse que Dieu s’était donnée, et la menacèrent de dévastation et des pires châtiments si elle était adultère à son Dieu. Ainsi, la terre promise, dans l’histoire du salut et au temps de l’attente du Sauveur, fut-elle le signe de l’élection du peuple juif, le gage de la bénédiction miséricordieuse de Dieu à son égard et le symbole des bienfaits messianiques.

L’Église étant le nouveau et véritable peuple élu, c’est elle qui a hérité de toutes les promesses et bénédictions de l’ancien Testament. La figure a cédé la place à la réalité. Dans l’économie nouvelle et définitive, la terre promise « où coulent le lait et le miel » (Ex 3,17) est l’image des biens spirituels promis aux fi­dèles du Christ que le baptême a délivrés de l’esclavage du péché et du démon, et que purifient la pénitence et les souffrances de l’« exode » terrestre. Si le chré­tien doit, lui aussi, conquérir cette « terre promise » en luttant courageusement contre Satan, le monde et la concupiscence, il y habite néanmoins déjà par son incorporation au Christ de qui il reçoit la vie surnaturelle : il est, de fait et de droit, citoyen du royaume de la grâce et héritier de la patrie céleste où il verra Dieu face à face et non plus « en énigme » et en espérance.

 

Mais alors, puisque, adorant le vrai Dieu en esprit et en vérité, les fidèles de Jésus-Christ jouissent désormais de la réalité spirituelle, en quoi la figure char­nelle promise à l’ancien peuple hébreu leur importe-t-elle encore ? Qu’ont-ils à faire de ce lambeau de terre que se disputent les fils d’Abraham selon la chair, et qui n’est que l’image de biens infiniment supérieurs ?

C’est que la Terre sainte est aussi la terre que le Fils de Dieu a sanctifiée de sa présence corporelle. C’est là qu’il a été conçu, est né, a vécu, a enseigné, a souffert, est mort et a été enseveli ; c’est de là qu’il a envoyé ses apôtres prêcher dans le monde entier et qu’il est remonté aux cieux. Il a foulé ce sol qui en reste définitivement marqué et béni, qui a été arrosé du sang qu’il a versé pour expier nos péchés. Cette terre est comme un immense reliquaire qui garde l’empreinte de sa naissance virginale, de ses miracles, de sa passion, et le vivant écho de sa prédication. Reliquaire constamment enrichi, de surcroît, par la dévotion des pè­lerins qui viennent prier depuis vingt siècles dans ces lieux que « le Verbe de vie » a touchés.

 

Per visibilia ad invisibilia :

un guide qui excite notre dévotion

 

La Terre sainte est donc, tant par la figure que par la réalité, l’héritage vi­sible du Christ – selon une expression chère aux croisés – dont l’Église doit assu­rer la garde et la conservation.

Cet héritage constitue un témoignage exceptionnel de la véracité et de l’his­toricité du Christ et de son enseignement. Le pèlerin qui parcourt la Judée et la Galilée, l’Évangile à la main, peut dire à chaque pas : ici, en vérité – hic, vere – le Verbe incarné a été conçu ; ici, il est né ; ici, il a vécu, prêché, marché, souffert… La réalité et les étapes de son « habitation parmi nous » sont visibles et certaines. Il n’y a pas un « Jésus de la foi », fruit de l’immanence vitale ou de la conscience religieuse, et un « Jésus de l’histoire », personnage obscur et mal connu qui aurait inspiré le mythe du christianisme, comme ont prétendu les modernistes. Les faits qui sont à la base de notre foi sont des faits parfaitement avérés et historiques.

Bien plus, cet héritage visible élève nos âmes à une meilleure intelligence et à un plus grand amour des réalités invisibles qu’il recèle ; il est une source de dévotion, au sens scolastique du mot. C’est ce qu’expliquait déjà le cardinal Henri d’Albano, à la fin du XIIe siècle, dans son ouvrage : De peregrinante civitate Dei : « La sagesse insondable de Dieu a voulu accorder aux chrétiens ces sanctuaires visibles (…), à l’intention de ceux dont l’intelligence ne peut atteindre les Saints des Saints invisibles, de façon à les acheminer graduellement vers ceux-ci [20]. » Nous retrouvons dans ces paroles ce que chante la préface liturgique de Noël : le Verbe s’est incarné « pour que, connaissant Dieu visiblement, nous soyons saisis et élevés par lui à l’amour des choses invisibles – ut dum visibiliter Deum co­gnoscimus, per hunc in invisibilium amorem rapiamur ». Saint Thomas d’Aquin cite ce texte pour expliquer que la méditation de l’humanité du Christ est le moyen par excellence d’exciter la dévotion qui conduit à sa divinité : « c’est comme un guide qui nous prendrait par la main – per modum cuiusdam manu­ductionis [21] », car la faiblesse de l’esprit humain a besoin d’être ainsi « conduite par la main » par des réalités sensibles, pour s’élever à la connaissance et à l’amour de la divinité invisible.

De la même manière donc, parce qu’ils sont des vestiges éloquents de l’incarnation et de l’humanité du Verbe (pertinent ad Christi humanitatem), les Lieux saints embrasent notre dévotion, ils nous guident « par la main » et nous élèvent, au travers de ce qu’ils nous font voir, au travers des preuves historiques et archéologiques qu’ils apportent, jusqu’au mystère invisible du Christ, de son âme et de sa divinité, de la vie de la grâce et de la vie du ciel. Un peu comme font les paraboles évangéliques dont les scènes concrètes et familières cachent ou plutôt révèlent à l’âme chrétienne de profondes leçons spirituelles : « Regardez les lys des champs comment ils croissent, ils ne travaillent ni ne filent ; et pourtant Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l’un d’eux [22] » ; et nous voilà transportés au royaume de la grâce…

 

 

L’esprit de la croisade

 

Sion désolée à cause des péchés du peuple chrétien

 

« Sion est devenue un désert, Jérusalem une solitude. Notre maison sainte et glo­rieuse où nos pères célébraient vos louanges est devenue la proie des flammes et tout ce qui nous était cher a été dévasté. » (Is 64, 9-10)

 

Transposant les grandes leçons de l’ancien Testament et s’appliquant le re­proche des prophètes au peuple d’Israël infidèle, les croisés comprenaient que l’occupation et la perte de la Terre sainte étaient un châtiment de Dieu dû essen­tiellement aux péchés des chrétiens.

En effet, au peuple hébreu rebelle – un « peuple à la nuque raide » –, Moïse et les prophètes ne cessèrent de répéter que s’« il rompait l’alliance » passée avec Dieu, s’« il accomplissait ce qui est mal aux yeux de Yahvé » et « se prostituait aux faux dieux » des Cananéens, les maux fondraient sur lui : Dieu livrerait aux païens le pays qu’il lui avait donné et le réduirait lui-même en captivité.

