+ Jésus et la science
Ce livre d’André Marion, sous-titré « La vérité sur les reliques du Christ », s’intéresse aux travaux scientifiques effectués sur quelques linges de la passion conservés en diverses parties du monde.
En tête de l’ouvrage, l’auteur pose la question : « Existe-t-il seulement des preuves indiscutables de la vie et de la mort de Jésus de Nazareth ? A part les témoignages des Évangiles et les récits historiques de quelques auteurs latins, est-on en mesure de déceler des indices matériels de l’existence de Jésus, de sa mort sur la croix, voire de sa résurrection ? » Les huit chapitres du livre répondent en exposant de manière condensée et accessible les résultats des récentes investigations scientifiques sur les linges de la passion.
Mais, si un grand nombre de reliques sont effectivement évoquées ou sommairement étudiées au fil de l’ouvrage (le suaire d’Oviedo, le voile de Véronique, la tunique de Trèves, etc.), deux seulement sont réellement analysées : le linceul de Turin et la tunique d’Argenteuil. Le propos de l’auteur est donc beaucoup plus limité que ne le laisse entendre le titre du livre. Et, parmi les disciplines scientifiques qui ont examiné ces reliques, il privilégie naturellement la sienne : le traitement numérique des images (M. Marion est ingénieur à l’Institut d’optique de Paris-Orsay). Ajoutons que la démarche de l’auteur se veut purement scientifique et profane, pas même apologétique, faisant totalement abstraction de la foi chrétienne.
Le début du livre (introduction, chapitre I et début du chapitre II), contient malheureusement des affirmations discutables, parfois même erronées. Voulant introduire son sujet par un aperçu sur la chrétienté et les reliques, l’auteur quitte le domaine de ses compétences et s’en tire assez mal. La première phrase du livre, par exemple, affirme péremptoirement : « Espérer découvrir des preuves scientifiques de l’existence de Dieu relèverait de la gageure et il ne serait pas sérieux de chercher à s’engager dans cette voie ». En écrivant « preuves scientifiques », l’auteur pense sans doute aux sciences de la nature, les sciences dites « physiques », qui peuvent nous dire le « comment » des choses mais non pas leur « pourquoi ». C’est oublier que la métaphysique est aussi appelée une science par Aristote et saint Thomas et que, dans son ordre, elle aboutit à des certitudes d’un objet et d’un degré plus élevés que les « sciences ». Ainsi, les « cinq voies » de l’existence de Dieu de saint Thomas sont-elles apodictiques et n’appartiennent pas à la Révélation. Il y a donc bien des preuves scientifiques de l’existence de Dieu. Le concile de Vatican I l’enseigne solennellement : « Si quelqu’un dit que le Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur, ne peut être connu avec certitude par ses œuvres grâce à la lumière naturelle de la raison humaine, qu’il soit anathème » (De Revelatione, canon 1 ; DS 3026).
Autre « détail » pour le moins surprenant : pour expliquer la distinction entre l’adoration et la vénération, M. Marion dit que « l’adoration […] est réservée à Dieu, donc à Jésus-Christ, à la croix et au souverain pontife » (page 14). D’où vient cette déification du souverain pontife ?
Plus ennuyeux – parce qu’il y insiste – l’auteur a manifestement puisé ses renseignements sur le culte des reliques à des sources contaminées par les opinions rationalistes (pages 15-25).
C’est ainsi qu’il parle de la « légende fameuse concernant Hélène, la mère de Constantin, [… qui] se rendit en 326 en Palestine pour recueillir les reliques du Christ, afin de leur rendre un culte public. Son périple […] lui valut d’être connue sous le nom de sainte Hélène. » Mais non ! la découverte de la vraie croix par sainte Hélène n’est pas une légende. La basilique de l’Anastasis (Saint-Sépulcre) fut construite par Constantin à l’emplacement du Calvaire et du tombeau du Christ, parfaitement identifié par sainte Hélène et l’évêque Macaire. L’empereur Hadrien, en 135, avait fait remblayer le site pour y bâtir le forum et le Capitole d’Ælia Capitolina, la nouvelle Jérusalem romaine, afin d’effacer jusqu’au souvenir du Christ. En fouillant, on retrouva les lieux intacts ainsi que la croix jetée au fond d’une fosse, aux abords du Golgotha (c’est l’actuelle crypte dite de sainte Hélène). Sainte Hélène ramena à Rome un fragment notable de la vraie croix qu’elle déposa dans son palais, le Sessorianum, devenu ultérieurement la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem.
