La “loi de gradualité” : pastorale ou subversion ?
par le frère Marie-Dominique O.P.
L’Église conciliaire défend-elle encore la morale ? On entend souvent dire, en effet, que, si le dogme chancelle, la morale, elle, continue à être défendue sans faille, en particulier par le Saint-Siège. D’année en année, malheureusement, cela semble de moins en moins le cas, témoin cette “affaire” de la “loi de gradualité” dont les conséquences risquent d’être sans précédent dans l’histoire de l’Église.
Pour étudier cette question, nous sommes allés consulter le livre du père Alain You intitulé : « La loi de gradualité : une nouveauté en morale [1] ? »
La présentation qu’en fait l’auteur dans son introduction nous fait entrer dans le vif du sujet :
« La morale, c’est très beau en théorie, mais dans la pratique, on fait ce qu’on peut. Qui n’a jamais entendu porter un tel jugement, accompagné souvent d’un soupir d’impuissance ? ... En bien des cas, la morale officielle apparaît comme très belle en théorie, mais absolument irréalisable dans le concret... C’est ainsi que, progressivement, l’enseignement moral... en est venu à préciser de plus en plus clairement l’existence d’une médiation entre la norme théorique absolue (c’est à dire la loi morale), qui demeurait, et la situation concrète, immédiate, des personnes ». L’auteur conclura à la fin de l’ouvrage (p. 169) que cette médiation ou “loi de gradualité” consiste en ceci : « c’est une tension effective vers la norme (la loi morale) et non pas forcément l’observation matérielle et immédiate du précepte (ou commandement) qui est imposée. »
Notons que cet ouvrage est le seul à faire actuellement l’état de la question (en France du moins), qu’il s’honore de la collaboration des pères Pinckaers O.P. et Labourdette O.P.(décédé récemment), théologiens réputés pour plusieurs travaux anciens, et d’une préface du père Hamel S.J., professeur émérite de l’université grégorienne à Rome.
Tout ceci appelle bien sûr un certain nombre de commentaires, mais commençons par un bref historique de la question en allant voir de plus près un certain nombre de documents dont parle le père Alain You dans ses pages 1 à 73, mais qu’il ne reproduit pas en entier.
UN PEU D’HISTOIRE.
a. L’encyclique «Humanae Vitae».
Le père Alain You (p. 169) fait tout remonter à la parution de l’encyclique « Humanae Vitae », du Pape Paul VI, du 25 juillet 1968, sur le mariage et la régulation des naissances [2], condamnant la contraception :
« Est exclue toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation... C’est une erreur de penser qu’un acte conjugal rendu volontairement infécond et par conséquent intrinsèquement déshonnête, puisse être rendu honnête par l’ensemble d’une vie conjugale féconde » (paragraphe 14).
La réaction des épiscopats ne se fit pas attendre, en particulier celle de l’épiscopat français [3] réuni à Lourdes en novembre :
« C’est à un cheminement que provoque l’encyclique (n°12). Il arrive que des époux chrétiens se reconnaissent coupables de ne pas répondre aux exigences que précise l’encyclique... Ils ne doivent pas s’éloigner des sacrements, bien au contraire (n° 15). La contraception ne peut jamais être un bien. Elle est toujours un désordre, mais ce désordre n’est pas toujours coupable. Il arrive, en effet, que les époux se trouvent en face de véritables conflits de devoirs [4]... D’une part, ils sont conscients du devoir de respecter l’ouverture à la vie de tout acte conjugal... D’autre part, ils ne voient pas, en ce qui les concerne, comment renoncer actuellement à l’expression physique de leur amour sans que soit menacée la stabilité de leur foyer (n° 16). »
Cela détruisait la portée de l’encyclique. Elle rappelait que la contraception était illicite, ce qui avait toujours été dit dans l’Église [5]. Mais les évêques de France disaient qu’en cas de “conflit de devoirs” les époux pouvaient continuer à pratiquer la contraception en ne s’éloignant surtout pas des sacrements.
La réaction du Vatican fut surprenante. “L’Osservatore Romano” [6] du 16 novembre 1968 [7] écrit en effet :
« Au Vatican, on se réjouit de la courageuse prise de position de l’épiscopat français sur l’encyclique « Humanae Vitae »...Ce texte correspond point pour point à l’esprit et à la lettre du document pontifical... Tout est excellent dans ce document. »
Le Vatican se réjouissait-il vraiment ou, devant la réaction violente des épiscopats, faisait-il machine arrière pour éviter une rupture ? Nous ne le savons pas.