Dans leurs appels à la croisade, les papes reprennent le même langage : « C’est à cause de nos péchés et de ceux de ce peuple chrétien – et nous ne pouvons pas l’avouer sans en souffrir profondément et sans en gémir – que, de nos jours, la cité d’Édesse a été prise par les ennemis de la croix du Christ », dé­clare par exemple Eugène III, en 1146 [23]. « Nous ne doutons pas que le désastre subi par la terre de Jérusalem, qui vient d’arriver du fait de l’invasion des Sarra­sins, a été surtout provoqué par les péchés des habitants de ce pays et de tout le peuple chrétien », écrit Grégoire VIII au lendemain du désastre de Hattin et de la prise de Jérusalem par Saladin [24]. Célestin III est encore plus catégorique ; il dé­nonce l’infidélité des nations chrétiennes, vraie cause des maux lamentables qui accablent la Terre sainte :

 

Il est vrai que, de nos jours, la méchanceté de nos contemporains en est arrivée à un tel point que nous ne comprenons plus, ni les avertissements de l’Écriture sainte, ni les châti­ments infligés à notre faiblesse. Aussi le Seigneur a-t-il voulu appesantir sa main sur nous et il a livré aux païens la terre où il est né (ce que nous ne pouvons dire sans que notre cœur en soit tout saisi d’amertume). Ainsi, quand nous l’avons appris, avons-nous gémi avec le prophète : « O Dieu, les nations sont entrées dans votre héritage » [Ps 78, 1] [25].

 

Une armée de pénitents

 

Ainsi donc, si Dieu s’est laissé dépouiller de son héritage, c’est pour rendre sensible à ses fidèles son irritation à leur endroit. Pécheurs, ils ont perdu l’accès à la Jérusalem céleste ; pour le leur montrer, Dieu permet que la Jérusalem terrestre soit perdue. La souillure des Lieux saints occupés par les impies fait écho à la souillure de leurs âmes tombées dans le péché, et la désolation des sanctuaires profanés révèle à ces baptisés la misère de leur propre état et de la chrétienté coupable. Célestin III a traduit ce sentiment par des paroles poignantes, qui évo­quent les nouvelles alarmantes reçues de Terre sainte après l’invasion de Saladin, et rappellent les lamentations de Jérémie pleurant sur la dévastation de « la fille de Sion » :

 

Nous avons encore su que « l’abomination de la désolation régnait dans le lieu saint », où les Sarrasins auraient établi un repaire de prostituées à l’emplacement de la table des pains de proposition, et qu’une écurie se trouve aujourd’hui encore installée là où le corps du Christ avait été enseveli et où les fidèles venaient le vénérer.

Le symbole même du salut, le très saint bois de la croix ; (…) ce bois où se trouve notre salut, notre vie, notre résurrection ; ce bois par lequel nous avons été sauvés et li­bérés : voici que, pour rendre plus complète la perte de cette terre, et à cause des péchés du peuple chrétien, il est tombé entre les mains de ceux qui détestent la croix autant que le crucifié, et qui persécutent de toutes leurs forces les fils de l’Église [26].

Jérusalem enfin, jadis vision de paix et terre promise à nos pères ; Jérusalem, où le Seigneur a voulu souffrir pour nous et révéler les preuves certaines de sa divinité ; Jérusa­lem, que les adeptes de la foi du Christ visitaient dévotement et fréquemment : la voici foulée aux pieds par les impies et souillée de leurs turpitudes, à eux pour qui elle était autrefois un objet de crainte et de terreur. Privée de sa gloire et de ses richesses, veuve des religieux qui l’habitaient et vide des fidèles qui y demeuraient, elle gémit, repliée sur elle-même : « Comment cette ville si pleine de peuples est-elle maintenant si solitaire et si désolée ? La maîtresse des nations est devenue comme veuve [27]. »

Quel chrétien pourrait retenir ses larmes en se remémorant une désolation pa­reille [28] ?

 

Les chrétiens du Moyen Age étaient sensibles à de semblables propos. Rien ne pouvait les provoquer davantage à secouer leur indolence et à s’arracher au mal.

Car ils savaient que le Seigneur miséricordieux ne veut pas livrer au pou­voir de l’Ennemi, comme l’exigeraient leurs fautes, les hommes qu’il a rachetés au prix de tant de souffrances. Alors il les châtie « de façon à pouvoir leur faire miséricorde », pour qu’ils reviennent à lui et se convertissent : « Tantôt il nous donne un avertissement, tantôt il nous frappe pour que, nous rendant compte de ce que nos fautes et nos péchés nous vaudraient des châtiments plus grands en­core, nous soyons davantage enclins à embrasser une vie meilleure [29]. »

Comment comprendre autrement, en effet, l’apparente victoire des mé­chants et l’humiliation des bons, se demande Innocent III ? S’il l’avait voulu, Dieu aurait pu défendre cette terre pour qu’elle ne tombe pas aux mains des Sarrasins. Il aurait pu, de même, la libérer facilement de leurs mains, car rien ne peut résis­ter à sa volonté. S’il permettait ces maux, c’est qu’il y avait une autre raison, c’est qu’il devait en sortir un plus grand bien :

 

De nos jours, l’iniquité déborde et la charité de beaucoup s’est refroidie : aussi [Dieu] propose-t-il ce combat à ses fidèles pour les arracher au sommeil de la mort et pour les rendre au souci de leur vie. Dans ce combat, il éprouvera leur foi comme on éprouve l’or dans la fournaise, en leur offrant une occasion de se sauver eux-mêmes ; mieux, une raison d’être sauvés : ceux qui auront fidèlement combattu pour lui seront heureusement couronnés par lui, tandis que ceux qui lui auront refusé, dans une telle nécessité, le service que doivent des serviteurs, mériteront de recevoir au jugement der­nier la juste sentence de leur condamnation [30].

 

Paroles admirables. Elles résument l’esprit et l’intention profonde des Croi­sades. Le départ en croisade est d’abord un acte de pénitence, d’expiation et de réparation. A cet égard le « vœu de croisade » est semblable au vœu de pèleri­nage à Rome ou Jérusalem, et bénéficie des mêmes indulgences. En partant libé­rer le tombeau du Christ, le croisé trouve le moyen de se racheter, de libérer aussi son âme asservie par le péché ou la torpeur d’une vie peu chrétienne ; il se sauve et se sanctifie. « Qu’ils aillent donc au combat contre les infidèles, (…) ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les bar­bares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont les ré­compenses éternelles qu’ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables sous. Ils travailleront pour un double honneur, ceux-là qui se fatiguaient au détriment de leur corps et de leur âme. Ils étaient ici tristes et pauvres ; ils seront là-bas joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Sei­gneur ; là-bas, ils seront ses amis [31]. »

Ainsi donc, si le croisé venge la souillure dont les infidèles ont accablé le Christ en dévastant son héritage, il répare en même temps l’injure que lui et ses frères chrétiens commettent trop souvent envers Notre-Seigneur et qui est la vraie cause de l’autre. Car il prend la croix non seulement pour lui, mais au nom des siens, de sa famille, de sa patrie, de la chrétienté tout entière. Il est envoyé so­lennellement par le pape pour un double combat : celui des armes et l’œuvre d’expiation et de conversion qui intéresse également tout l’univers chrétien. Il ne part pas dans l’unique intention de reconquérir ou défendre militairement une parcelle de territoire menacée par le péril islamique, il s’offre pour porter la croix au nom de ses frères, les représenter et accomplir la pénitence que les offenses communes exigent pour apaiser la colère divine.