Pourtant, André Marion écrit : « Pour ce qui est de la croix, une chose est certaine : à une date que nous ignorons, probablement peu antérieure à 347, un bois que l’on prétendit être celui de la croix, fut découvert. Des fragments de ce bois furent dispersés rapidement de tous côtés, comme l’indique Cyrille de Jérusalem… » Ce que saint Cyrille de Jérusalem atteste surtout, au sujet de ce bois, c’est qu’« on peut jusqu’à ce jour le voir parmi nous », ce qui implique une reconnaissance formelle et un culte établi depuis longtemps (Catéchèses baptismales, IV, 10 ; X, 19 ; XIII, 4).
Il est également regrettable que l’auteur mêle à son exposé sur l’histoire du culte des reliques des contrevérités dont il n’a pas l’air de discerner qu’elles proviennent tout droit des calomnies anticatholiques répandues par le protestantisme et le siècle des « Lumières ». Ainsi admet-il sans réserves la prétendue accumulation de fausses reliques « surgies par enchantement » pour satisfaire la piété peu regardante des pèlerins de l’Antiquité et du Moyen Age, l’existence d’« innombrables reliques invraisemblables » (page 17), un culte des reliques « prenant [au XVe siècle] de plus en plus la forme d’un véritable commerce particulièrement florissant », et même l’« exploitation [financière] des reliques », comme moyen de rétablir les églises et les monastères ruinés par la guerre de Cent Ans (page 21). Dès lors, il est conduit à présenter la Réforme comme ayant obligé l’Église catholique à « réfléchir » et à « édicter des règles sévères » pour empêcher le culte des fausses reliques. Comme si l’Église avait attendu le Traité des reliques de Calvin (1543) pour procéder à la vérification de l’authenticité des reliques !
La lecture de l’article « reliques » du Dictionnaire de Théologie catholique, par exemple, aurait montré à l’auteur à quel point l’Église fut, au contraire, attentive à ne pas permettre n’importe quel culte et à réprimer les abus dès l’origine. La confiance de l’Église envers le sens critique de ses devanciers est même telle que la sacrée congrégation des Indulgences et des Reliques, en 1896, a pu édicter le décret suivant (rappelé par saint Pie X dans l’encyclique Pascendi) : « Les reliques anciennes doivent être maintenues en la vénération où elles ont été jusqu’ici, à moins que, dans un cas particulier, on ait des raisons certaines pour les tenir fausses et supposées. »
Le début du chapitre deuxième (« Les linges funéraires de Jésus ») se fait également l’écho de quelques poncifs de la critique exégétique moderne. L’auteur écrit : « Bien que les Évangiles canoniques ne soient pas des documents purement historiques au sens où on l’entend aujourd’hui, mais avant tout un témoignage des croyances de leurs auteurs, il est admis par la majorité des historiens que ces textes ont une authenticité certaine et rapportent des événements qui, pour la plupart, se sont réellement produits, même s’ils ont parfois été “enjolivés” ou adaptés à la foi qu’ils soutiennent. » De telles affirmations, en dépit de leurs nuances, ne correspondent pas à l’enseignement catholique sur l’historicité et l’inerrance des Évangiles. Les Évangiles ne sont pas un témoignage des croyances de leurs auteurs, ils n’ont pas été enjolivés ni adaptés à la foi qu’ils soutiennent.
M. Marion croit bon de poser la question : « Peut-on dire que [les évangélistes] ont été réellement les témoins oculaires des faits qu’ils avancent ? » Il explique que les papyrus retrouvés (Bodmer, Ryland, etc.) sont « des traductions grecques de textes primitifs certainement agrémentés d’ajouts dus à la tradition orale ». Évoquant les controverses récentes sur l’origine, la date et la langue des Évangiles, il suppose des « premières versions », rédigées à partir de recueils de paroles de Jésus appelés logia. Toutes ces explications sont assez hasardeuses, elles soulèvent bien des problèmes sans donner les principes de leur solution et, en définitive, elles discréditent l’autorité et l’inspiration des Évangiles plutôt qu’elles ne les confortent. De nombreuses mises au point s’imposeraient.
Nous ne voulons pas méconnaître les mérites de l’ouvrage par ces critiques. En réalité, il semble que, sur ces questions qui ne sont pas de son domaine, l’auteur a été victime de ses sources. Ainsi, les deux premières sections de la bibliographie donnée en fin de volume, concernant les reliques et la vie de Jésus, donnent une liste d’ouvrages dont la plupart sont modernisants ou rationalistes [1].
Ces réserves faites – qui concernent surtout les trente premières pages – le livre est intéressant et vaut la peine d’être lu.