En tout cas, on peut dire que la loi de gradualité est déjà en germe, même si le nom n’apparaît pas encore. Pour les évêques, le pape a seulement indiqué un but (« C’est à un cheminement que provoque l’encyclique »). Lorsqu’il y a un “conflit de devoirs”, il n’est pas nécessaire d’obéir matériellement à la loi dès maintenant; ce qui compte est d’y tendre. Et l’Osservatore Romano réagit en disant qu’il approuve cette façon de voir les choses.
À la page 72 de son ouvrage, le père Alain You, pour qu’on ne croie pas qu’il y ait désaccord entre le pape et les évêques, ou pour masquer le désaccord, écrit ces lignes étonnantes : « Il est extrêmement éclairant de constater quel a été le rôle respectif du Pape et des évêques à propos d’“Humanae Vitae” :
— le pape a rappelé les principes
— les évêques ont ajouté le primat de la conscience (qui juge qu’il y a conflit de devoirs et que l’obéissance immédiate à la loi n’est pas requise).
Les deux sont vrais, mais, si le pape avait parlé de la conscience, on peut se demander si les chrétiens se seraient senti réellement poussés à progresser... Il fallait donc que Paul VI s’en tienne aux principes, mais en même temps il était bon que les évêques complètent l’enseignement pour que les chrétiens ne se découragent pas devant la difficulté... C’est dans cette tension, dans ce “déséquilibre” entre la norme (la loi morale) et la conscience personnelle que le chrétien avance pour parvenir peu à peu ... jusqu’à la plénitude de la vie dans le Christ ». La note 27 est également éclairante : « ce jeu d’équilibre-déséquilibre entre les dimensions objective et subjective des actes, représentées ici par le magistère pontifical et le magistère épiscopal, présente l’inconvénient de donner l’impression que celui-ci contredit parfois celui-là. Les théologiens sont donc enclins à demander au pape de davantage tenir compte de la dimension subjective dans ses déclarations. Il me semble que le personnalisme de Jean Paul II oriente un peu les documents dans ce sens [8]. »
b. Le synode des évêques sur la famille.
Tout va se préciser au synode des évêques sur la famille, qui se tint à Rome du 26 septembre au 25 octobre 1980. Plusieurs questions furent débattues en “cercles mineurs” [9], en particulier celles-ci :
« Quelle est la manière juste d’agir selon laquelle les pasteurs d’âmes doivent se comporter dans les cas considérés comme les plus difficiles dans l’exercice de la sexualité conjugale ? Comment doit être comprise la loi de gradualité [10] ? Que penser de l’hypothèse théologique du conflit de devoirs et du moindre mal ? » (Alain You p. 57). Le groupe des évêques italiens, en particulier, répondra que la loi de gradualité doit être comprise comme une « médiation pédagogique entre vérité (la loi morale) et historicité (la situation présente du fidèle), de façon à annoncer le grand idéal du mariage chrétien sans le trahir, et en même temps sans décourager qui fait effort sur cette voie »(Alain You p. 59).
Finalement le synode rédige une série de 43 propositions à l’intention du Saint-Père (le pape Jean Paul II). Deux d’entre elles concernent notre sujet :
Proposition 7 : la « conversion comporte des degrés... Une pédagogie pastorale adaptée est donc nécessaire pour que chaque fidèle, mais aussi les peuples et les civilisations, à partir de ce qu’ils ont reçu des mystères du Christ, soient patiemment conduits vers une plus féconde intelligence du mystère et vers une plus pleine intégration dans leur vie et dans leurs mœurs [11]. »
Proposition 24 : « le synode des évêques n’ignore pas la situation très difficile et véritablement angoissante de tant d’époux chrétiens qui, malgré leur sincère volonté d’observer les normes pastorales enseignées par l’Église, ne parviennent pas à leur obéir à cause de leur faiblesse et de difficultés objectives. Dans la pastorale des époux, les prêtres auront devant les yeux la loi de gradualité... Une telle pédagogie visera à ce que les époux, avant tout, voient clairement que la doctrine d’“Humanae Vitae” est normative pour l’exercice de leur propre sexualité, et à ce qu’ils créent les conditions nécessaires pour réaliser cette norme [12]. »
Le père Alain You commente : il s’agit de « reconnaître la norme comme indiquant mon vrai bien et, si je ne peux absolument pas l’appliquer littéralement sur le moment, alors je dois au moins y tendre. Pour cela il me faut mettre en marche un processus dynamique destiné à établir les conditions nécessaires à une observance plus proche du vrai bien » ; ce processus dynamique consistant dans la « vie de prière et de sacrements, l’ascèse... » (p. 41). Cette interprétation du père Alain You expliquerait cette autre phrase de la proposition 24 disant que le concept de loi de gradualité inclut « le désir d’observer la loi autrement que comme un simple idéal pour l’avenir ». Elle n’est pas un simple idéal lointain dans la mesure où, même si je n’y obéis pas maintenant, je prends un certain nombre de moyens pour y arriver un jour : prière, sacrements ...