Et c’est pourquoi toute la chrétienté est appelée à se joindre à ceux qui partent, par la prière et le sacrifice. La croisade est l’œuvre de tous, elle mobilise les prédicateurs, les soldats (et leurs épouses pour qui le sacrifice n’est pas moins rude…), les moines et les moniales, les fidèles de tout rang… ; chacun doit se ceindre les reins et contribuer, selon son état, à l’entreprise commune :

 

Aussi, mes frères, ceignez vos reins pour aller prêcher aux peuples la parole de Dieu et sa gloire. Qu’ils fassent de même, ceux à qui il appartient d’user d’un glaive matériel à l’encontre des persécuteurs de la foi, pour punir l’injure faite à la croix en leur infligeant rapidement le châtiment mérité. Qu’ils ceignent aussi leurs reins, ceux-là à qui il a été donné de se consacrer uniquement aux oraisons et à la contemplation, afin que leur prière assidue puisse apaiser le Seigneur. Car « voici que Satan nous réclame pour nous cribler comme on crible du froment » en cette tribulation [32].

 

Une « sainte compagnie » de combattants

 

Pour une expédition poursuivant un idéal si noble, des moyens naturels et des hommes quelconques ne sauraient suffire.

Les armes employées n’étaient pas seulement d’ordre matériel : à l’épée et à la lance, le croisé joignait le sacrifice, la prière, la pénitence, le jeûne et l’aumône.

De grandes vertus lui étaient également nécessaires. Au départ, le chevalier devait tout quitter : « J’abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et la zibe­line », écrit le duc d’Aquitaine Guillaume IX, dans une de ses chansons qui décrit le départ en croisade (1100). Il lui fallait ensuite affronter la fatigue et les périls de la route, la disette, la faim et la soif, la chaleur du climat, les épidémies, les dangers de la guerre, le risque de capture et d’esclavage et finalement la mort. Il offrait tout cela en union avec les souffrances du Christ qu’il était venu servir.

Comme l’a bien montré Henri d’Albano, la croisade était une école de vertu rude mais efficace : « Les plus adonnés aux vices deviennent chastes ; les plus violents, doux ; les plus orgueilleux, humbles ; les plus obstinés, généreux ; les rois et les princes apprennent à mépriser le monde ; les tyrans se muent en mar­tyrs. » Admirable influence de la Terre sainte ! Même s’il s’est rencontré des croi­sés qui, par peur du danger, par égoïsme ou par lassitude, ne se sont pas élevés à ce degré d’abnégation et de confiance en Dieu, il reste que les fondements de l’esprit de la croisade furent bien ceux-ci : renoncement à soi-même, foi, sacrifice.

Avant l’assaut, on organisait des jeûnes et des processions publiques, der­rière les reliques de la passion ou des saints, pour supplier Dieu. Des prêtres ac­compagnaient les soldats : les croisés se confessaient et mettaient leur conscience en règle avant la bataille ; ils s’efforçaient de garder l’état de grâce pour bénéfi­cier des grâces et des bénéfices spirituels de la croisade. Les violences, les ra­pines et les exactions étaient prohibées et sévèrement réprimées. Les prédicateurs mettaient en garde les combattants contre la haine des infidèles, la brutalité, la cupidité ou la vaine gloire [33]. Un légat du pape assurait la direction spirituelle de l’expédition et veillait à ce qu’elle ne s’écartât pas de son objectif. Celui de la sep­tième croisade, Eudes de Châteauroux, pleura en présence de Joinville, au terme de sa mission, à la pensée qu’il allait devoir quitter l’armée des croisés qu’il appe­lait « votre sainte compagnie » et retrouver le monde. Ce petit témoignage montre mieux qu’un discours, le travail que la croisade opérait dans les âmes.

L’esprit de foi présidait même aux opérations militaires. A ces rudes guer­riers, rompus au métier des armes, les papes enseignaient qu’il fallait compter plus sur le secours de Dieu que sur leurs propres forces ou leur nombre :

 

Et qu’ils ne se désespèrent pas de leur petit nombre, pas plus qu’ils ne se laisseraient aller à s’enorgueillir de leur multitude. Si, en effet, ils acceptent de se hâter de défendre la terre où le Christ est né, a souffert, est ressuscité et est monté aux cieux, avec l’humi­lité qui convient, le Seigneur, destructeur des armées, lui qui a fait disparaître dans la mer les chars et les troupes du Pharaon, « apprendra à leurs mains à combattre, à leurs doigts à faire la guerre [34] », et dispersera de son souffle la foule des païens « comme de la paille devant sa face » ; il les écrasera comme de la boue [35].

 

Et si, malgré tout, ils ne remportaient pas la victoire, ils en concluaient que la bonté de Dieu ne l’avait pas jugé opportun. Car ce n’était pas par leurs propres mérites qu’ils pouvaient l’emporter, mais par les seules force et volonté de Dieu :

 

Et ne nous étonnons pas de ce que certains des princes du monde, qui sont déjà partis combattre les Sarrasins par la lance et par l’épée, n’aient encore presque rien ob­tenu : ce n’est pas par la lance et par l’épée, mais bien par la multitude de ses miséri­cordes que Dieu sauve ceux qui se confient en sa bonté.

Nos mérites, d’ailleurs, ne sont pas encore montés si haut que nous puissions incli­ner le Seigneur, irrité contre nous, à nous pardonner et à nous guérir. Qu’on se rappelle ce qui arriva autrefois aux fils d’Israël quand ils prirent les armes, à l’appel du Seigneur, contre la tribu de Benjamin pour punir celle-ci d’avoir tué la femme du lévite de la montagne d’Ephraïm : ils ne purent l’emporter, après avoir été mis en déroute à deux reprises, qu’après avoir expié leurs propres fautes et leur propre iniquité [36].

 

Une nouvelle chevalerie

 

Pour mettre en œuvre cet esprit de la croisade, on alla même plus loin : sous l’inspiration de Dieu, on imagina des soldats qui fussent en même temps des moines, alliant l’idéal de perfection évangélique et l’exigence du métier des armes.