Le chapitre deuxième recense plusieurs linges de la passion sans s’y attarder. Dans les chapitres troisième et quatrième, consacrés au linceul de Turin, à son histoire et aux découvertes scientifiques le concernant, la partie la plus intéressante et la plus nouvelle concerne les propres découvertes de l’auteur : « De mystérieuses inscriptions antiques sur le linceul » (page 107 et suivantes). En effet, des inscriptions antiques, en lettres hébraïques, grecques et latines ont été repérées autour du visage de l’homme du linceul dans les années 80. La numérisation des clichés de cette partie du linge et le traitement numérique des images ainsi obtenues ont permis de mieux discerner ces inscriptions et de tenter une interprétation. Nous laissons aux spécialistes le soin de discuter la valeur de chaque interprétation [2]. Ce qui est sûr, c’est que la teneur même des inscriptions trouvées confirme l’âge et la nature du linceul et l’identité de l’homme qui y fut enseveli.
Après un bref chapitre sur le « titulus » de la croix et les vêtements du Christ, le reste de l’ouvrage est consacré à la tunique d’Argenteuil (et brièvement à la tunique de Trèves). Nous renvoyons, pour l’histoire de ce vêtement et sa présentation, à l’article paru dans Le Sel de la terre 34 (page 135).
La contribution de l’auteur est ici la même que pour le linceul. Le traitement numérique des images et la remise en forme de la tunique par modification informatique (pour lui redonner la forme exacte qu’elle avait sur le dos de l’homme qui la portait), ont permis d’établir une cartographie précise des taches de sang qui maculent la tunique et d’en faire une comparaison minutieuse avec les marques du linceul. Le résultat est étonnant : il y a une correspondance parfaite entre les blessures de l’homme du linceul et les taches de sang de la tunique d’Argenteuil. C’est donc bien le même homme qui a porté la tunique et qui a été enseveli dans le linceul.
D’autre part, l’auteur a plus spécialement étudié les taches qui marquent les épaules et les omoplates, c’est-à-dire celles relatives au portement de la croix. Cet examen repose la question de savoir si Jésus porta le patibulum seul (la partie horizontale de la croix), comme on l’admet communément aujourd’hui, ou bien l’ensemble de la croix (les traces de lésion suivent deux directions rectilignes et orthogonales, d’environ 20 cm de largeur – la largeur du bois – qui suggèrent des marques faites par un objet lourd et rugueux et peut-être composé de deux éléments perpendiculaires, qui aurait rouvert, à travers le vêtement, les plaies de la flagellation).
En conclusion, l’auteur regrette les difficultés que rencontrent les chercheurs pour accéder aux reliques du Christ.
Jusqu’à notre époque, la réserve de l’Église s’expliquait, non pas par des raisons de défiance vis-à-vis de la vraie science, car l’Église n’a rien à craindre de la vraie science, mais par des raisons de respect et de culte, d’autant que les expérimentations scientifiques peuvent parfois altérer ou détruire les objets examinés. Aujourd’hui, comme le signale M. Marion tout en se démarquant de ce point de vue, il est clair que le désintérêt des autorités ecclésiastiques vient plutôt de la désaffection où elles tiennent le culte des reliques, considéré comme rétrograde. Les milieux les plus favorables aux travaux sur les reliques sont les milieux appelés traditionalistes.
Quoi qu’il en soit, les programmes de recherche, dont les résultats peuvent être du plus grand intérêt non seulement pour la science mais également pour l’apologétique, comme le montre l’étude du linceul de Turin, doivent pouvoir garantir le strict respect des reliques étudiées et rejeter tout a priori scientiste, laissant à l’Église le soin de déclarer leur authenticité et d’organiser leur culte, sans chercher à s’immiscer dans ce domaine qui n’est pas celui de la science
Une annexe technique explique au lecteur le traitement numérique des images.
Fr. E.-M.
Marion André, Jésus et la science, la vérité sur les reliques du Christ, Paris, Presses de la Renaissance, 2000, 262 p., 14 x 22, 119 F.
[1] — Par exemple, Corpus Christi (Arte éditions, Mille et Une nuits, 1997) qui reprend les insanités de l’émission télévisée du même nom ; Jésus (Paris Desclée-Flammarion, 1994) de J. Duquesne, qui fit scandale à sa parution ; Jésus, l’histoire vraie (Paris, Centurion, 1994) de Jean Potin, bien connu pour son progressisme ; Biographie de Jésus (Paris, Plon, 1993) de J.-Cl. Barreau, etc.
Au sujet de la bibliographie, il est regrettable qu’aucune mention ne soit faite des travaux de Mme van Oosterwick-Gastuche. L’auteur recense bien les opinions contestant la validité de la datation par le radiocarbone, mais il rejette, sans véritable objectivité, la possibilité de l’enrichissement du tissu en carbone 14 sous l’effet de la température (« thèse très controversée » ; p. 100).
[2] — Notamment l’interprétation du curieux mot REZW, présenté comme du grec archaïque. Il faut reconnaître aussi que certains signes sont difficilement identifiables.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 239-243
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