Mais aucun de ces textes ne parle d’un grave problème soulevé ici : comment recevoir l’absolution et communier en restant encore en infraction avec la loi ? Nous y reviendrons, car le père Alain You va exposer une solution tout à fait nouvelle en morale comme il le dira.
Rentré dans son diocèse après le synode, le cardinal Ratzinger (qui était alors archevêque de Munich) écrit à son clergé pour en faire un compte-rendu. Un journal “connu et influent” ayant titré “Ratzinger confirme l’interdiction de la pilule”, le cardinal écrit : « Dans toute la presse internationale, je n’ai rien trouvé d’aussi insensé », et il répond en évoquant la loi de gradualité : « La gradualité est une idée nouvelle du synode, devenue l’une de ses perspectives les plus profondes, et qui demeure présente dans toutes les questions particulières [13]. »
c. L’exhortation apostolique « Familiaris Consortio »
Puis le 22 novembre 1981, le pape Jean Paul II publie son exhortation apostolique « Familiaris consortio » sur « les tâches de la famille chrétienne dans le monde d’aujourd’hui ». Le pape y tient compte des travaux du synode, puisque des phrases entières des 43 propositions se retrouvent dans son exhortation.
Au numéro 34, nous voyons apparaître, pour la première fois dans un document papal, le terme “loi de gradualité” : « Les époux, dans la sphère de leur vie morale, sont eux aussi appelés à cheminer sans se lasser... Ils ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur [14], mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. C’est pourquoi ce qu’on appelle loi de gradualité ou voie graduelle ne peut s’identifier à la gradualité de la loi, comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses... Il appartient à la pédagogie de l’Église de faire en sorte que, avant tout, les conjoints reconnaissent clairement la doctrine d’“Humanae Vitae” comme norme pour l’exercice de la sexualité et s’attachent sincèrement à établir les conditions nécessaires à son observation [15]. »
On voit que le pape reprend ici à son compte le terme de “gradualité”. Il dit qu’il y en a une mauvaise interprétation : ceux qui disent que “dans la loi divine, il y a des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses” ; autrement dit : ceux qui soutiennent que la loi n’oblige pas tout le monde de la même manière. C’est ce qu’on appelle “la gradualité de la loi”. Ceci est condamné.
Mais le pape ajoute qu’il y a une bonne interprétation de la loi de gradualité. Quelle est-elle ? Notons bien ici que le pape ne dit pas que le commandement du Christ ordonne à tous de faire ou omettre telle action, ce qui serait clair et simple à comprendre [16]. Non, le pape dit que Notre Seigneur demande aux époux de « surmonter sérieusement les obstacles » et « qu’ils s’attachent sincèrement à établir les conditions nécessaires à l’observation du commandement ».
Ce langage est-il volontairement vague pour éviter de heurter de front les épiscopats déjà très engagés dans la tolérance de la contraception ?
— Une interprétation bienveillante du texte serait celle-ci : la loi oblige les époux à accomplir immédiatement la norme, et ils ne seront en paix avec Dieu que lorsqu’ils obéiront au commandement.
C’est la doctrine catholique.
Dans ce cas, la “loi de gradualité” n’est qu’une recommandation pastorale à être patients et délicats avec les pécheurs tout en leur refusant les sacrements. Le mot de gradualité veut alors dire que l’on ne se convertit pas habituellement du jour au lendemain et qu’il y a une certaine progression avant d’arriver à la conversion. Mais pourquoi alors le cardinal Ratzinger, au retour du synode sur la famille, déclarait-il : « la gradualité est une idée nouvelle du synode