Au lendemain de la première croisade, vers 1118 ou 1119, un petit groupe de chevaliers – « les pauvres chevaliers du Christ » – se constitua en une sorte de Tiers ordre militaire voué au service et à la protection physique des pèlerins qui venaient visiter les Lieux saints. Ils obtinrent du roi Beaudoin de Jérusalem le Temple pour s’y installer, d’où leur nom de Templiers [37]. Voulant mener la vie commune, ils adoptèrent la règle de saint Augustin. Leur maître, Hugues de Payns alla demander au concile de Troyes (1128) et à saint Bernard un règlement pour leur nouveau genre de vie et obtint l’approbation pontificale pour son ordre de chevalerie. C’est ainsi que l’abbé de Clairvaux, peu après 1130, écrivit le traité De laude novæ militiæ, « à la louange de la nouvelle chevalerie ».

 

On a appris depuis peu qu’un nouveau type de chevalerie avait fait son apparition, précisément dans le pays où l’Orient venu du ciel était venu habiter dans la chair. (…) Un nouveau type de chevalerie, disais-je, que ne connaissaient pas les âges qui nous ont précédés ; une chevalerie qui livre, sans se lasser, un double combat, à la fois contre la chair et le sang et contre les esprits de malice répandus dans les airs. Qu’elle résiste vi­goureusement aux assauts de l’ennemi corporel, par les seules forces corporelles, je n’ai pas lieu de m’en étonner ni d’admirer en cela quelque chose d’exceptionnel. Ce n’est pas davantage surprenant – même si cela mérite d’être loué – que de voir faire la guerre aux vices ou aux démons par les forces de l’âme : le monde, en effet, n’est-il pas rempli de moines ? Mais ce qui me paraît aussi admirable qu’exceptionnel, c’est de voir le même homme se ceindre de son épée et se parer de son bouclier pour ce double combat.

Voilà un chevalier sans peur ; et protégé de tous les côtés contre les dangers. Son corps est recouvert d’une armure de fer ; son âme, d’une armure de foi. Ainsi protégé, il ne redoutera ni les démons, ni les hommes [38].

 

Les Templiers devinrent, avec les autres ordres militaires, les protecteurs de la Terre sainte et le fer de lance des opérations militaires. Ils eurent beaucoup à souffrir ; les Sarrasins, alors qu’ils rançonnaient ou vendaient comme esclaves les chevaliers capturés, décapitaient systématiquement les Templiers et les Hospita­liers qu’ils regardaient comme les ennemis jurés des musulmans.

 

La marche de l’Église face aux sectateurs de Mahomet

 

Si, maintenant, l’on prend un certain recul et que l’on cherche à replacer l’épisode des Croisades dans le cours de l’histoire de l’Église, on comprend qu’elles ont une signification qui dépasse largement les circonstances particu­lières de leur déclenchement.

La croisade, en effet, est la réponse médiévale à la question des rapports entre l’Église et le monde ennemi de Dieu. C’est une réponse circonstanciée, sans doute, adaptée aux dangers auxquels l’Église et la Chrétienté étaient alors confrontées, mais c’est une réponse exemplaire dont l’étude présente de ce fait le plus grand intérêt pour nous.

Le père Emmanuel, curé du Mesnil-Saint-Loup au siècle dernier, a consacré une série d’articles de son Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance à l’im­portante question des rapports de l’Église avec le monde. Voici ce qu’il ex­plique [39].

L’Église, poursuivant au milieu du monde sa marche vers l’éternité, est confrontée au monde et à celui qui en est le Prince, le diable, dans un combat gigantesque dont les protagonistes et les enjeux ne sont pas humains. Le livre de l’Apocalypse raconte cette guerre que le Dragon, précipité sur la terre, fait aux enfants de la Femme (Ap 12, 17), et dont les épisodes ou les cycles marquent le cours de l’histoire des hommes [40].

Cette marche de l’Église trouve sa figure dans la marche du peuple hébreu dans le désert, sous la conduite de Dieu, vers la terre promise. Les tribus du dé­sert entravaient cette marche : il y avait « les terribles Amalécites, les Iduméens ja­loux, les fiers Ammonites, les Moabites luxurieux et pervers, enfin les multiples cités cananéennes vouées pour leurs crimes à une extermination sans pitié ». Néanmoins, le peuple hébreu s’avançait dans un ordre merveilleux ; et ses pé­chés seuls, et non pas ses ennemis, le retenaient dans le désert.

Ainsi en est-il de l’Église. Elle est le castra Dei – le « camp de Dieu et des saints » dont parle l’Apocalypse – entouré de sociétés ennemies qui se succèdent dans le temps. Il y a les juifs, les musulmans, les idolâtres, les hérétiques, les schismatiques ; il y a les puissances de ce monde qui lui sont le plus souvent hostiles. Il y a également « le mystère d’iniquité qui opère dans le monde », au­quel saint Paul fait allusion (2 Th 2, 6-9), et qui culminera au temps de « l’homme de péché », c’est-à-dire de l’Antéchrist. Ce mystère d’iniquité, antithèse de l’Église mystère de charité, c’est l’œuvre du diable dans les sociétés secrètes, c’est-à-dire la Contre-Église qui fédère et inspire les diverses entreprises ennemies de Dieu. L’Église, au milieu des persécutions et des offensives de tant d’ennemis, marche néanmoins vers son but qui est la prise de possession de l’héritage éternel que Dieu lui a préparé, et rien ne peut lui nuire au fond que les péchés de ses enfants.

Parmi les fléaux que l’Église rencontre dans son histoire, il y a l’islam. Les apôtres avaient détruit les idoles. Le diable n’osa pas relever les dieux de bois et de pierre, mais il releva le culte de la chair et forgea cette religion autorisant tous les vices et s’imposant par le sabre. Ainsi, ceux qui n’étaient pas atterrés par la peur des cimeterres étaient séduits par l’appât des plaisirs auxquels le Coran donne libre carrière. « L’islamisme est une production de tous les ferments impurs qui couvaient dans les pays où la foi n’avait pas profondément pénétré » écrit le père Emmanuel. Et effectivement, aux premiers siècles de l’Église, l’Orient fut la terre nourricière des grandes hérésies. La foi et les mœurs s’y trouvèrent donc af­faiblis. Au VIIe siècle, les sectateurs de Mahomet envahirent facilement ces terres que leur infidélité avait rendu ouvertes, et vinrent camper successivement à Alexandrie, à Jérusalem, à Antioche, où le bruit des batailles couvrit définitive­ment les vaines disputes théologiques des grecs. Finalement, ils prirent même Constantinople au XVe siècle : la tête du schisme, qui ne voulait pas obéir au pape, dut se courber devant un sultan.

Le mouvement des Croisades reproduisit alors, presqu’à la lettre, à plus de vingt siècles de distance, les grands événements de l’ancien Testament qui consti­tuent, comme on l’a dit, le type de la marche et de la résistance de l’Église à ses ennemis. A l’endroit même où le peuple hébreu, venant du désert sous la conduite de Moïse et Josué, avait dû conquérir par l’épée la terre promise occu­pée par les tribus idolâtres, les armées croisées, au terme d’un long voyage, libé­rèrent l’héritage du Christ de la souillure des impies. Mais, comme les anciens hébreux, c’est en pénitents qu’ils pénétrèrent victorieux dans cette « terre pro­mise », et les papes leur répétèrent ce que Moïse avait prophétisé au peuple élu :

 

Vois j’ai mis aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal, en te prescri­vant aujourd’hui d’aimer Yahvé, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses lois et ses ordonnances, afin que tu vives et que tu multiplies, et que Yahvé, ton Dieu, te bénisse dans le pays où tu vas entrer pour le posséder. Mais si ton cœur se détourne, que tu n’écoutes point et que tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir, je vous déclare en ce jour que vous périrez certaine­ment, vous ne prolongerez pas vos jours sur la terre où après avoir passé le Jourdain, tu vas entrer pour la posséder [41].

 

Pourtant, si l’islamisme châtia l’Orient, il fortifia l’Occident. De même que Dieu avait voulu qu’une race guerrière et irréconciliable, les Philistins, persistât en Palestine aux côtés du peuple choisi pour le maintenir constamment en éveil, de même il permit que l’islam jouât le même rôle vis-à-vis des nations chré­tiennes. La poussée de l’islam suscita un magnifique sursaut dans la Chrétienté : les Croisades, les ordres de chevalerie et, plus tard, les grandes victoires du ro­saire. Même dans l’ordre intellectuel et doctrinal, les menaces de l’avéroïsme et le rationalisme des docteurs arabes provoquèrent les éclatantes réfutations de saint Thomas, libérant Aristote des interprétations arabes fausses qui entraînaient la défiance de l’Occident.

Quel magnifique essor la foi résistante à l’islam aurait pris dans le monde si elle n’avait pas été compromise et entravée par les alliances de quelques princes chrétiens, à partir du XVIe siècle !

Assurément, Dieu et son Église l’emporteront au bout du compte, mais au prix de quels châtiments ? L’Occident chrétien a tant accumulé de péchés depuis deux siècles, qu’il paraît bien devoir subir à son tour le châtiment qui ravagea l’Orient au VIIe siècle. Nos vieux pays catholiques sont ouverts, le rempart de la foi et la conscience du péché en ont totalement disparu…

Joseph de Maistre remarque cependant que le musulman n’est jamais que campé dans les contrées qu’il a conquises. Tant qu’il reste musulman, il ne fu­sionne pas avec les peuples qu’il courbe sous une verge de fer. N’étant que campé et non enraciné, il est appelé à disparaître un jour, comme le soldat qui replie sa tente. Sa mission est terrible – il est le fléau de Dieu – mais elle est limi­tée. Jusqu’où ira-t-elle ?

Pour écarter ce fléau, il faut nous convertir et prier pour la conversion des musulmans. L’Église ne change pas, elle nous donne les mêmes moyens, elle nous adresse les mêmes paroles que celles qu’elle adressait aux chrétiens des XIe et XIIIe siècles :

 

Aussi crions-nous à nouveau vers vous, de la part de celui qui, en mourant sur la croix, poussa un grand cri (…). Et il crie encore lui-même, quand il nous dit : « Si quel­qu’un veut venir après moi, qu’il se renonce à lui-même, prenne sa croix et me suive », ce qui revient à dire plus expressément : celui qui veut, en me suivant, atteindre à la couronne, qu’il me suive aussi maintenant au combat qui est offert à tous pour les éprouver [42].

 

 

La « repentance » conciliaire

 

Ce n’est assurément plus le même langage que nous tient désormais l’Église conciliaire. C’est même un langage diamétralement opposé.

 

— On a perdu le sens de l’héritage du Christ que les croisés avaient à un si haut degré. La Terre sainte ne tire plus sa sainteté du Christ ; elle n’est plus sainte à cause du seul Sauveur en dehors duquel nul ne peut être sauvé, mais parce que « les croyants des trois religions monothéistes y vivent côte à côte et que toutes les trois ont une vénération et un attachement profonds à l’égard de cette terre que chacune considère être sainte et source d’inspiration [43] ». On dit désor­mais : « la terre de Dieu », sans autre qualificatif, c’est-à-dire du « dieu » commun aux trois grandes religions monothéistes, comme si les juifs, les musulmans et les chrétiens avaient le même Dieu.

Vu de cette manière, il paraît effectivement scandaleux que des croyants qui reconnaissent le même Dieu et habitent le même lieu vivent dans « une igno­rance, quand ce n’est pas dans un mépris ou une haine réciproques ». C’est pourquoi, écrivent les auteurs du calendrier des célébrations du Jubilé en Terre sainte, « nous espérons que l’an 2000 sera pour elles [les trois religions concer­nées] l’occasion de mieux se connaître l’une l’autre afin de se comprendre et de se retrouver dans la réconciliation et la collaboration ». Et le cardinal Etchegaray surenchérit dans son introduction :

 

L’exigence œcuménique, si fortement marquée par le pape Jean-Paul II doit trouver à Jérusalem et en Terre sainte le terreau le plus fertile et le plus exemplaire. Le monde entier attend aussi beaucoup de la réconciliation et de l’harmonie entre les diverses reli­gions, en particulier entre les descendants d’Abraham, père de tous ceux qui croient en Dieu.

 

Mais quelle union peut-il y avoir entre le Christ et Bélial ? Le judaïsme et l’islam, en tant que religions, sont des inventions du diable qui égarent les âmes. Vouloir la réconciliation et l’harmonie de l’Église avec elles est une apostasie ! Quant à la descendance d’Abraham, Notre-Seigneur lui-même et saint Paul après lui, ont distingué entre les fils d’Abraham selon l’esprit, héritiers de la promesse, et ses descendants charnels qui ont trahi la foi reçue et qui ont le diable pour père spirituel : « Si vous étiez enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abra­ham. Mais maintenant vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vé­rité que j’ai entendue de Dieu. (…) Vous faites les œuvres de votre père, (…) et le père dont vous êtes issus, c’est le diable [44]. »

 

— On a également perdu le sens du péché et de l’expiation.

La parole de Célestin III est plus que jamais d’actualité : « La méchanceté de nos contemporains en est arrivée à un tel point que nous ne comprenons plus, ni les avertissements de l’Écriture sainte, ni les châtiments infligés à notre faiblesse. » Les maux qui nous pressent ne sont plus considérés comme un châtiment de nos péchés. D’ailleurs, il n’y a plus de péchés, et ce que les chrétiens du Moyen Age appelaient des maux : la propagation de l’erreur et des fausses religions, les mo­dernes le prenent pour un bien, une liberté fondamentale, un droit inaliénable de la personne humaine. La suprême charité ne consiste plus à étendre le règne du Christ mais à tolérer et respecter la révolte et la désobéissance des hommes.

La conscience et l’aveu de nos péchés se sont transformés en « repentance » pour les crimes supposés de l’Église et spécialement les Croisades. Encouragée par le pape Jean-Paul II, l’Église est invitée à faire son mea culpa pour avoir phy­siquement entravé la marche de l’islam et voulu reconquérir les Lieux saints :

 

Nous devons aujourd’hui être reconnaissants à l’esprit de Dieu, qui nous a conduits à comprendre plus clairement que la meilleure manière, et en même temps la plus conforme à l’Évangile, d’affronter les problèmes qui peuvent naître dans les rapports entre peuples, religions et cultures, est celle d’un dialogue patient, aussi ferme que res­pectueux [45].

 

Est-ce vraiment l’Esprit-Saint qui a conduit à remplacer la profession de la foi par le faux dialogue œcuménique ? Le langage clair et vigoureux du pape Cé­lestin III tranche singulièrement avec le discours embarrassé et repentant des au­torités conciliaires : « Celui qui n’aura pas été avec le Christ maintenant, comme le dit l’Évangile, sera contre lui. Celui que l’injure faite au crucifix n’aura pas tou­ché, qu’il ne croie pas pouvoir se confier en un autre signe de salut ! [46] »

 

*

 

Nous sommes punis par où nous avons péché : contre le premier comman­dement. Tout se passe aujourd’hui comme si la hiérarchie de l’Église et les catho­liques rougissaient de Jésus-Christ et n’osaient plus affirmer sa divinité et l’abso­lue vérité de son Évangile à la face de l’univers ; à l’opinion publique servile qui refait aujourd’hui le procès de Jésus, la hiérarchie catholique apeurée répond : « Nous ne connaissons pas cet homme ». Si bien que l’apostasie, la confusion des esprits et l’indifférence religieuse l’emportent partout. Comme l’a justement dit Mgr Lefebvre : « Ils l’ont découronné ! » Ce n’est plus seulement la Terre sainte, l’héritage visible du Seigneur, le temple et la Jérusalem historiques qui sont as­servis, c’est son héritage spirituel, l’Église elle-même, le Temple de la nouvelle Alliance, la Jérusalem nouvelle qui sont occupés et souillés par l’hérésie.

Puissions-nous au contact de la Terre sainte et des croisés, retrouver le sens du premier commandement de Dieu et, par une nouvelle croisade de prière, de sacrifice et de sainteté, obtenir le pardon de nos péchés et la libération de l’Église une, sainte, catholique, apostolique et romaine.

Saint Bernard, dans son Éloge de la nouvelle chevalerie, mêle ainsi les pers­pectives et chante les gloires de la Terre et de la Ville saintes en tant qu’elles symbolisent l’Église, dans une longue digression où s’accumulent les emprunts scripturaires :

 

(…) Salut, sainte cité, (…) « maîtresse des nations, princesse des provinces » (Lm 1, 1), possession des patriarches, mère des prophètes et des apôtres, prémices de la foi, gloire du peuple chrétien. Si Dieu, dès le début, a toujours supporté qu’on t’assiège, c’était afin que tu sois pour les hommes forts une occasion aussi bien de manifester leur courage que de trouver le salut.

Salut, «terre de la promesse, toi qui ruisselais autrefois de lait et de miel » (Ex 3, 8) pour tes habitants : tu offres maintenant à l’univers entier les remèdes du salut, les aliments de la vie [47].

 

Prions pour que se lève à nouveau une autre « chevalerie » envoyée par Dieu pour libérer sa maison captive, de sorte qu’on puisse dire ce que l’abbé de Clairvaux prophétisait de Jérusalem confiée à la garde des « pauvres chevaliers du Christ » :

 

Une fois les païens chassés, [Dieu] lui-même reviendra dans son héritage et sa mai­son, dont il avait dit avec colère, dans l’Évangile : « Voici que votre demeure va vous être laissée déserte » (Mt 23, 38), et dont, par son prophète, il s’était plaint ainsi : « J’ai abandonné ma maison, quitté mon héritage » (Jr 12, 7). Mais il accomplira cette parole du même prophète : « Le Seigneur a racheté son peuple et l’a libéré ; ils viendront en exultant sur la montagne de Sion, ils trouveront leur joie dans les biens du Seigneur » (Jr 31, 11-12). « Réjouis-toi, Jérusalem » (Is 66, 10), et « reconnais déjà le temps où tu es visitée » (Lc 19, 44), « car le Seigneur a consolé son peuple, il a racheté Jérusalem. Éclatez toutes en cris de joie, ruines de Jérusalem, le Seigneur a mis à nu son bras de sainteté aux yeux de toutes les nations » (Is 52, 9-10). « Vierge d’Israël, tu t’étais écrou­lée, et personne ne se présentait pour te redresser » (Am 5, 1). Dès maintenant, « lève-toi et secoue ta poussière, vierge captive, fille de Sion » (Is 52, 2). Oui, je te le dis, « lève-toi, tiens-toi sur la hauteur, et vois la joie qui te vient de ton Dieu » (Ba 5, 5). « On ne t’appellera plus “délaissée”, on n’appellera pas davantage ta terre “abandonnée”, car le Seigneur a mis en toi sa joie, et ta terre sera habitée » (Is 62, 4) [48].

 

 

 


 

Le Saint-Sépulcre de Jérusalem

Liber floridus (1120)


[1] — On a évalué le nombre total des combattants de la première croisade à 70 000 et celui des non combattants à 30 000. Mais les effectifs fondirent dès l’entrée des croisés en Asie. Autour de l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil dont Urbain II avait fait son légat auprès de la croisade, il y avait les armées de plusieurs grands barons : Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Robert Courteheuse, comte de Normandie ; Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine ; Robert II, comte de Flandre ; Étienne, comte de Blois ; Bohémond de Tarente et ses Normands d’Italie du Sud (parmi lesquels se trouvait son neveu Tancrède), etc. Un premier contingent, plus populaire croit-on, avait pris la route en décembre 1095, avant la date fixée par le pape, sous la conduite de Pierre l’Ermite et de quelques barons du Nord de la France et des bords du Rhin.

[2] — Dynastie de califes arabes qui règna à Damas de 660 à 750. Détrônée par les Abbassides, elle alla fonder le califat de Cordoue (756-1031). Les deux plus grands monuments musulmans de Jérusa­lem datent de l’époque des Omeyyades. Entre 687 et 691, le sultan Abd el-Malik fit construire le Dôme de la Roche (appelé à tort mosquée d’Omar) sur l’emplacement de l’ancien autel des holo­caustes, selon un plan octogonal d’inspiration byzantine. De 705 à 715, le calife el-Walid construisit la mosquée al-Aqsâ au sud de l’esplanade du Temple, sur un plan basilical chrétien. A l’époque des croisés, un autel fut placé sur le sommet du rocher, au centre du Dôme de la Roche transformé en cathédrale puis cédé aux Templiers. Quant à la mosquée al-Aqsâ, elle devint la résidence des rois de Jérusalem.

[3] — La dynastie arabe des Abbassides (750-1258) s’installa à Bagdad dont elle fit un brillant centre artistique et culturel, grâce, notamment, aux chrétiens syriaques dont elle utilisa les talents. L’empire Abbasside fut presque entièrement occupé par les turcs à la fin du Xe siècle, mais il ne fut définitivement renversé qu’en 1258 par les Mongols.

[4] — Les Fatimides (910-1171) dont la dynastie fut fondée à Kairouan (en Tunisie) en 910, étendi­rent leur autorité à toute l’Afrique du Nord, au Maghreb, à la Sicile, et à la Palestine. Ayant arraché l’Égypte aux Abbassides, ils fondèrent la ville du Caire en 969 qui devint leur capitale.

[5] — Les Abbassides n’étaient plus en mesure de leur résister. D’ailleurs, un clan iranien, les Bayoudes, avait pris le pouvoir à Bagdad peu auparavant et l’exerçait pour le compte du calife.

[6] — En Asie Mineure, le royaume Seldjoukide de Rûm (1081-1302) dut concéder au XIIIe siècle un fief à une autre tribu turkmène, les Osmanlis ou Ottomans, dont la dynastie fondée par le sultan Osman I vers 1290 se constitua au XVIe siècle un immense empire.

[7] — Peuplades mongoles des rives de la mer Noire qui menaçaient Byzance. Elles furent anéan­ties par Jean II Comnène en 1122.

[8] — Ou plutôt à ce qu’il en restait depuis que al-Hakîm l’avait fait abattre. L’empereur grec Constantin Monomaque avait toutefois obtenu la permission de le restaurer en partie, en 1048.

[9] — Saladin Ier (Sâlâh ad-Dînh Yûsuf, 1138-1193) fut le premier sultan Ayyoubide d’Égypte et de Syrie. D’origine kurde, vizir d’Égypte en 1169, il reçut le titre de sultan après avoir renversé la dynas­tie Fatimide (1171). Ayant soumis l’ancienne Mésopotamie, il prit les états croisés en tenaille. Sa vic­toire décisive à Hattin et son entrée à Jérusalem (1187) suscitèrent la IIIe croisade. La paix de 1192 établit un modus vivendi qui reconnaissait aux Francs la zone côtière.

[10] — Selon les termes du traité (18 février 1229), Jérusalem était rendue pour « dix ans, dix mois et dix jours ». L’esplanade du Temple et ses mosquées restaient musulmanes, ce qui déplut fortement au Saint-Siège et aux autres croisés, d’autant que l’empereur était alors excommunié.

[11] — Cette fois, tout Jérusalem fut rendu aux croisés. Le Dôme de la Roche redevint cathédrale chrétienne.

[12] — Sélim et ses Turcs Kharezmiens reconquirent Jérusalem le 23 août. Puis, avec le sultan Ayyûb, il écrasa les Francs et ceux des Ayyoubides de Syrie qui avaient joint leurs forces à celles des croisés, à La Forbie, près de Gaza.

[13] — Les moyens mis en œuvre par le sultan pour prendre Acre furent considérables. La ville fut investie dès le 18 mai. Les défenseurs, refoulés dans le château des Templiers, espéraient évacuer les femmes et les enfants par la mer, mais le mauvais temps les en empêcha. Le sultan leur promis la vie sauve mais les fit néanmoins massacrer : les Mamelouks commencèrent à profaner la chapelle et à violenter les femmes avant d’être repoussés par une ultime réaction des Templiers. Miné, le château s’écroula sur les assaillants et les derniers défenseurs, le 28 mai. Les Mamelouks massacrèrent les dominicains, les franciscains et les clarisses dans leur couvent ; ils raflèrent les femmes et les enfants et les réduisirent en esclavage. La chute d’Acre et les récits horribles du sac de la ville émurent pro­fondément la chrétienté occidentale.

[14] — Soliman le Magnifique (1494-1566). Il étendit considérablement le jeune empire Ottoman, prit Belgrade (1521), soumit presqu’entièrement la Hongrie (1526) mais échoua devant Vienne (1529). Puis il conquit Bagdad (1534), la Mésopotamie et la Perse et établit sa domination sur la quasi-totalité du monde arabe. Grand bâtisseur, on lui doit notamment les remparts et la citadelle de l’actuelle vieille ville de Jérusalem. C’est avec cet ennemi de la chrétienté que le roi de France, François Ier, si­gna un traité d’alliance !

[15] — Toutefois, au sujet des chrétiens d’Orient, Jean Richard, dans L’Esprit de la croisade, Paris, Cerf, 1969, p. 25, donne cette précision : « A l’épreuve des événements, les croisés ont vite été ame­nés à établir une distinction : les Byzantins [Grecs orthodoxes] ne les avaient nullement accueillis en libérateurs, à peine en alliés (la police impériale avait la main lourde et le légat Adhémar de Monteil lui-même fut blessé par des auxiliaires byzantins qui avaient mission d’empêcher les traînards de s’éloigner de l’armée […] ). Par contre, les chrétiens des rites orientaux (…) – melkites, nestoriens, arméniens, jacobites –, semblent avoir manifesté davantage d’enthousiasme lorsque les croisés mirent fin à la domination musulmane. » Il faudrait d’ailleurs distinguer encore entre les nestoriens et jaco­bites qui étaient séparés de Rome depuis les conciles d’Éphèse (431) et de Chalcédoine (451) et que l’islam tolérait volontiers, et les melkites, arméniens et chaldéens qui étaient catholiques et beaucoup plus persécutés.

[16] — Urbain II, au concile de Clermont, le 27 novembre 1095, déclara ceci : « Comme la plupart d’entre vous le savent déjà, un peuple venu de Perse, les Turcs, a envahi leur pays [des chrétiens d’Orient]. Ils se sont avancés jusqu’à la mer Méditerranée, (…) ils s’étendent continuellement au dé­triment des terres des chrétiens, après avoir vaincu ceux-ci à sept reprises en leur faisant la guerre. Beaucoup sont tombés sous leurs coups ; beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu. Si vous demeuriez encore quelque temps sans rien faire, les fidèles de Dieu seraient encore plus largement victimes de cette invasion. (…) Je le dis à ceux qui sont ici, je le mande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne. » D’après Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, cité dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens occi­dentaux, t. III, p. 323-324.

[17] — A titre d’exemple, même si l’événement est tardif, voici comment le sultan Baîbars se fit un plaisir de raconter, dans une lettre à Bohémond VI, prince d’Antioche, l’orgie de massacre et de des­truction à laquelle se livrèrent ses guerriers lors de la prise de cette ville, le 18 mai 1268 : « Si tu avais vu tes chevaliers foulés aux pieds des chevaux, tes maisons prises d’assaut et parcourues par les pil­lards, tes richesses pesées par quintaux, tes dames vendues par lots de quatre à la fois, et achetées pour un dinar pris sur ton propre trésor ! Si tu avais vu tes églises abattues avec les croix, les feuillets des faux évangiles éparpillés, les tombes des patriarches renversées ! Si tu avais vu ton ennemi mu­sulman piétiner le lieu de la messe, les moines, les prêtres et les diacres égorgés sur les autels, les patriarches frappés d’un malheur inattendu, les princes royaux réduits en esclavage ! Si tu avais vu les incendies se propager dans tes palais, vos morts brûler au feu de ce monde avant de brûler dans l’autre, tes palais devenus méconnaissables, les églises de Saint-Paul et de Saint-Pierre écroulées et détruites !... » (Cité dans Richard Jean, Histoire des Croisades, Paris, Fayard, 1996, p. 432).

[18] — Voir le texte de la bulle Cum ad propulsandam de Célestin III cité plus loin.

[19] — Il est historiquement prouvé que l’expulsion des juifs vers Ascalon ne s’accompagna d’aucun massacre comme le prétend la légende. Quant aux musulmans, les seuls tués furent ceux qui périrent dans la prise d’assaut de la ville ; les autres, expulsés, se regroupèrent dans les faubourgs de Damas. Voir Richard J., L’Esprit de la croisade, p. 32.

[20] — Cité dans L’Esprit de la croisade, de Jean Richard, Paris, Cerf, 1969.

[21] — II-II, q. 82, a. 3 (la cause de la dévotion), ad 2 : « Ex debilitate mentis humanæ est quod sicut indiget manuduci ad cognitionem divinorum, ita ad dilectionem, per aliqua sensibilia nobis nota. Inter quae praecipuum est humanitas Christi : secundum quod in præfatione Nativitatis dicitur : ut dum visibiliter Deum cognoscimus, per hanc in invisibilium amorem rapiamur. Et ideo ea quæ perti­nent ad Christi humanitatem, per modum cuiusdam manuductionis, maxime devotionem excitant. »

[22] — Mt 6, 28.

[23] — Bulle Quantum predecessores du 1er mars 1146, adressée au roi de France Louis VII après la chute d’Édesse (1144).

[24] — Bulle Nunquam melius du 29 octobre 1187.

[25] — Célestin III, bulle Cum ad propulsandam, 25 juillet 1195.

[26] — La relique de la vraie croix qui accompagnait l’armée à Hattin (juillet 1187) tomba entre les mains de Saladin qui la fit porter à Damas.

[27] — Lm 1, 1.

[28] — Célestin III, bulle Cum ad propulsandam, 25 juillet 1195.

[29] — Célestin III, ibid.

[30] — Innocent III, Encyclique Quia major (1213) par laquelle ce pontife décréta la prédication de la cinquième croisade.

[31] — Urbain II, l’appel du concile de Clermont, rapporté par Foucher de Chartres dans son Histo­ria Hierosolymitana.

[32] — Célestin III, ibid.

[33] — Tels sont les quatre vices que le Templier doit spécialement éviter, enseigne saint Bernard dans la règle qu’il écrivit pour cet ordre.

[34] — Ps 143, 1.

[35] — Célestin III, ibid.

[36] — Célestin III, ibid.

[37] — Il existait déjà les Hospitaliers de Saint-Jean qui se consacraient également au service des pèlerins, mais en soignant les malades et en hébergeant les misérables (l’hôpital Saint-Jean était là où se trouve l’actuel quartier du Mauristan, dans Jérusalem, au sud de la basilique du Saint-Sépulcre). Plus tard, naquirent d’autres ordres militaires sur le modèle des Templiers.

[38] — Texte cité par Jean Richard dans L’Esprit de la croisade, Paris, Cerf, 1969, p. 137.

[39]Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Éspérance, mars 1884 à janvier 1885. Que le père Em­manuel nous pardonne : nous lui avons emprunté plusieurs phrases, prenant la liberté de couper ou de modifier ici ou là un mot pour les besoins du résumé, et c’est pourquoi nous ne mettons pas de guillemets.

[40] — Ces cycles sont racontés dans les visions septénaires de saint Jean (les sept sceaux, les sept trompettes, les sept coupes…). Mais il ne faut pas chercher à appliquer chaque châtiment ou malheur rapporté par l’apôtre à des événements particuliers de l’histoire : ils ont une valeur universelle. Au reste, les visions ne décrivent pas des événements différents, c’est le point de vue qui change.

[41] — Dt 30, 15-18.

[42] — Innocent III, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les fidèles du Christ de la province de Mayence.

[43]Calendrier de l’année sainte 2000 en Terre sainte, DC 2194 du 20 décembre 1998, p. 1088. Ce calendrier, expliquent ses auteurs, inspiré du calendrier publié par le Comité central de Rome, « prend en compte les dimensions très diverses » de la communauté catholique de Terre sainte. « Il est donc interrituel, local, catholique, œcuménique, interreligieux et international » (p. 1087). La mention « interrituel » concerne les six rites catholiques présents en Terre sainte : latin, melkite (grec catho­lique), maronite, syrien, arménien et chaldéen ; il est effectivement légitime que ces rites catholiques communiquent entre eux. « Œcuménique » concerne les rapports avec les protestants (peu nombreux en Terre sainte), les Grecs orthodoxes et les communautés orientales hérétiques : coptes, syriens, ar­méniens, etc., de la dissidence jacobite (monophysite) ou nestorienne. « Interreligieux » concerne les juifs et les musulmans. Comme, de fait, les groupes concernés par les dimensions « œcuménique » et « interreligieuse » sont hostiles et se moquent du dialogue que leur proposent les catholiques conci­liaires, le calendrier est pauvre en activités de cette nature ; le plus souvent on a dû se rabattre sur une annotation du genre : « les autres Églises ou confessions (non catholiques) sont invitées à partici­per ou, au moins, à être présentes »…

[44] — Jn 8, 39-40 et 44.

[45] — Jean-Paul II : Angélus dominical (au sujet des Croisades), 12 décembre 1995.

[46] — Célestin III, bulle Cum ad propulsandam, 25 juillet 1195.

[47] — Bernard de Clairvaux saint, Éloge de la nouvelle chevalerie, Sources Chrétiennes nº 367, Paris, Cerf, 1990, p. 79.

[48] — Id., ibid., p. 63-65.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 29

p. 11-32

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